CHAPITRE XI

La fin d’un missionnaire. — L’occupation des Bogos. — La guerre des Égyptiens contre l’Abyssinie. — La France et les pays du Soudan.

Le récit n’était pas gai. J’essayai vainement de dormir. Je n’avais pas encore fermé l’œil, lorsqu’il fallut se remettre en route. Mais j’avais en perspective un repos dont il m’allait être permis de savourer les jouissances dans toute leur plénitude. En effet, avant midi, nous touchions au terme du voyage et nous saluions, en nous séparant, les premières cabanes de Monkoullo.

Quelques mois plus tard, hélas ! dès le début de son œuvre, Mgr Bel succombait.

Je le vois encore, lorsque, sur le point de revenir en France, je lui adressais d’irrévocables adieux. Au fond de son regard attristé, se lisaient, avec la résignation du martyr, toutes les désespérances de l’exilé ! Le climat insalubre de Massaouah le tuait. Il le savait, et il restait… Qu’on me pardonne ce retour personnel à de pénibles souvenirs ! Mais, puisque le nom du vénérable évêque s’est rencontré dans ces pages frivoles, je ne saurais le prononcer sans payer au caractère de l’homme, aux vertus du chrétien, au dévouement de l’apôtre, le tribut légitime d’une douleur et d’un respect qu’ont partagés tous ceux qui le connurent.

Puis, après lui, ce fut le tour du P. Delmonte.

Quant aux Bogos, à l’heure présente, leur sort n’est guère plus enviable que lors de mon séjour parmi eux. La mission catholique est bien toujours là, prête à jeter sur leurs besoins toutes les consolations du spirituel. Elle y a même transporté son principal siége, et Mgr Touvier, le successeur de Mgr Bel, a établi sa résidence à Keren.

Mais, pour le temporel, c’est autre chose. M. Münzinger, médiocrement satisfait, sans doute, des minces émoluments du vice-consulat de France à Massaouah, réfléchit judicieusement, après 1870, qu’un changement de front opportun pourrait lui être plus profitable, et il tourna les regards du côté de S. A. le khédive Ismaïl-Pacha, en lui suggérant l’idée d’asseoir sa domination chez les Bogos.

Ce projet, examiné, puis accueilli au Caire avec faveur, c’était à l’auteur du programme qu’en devait naturellement revenir l’application. Créé bey et gouverneur de Massaouah pour le compte de l’Égypte, puis pacha, l’ancien protecteur des chrétiens d’Éthiopie devint leur ennemi du jour au lendemain, — ennemi d’autant plus redoutable qu’il avait vécu plus longtemps dans leurs rangs. Conduits par lui, les bataillons égyptiens envahirent, sans représailles à craindre cette fois, le pays des Bogos, et ils s’y installèrent.

A partir de ce moment, campés au pied des premiers contre-forts éthiopiens, ils en surveillèrent les défilés, attendant l’occasion d’y pénétrer sans trop de risques. Elle s’offrit enfin, ou du moins ils le crurent ; et les convoitises ambitieuses d’Ismaïl-Pacha, surexcitées par les conseils intéressés de son entourage, ne tardèrent pas à prendre leur élan. Il allait lui être fatal.

Münzinger-Pacha, avec un corps de 1,200 hommes, devait tourner l’Abyssinie à revers par Zeilah. Parvenu sur les bords du lac Aoussa, à mi-chemin de la possession française d’Obock, encore inoccupée, et du Choah, il fut surpris durant la nuit par le roi de ce petit royaume, allié des Abyssins, et il vit la plus grande partie de ses troupes massacrées sous ses yeux. Lui-même, grièvement blessé, dut reprendre avec leurs débris le chemin de la côte. Sa femme, celle-là même dont nous avions célébré le mariage à Keren, l’avait suivi. Elle ne le quitta point, et tandis qu’on le portait gisant sur un angareb, elle continuait à l’entourer de ses soins. Mais il ne put supporter le trajet et mourut en route. Sur ce point, l’incident fut, on le voit, rapidement dénoué, et ne se renouvela point.

Dans la région de Massaouah, le drame se prolongea davantage, et fut encore plus terrible. Une armée de 5 à 6,000 hommes, sous les ordres d’un officier danois au service de l’Égypte, le colonel Ahrendroop-Bey, pénétrait, en 1877, dans le Tigré, sur trois colonnes. Lui-même commandait la première.

