CHAPITRE V

Le Soudan. — La chasse au lion. — Guedena. — Le chien d’Ali.

Pour me dédommager, je repris le cours de mes pérégrinations individuelles. J’adjoignis à Gœrguis et à Ibrahim un guide des Barias, et je poussai du côté du Soudan, au nord, vers le Barca.

A quelques heures de Keren, lorsque nous eûmes contourné le bastion de montagnes qui forme comme une ceinture tout autour de la terre des Bogos, et franchi le Debrè-Salè, je découvris, en face de moi, une longue vallée large et accidentée, coupée de coteaux et de défilés, dont le fond était occupé par le lit desséché d’une rivière que je me mis à suivre. C’était le Barca, qui, en coulant d’abord de l’est à l’ouest, puis par un coude brusque remontant vers le nord, donne son nom à la vaste contrée dont Souakim est la porte, ainsi qu’à l’ensemble des nombreuses tribus qui vivent dispersées sur ses bords, et va déverser ses eaux, lorsqu’il en a, dans la mer Rouge, non loin de Tokar.

Je me proposais d’aller jusqu’au pays de Guedena. Trois jours de marche m’y conduisirent sans autres incidents que les haltes régulières au bord des aiguades, et les rencontres ordinaires du désert. La région continuait à présenter l’aspect général de celle que je quittais, avec une inclinaison marquée, néanmoins, vers la mer, et le sol s’infléchissant en terrasses tourmentées du côté du Soudan dont elle dépend. Mais, en dehors de cette similitude géologique dans la configuration géographique de leurs domaines, et malgré l’analogie de leurs aspirations ou de leurs besoins, rien de commun, ni pour le caractère ni pour les mœurs, chez ces deux populations, si voisines cependant. Après les Bogos démoralisés et larmoyants, j’allais trouver des individualités viriles, résolues, qui, bien que musulmanes, n’en repoussent pas moins avec dédain la suprématie de l’Égypte, et ne consentent à lui payer accidentellement un tribut dérisoire que pour assurer à leur trafic ou à leurs appétits les débouchés indispensables de Souakim et de Khartoum. C’est la vieille race de Nubie. Il est vrai qu’elle a jadis accepté de l’invasion arabe les doctrines religieuses, mais elle n’a cessé d’en combattre la domination politique ; et aujourd’hui encore, malgré des croisements où le sang du conquérant s’est largement mêlé au sien, elle garde la même haine contre ceux qui prétendent l’asservir.

Les instincts séculaires de rapine y ont survécu aussi dans toute leur âpreté farouche, et s’il ne s’y rencontre aucun vestige de la décrépitude intellectuelle sous le poids de laquelle a fléchi l’antique vigueur des Bogos, on n’y découvre, non plus, aucune lueur de l’assainissement moral dont les enseignements chrétiens laissent quand même la semence derrière eux. Ce sont des Bédouins dans toute l’acception du mot, des sauvages, menant une existence vagabonde, sans installations, sans villages, sans villes. Du campement de la veille, plus de traces le lendemain, dès que l’appât du butin, la poursuite du gibier, sollicitent leurs convoitises ou stimulent leurs appétits un peu plus loin. Chez les Barcas, la guerre ou la chasse, voilà toute la vie ; et pour eux, l’une comme l’autre se présentent avec le même cortége d’excitations belliqueuses ou de dangers sérieux.

Le lion est l’hôte le plus habituel de ces solitudes. Pour l’attaquer, lorsque le repaire en est connu, toute une tribu se réunit et se concerte. Pas d’autres armes que la lance et le cimeterre traditionnels. A le voir, ce sabre semble primitif. Entre leurs mains il devient terrible. Point de fusil. Un bouclier à peine assez large pour couvrir la poitrine. D’ordinaire, il est en peau de buffle, quelquefois en peau de rhinocéros ou d’hippopotame. Celui-là est l’attribut des chefs, et de minces lames d’argent y ajoutent alors leur éclat. Autour de la bête au repos, les chasseurs forment silencieusement un cercle immense ; puis ils se mettent en mouvement, en ramenant leur bouclier au-dessus de la tête, comme jadis la manœuvre de la tortue chez les légions romaines, et le cercle marche pour se rétrécir graduellement. Tout à coup les clameurs éclatent, les lances volent ; le lion réveillé s’est dressé en secouant sa crinière. Il est blessé, furieux ; il rugit et bondit en avant. Deux ou trois victimes tombent broyées et sanglantes. Mais tous les autres se jettent sur lui, et à coups de sabre le hachent sur le cadavre des leurs.

A la guerre, même tactique intrépide. L’ennemi s’avance-t-il ? Sans qu’il s’en doute, dès la première étape, il est surveillé, espionné. Pas un de ses mouvements, pas une de ses dispositions n’échappe à l’œil de ceux qu’il se propose de surprendre. Et ceux-là, à son insu, sauront le conduire, l’attirer jusqu’aux lieux propres où il leur conviendra de se révéler et d’attaquer eux-mêmes. A ce moment, toute la plaine autour de la colonne, devant, derrière, sur les flancs, sans qu’elle le soupçonne, est bondée d’assaillants. Par deux, par trois, chaque broussaille, chaque touffe d’herbes en cache ou en recèle ; la teinte sombre de leurs corps à demi nus se confond avec celle du terrain. Soudain le signal est donné, l’élan est unanime, et les voilà qui, la lance jetée, le sabre à la main, le poignard aux dents, bondissent en rugissant comme des bêtes fauves. Ah ! il faut avoir le cœur solide pour ne pas se sentir pris d’épouvante à l’aspect de ces démons en délire, au bruit de leurs vociférations stridentes, à la vue de cette fourmilière affolée de rage. Et l’on a besoin d’être sur ses gardes, pour repousser ces furieux auxquels la mort n’offre que des attraits, qui voient au delà tous les délices du paradis des vrais croyants, et qui n’aspirent qu’à les gagner. Demandez aux Anglais de Trinkitat ou d’Abou-Klea !

Tout en conservant intacte la tradition de ces qualités guerrières, la tribu de Guedena jouissait d’une renommée moins farouche. Ses mœurs plus policées, ses habitudes plus sédentaires, l’hospitalité de son accueil, la richesse de ses troupeaux, et notamment la beauté de ses chevaux, lui avaient acquis une réputation qui s’étendait bien au delà des limites du Barca. Son chef actuel, le vieux Hadji-Achmed-Ben-Saïd, était reconnu comme l’un des plus sages, des plus expérimentés et des plus braves. Il ne s’en était pas tenu au pèlerinage traditionnel de la Mecque. Il avait voulu voir de près, à Alexandrie et au Caire, les soi-disant maîtres de son pays, et n’y avait pas plus appris à les estimer que, plus tard, à Aden, témoin de la brutalité de leurs exactions et du mensonge de leur philanthropie intéressée, il ne s’était senti porté à aimer les Anglais. De retour par Massaouah, il était monté jusqu’aux plateaux de l’Éthiopie. Ce fut précisément Gœrguis, descendu tout récemment dans cette dernière ville avec un convoi de marchands, qui l’y conduisit et le mit à même de parcourir en paix le Tigré et l’Hamacen. De cette époque datait entre les deux hommes une étroite amitié. Aussi était-ce, en partie, à l’instigation de mon domestique, que je m’étais décidé à tourner mes pas du côté de Guedena.

