Le raisonnement du Roi était: que tout ce quiavait une tête pouvait être décapité, et qu’il ne fallait pas dire des choses qui n’avaient pas de bon sens.Le raisonnement de la Reine était: que si la question ne se décidait pas en moins de rien, elle ferait trancher la tête à tout le monde à la ronde. (C’était cette dernière observation qui avait donné à toute la compagnie l’air si grave et si inquiet.)Alice ne trouva rien de mieux à dire que: “Il appartient à la Duchesse; c’est elle que vous feriez bien de consulter à ce sujet.”“Elle est en prison,” dit la Reine au bourreau. “Qu’on l’amène ici.” Et le bourreau partit comme un trait.La tête du Chat commença à s’évanouir aussitôt que le bourreau fut parti, et elle avait complétement disparu quand il revint accompagné de la Duchesse; de sorte que le Roi et le bourreau se mirent à courir de côté et d’autre comme des fous pour trouver cette tête, tandis que le reste de la compagnie retournait au jeu.CHAPITRE IX.HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE.“VOUSne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne vieille fille!” dit la Duchesse, passant amicalement son bras sous celui d’Alice, et elles s’éloignèrent ensemble.Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur, et pensait en elle-même que c’était peut-être le poivre qui l’avait rendue si méchante, lorsqu’elles se rencontrèrent dans la cuisine. “Quand je serai Duchesse, moi,” se dit-elle (d’un ton qui exprimait peu d’espérance cependant), “je n’aurai pas de poivre dans ma cuisine, pas le moindre grain. La soupe peut très-bien s’en passer. Ça pourrait bien être lepoivre qui échauffe la bile des gens,” continua-t-elle, enchantée d’avoir fait cette découverte; “ça pourrait bien être le vinaigre qui les aigrit; la camomille qui les rend amères; et le sucre d’orge et d’autres choses du même genre qui adoucissent le caractère des enfants. Je voudrais bien que tout le monde sût cela; on ne serait pas si chiche de sucreries, voyez-vous.”Elle avait alors complétement oublié la Duchesse, et tressaillit en entendant sa voix tout près de son oreille. “Vous pensez à quelque chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de causer. Je ne puis pas vous dire en ce moment quelle est la morale de ce fait, mais je m’en souviendrai tout à l’heure.”“Peut-être n’y en a-t-il pas,” se hasarda de dire Alice.“Bah, bah, mon enfant!” dit la Duchesse. “Il y a une morale à tout, si seulement on pouvait la trouver.” Et elle se serra plus près d’Alice en parlant.Alice n’aimait pas trop qu’elle se tînt si près d’elle; d’abord parce que la Duchesse était très-laide, et ensuite parce qu’elle était juste assez grande pour appuyer son menton sur l’épaule d’Alice, et c’était un menton très-désagréablement pointu. Pourtant elle ne voulait pas être impolie, et elle supporta cela de son mieux.“La partie va un peu mieux maintenant,” dit-elle, afin de soutenir la conversation.“C’est vrai,” dit la Duchesse; “et la morale en est: ‘Oh! c’est l’amour, l’amour qui fait aller le monde à la ronde!’”“Quelqu’un a dit,” murmura Alice, “que c’est quand chacun s’occupe de ses affaires que le monde n’en va que mieux.”“Eh bien! Cela signifie presque la même chose,” dit la Duchesse, qui enfonça son petit menton pointu dans l’épaule d’Alice, en ajoutant: “Et la morale en est: ‘Un chien vaut mieux que deux gros rats.’”“Comme elle aime à trouver des morales partout!” pensa Alice.“Je parie que vous vous demandez pourquoi je ne passe pas mon bras autour de votre taille,” dit la Duchesse après une pause: “La raison en est que je ne me fie pas trop à votre flamant. Voulez-vous que j’essaie?”“Il pourrait mordre,” répondit Alice, qui ne se sentait pas la moindre envie de faire l’essai proposé.“C’est bien vrai,” dit la Duchesse; “les flamants et la moutarde mordent tous les deux, et la morale en est: ‘Qui se ressemble, s’assemble.’”“Seulement la moutarde n’est pas un oiseau,” répondit Alice.“Vous avez raison, comme toujours,” dit la Duchesse; “avec quelle clarté vous présentez les choses!”“C’est un minéral, je crois,” dit Alice.“Assurément,” dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver tout ce que disait Alice; “il y a une bonne mine de moutarde près d’ici; la morale en est qu’il faut faire bonne mine à tout le monde!”“Oh! je sais,” s’écria Alice, qui n’avait pas fait attention à cette dernière observation, “c’est un végétal; ça n’en a pas l’air, mais c’en est un.”