A mesure qu’il avançait, le négus Johannès reculait, détruisant tout sur son passage, et faisant le désert au-devant des envahisseurs. Il atteignit ainsi, suivi à peu de distance par l’ennemi, Goundet, sur le Mareb. Les Égyptiens passèrent le fleuve derrière lui ; même une escarmouche de peu d’importance eut lieu sur la rive gauche. C’était la première, et pour les mieux aveugler, l’avantage leur avait été soigneusement réservé par Johannès. Puis, le soir, ainsi que nous l’avions fait quelques années auparavant, au même endroit, avec Dedjatch Haïlou[21], sur toute la lisière du camp, des feux furent allumés et entretenus avec soin.

[21]VoirMer Rouge et Abyssinie.

[21]VoirMer Rouge et Abyssinie.

Pendant ce temps, toujours comme nous, à la faveur des ténèbres, le Négus et toute son armée remontaient en silence les positions ennemies. Les illusions et la négligence étaient telles de ce côté, qu’au lever du soleil, il arrivait à cinq cents pas à peine du corps égyptien sans avoir été signalé. Masqué par des bois et des collines, il attendit sans bruit que la colonne se formât et se mît en mouvement, l’observant à distance. Bientôt se présenta une gorge étranglée, bordée, de chaque côté, de falaises escarpées. Sans plus de défiance et sans plus de précautions que la veille, l’ennemi s’y engagea.

Ce fut le signal. Rapides comme la foudre, les Abyssins s’élancèrent et tombèrent sur lui. Le massacre fut horrible. Entassés les uns sur les autres, dans ce boyau resserré, sans pouvoir se retourner contre des assaillants invisibles, les malheureux musulmans, incapables de faire usage de leurs armes, furent égorgés jusqu’au dernier. Un obusier et une mitrailleuse, dont ils étaient munis, ne purent pas même être mis en batterie. Tous y périrent, et leurs cadavres abandonnés demeurèrent la proie des vautours et des bêtes féroces. Seuls, les restes du colonel Ahrendroop, reconnus par un Français accidentellement au camp du Négus, purent être ensevelis. Mais il ne survécut pas même un soldat fugitif pour aller porter la nouvelle du désastre au deuxième corps qui marchait derrière.

Ainsi que le premier, celui-là, que commandait Arakiel-Bey, successeur de Münzinger-Pacha à Massaouah, fut attaqué à l’improviste par le Négus, et subit le même sort. Un officier hongrois, le comte Zichy, qui s’y trouvait, ramassé couvert de blessures sur le champ de bataille, mourut cinq jours après.

Le troisième, vaguement averti, eut le temps de battre en retraite. Mais atteint et harcelé dans sa marche, il ne rentra à Massaouah que décimé et épouvanté.

La terreur était au comble dans cette ville. Tout autre vainqueur que des Abyssins y fût entré sans coup férir, et elle était mise à sac. Mais Johannès, dont les capacités étaient loin d’être en rapport avec la fortune, et surtout avec le rôle que l’Europe eut parfois la velléité de lui voir jouer, s’arrêta dans l’Hamacen, croyant la guerre terminée et n’en demandant pas davantage.

C’était peu connaître Ismaïl-Pacha… Être battu par des sauvages ! Ce fut un cri de fureur à la cour du Caire. On ne pouvait rester sous le coup de cet affront. Une expédition formidable fut décidée, et plus de vingt mille hommes réunis. Tout ce qu’on avait pu découvrir de bâtiments pour les transporter, vapeurs, voiliers, samboucks, etc., avait été requis ; jusqu’aux deux yachts du Khédive ! Depuis longtemps l’Égypte n’avait été témoin d’un pareil déploiement de forces.

Elles furent placées sous le commandement suprême du prince Hassan, un des fils du Khédive, celui-là même dont le général Wolesley réclamait naguère la présence auprès de lui à Dongola. C’était le guerrier de la famille. Il avait fait autrefois ses études militaires à Berlin, et revenait maintenant, encore tout chaud, de la guerre contre la Russie, où, sans avoir donné, il s’était décerné à lui-même le titre du « de Moltke de l’Orient » :

— Moi et de Moltke, disait-il volontiers…

Reghib-Pacha, généralissime de l’armée égyptienne, l’accompagnait avec tout un état-major d’officiers américains et autres…

On partit, et l’on débarqua sans encombre à Massaouah… Ensuite, lorsqu’on se fut un peu reposé, lorsque les premières reconnaissances eurent été lancées, et qu’on se fut bien convaincu de l’effroi de l’ennemi, les colonnes s’ébranlèrent, et l’on entra en Abyssinie par les Bogos, cette fois…

La rencontre eut lieu à Goura… Quel désastre pour le corps expéditionnaire ! Les soldats égyptiens, terrifiés, devenus fous, se laissaient frapper, sans essayer même de résister, par cet ennemi étrange qui bondissait, en hurlant, au milieu de leurs rangs. Le massacre ne s’arrêta que lorsque les Abyssins, fatigués de tuer, y renoncèrent. Le prince Hassan, Reghib-Pacha, et les officiers américains furent faits prisonniers.