Un exprès dépêché par lui avait averti le cheik, dont quelques-uns des hommes s’étaient avancés à notre rencontre jusqu’à une demi-journée de marche. Lui-même m’avait fait préparer à la hâte une cabane voisine de la sienne. Mais, avec la dignité des Orientaux et leur discrétion native, il ne voulait se montrer que lorsque ma propre convenance y souscrirait.

A peine avais-je pris possession de mon domicile éphémère qu’une belle esclave du Kordofan entrait chargée d’un baquet d’eau tiède parfumée pour me laver les pieds. Il n’y avait pas à s’en défendre, et bien que je fusse arrivé à cheval, j’étais obligé de me soumettre à l’usage, et de me déchausser pour subir ce bain obligatoire. Une seconde déposait en même temps dans un coin une jatte pleine de lait. C’était une sorte de coupe profonde en paille tressée, façonnée avec tant d’art, et les brins si serrés, que pas une goutte ne s’en échappait. Lorsque mon hôte m’eut jugé suffisamment reposé et rafraîchi, il me fit demander si je pouvais le recevoir. Je répondis en me présentant à sa case en personne.

C’était un beau vieillard. Les plis d’une pièce de toile jetée sur les épaules drapaient à demi son torse nu, mais vigoureux. Au haut du bras gauche, un sachet en cuir attaché par des petits cordonnets contenait ses amulettes, des versets du Coran sur parchemin. Sa barbe était blanche, toute frisée. Il ne portait ni coiffure ni turban. Dans sa chevelure grise, assez épaisse, était fichée une longue épingle en corne de rhinocéros, qui me rappelait celles dont nos dames se servent pour retenir leur chapeau. De temps à autre, la vérité me force à le confesser, il la retirait pour s’en curer les dents. Sa peau était d’un noir assez clair, ses traits d’une finesse exquise, son profil d’une pureté sévère.

Il me fit asseoir sur l’angareb qu’il occupait lui-même, sous un hangar adjacent à sa demeure. De là, le regard embrassait tout le petit cirque à l’une des extrémités duquel s’étageait le village. Le lit du Barca le traversait, et sur les rives on distinguait des champs qui avaient dû être ensemencés au printemps. Mais la récolte en était faite depuis longtemps, et le versant des collines n’étalait plus qu’une aridité rugueuse et désolée. Un soleil ardent dardait ses rayons, et de rares bouquets de bois seuls relevaient çà et là, de leurs tons plus accusés, l’uniformité de cette surface brûlée. Rien qu’à ce contraste on était heureux de se sentir soi-même à l’ombre.

En Orient, lorsqu’on se voit pour la première fois et qu’on s’aborde entre gens d’éducation convenable, il y en a bien pour dix minutes de salutations réciproques et de formules de politesse :

— Que le salut de Dieu soit sur toi et sur les tiens !

— Que ses bénédictions descendent sur ta tête !

— Que sa miséricorde s’étende sur ta maison !

— Loué soit le Seigneur et sa toute-puissance ! etc., etc.

Après quoi une pause. Puis, reprise des invocations et des saluts. C’est à qui les cessera le dernier. Pour moi, j’en avais toujours assez. Cependant, je ne pouvais pas trop brusquer les choses. Je me bornais à me taire. Après deux ou trois ébauches de tentatives infructueuses pour recommencer, et auxquelles je ne répondais plus que par un signe de tête, mon interlocuteur se décidait alors à m’imiter. Au bout d’un silence plus prolongé, la conversation sérieuse se dessinait.

— La France va donc se rapprocher de nous, me dit en arabe Hadji-Achmed-Ben-Saïd.

— Comment cela ?

— N’a-t-elle pas déjà pris possession des Bogos ?

— Nullement ; elle n’a fait que leur envoyer des secours, parce qu’ils mouraient de faim.

— Eh quoi ! cet argent qu’elle leur distribue, ce n’est point pour les acheter ?

— Non.

— Et elle le leur donne gratuitement, sans compensation ?

— Absolument.

— La France est une puissante nation, noble et riche ; que la main de Dieu s’étende sur ses enfants !… Pourtant, ajouta-t-il avec un soupir, je l’avais espéré. Des Bogos elle aurait pu venir à nous, et nous protéger à notre tour contre les menaces et la rapacité des Égyptiens. Allah est grand ; il ne l’a pas voulu.

— Mais, répliquai-je, voulant pénétrer les sentiments de mon interlocuteur, à défaut de la France, peut-être les Anglais…

— Ah ! les Anglais sont pires que les Turcs. Je les ai vus, je les connais. Ils n’envoient pas d’argent à leurs peuples dans la misère, ceux-là. Ce sont des marchands brutaux et de mauvaise foi qui ne songent, au contraire, qu’à leur en arracher. La France, c’est le lion généreux ; l’Angleterre, c’est la panthère féroce. Que Dieu nous écarte de leur chemin !

La voix du vieux chef était, en proférant ces mots, plus remplie de tristesse et d’amertume encore que son langage.

— J’avais espéré !… j’avais espéré !… murmurait-il se parlant à lui-même. Allah est grand ; il ne l’a pas voulu.

Pendant cet entretien, la nuit était descendue, et les rayons de la lune, presque aussi éblouissants que ceux du soleil, éclairaient la place où nous étions assis. On y voyait comme en plein jour. Les habitants sortant de leurs maisons, peu à peu, étaient venus s’accroupir silencieusement en face de nous. Mais nous étions en pays musulman, et aux hommes seuls il était permis de se manifester. Plus rien des rires mutins et des regards curieux des jeunes filles de Keren, que le soir je rencontrais dans les ruelles du village. Plus rien, non plus, des frais visages, des mines avenantes, de l’empressement gracieux du beau sexe aux plateaux de l’Abyssinie. A la place des ébats joyeux, des cris de gaieté et des danses quelquefois, dont le bourdonnement, avec la tombée du jour, salue le voyageur dans les centres de population chrétienne, ici, le rigorisme inflexible de la loi musulmane, et ses prescriptions jalouses pour soustraire le voisinage des femmes aux yeux profanateurs de l’étranger.

Afin d’échapper à l’ennui d’une séance qui manquait aussi essentiellement de diversité et d’entrain, j’allais invoquer le prétexte de la fatigue pour m’esquiver, lorsque l’intervention de Gœrguis me tira d’embarras. Sa célébrité de conteur était depuis longtemps établie chez nos hôtes, et, à défaut de distractions plus vives, tous brûlaient de l’entendre. Rendons-lui cette justice, il ne fit pas trop le cruel ; et, après avoir résisté juste assez pour donner plus de prix à sa complaisance, il entama la narration suivante. Par une attention délicate, il alla même jusqu’à en rapprocher le théâtre du pays des Barcas.

