CHAPITRE XXXIIIAU CASINO

Monsieur Panasseur administre avec une activité indéniable et une grande autorité une maison de commerce de premier ordre, qu’il a fondée et développée lui-même. C’est un quinquagénaire assez obèse, qui porte une moustache blonde et « ramène » avec énergie. Les gens complaisants lui disent qu’il ressemble à un officier.

M. Panasseur est, par excellence, un Parisien. Le premier ou le second samedi, après la première, on le voit assister à la pièce nouvelle, installé avec MmePanasseur et un couple d’amis dans une loge de balcon bien placée. Il est très au courant des choses de théâtre, et considère les acteurs en vue un peu comme sa propriété ; ils sont les comédiens ordinaires de l’élite dont il fait partie.

M. Panasseur, jadis, — quand il n’était pas tout à fait M. Panasseur — passait avec plaisir six semaines dans un port de mer très en vue, fréquenté par des gens extrêmement connus. Mais aujourd’hui qu’il a deux millions, qu’il est décoré, qu’il a une auto, il lui faut une espèce de château, une villégiature un peu « à l’écart ». Une timidité instinctive devant la grande nature, et surtout la crainte des contemplations de paysages un peu prolongées, l’ont détourné des vastes domaines, perdus dans les solitudes rurales. Il a donc établi une sorte de compromis entre sa sociabilité naturelle et la nécessité d’un éloignement hautain qui convient à son actuelle situation de fortune. Il a fait choix d’une villa de belle apparence, investie d’un parc considérable, mais située non loin d’un petit port de mer — qui, malheureusement, n’est pas une station très élégante. Cependant le public, des petits fonctionnaires, des commerçants provinciaux, restera sans doute impressionné par le passage d’un châtelain dans une voiture de grande marque.

Les Panasseur ont pour compagnons de villégiature leurs amis Rodron. La maison comprend, en outre, deux tout petits enfants aux Rodron et les deux demoiselles Panasseur (ce dénombrement n’a, d’ailleurs, aucune utilité pour la suite du récit). Les Panasseur, leurs filles et M. et MmeRodron essaient consciencieusement de mener : « la vie de château ». Les deux premiers soirs, les messieurs crurent devoir dîner en smoking. Tous firent tous leurs efforts pour veiller le plus tard possible. Faute des éléments nécessaires pour organiser une partie, ils passèrent la soirée, dans une noble résignation, à attendre, étape par étape, les sonneries de la pendule.

Le troisième jour, l’un des messieurs feignit d’être en retard pour s’habiller, et demanda la permission de se mettre à table en veston. Ce à quoi l’autre répondit avec empressement : « Alors, pour ne pas vous gêner, j’en ferai autant. »

Le quatrième jour, après le dîner, M. Rodron rassembla son courage et s’écria : « Si on allait au théâtre du Casino ! »

Bien entendu, il n’était pas question d’aller là comme au théâtre. Il fallait prendre cette proposition pour ce qu’elle était : une audacieuse idée de bamboche et de fête… La pièce représentée, les Panasseur l’avaient vue à Paris, vous pensez. Mais il serait piquant de voir l’interprétation. « Ça va être joli ! » dit MmePanasseur.

Ils allaient là comme des archiducs en gaieté. Ils se mirent en route à pied, oui, à pied : ils étaient en plein dans la folie ! M. Rodron avait été jusqu’à proposer de prendre le tramway, mais on avait jugé tout de même que cela dépassait les bornes.

Chemin faisant, ils se demandaient ce que devaient toucher, par jour, les acteurs de ce tout petit casino… Cinq francs peut-être… M. Panasseur souhaita que ce ne fût que trois francs. Il avait cette idée, d’ailleurs assez juste, que les acteurs payés cher devaient être bons. Mais il était forcé d’admettre, conformément à ses idées de commerçant en articles de luxe — qu’inversement les acteurs payés trop bon marché devaient être mauvais.

Dès l’entrée du théâtre, le prix des places les amusa au delà de toute expression. Pour douze francs, on leur donna toute une avant-scène ! « Ça ne vaut pas la peine de s’en priver », dit judicieusement M. Rodron.

Au théâtre, M. Panasseur, installé dans sa loge, éprouva une certaine gêne en se disant qu’il se commettait dans une salle indigne de lui et qu’il donnait une consécration à une manifestation dramatique de bas étage.

Il regarda le public. C’était un bon public en casquettes de plage. On voyait beaucoup de ces chemises de flanelle à cordelière, si chères aux traditionalistes français.

Le rideau se leva sur un petit décor d’intérieur fort convenable où ne put encore s’exercer la moquerie des châtelains…

La pièce commença. Les mots portaient. Le public rendait bien. Quand le jeune premier comique fit son entrée, il fut salué d’un murmure sympathique. On l’aimait ; on riait avec bonheur à tous ses gestes.

M. Panasseur et ses amis se sentaient en minorité très infime pour critiquer, même au dedans d’eux-mêmes. D’ailleurs, ils subissaient facilement et volontiers l’influence des majorités.

M. Rodron hasarda :

— Il n’est pas mal, ce garçon-là.

D’abord, M. Panasseur ne répondit rien. Il ne pouvait ainsi, d’emblée, accorder son suffrage à un inconnu.

Ce ne fut qu’à la deuxième réflexion de M. Rodron : « Il est assez amusant » qu’il hocha la tête avec indulgence.

Au fond, il était un peu vexé. Quand on a beaucoup travaillé soi-même pour arriver à une position, on tolère difficilement que, dans n’importe quel ordre d’idées, quelqu’un puisse se placer tout de suite, sans stage, à un rang avantageux. Il semblait à M. Panasseur que c’était diminuer d’une façon générale le mérite des situations acquises que de penser qu’on pût les acquérir aussi vite.

Pourtant, après le premier acte, il éprouva un sentiment d’un autre ordre : il était anormal que lui, M. Panasseur, parût ainsi emboîter le pas à M. Rodron qui, positivement, semblait découvrir ce jeune acteur. Aussi dépassa-t-il, dans un « rush » vigoureux, son compagnon. Et quand M. Rodron, presque emballé, se risqua à dire : « Mais c’est un excellent comédien ! » il trouva en face de lui M. Panasseur qui le regardait entre les deux yeux et lui disait impérieusement :

— C’est un garçon extraordinaire. Vous ne vous rendez pas compte de ses qualités.

— Mais je vous assure…, dit M. Rodron.

— Vous verrez ce qu’il fera par la suite et vous m’en direz des nouvelles…

— Mais il me semble que déjà…

— Non, vous ne vous en doutez pas, mon petit Rodron.

Si bien que ce fut M. Panasseur qui, à partir de cet instant, eut la gloire d’avoir inventé le jeune homme en question.

Désormais, les Panasseur ne manquèrent pas une représentation du Casino. Le jeune acteur fut invité au château. A la rentrée, il joua une petite pièce dans une soirée éclatante que donnèrent les Panasseur. Il entra dans un théâtre du boulevard. Pendant deux ans, il ne se mit pas en lumière. Ses protecteurs commençaient à se lasser. Puis un jour il « se tailla » un succès assez vif dans un rôle épisodique. Ce fut un grand jour pour M. Panasseur, qui assistait à la première et qui, à partir de cette date, conçut décidément une haute idée de lui-même.


Back to IndexNext