En reconnaissant des Européens — ou soi-disant tels — parmi les musulmans, le Négus, furieux de ce qui lui paraissait, chez des chrétiens, une trahison, voulait tout d’abord, suivant une antique coutume, leur faire subir le supplice dont la vengeance de Fulbert frappa jadis Abeilard.

Les conseils du même Français parvinrent à sauver les malheureux officiers de cette mutilation. L’empereur résolut alors de savourer d’une autre manière les joies de son triomphe.

Assis sur son trône, revêtu de la pourpre impériale, entouré de ses grands feudataires, derrière lui, son armée en bataille, la cavalerie aux ailes, il ordonna quetousles captifs eussent leurs vêtements enlevés. Puis, dans cet appareil, nus comme le premier homme avant sa faute, ils défilèrent devant lui. Le spectacle était vraiment grandiose ; cette pompe barbare, ce peuple frémissant de sa victoire, ces cris d’enthousiasme, ce merveilleux cadre du ciel bleu et des montagnes éthiopiennes… tout était fait pour grandir la scène.

En passant au pied du trône, chacun des prisonniers était obligé de s’accroupir et de marcher sur les genoux. Aucun n’échappa à cette cérémonie, le prince Hassan pas plus que les autres ; car loin d’avoir combattu vaillamment et réussi à s’enfuir à Massaouah, comme on l’a raconté, il servit, au contraire, de principal ornement à cette apothéose. On raconte même que, par un raffinement de spirituelle malice, le vainqueur lui aurait fait tatouer, sur ses bras musulmans, deux croix, dont le malheureux ne put parvenir, à peu près, à effacer la trace que plus tard, à grand renfort d’argent et au prix de vives souffrances, par un médecin de Berlin.

Restait à débattre la question de la rançon. Le montant en fut fixé à 5 millions de thalaris, — environ 25 millions de francs. Tout l’argent du trésor khédivial épuisé y passa, et ce fut à ce moment que les créanciers de l’Égypte commencèrent à ne plus toucher leurs coupons. Les sommes mises de côté à leur intention prirent le chemin de l’Abyssinie. Comme le Négus ne voulait ni de l’or ni du papier, il fallut des caisses énormes et en quantité pour emballer ces monceaux d’argent. A Suez, où elles furent embarquées, on répandait le bruit que c’était de la glace destinée à l’état-major en campagne…

Est-il besoin d’ajouter que ces faits furent alors, en Égypte, soigneusement cachés au public ? Il fallait absolument lui donner le change et transformer la catastrophe en succès. Un dernier arrangement, conclu entre les deux parties au sujet de la province des Bogos, y contribua. Le Khédive fit habilement miroiter aux yeux inquiets du Négus la personnalité de l’Angleterre, derrière celle de Gordon-Pacha, alors gouverneur du Soudan, et obtint par là qu’elle demeurerait en sa possession, à la condition de lui payer un tribut annuel de huit mille thalaris. C’était pour rien.

L’honneur, ainsi, était sauf, Allah plus satisfait et plus grand que jamais, et la vérité n’avait qu’à se tenir cachée, une fois de plus, au fond de son puits. Dans ce pays de chaleurs, il est rare, du reste, qu’elle tente sérieusement d’en sortir.

Si la France l’avait voulu, dès ce moment, elle eût pu se ménager, en Abyssinie, une situation qui lui eût permis, plus tard, d’intervenir avec fruit en Égypte, et d’y conjurer, en partie, les conséquences funestes provoquées par l’intervention de l’Angleterre. Elle le pourrait encore, en se décidant, pendant qu’il est temps, à jeter les bases d’un établissement colonial dans la baie d’Adulis, ainsi qu’elle a inauguré une station maritime à Obock.