En rapports constants, comme ils l’étaient, avec la côte de la mer Rouge, l’arabe était familier à la totalité de ses auditeurs. Ce fut dans cette langue qu’il s’exprima, et je pus ainsi suivre son récit.

LE CHIEN D’ALI.

Personne n’ignore aujourd’hui que le Nil, tel qu’il coule au-dessous de Khartoum jusqu’à la mer, en arrosant la terre d’Égypte, est formé de la réunion de deux autres fleuves d’une importance moindre, dont les eaux se confondent en cet endroit. Le premier, le fleuve Bleu, sort du lac Tsâna, non loin de Gondar, au fertile pays d’Amhara, et le second, le fleuve Blanc, du lac N’yansa, situé bien plus au sud, au pied des montagnes de la Lune, dont les cimes mystérieuses vont rejoindre le ciel. Entre ces deux rivières s’étend une vaste région, peu explorée, où les caravanes osent à peine s’aventurer, et qu’exploitent de nombreuses tribus pillardes et guerrières, parmi lesquelles nous citerons, entre autres, celle des nègres Dinkas, sur les bords du Nil Blanc, et celle des Arabes Moselmiès, plus rapprochés du Nil Bleu.

Depuis de longues années, ces deux peuplades, également sauvages et féroces, vivent dans un état d’hostilité permanente et de ravages réciproques. Nourris, dès l’enfance, dans la pensée de la rapine et des combats, les uns et les autres dédaignent l’agriculture et subsistent exclusivement du produit de leurs incursions et de leur butin. Pourtant le Dinka, noir colosse, à la mine bestiale, aux regards terribles, sans autre religion qu’un culte grossier rendu par lui aux arbres géants de ses forêts, sans autres lois que celles de sa violence et de sa force, est plus barbare que son rival, dont les préceptes du Coran sont venus tempérer la rudesse primitive, et adoucir quelque peu les penchants et les mœurs.

Or, il y a quelques années, au pays des Arabes Moselmiès, habitaient deux jeunes gens, Ali et Saïda. Enfants des deux frères, parmi les garçons Ali était le plus beau, et parmi les filles, Saïda la plus belle. Ils s’aimaient. Le soir, quand Saïda revenait de la fontaine avec les autres femmes de la tribu, soutenant de ses bras arrondis au-dessus de sa tête la cruche pleine qui reposait sur les tresses relevées de ses longs cheveux noirs, on voyait Ali guetter son passage pour la suivre et l’aider à décharger doucement son fardeau. Et quand Ali, armé de sa lance et de son bouclier, devait prendre part à quelque expédition lointaine, assise au seuil de la maison de son père, Saïda accompagnait longtemps du regard la troupe qui s’éloignait ; et lorsqu’elle ne voyait plus rien, qu’un peu de poussière à l’horizon, elle demeurait à la même place, le front appuyé dans la main, immobile et rêveuse.

Le jour de leur union parut enfin. Et, comme ils étaient de la même race et de la même famille, il n’y eut à cette occasion, contre l’habitude, ni lutte simulée, ni enlèvement convenu d’avance, et les fêtes du mariage commencèrent tranquillement, aux cris d’allégresse des femmes et au bruit des danses guerrières des hommes, bercés par les sons joyeux du tambourin. C’était au retour d’une attaque heureuse dirigée contre un village des Dinkas. Ali s’y était comporté vaillamment, et avait déposé aux pieds de sa fiancée les riches trophées conquis par sa valeur. C’étaient des bracelets d’or et d’argent artistement ciselés, des corbeilles d’un jonc souple et délicat avec des ornements aux nuances éclatantes, et de somptueuses étoffes tissées dans des contrées inconnues…

Toutes les compagnes de Saïda admiraient ces splendeurs et enviaient son bonheur. Jamais couple plus fortuné, en effet, n’avait dormi sous la même tente… Comme la paupière mourante de la colombe qui bat des ailes sous les caresses du ramier, on apercevait, à travers la fente du voile de Saïda, rayonner son grand œil velouté d’ivresse et d’espérance ; et, plus fier qu’un jeune lionceau rugissant d’amour pour la première fois, Ali se tenait à ses côtés, frémissant d’impatience et d’orgueil.

Mais voilà que les Dinkas, prévenus par les espions qu’ils avaient dépêchés sur la trace des vainqueurs, apprirent bientôt que ceux-ci, tout entiers à la joie du triomphe, se livraient sans défiance aux festins et aux plaisirs. Et aussitôt la corne de guerre retentit. Une masse compacte d’hommes armés se réunit sur la grande place du principal village. Et, quand les premières ombres de la nuit furent descendues d’en haut, sous la conduite du grand chef de leur tribu, tous s’ébranlèrent silencieusement, guidés par leurs éclaireurs, à travers les sentiers escarpés de la montagne ou les fourrés impénétrables de la forêt… Et le lendemain, ils atteignirent les confins du territoire des Arabes Moselmiès. Alors, se dissimulant derrière les taillis et les rochers, ou rampant dans les hautes herbes, la troupe dinka attendit. Et lorsque, avec les rayons embrasés du soleil, se fut évanouie la chaleur étouffante du jour, de nouveau le tambourin résonna chez les Moselmiès, et les danses et les chants recommencèrent. Et aussitôt, aux alentours, les ténèbres se peuplèrent, de grandes ombres noires surgirent, se dressant en silence, et toutes avancèrent sans bruit vers le village d’où partaient les rires et les chansons.

Et tout d’un coup, du sein de cette obscurité, rendue plus profonde encore par l’éclat des torches et des feux au milieu desquels s’agitaient sans souci les imprudents Moselmiès, une horrible clameur s’éleva ; et, comme une légion de démons, les Dinkas s’abattirent tous à la fois sur la foule en fête. Et, des hommes ainsi surpris à l’improviste, il y eut un horrible carnage. Et toutes les femmes, tous les enfants qui ne purent s’enfuir furent emmenés en esclavage, les richesses pillées ; et le village périt consumé par les flammes…

Ali, frappé d’un coup de lance au front, dès la première attaque, était tombé à terre, et, aveuglé par le sang de sa blessure, foulé aux pieds, couvert bientôt de débris humains, n’avait pu que se traîner péniblement sous un buisson, où il était resté évanoui. Mais, quelques heures plus tard, ranimé par la rosée de la nuit et la fraîcheur du matin, il soulève sa tête appesantie, et ses yeux entr’ouverts jettent tout autour un regard égaré. Au-dessus de lui, les dernières étoiles blanchissent au lever de l’aube ; tout près, sous un aloès en fleur, le francolin matinal salue l’aurore d’un gloussement de bienvenue… Où est-il ?… Qu’est-il donc arrivé ?… Pourquoi ses habits de fête sont-ils souillés de sang ?… Où sont ses armes ?… Où est Saïda ?… Tout à coup, il pousse un cri terrible : la mémoire lui est revenue, la vérité se fait jour… Saïda ! Saïda ! A ce cri rien ne répond, et Ali, éperdu, chancelant, s’accrochant aux fragments de roches et aux branches épineuses des mimosas, s’essaye à marcher. Dès le premier pas, son pied heurte des cendres noircies… Çà et là un cadavre calciné, de petits monticules dispersés de paille fumant encore, des armes brisées, des troncs d’arbres à terre et à demi brûlés. Voilà tout ce qui reste du lieu où il est né, de la capitale des Arabes Moselmiès.