Les circonstances s’y prêtent. L’apparition inopinée des Italiens à Massaouah, en dépit des artifices de leur langage, n’est point de nature à rassurer le Négus. Puis, en s’annonçant aux populations indigènes comme les amis des Turcs, des Égyptiens et des Anglais, la proclamation de leur amiral a découvert le moyen ingénieux de grouper, dans une seule phrase, les trois raisons le mieux à même de provoquer chez elles les défiances et la haine. La place n’est donc pas encore prise, et le rôle de la France est tout indiqué. Elle n’a qu’à se manifester, en mettant le pied purement et simplement, sans bruit, sans éclat, sur ces rivages dont la propriété légitime lui a été transmise.

Séparé entièrement du bassin d’Arkiko et de Massaouah par le Djebel-Gueddam qui les divise, celui de la baie d’Adulis n’a, pour entrer en contact direct avec l’Abyssinie, à emprunter au premier ni ses routes ni ses ressources. Le coup d’œil éclairé et le jugement pratique du comte Russel ne s’y trompèrent point, en même temps qu’il en reconnaissait toute l’importance stratégique. Le véritable débouché de l’Abyssinie vers la mer, c’est cette baie d’Adulis dont le génie de l’antiquité avait fait l’entrepôt du commerce éthiopien, et où les anciens avaient ouvert, en suivant les vallées que protégent les montagnes du fond du golfe, un chemin qui, en deux jours, amenait à eux les riches caravanes des plateaux supérieurs.

Ce chemin-là, où s’engageaient leurs pères, les peuples chrétiens d’Éthiopie sauraient le retrouver pour venir à elle, le jour où ils auraient appris qu’il les conduit désormais vers la grande nation d’Occident en qui les traditions leur enseignent à vénérer la protectrice séculaire de leur foi. Par une heureuse exception, que rencontrent trop rarement, avouons-le, nos tentatives de colonisation, voilà donc, sur ces bords, les sympathies populaires qui, d’avance, nous sont acquises. D’autre part, leur souverain, inquiet, circonvenu, n’ignore point qu’il trouverait dans notre présence un point d’appui pour se soustraire à des avances ou résister à des obsessions qui l’ont à leur merci, et sur le caractère desquelles il n’en est plus à s’abuser… Le traité que, naguère, lui dictait l’amiral Hewet n’est point effacé de sa mémoire !

Cependant elle a été loin de procurer à l’Angleterre les avantages que, sans doute, elle s’en promettait, cette ambassade retentissante. Les termes de la convention que rapporta l’envoyé britannique rappelèrent, en quelque sorte, la légende du malheureux troupier contraint de suivre, malgré lui, le Bédouin qu’il avait fait soi-disant prisonnier, parce que celui-ci ne voulait pas le lâcher. Le Négus était autorisé à occuper, si bon lui semblait, et s’il le pouvait, les villes de Khassala et d’Amedib (?), parce que les troupes égyptiennes étaient obligées de les évacuer ; et le territoire des Bogos lui était rendu parce qu’elles se trouvaient hors d’état de continuer à les garder.

Mais ces derniers ne l’entendent pas ainsi, et pour ce qui les concerne, paraissent peu disposés à ratifier des dispositions prises en dehors d’eux. Le pouvoir des empereurs d’Éthiopie n’est plus aujourd’hui, on ne l’ignore pas, ce qu’il fut jadis, et si l’impuissance actuelle de l’Égypte ouvre de nouveau la porte aux déprédations de leurs ennemis héréditaires, ce n’est point l’autorité nominale ni le prestige évanoui du Négus qui pourront les en garantir. La preuve s’en est faite récemment. Un jour, en effet, les hommes d’Osman-Digma sont apparus ; et tandis qu’éperdus derrière les murailles du fort qui domine Keren, où ils sont encore, les soldats égyptiens se gardaient bien d’en sortir, ceux-ci se livraient, sous leurs yeux, à tous les excès qu’engendre cette guerre sauvage. Qui intervint alors pour sauver les malheureux habitants ? Qui se précipita au-devant des barbares pour leur arracher les victimes ? Ce ne furent pas plus les guerriers du Négus que ceux du Khédive, ou les Anglais de Souakim. Seuls, les missionnaires catholiques, Mgr Touvier en tête, osèrent élever la voix au nom de la France, et jeter résolûment au-devant des assassins leur courage de prêtres et de Français.