Peu à peu, à mesure que le soleil monte, de timides fantômes apparaissent… Ce sont les pauvres gens échappés au massacre, qui viennent pleurer sur les ruines de leurs foyers dévastés, et leur redemander les restes aimés d’un enfant ou le corps défiguré d’un ami… Avec avidité, Ali interroge chacun d’eux, et tous les détails de la lugubre scène lui sont révélés. La résistance de cette population désarmée contre la fougue des Dinkas n’a pas été longue, et les ennemis, rassasiés de tuerie, se sont retirés, chargés de butin et poussant devant eux, pêle-mêle avec les troupeaux, des femmes enchaînées… Horreur ! Saïda est parmi elles !…

Un instant terrifiés, les Moselmiès ne tardèrent pas cependant à revenir à eux, et à se réveiller d’un désastre dont les hasards de leur vie aventureuse leur rendaient le poids moins lourd et les conséquences moins irréparables. Le village se releva ; de nouvelles maisons, en peu de jours, furent construites ; les douleurs privées s’apaisèrent, et si la même haine traditionnelle, accrue d’un implacable désir de sang et de vengeance, bouillonnait toujours, il est vrai, au fond du cœur de la nation, du moins attendait-elle une chance opportune pour faire explosion dans quelque terrible revanche. Et, à la surface, nul n’eût pu soupçonner la catastrophe dont elle venait d’être victime.

Un seul d’entre eux, sur son visage, gardait l’empreinte d’un chagrin que rien ne pouvait dissiper. Ses traits altérés, l’orbite de son œil enfoncé, le pli de ses lèvres creusé dans ses joues caves, tous ces stigmates annonçaient chez l’homme qui les portait un incurable désespoir. Cet homme, c’était Ali. Les espérances de la vie pour lui s’étaient éteintes, et, ne se sentant pas assez fort pour accepter avec résignation la perspective de toute une existence déshéritée de celle qui devait en faire la douceur et le charme, réduit à l’impuissance de son isolement, il n’avait plus d’énergie que pour chercher dans les excitations mensongères de l’ivresse ce qu’on leur demande toujours, sans l’y trouver jamais : l’oubli !

Or, un jour que, sans souci des lois sacrées du Prophète, il puisait, en compagnie d’autres jeunes hommes, dans les flancs rebondis d’une outre pleine de cette liqueur funeste que le musulman infidèle extrait de la datte fermentée, deux d’entre eux s’étant mis à chanter leurs exploits passés et à célébrer par avance leurs prouesses futures, lui-même, sous l’influence de la boisson, mais obsédé toujours par la même pensée, s’écria tout à coup :

— Et moi aussi, ô Saïda, comme autrefois je serai vanté parmi les braves : prends courage ! tu pourras être fière encore, ainsi que tu l’as été, d’Ali, ton frère et ton époux !

— Comment oses-tu bien, riposte alors un de ceux qui buvaient avec lui, parler de celle que tu laisses honteusement dans les bras d’un Dinka ! Saïda n’est plus aujourd’hui ni ta sœur, ni ton épouse. Elle est la femme de quelque nègre qui la brutalise et se raille devant elle de son premier mari, trop faible pour la délivrer, trop lâche pour le tenter !

A ces paroles cruelles, Ali ne répond rien, mais il se lève et gagne doucement la hutte qu’il avait rebâtie lui-même, sur les décombres incendiés de celle, plus vaste, où il avait pu se promettre un moment de vivre si heureux avec Saïda. Là, il resta longtemps couché à terre, la tête enfouie dans les deux mains, tandis que son chien, étendu près de lui, léchait tendrement les pieds de son maître, comme pour le consoler et lui donner du courage.

Soudain, il se redresse, le regard étincelant. Son maintien n’a plus l’attitude abattue des derniers jours ; sa résolution est bien prise. Il va à la muraille où sont suspendues ses armes inactives, et là saisit trois javelots qu’il garde à la main, tandis qu’il passe à sa ceinture un poignard dont, jadis, il ne se séparait jamais, après qu’il l’eut ravi, lors de ses glorieux débuts, au chef des Dinkas lui-même. Puis il jette quelques poignées de dattes sèches dans une guerbè en peau de chevreau qu’il se suspend autour du cou, et il sort. Il se rend à la maison de son père, dont il baise les genoux, pieusement, sans mot dire, et s’éloigne ensuite du village, suivi de son chien.

C’est vers la capitale des Dinkas qu’Ali se dirige. Les reproches de son ami l’ont éclairé en le frappant au cœur. Que sa nation se recueille et se prépare encore !… Lui ne peut attendre… Saïda est son bien à lui seul, et à lui seul incombe le devoir de la reconquérir ; il la ramènera, ou il périra.

Deux fois le soleil s’est levé, et deux fois ses feux se sont éteints derrière les coteaux avant qu’Ali soit parvenu au pays des Dinkas. A chaque instant, sa marche est arrêtée par la crainte d’une surprise ou d’une trahison. Son chien, son unique et fidèle compagnon, aussi prudent que lui, se glisse sans bruit derrière son maître, et fait taire sa voix dont le cri pourrait devenir un indice. Enfin Ali arrive au pied de la colline au sommet de laquelle se dresse le plus grand des villages dinkas. Les huttes pointues lui apparaissent de loin, à travers les arbres pressés de la forêt, dont il n’ose sortir avant la fin du jour, et de là il contemple tristement le lieu où gît, sans doute, misérable et désolée, la femme qu’il aime, sa femme à lui, devenue à présent celle d’un autre.

Tout près de la lisière du bois où il se tapit, est un puits creusé dans le sable, et dont les bords, foulés par de nombreuses empreintes, laissent à supposer que les femmes y viennent, le soir, emplir les outres et les cruches, qu’elles portent ensuite au village. Peut-être même quelqu’une de ses compatriotes, réduite en servitude, descendra-t-elle à la source avec d’autres esclaves, et alors, se faisant reconnaître d’elle, Ali espère obtenir des nouvelles de Saïda. L’heure ne va pas tarder où les femmes viendront, et jusque-là, blotti dans un buisson épais, il attend et espère…

Enfin le jour baisse, des rires, des voix, se font entendre et s’approchent peu à peu… Ce sont bien des femmes, et, parmi elles, il en distingue plusieurs, devenues de viles servantes, qu’autrefois il a connues chez lui, libres et respectées. Mais, dans le nombre, il en est aussi qui sont des femmes dinkas ; il ne peut donc se montrer sans péril, et, le cœur palpitant d’anxiété, il se demande si, derrière celles-là, quelqu’une des Moselmiès restera seule…

O bonheur ! les outres et les cruches sont pleines, l’obscurité se fait, toutes s’éloignent, une seule reste en arrière. Assise mélancoliquement à la margelle du puits, elle a les yeux tournés du côté du ciel où doit être le pays moselmiès. Elle demeure ainsi quelque temps solitaire, puis elle soupire et va reprendre à regret son fardeau, lorsqu’au mouvement de sa tête sa chevelure se déploie : c’est bien une Moselmiès ; ses longs cheveux ont roulé jusqu’à terre, et les négresses dinkas ont, comme leurs maris, une chevelure laineuse qu’on ne saurait confondre avec celle des femmes de sa tribu. Ali n’hésite plus et sort aussitôt de son asile, tendant les bras en avant d’un air suppliant, comme pour rassurer la femme, et arrêter sur ses lèvres l’exclamation d’effroi près de s’en échapper.

Interdite, en effet, la femme se tait et reconnaît Ali.

— Malheureux ! s’écrie-t-elle, que viens-tu chercher ici ? C’est la mort, si l’on te découvre.

— Saïda ! Saïda ! murmure Ali en tombant à moitié à genoux, où est-elle ?… Que je la voie !…

— Hélas ! elle est ici, dans ce village ; mais elle est à jamais perdue pour toi, car elle est devenue l’épouse d’un chef dinka.

Ali s’attendait à cette révélation ; il y était préparé, et n’avait qu’un désir, celui de connaître la maison qui abritait Saïda, pour arriver jusqu’à elle. Mais la femme, épouvantée d’une aussi téméraire entreprise, se refusait à ses prières, et, loin de lui promettre son aide, insistait pour l’y faire renoncer. Ali n’entendait rien. Il avait juré de ramener Saïda ou de ne jamais revenir. Toute sa vie, toute son âme étaient là ! que lui importait la mort ?

Vaincue à la fois par tant de constance et une si vraie douleur, la femme se laisse persuader, et lui désigne le toit sous lequel repose Saïda…

— Que le Dieu des croyants te protége, ô Ali ! lui dit-elle, et puisqu’il t’a mis au cœur cette irrévocable résolution, c’est que telle est sa volonté. Que ton destin s’accomplisse donc ! Écoute, et retiens bien mes paroles : Ce grand arbre, dont tu distingues là-bas encore les rameaux dans le demi-jour, s’élève au milieu d’une place où, chaque soir, les hommes de la tribu dinka s’assemblent et s’abandonnent aux désordres furieux de l’orgie. Prête l’oreille, et, dans une heure, lorsque le son des instruments et des voix parviendra jusqu’à toi, le moment sera venu. Quitte alors ces broussailles, où il faut te tenir caché jusque-là ; et, comme le serpent au travers des lianes, rampe sans bruit, en gravissant la colline, vers la maison dont je t’ai montré le faîte… Saïda y sera seule…

Et, à ces mots, la femme s’éloigna en toute hâte, laissant Ali regagner son abri.

Et, dès que le vent lui eut apporté les premiers accents de la fête, Ali, muni de ses armes, se dirigea lentement et avec précaution du côté de la maison dont la silhouette sombre se dessinait sur le fond étoilé des cieux. Et, lorsqu’il en eut atteint le seuil, retenant à peine son haleine, et d’un signe commandant le silence à son chien, à travers les fentes de la cloison disjointe, il regarda. Saïda, en effet, était seule. Accroupie auprès d’une torche fumeuse plantée dans le sol, elle faisait glisser machinalement entre ses doigts distraits les perles d’ambre d’un chapelet musulman. Ses yeux à demi fermés et le front penché sur la poitrine, elle paraissait rêver à des êtres absents. Ali, ne pouvant se contenir davantage, poussa brusquement la porte et entra.

— C’est moi, ô Saïda, dit-il, moi, Ali, ton frère et ton époux !

Mais, au lieu de se lever et de s’élancer vers lui, Saïda tressaillit et recula jusqu’au coin le plus obscur de la maison.

— Ali, que me veux-tu ? demanda-t-elle. Quel projet insensé t’a conduit jusqu’ici ?

— Je veux te prendre avec moi et te ramener au pays de nos pères, pour que tu occupes enfin à mon foyer la place toujours vide que je t’y ai gardée.

— Renonce à ce fatal espoir, Ali, je ne puis te suivre, car je suis aujourd’hui la femme d’un autre, et le devoir m’ordonne de rester avec lui.

— Avant d’être à lui, tu fus unie à moi. Ce devoir est un mensonge ; ô Saïda, suis-moi !

— Je le voudrais, que cette fuite est impossible. Bientôt elle serait découverte, puis tous les deux, nous serions surpris et massacrés sans pitié. Encore une fois, Ali, abandonne cette funeste idée. Retourne seul au pays de nos pères. C’est ici désormais que je dois vivre. Pars, et oublie celle qui ne peut plus être à toi.

Mais Ali n’écoutait plus. Est-ce bien à lui que de telles paroles s’adressent ? à lui qui, pour l’amour de cette femme timorée, n’a redouté aucun péril ? Il a bondi vers elle et tire son poignard. Son bras est levé. D’un geste impérieux, il lui indique la porte. C’en est fait. Saïda n’a qu’à lui obéir, ou la menace inflexible qu’elle lit dans son regard va s’accomplir. Elle courbe la tête, et, tout en pleurs, sort lentement de sa maison. Dehors, Ali l’entraîne avec rapidité.

Ils marchèrent toute la nuit sans parler, et ce ne fut que le lendemain, alors que le soleil était au plus haut point de sa course, qu’ils s’arrêtèrent. Ali, exténué, s’endormit au pied d’un arbre, non sans recommander à Saïda de l’éveiller si elle apercevait quelqu’un ou prévoyait quelque danger. Son chien veillait, en outre, près de lui.

Une heure entière ne s’était pas encore écoulée que Saïda entendit le galop d’un cheval. Et, tournant les yeux de ce côté, elle vit de loin un cavalier gigantesque, brandissant un javelot ; et dans ce cavalier, elle reconnut son époux, le nègre dinka. Cependant, au lieu de prévenir Ali, la perfide, au contraire, adresse des signes d’appel au dinka. Et comme le chien, à l’aspect de l’ennemi, s’est redressé en faisant entendre un grognement de colère, elle se jette sur lui, et, de peur que ses aboiements ne tirent Ali du sommeil où il reste plongé, elle s’efforce de saisir entre ses mains le museau du fidèle animal pour étouffer sa voix. Mais il s’est dégagé, a réveillé son maître, et déjà Ali est debout. Il était temps.