Aussi est-ce une fois de plus à la France que ces peuples infortunés, dont la diplomatie britannique engage si facilement les destinées sans les consulter, tendent les bras et font appel. L’Italie a beau s’offrir ; la connaissent-ils ? Mais nous, saurons-nous les entendre ? Et en y répondant comme le souci de nos vrais intérêts le commande, planterons-nous définitivement notre drapeau sur ce coin de terre qui, de longue date, a appris à le respecter, en se réfugiant de loin sous son ombre, et où notre politique trouverait des bases solides pour y asseoir une action que la nécessité, qui sait ? pourrait bien rendre plus prompte et plus effective qu’on ne s’imagine ?

J’ai déjà expliqué[22]ce qu’il fallait penser du Mâhdi et du mouvement qu’il symbolise. Qu’on m’excuse d’y revenir en reproduisant les paroles qu’il adresse aux vrais croyants :

[22]Les Vrais Arabes et leur pays.

[22]Les Vrais Arabes et leur pays.

« J’atteste devant Dieu et devant le Prophète que j’ai pris le sabre non dans le but de fonder un empire terrestre, ni pour amasser des richesses ou posséder un somptueux palais, mais afin d’aider et de consoler les croyants de l’esclavage dans lequel les tiennent les infidèles, et pour rétablir l’empire des musulmans dans son ancienne splendeur. Je suis donc décidé à porter ce sabre de Khartoum à Berber. J’irai ensuite à Dongola, au Caire et à Alexandrie, en rétablissant la loi et le gouvernement musulmans dans toutes ces cités. De l’Égypte, je me dirigerai vers la terre du Prophète afin d’en chasser les Turcs, dont le gouvernement n’est pas meilleur que celui des infidèles, et je rendrai à l’Islam la terre d’Arabie avec ses deux cités saintes. Fils d’Ismaël, vous pouvez vous attendre à me voir bientôt au milieu de vous armé du sabre de la foi. »

N’est-ce pas là l’idée arabe qui se réveille, qui marche, et dont le Turc musulman est encore plus l’ennemi que l’infidèle… l’idée arabe, dont plus qu’à personne l’essor s’impose à l’attention de la France ? Car, je l’ajoutais dans les mêmes pages, si les provocations à la guerre sainte, par l’organe des grands chefs, ne sont en réalité plus à redouter en Algérie, à cette influence déchue en a néanmoins succédé une autre dont, bien que moins efficace à mon avis, dans l’état économique de la contrée, il serait imprudent, à nous, de ne point tenir compte, — je veux parler des confréries religieuses.

Or, convaincues par ses succès de sa mission divine, peut-être n’est-il pas éloigné, le moment où elles se rallieront franchement à la cause de celui qui prétend personnifier actuellement celle de l’Islam, et où elles viendront solliciter le mot d’ordre de sa bouche. C’est justement ce mot d’ordre que, pour conjurer le péril, il importe de nous concilier ; c’est précisément à ce nouveau chef de l’agitation musulmane qu’il nous faut demander une confirmation éclatante des liens de solidarité et d’amitié qui désormais, aux yeux de plus d’un de ses membres, nous unissent à la famille arabe… La baie d’Adulis, par sa situation centrale au milieu du golfe Arabique ; les Bogos, par leur proximité du siége de ses oracles ; voilà autant d’étapes pour nous rapprocher de lui, et profiter des circonstances à même de nous frayer l’accès de ses conseils ou de tempérer ses élans !

L’éventualité de cette double occupation, dont l’une est le corollaire de l’autre, est d’autant plus acceptable que l’exécution, nous l’avons vu, en serait plus facile. Et, s’il n’est personne dont la voix plus que la mienne acclame l’héroïsme de nos soldats quand, au loin, leurs succès reculent les bornes du patrimoine de la France, mon esprit ne peut, cependant, se défendre d’applaudir davantage aux initiatives hardies qui, pour n’être ni coûteuses ni sanglantes, n’en sont pas moins fécondes. Je suis de ceux, en effet, qui jugent le caractère et les progrès de la civilisation européenne trop mûris pour laisser, dorénavant, d’autres débouchés à son activité inassouvie que les entreprises coloniales. C’est la soupape de sûreté toujours entre-bâillée au-dessus des ébullitions sociales. Mais l’histoire de l’empire colonial de l’Angleterre, et l’exemple plus récent de l’Allemagne, suffiraient à nous apprendre qu’il n’est pas toujours besoin de luttes ou de guerres pour préparer de larges voies aux expansions de la conquête, non moins qu’aux prévoyances de l’avenir. Ce serait une de celles-là que nous ménagerait, à nous, l’établissement d’Adulis.