D’un regard, il a tout vu, tout compris. Déjà le nègre n’est plus qu’à quelques pas de lui ; mais le trait qu’il lui décoche d’un bras fatigué par la course, siffle à son oreille sans l’atteindre. Ali se réfugie derrière le tronc d’un arbre et, de là, fait voler à son tour ses trois javelots contre son rival, qui les évite également. Un seul perce le flanc du cheval, qui hennit et refuse d’avancer. Le Dinka saute à terre, et n’a plus comme le Moselmiès pour toute arme qu’un poignard. Ils se précipitent l’un sur l’autre avec rage. Ils se portent des coups furieux. L’herbe autour d’eux est teinte de sang. Tous deux sont jeunes, tous deux sont forts, la lutte est indécise ; comment va-t-elle finir ? Quand soudain Saïda, demeurée jusque-là spectatrice immobile, s’élance et saisit Ali par les jambes, pour paralyser ses mouvements et le faire tomber. C’en est fait de lui, cette lâche trahison va le livrer. Sa main est impuissante à frapper à la fois le nègre et à repousser Saïda. Il chancelle, et le poignard du Dinka va le clouer sur le sol…

Mais, ô surprise ! celui-ci a poussé un hurlement de douleur et se détourne brusquement : c’est le chien, le chien sauveur, qui s’est jeté, lui aussi, dans la bataille et mord cruellement au talon l’adversaire de son maître. Ali a profité de ce secours inespéré. D’un suprême effort, il s’est débarrassé de l’étreinte mortelle de Saïda, et son poignard a disparu jusqu’au manche dans la poitrine du nègre, dont le gosier laisse échapper un rauque gémissement, et dont le corps, tordu dans un dernier spasme, tombe lourdement à terre. Elle est là, sans mouvement, cette masse noire gigantesque. La paupière à demi ouverte laisse voir le globe blanchâtre de l’œil ; les lèvres desserrées montrent une rangée de dents aussi polies que l’ivoire, et le sang coule à flots du trou profond creusé par l’arme d’Ali. Celui-ci contemple pendant quelques instants, impassible, le cadavre de son ennemi, puis, se baissant, il arrache une touffe d’herbe dont il essuie son poignard, et le repasse à sa ceinture. Et, après avoir caressé doucement son chien, il se retourne vers Saïda presque folle de terreur, et du doigt lui montrant le chemin, se remet en route avec elle, sans prononcer un mot.

Le soir même, les fugitifs atteignirent les terres des Moselmiès et rencontrèrent les premières vaches des troupeaux de leur tribu. Aux cris des jeunes pâtres qui les aperçurent, la nouvelle de leur arrivée se répandit bien vite de montagne en montagne jusqu’au village. Et aussitôt la foule de leurs parents et de leurs amis accourut au-devant d’eux, les hommes en brandissant leurs armes et se livrant à des simulacres guerriers, les femmes en poussant le houloulement plaintif et prolongé qui, chez leur sexe, ainsi qu’on sait, est le signe en usage de bienvenue et d’allégresse.

Les uns entourèrent Ali pour le féliciter. Son succès était celui de toute la nation, et le prélude heureux des plans de vengeance qui se discutaient tout bas. Les autres s’emparèrent de Saïda, avides de recueillir de sa bouche les détails émouvants de sa captivité et de sa délivrance. Puis, la cabane d’Ali devenant dès lors trop petite pour abriter deux têtes, chacun s’empressa ; et, au bout de peu d’heures, le bois et l’herbe sèche furent apportés de toutes parts, et une seconde maison spacieuse et commode s’éleva à côté de l’ancienne. Et lorsqu’elle fut achevée, que les cloisons furent bien reliées entre elles par des branches flexibles, que la paille serrée du toit l’eut rendue impénétrable au soleil et à la poussière, que des peaux de bœuf nombreuses eurent été étendues sur le sol, Ali se rendit à la demeure des parents de Saïda, où elle attendait près d’eux que la sienne fût prête, et, au bruit des chants et des instruments, il la conduisit dans celle qu’elle devait habiter désormais. Mais, après qu’elle eut été installée et que chacune de ses servantes fut venue à l’envi lui baiser les genoux et les mains, à la grande surprise de tous, lorsqu’ils se retirèrent, Ali, laissant retomber sur lui la natte qui fermait l’entrée de sa nouvelle maison, s’éloigna avec eux sans rien dire, et Saïda resta seule.

Nul ne songeait au brave chien, si ce n’est son maître, qui se souvenait, lui ! Tant que les travailleurs avaient été occupés à construire l’édifice, piquant les pieux en terre, assujettissant le chaume dans les rameaux entrelacés, et qu’Ali, allant et venant de l’un à l’autre, inspectait l’ouvrage et remerciait ses amis, le pauvre animal, roulé non loin de là sur lui-même, le museau entre les pattes, suivait chaque mouvement d’un œil inquiet, mais ne bougeait pas. Ce ne fut qu’au moment où Saïda s’apprêtait à franchir le seuil de la maison, qu’hérissant ses poils et grondant sourdement, ainsi que naguère à la vue du Dinka, il s’élança comme pour en défendre l’entrée. Un regard de son maître suffit à lui imposer silence, et il alla docilement, bien qu’à regret, se réfugier à l’écart, au milieu des épines. Dès que la foule eut disparu, Ali vint l’y chercher ; et tous les deux rentrèrent ensemble dans la vieille cabane, où personne ne devait venir les déranger. Et lorsqu’ils furent bien seuls, Ali prit dans ses bras la tête de son chien fidèle, et le baisa deux fois ; puis, étendant une peau de chèvre bien moelleuse près de celle qui lui servait à lui-même de lit, il y fit coucher son véritable ami, et, le regardant, il se mit à pleurer…

— Au moins, tu m’aimes, toi ! ne put-il s’empêcher de murmurer à voix basse…

Et, se jetant sur la seconde peau, il y demeura bien longtemps sans dormir, à remonter dans son esprit le courant du passé, à se rappeler les premières joies de son enfance avec ses premiers jeux, les premiers sourires de sa jeunesse avec ses premières amours. Et il évoquait le souvenir de ces jours fortunés où le bonheur semblait venir à lui sur l’aile de l’espérance, où tant de rêves heureux berçaient de leurs illusions dorées les promesses de l’avenir, où Saïda l’aimait !… Puis ces riants tableaux disparaissaient, effacés par des scènes terribles. Il revoyait l’affreuse nuit où les Dinkas brûlaient son village, où Saïda était enlevée et lui-même blessé. Il se retraçait les dangers qu’il avait affrontés pour la retrouver… Et il la retrouvait en effet, mais elle refusait de le suivre ; et, dans sa lutte avec le Dinka, elle, sa sœur et son épouse, n’avait pas craint de se tourner contre lui. Oh ! tout cela surtout, il s’en souvenait avec terreur, et se disait que, bien qu’il l’eût ramenée, bien qu’elle reposât tout près de lui, il n’en était pas moins condamné à vivre seul encore, plus seul qu’auparavant peut-être, avec son chien pour muet et unique confident !…

Et, le lendemain, après avoir mûri dans la solitude le plan de sa vie à venir, de bonne heure il entra chez Saïda. Elle était déjà entourée d’une partie des femmes du village et de sa famille qui chantaient les louanges d’Ali. Et celui-ci, s’asseyant auprès d’elle, causait avec chacun. Et la porte grande ouverte était accessible à tous. Presque toute la journée il resta ainsi ; mais, dès que le soir arriva, comme la veille, il sortit pour rentrer avec son chien dans leur hutte solitaire. Et tous les jours suivants, à l’heure où les ténèbres, en conviant au repos, sollicitent l’amour, il quittait Saïda. Et il agit de la même façon durant plusieurs mois, sans qu’un mot tombé de ses lèvres fît jamais, devant elle, allusion aux événements de leur retour.

Or, Saïda, délaissée et dédaignée d’Ali, mais n’osant néanmoins lui adresser de reproches, parce qu’elle se sentait coupable, dépérissait peu à peu. Et, tout en souffrant de cet abandon, elle s’avouait en elle-même que c’était justice, lorsqu’un jour, en présence de sa mère, parlant de son mari absent pour le moment, les larmes tout à coup lui jaillirent des yeux. Et comme sa mère la pressait de questions pour en connaître la cause, après avoir refusé d’abord d’y satisfaire, poussée de plus en plus, elle finit par confesser, en se voilant le visage, que, depuis sa fuite de chez les Dinkas, les silences mystérieux de la nuit, chers aux époux qui s’aiment, n’avaient jamais pu retenir une seule fois Ali dans les bras de sa femme désolée.

A cet aveu, la mère courroucée se leva et courut rapporter au père de Saïda l’affront infligé à leur fille. Et celui-ci, non moins indigné, s’en alla chez son frère, père d’Ali, et lui demanda de venir avec lui s’informer près de son fils des causes qui l’éloignaient de sa femme.

Comme il rentrait, le soir, accompagné de son chien, Ali aperçut, en effet, les deux vieillards assis à la porte de sa hutte, qui paraissaient l’attendre. Et les abordant, il leur baisa les genoux avec respect. Mais eux, se redressant, et sans répondre à ses politesses autrement que par un maintien sévère, lui expliquèrent le but de leur visite, et le sommèrent de s’expliquer, au nom de l’honneur des deux familles et de la vertu de Saïda.

— Vous l’ordonnez ? dit tristement Ali, quand ils eurent terminé.

— Nous l’ordonnons.

— Eh bien !… soyez donc satisfaits. Mais que mes lèvres se dessèchent avant de l’accuser moi-même ! Puisqu’il le faut, je veux que la lumière jaillisse de ses propres paroles. Entrez dans cette hutte qui est la mienne, et dont la muraille contiguë à celle de la maison où repose Saïda vous permettra d’entendre. Moi, je vais auprès d’elle. Nous parlerons tout haut. Nos discours vous mettront à même de connaître bien des choses que, jusqu’à présent, j’ai pris soin de cacher par pitié pour elle, aussi bien que pour vous. Et quand vos oreilles auront écouté, puissent vos cœurs pardonner !

A ces mots, les vieillards entrèrent, sans rien ajouter, dans la hutte d’Ali, tandis qu’il pénétrait lui-même auprès de Saïda.

Affaissée sur sa couche, le front languissamment appuyé sur son bras recourbé, tandis qu’à la lueur d’un brasier flambant, une esclave lui frottait la plante des pieds de la fleur embaumée du séné, Saïda ne put réprimer un mouvement de surprise, ni faire taire un tressaillement de bonheur à la vue d’Ali entrant à pareille heure chez elle… D’un signe, l’esclave fut congédiée, et Saïda, se soulevant à demi, invita son époux à s’asseoir sur le bord de cette couche dont jamais, jusqu’alors, il ne s’était approché. Puis, elle-même, s’allongeant à la manière d’une chatte amoureuse qui s’étire aux voluptueux rayons d’un soleil de mai, et portant sa jolie tête jusqu’à lui, comme pour implorer une caresse, elle l’appuya mollement contre la poitrine du jeune homme, les yeux tournés vers les siens… Sa robe avait glissé le long de ses épaules nues, sa chevelure dénouée les recouvrait à moitié, son sein palpitait, son regard était humide, sa bouche prête à parler tremblait. Elle était bien belle ainsi…

Mais Ali, l’écartant doucement, se prit à la contempler quelques instants en silence. Puis, tout à coup, comme s’il eût cédé au flot de tant de sentiments divers qui s’entre-choquaient en lui :

— Te souviens-tu, dit-il, ô Saïda, de notre enfance, quand tous les deux, insouciants et heureux, nous courions à travers les rochers et les bois, sans autre idée que notre mutuelle tendresse ? Dès que l’aspect imprévu de quelque bête sauvage t’effarouchait, ou que les pointes trop aiguës de la roche te blessaient, je te vois encore venant en toute hâte te cacher derrière moi, et réclamer soutien et protection !… Et moi, tout fier et tout ravi, je te couvrais de mon corps, pour m’offrir le premier au danger, ou je t’emportais dans mes bras, pour t’y soustraire et te délasser. Nulle fleur ne se penchait trop loin sur la pente escarpée de l’abîme, dès que vers elle se penchaient tes petites mains exigeantes. Nul oiseau ne bâtissait son nid trop haut, au sommet de la plus faible branche, s’il fallait te l’apporter pour sécher tes pleurs d’impatience… Et à la maison, quand la sévérité de ta mère, pour punir quelque faute d’enfant, voulait te châtier, j’accourais, et tu me trouvais toujours entre elle et toi, pour calmer sa colère, ou, si je n’y parvenais point, pour partager le châtiment et essuyer tes larmes… Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda ?…

— Je m’en souviens, Ali.

— Et plus tard, lorsque avec l’âge notre affection enfantine changea de nom, pour Ali il n’était pas d’autre fille sur terre que Saïda… Et je voulais devenir un chef renommé afin que mon nom, dans les chansons guerrières de la tribu, redit avec honneur, vînt souvent jusqu’à elle, et qu’au fond de l’âme une voix secrète lui murmurât tout bas : « S’il est brave, c’est pour toi ! S’il veut être grand, c’est pour toi ; s’il aime à vivre, c’est pour toi ! » Oh ! Saïda, Saïda ! pour moi, l’horizon de la vie commençait à ce mot et finissait avec lui… Hors de là, plus rien !… Tu étais à la fois ma lumière, ma force, mon courage !… Quand je partais en guerre avec nos jeunes hommes, toujours le dernier à m’éloigner du village, je m’arrêtais à la crête des collines pour apercevoir encore dans le lointain, parmi les autres chaumières, la fumée de celle où reposait ma bien-aimée, laissant monter sur le fond du ciel sa colonne bleuâtre comme pour me dire adieu !… Et lorsque, triomphants et joyeux, nous revenions, le premier cette fois, bien avant tout le monde, je marchais pour entrevoir plus tôt sa figure adorée… Et quand la troupe des femmes, sortant de leurs demeures, venait saluer les vainqueurs de leurs acclamations, et qu’entre les plus braves et les plus remarqués, la voix unanime des chefs proclamait Ali, devant toute la nation réunie, lui ne cherchait que Saïda, afin de lui reporter sa gloire et de répéter : « Toujours pour toi ! toujours pour toi !… » Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda ?…

— Je m’en souviens, Ali.