Adossé aux provinces septentrionales du plateau éthiopien ; relié aux Bogos par les hautes vallées du Tzanna-Deglé et de l’Hamacen, dont le climat, à l’abri des chaleurs tuantes du littoral, rend possibles les labeurs de l’Européen, il compléterait l’ensemble des positions qui nous sont maintenant acquises au sortir de la mer Rouge, à la porte de l’Éthiopie méridionale. Par le nord comme par le sud, l’Abyssinie, soumise dès lors à notre influence exclusive, livrerait les réserves de son trafic jusque-là comprimé aux industries du nôtre, tout en nous permettant, à la fois, de surveiller les effervescences du Soudan, et de maintenir la sécurité compromise de nos communications avec l’Indo-Chine.

Le Tonkin nous servira-t-il de leçon ? Aujourd’hui, sans efforts, sans complications, ces résultats peuvent être atteints : qui sait les sacrifices qu’il faudrait subir demain, lorsque de tragiques événements nous en auraient infligé la tâche inexorable ?

L’Italie à Massaouah n’est ni un obstacle ni une entrave. Géographiquement, j’ai déjà répondu. Politiquement, n’est-ce point en auxiliaire, — tranchons le mot, — en vassale de l’Angleterre, et son passe-port dûment visé auForeign-Office, qu’elle s’y est présentée ?… Ces conditions me rassurent : la Grande-Bretagne l’eût-elle autorisée à se montrer, si, d’avance, elle n’eût été radicalement convaincue de son impuissance ? Les Bogos, en ce moment, à défaut du Négus qui n’en veut point, miroitent au soleil de ses convoitises. Mais lorsque, de déception en déception, elle se sera heurtée à des écueils qu’elle ne soupçonne pas, ses amitiés, l’ignorerions-nous en France ? ne sont point éternelles, et rien ne prouve que l’alliée obéissante de la veille ne se révèle un des adversaires les plus résolus du lendemain… J’incline à croire que le séjour des Italiens aux bords de la mer Rouge ne sera pas de longue durée.

LE CANAL DE SUEZ A TRAVERS LE DÉSERT.

Et je le déplorerai, pour mon compte. La neutralité du canal de Suez est, dorénavant, proclamée et garantie par la solennité d’un acte international, au bas duquel toutes les puissances ont apposé leur signature. Elle me semblerait plus sûre encore, si la plupart d’entre elles renonçaient, dès à présent, à la théorie des engagements platoniques pour prendre position, à l’exemple de l’Italie, le long des côtes qui en commandent l’issue, et ne pas condamner les maîtres de Souakim et de Chypre à la tentation, peut-être irrésistible un jour, d’en devenir les gardiens exclusifs.

Écartons, je le veux bien, la chimère de cette hypothèse, et admettons que, pour la réduire à néant, les précautions soient bien prises. Mais, ô conceptions humaines, vous péchez toujours par quelque chose ! Et ne distinguez-vous pas, au-dessus de votre inanité, le doigt de Dieu qui trace un sillon sanglant ? C’est ce réveil du monde arabe que vous ne voulez point voir… Que, du cœur de l’Arabie, il s’avance en jetant les Turcs à la mer, ou que, du Soudan, il descende vers le Caire, vous poussant devant lui, en dépit de vos protocoles, de vos prévisions, de vos calculs, avez-vous mesuré le temps qu’il lui faudra pour amasser quelques pelletées de sable, et combler ce canal au-dessus duquel, si éloigné qu’il en paraisse, vous avez oublié que sa main demeure suspendue ?

Puissance arabe elle-même, la France seule le représente parmi vous. Qu’elle se mêle donc plus étroitement à ses évolutions, qu’elle en rapproche ses intérêts et ses combinaisons ! Qu’elle lui serve de guide et de modérateur par l’autorité de sa parole ou la maturité de ses plans !… Qu’elle se hâte surtout ! Là, pour elle, est le devoir, le salut. Car déserter ce rôle que la Providence nous assigne dans le jeu des destinées de la chrétienté, c’est subir la loi d’un aveuglement volontaire, et c’en est fait de la grandeur française. Il ne nous restera plus qu’à sombrer tôt ou tard, brisés à notre tour par le naufrage formidable qui menace aujourd’hui l’œuvre de la civilisation en Orient.

FIN.


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