— Il parut enfin, le jour tant désiré de notre union. Les tambourins résonnèrent, les cris d’allégresse retentirent. C’était à la suite d’une expédition glorieuse où je m’étais signalé, et dont ma valeur personnelle avait abrégé la durée. Je savais qu’au retour j’allais être ton époux… Et il n’y avait pas assez de bouches pour célébrer notre félicité, pour glorifier mon courage et chanter ta beauté… Et les fêtes s’annonçaient brillantes… Et dans l’orgueil insensé de mon bonheur et de mon amour, il me semblait que la main du Prophète m’avait ménagé d’avance l’accès du paradis… Et je m’épanouissais dans l’aveuglement de mon ivresse, quand tout à coup, du sein terrible de la nuit, surgit un épouvantable désastre… Nos chants d’allégresse devinrent des râles d’agonie, nos torches s’éteignirent, nos maisons brûlèrent, nos guerriers furent lâchement massacrés, nos femmes, nos enfants entraînés par de féroces bandits… Moi-même, surpris à l’improviste, je tombai sanglant à tes côtés sans pouvoir te défendre… Te souviens-tu, Saïda ?…

— Je m’en souviens, Ali.

— Ah ! j’ai besoin de passer bien vite sur tant de funèbres souvenirs ; je ne veux pas y arrêter ma pensée. Mais ne te souviens-tu pas aussi qu’un soir tu me vis là-bas, au pays des Dinkas, subitement apparaître devant toi, toi devenue la proie et l’esclave de l’un d’eux ; puis, lorsque je te dis : « C’est moi, Ali, ton frère et ton époux, qui viens te délivrer », tu refusas de me suivre, et mon poignard, pour t’y contraindre, dut se lever sur ta tête… Dis-moi, ne t’en souviens-tu pas, ô Saïda ?…

— Hélas ! oui, je m’en souviens, Ali.

— Et lorsque, dans notre fuite, brisé par la fatigue, je m’endormis sous ta sauvegarde et celle de mon chien, est-ce que tu n’essayas pas, à la vue du Dinka, lancé à notre poursuite et sur le point de m’égorger, d’étouffer les cris de la pauvre bête qui allaient m’éveiller ?… Et dans la lutte acharnée qui s’engagea alors, quand le fidèle animal combattait pour son maître, toi, ma sœur et mon épouse, toi, la première compagne, toi, le seul rêve et l’unique espérance de ma vie, toi, Saïda, est-ce que tu ne tournas pas, au contraire, tes efforts contre moi ; et, cherchant à m’entraîner dans une chute fatale, est-ce que tu ne tentas pas de donner, par ma mort, la victoire au Dinka ?… Dis-moi, de tout cela te souviens-tu, ô Saïda ?

— Oh ! pitié ! pitié ! Je m’en souviens, Ali !

Et la malheureuse femme, humiliée, atterrée, s’était laissée choir, sous le poids de la honte et du repentir, aux pieds d’Ali toujours impassible, et les mouillait de ses larmes, en les entourant de ses bras.

— Or, je ne te l’ai jamais demandé jusqu’à ce jour, continua Ali, mais aujourd’hui, réponds, ô Saïda : de cette conduite odieuse quelle était donc la cause ?

— Pardonne, Ali, pardonne. Un vertige sans nom me dominait, j’étais la proie d’une folie furieuse ; j’aimais le Dinka ! Et de quoi n’est-on pas capable quand on aime ?

Saïda n’eut pas le temps d’en proférer davantage. La natte qui fermait l’entrée de la maison fut brusquement relevée, et les deux vieillards parurent. Un coup d’œil jeté sur eux lui suffit pour reconnaître, à l’aspect courroucé et indigné de leur visage, qu’ils venaient d’être les invisibles témoins de l’aveu de son crime. Et dès lors, suivant la loi inflexible de sa tribu, elle comprit que c’en était fait d’elle, et que son sort allait s’accomplir. Ramenant sur son front résigné un pan de son vêtement, pour dissimuler sa pâleur et son effroi, sans un mot, sans une plainte, sans un soupir, elle attendit.

De la main, le père d’Ali fit un signe impérieux à son fils, pour qu’il les laissât seuls à leur terrible devoir. Et, dès qu’il fut dehors, les deux vieillards, liant avec des cordes les pieds et les mains de la fille coupable, chargèrent, dans un silence farouche, son corps inerte sur leurs épaules, et l’emportèrent loin du village. Et lorsqu’ils furent arrivés dans un endroit bien sombre et bien solitaire, tirant son sabre, le père de Saïda, lui-même, sans hésiter, le plongea dans le sein de son enfant. Puis, certains que les dernières palpitations de la vie éteinte étaient bien évanouies chez elle, les deux hommes s’en allèrent, abandonnant son cadavre dans le désert, pour qu’il devînt la proie des bêtes sauvages, selon le châtiment réservé aux femmes adultères.

Mais à peine se furent-ils éloignés qu’un autre homme sortit des broussailles. C’était Ali, qui avait suivi pas à pas les bourreaux, résolu, puisqu’il n’avait pu soustraire à sa destinée celle qu’il avait aimée, à défendre au moins d’un suprême outrage ses restes inanimés. Et au matin, en effet, les premiers pâtres qui sortirent du village distinguèrent, à la clarté indécise de l’aube, deux corps couchés l’un sur l’autre, au bord d’un trou à demi creusé. Et, en s’approchant, ils reconnurent Saïda d’abord, puis Ali avec une large blessure au flanc, la figure déchirée et à ses côtés son sabre brisé. Puis, guidés par des traces sanglantes, non loin, dans le buisson, ils découvrirent une panthère morte, et, tout près d’elle, le ventre ouvert d’un coup de griffe, le chien d’Ali dont les dents tenaient encore la bête féroce à la gorge.

Et, touchés de tant d’amour et de tant de dévouement, les jeunes gens de la tribu, avant que les préceptes austères des anciens aient pu se faire écouter, accoururent, pour achever de leurs propres mains la tombe qu’Ali n’avait pu lui-même terminer. Dans cette tombe, ils descendirent tout ce qui restait en ce monde d’Ali et de Saïda. Et quand la terre eut été rejetée sur eux, ramassant tous les cailloux blancs de la montagne, les jeunes filles en jonchèrent ce petit coin de terre, de manière à y construire une sorte de pyramide qui pût rappeler aux amants à venir l’histoire des deux époux réunis dans la mort. Et, un peu au-dessous, un autre monument plus humble fut également élevé sur les restes du chien fidèle tué en vengeant son maître.


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