“Je suis tout à fait de votre avis,” dit la Duchesse, “et la morale en est: ‘Soyez ce que vous voulez paraître;’ ou, si vous voulez que je le dise plus simplement: ‘Ne vous imaginez jamais de ne pas être autrement que ce qu’il pourrait sembler aux autres que ce que vous étiez ou auriez pu être n’était pas autrement quece que vous aviez été leur aurait paru être autrement.’”“Il me semble que je comprendrais mieux cela,” dit Alice fort poliment, “si je l’avais par écrit: mais je ne peux pas très-bien le suivre comme vous le dites.”“Cela n’est rien auprès de ce que je pourrais dire si je voulais,” répondit la Duchesse d’un ton satisfait.“Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine d’allonger davantage votre explication,” dit Alice.“Oh! ne parlez pas de ma peine,” dit la Duchesse; “je vous fais cadeau de tout ce que j’ai dit jusqu’à présent.”“Voilà un cadeau qui n’est pas cher!” pensa Alice. “Je suis bien contente qu’on ne fasse pas de cadeau d’anniversaire comme cela!” Mais elle ne se hasarda pas à le dire tout haut.“Encore à réfléchir?” demanda la Duchesse, avec un nouveau coup de son petit menton pointu.“J’ai bien le droit de réfléchir,” dit Alice sèchement, car elle commençait à se sentir un peu ennuyée.“A peu près le même droit,” dit la Duchesse, “que les cochons de voler, et la mo——”Mais ici, au grand étonnement d’Alice, la voix de la Duchesse s’éteignit au milieu de son mot favori,morale, et le bras qui était passé sous le sien commença de trembler. Alice leva les yeux et vit la Reine en face d’elle, les bras croisés, sombre et terrible comme un orage.“Voilà un bien beau temps, Votre Majesté!” fit la Duchesse, d’une voix basse et tremblante.“Je vous en préviens!” cria la Reine, trépignant tout le temps. “Hors d’ici, ou à bas la tête! et cela en moins de rien! Choisissez.”La Duchesse eut bientôt fait son choix: elle disparut en un clin d’œil.“Continuons notre partie,” dit la Reine à Alice; et Alice, trop effrayée pour souffler mot, la suivit lentement vers la pelouse.Les autres invités, profitant de l’absence de laReine, se reposaient à l’ombre, mais sitôt qu’ils la virent ils se hâtèrent de retourner au jeu, la Reine leur faisant simplement observer qu’un instant de retard leur coûterait la vie.Tant que dura la partie, la Reine ne cessa de se quereller avec les autres joueurs et de crier: “Qu’on coupe la tête à celui-ci! Qu’on coupe la tête à celle-là!” Ceux qu’elle condamnait étaient arrêtés par les soldats qui, bien entendu, avaient à cesser de servir d’arches, de sorte qu’au bout d’une demi-heure environ, il ne restait plus d’arches, et tous les joueurs, à l’exception du Roi, de la Reine, et d’Alice, étaient arrêtés etcondamnésà avoir la tête tranchée.Alors la Reine cessa le jeu toute hors d’haleine, et dit à Alice: “Avez-vous vu la Fausse-Tortue?”“Non,” dit Alice; “je ne sais même pas ce que c’est qu’une Fausse-Tortue.”“C’est ce dont on fait la soupe à la Fausse-Tortue,” dit la Reine.“Je n’en ai jamais vu, et c’est la première fois que j’en entends parler,” dit Alice.“Eh bien! venez,” dit la Reine, “et elle vous contera son histoire.”Comme elles s’en allaient ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix basse à toute la compagnie: “Vous êtes tous graciés.” “Allons, voilà qui est heureux!” se dit-elle en elle-même, car elle était toute chagrine du grand nombre d’exécutions que la Reine avait ordonnées.Elles rencontrèrent bientôt un Griffon, étendu au soleil et dormant profondément. (Si vous ne savez pas ce que c’est qu’un Griffon, regardez l’image.) “Debout! paresseux,” dit la Reine,“et menez cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue, et l’entendre raconter son histoire. Il faut que je m’en retourne pour veiller à quelques exécutions que j’ai ordonnées;” et elle partit laissant Alice seule avec le Griffon. La mine de cet animal ne plaisait pas trop à Alice, mais, tout bien considéré, elle pensa qu’elle ne courait pas plus de risques en restant auprès de lui, qu’en suivant cette Reine farouche.Le Griffon se leva et se frotta les yeux, puis il guetta la Reine jusqu’à ce qu’elle fût disparue; et il se mit à ricaner. “Quelle farce!” dit le Griffon, moitié à part soi, moitié à Alice.“Quelle est la farce?” demanda Alice.“Elle!” dit le Griffon. “C’est une idée qu’elle se fait; jamais on n’exécute personne, vous comprenez. Venez donc!”“Tout le monde ici dit: ‘Venez donc!’” pensa Alice, en suivant lentement le Griffon. “Jamais de ma vie on ne m’a fait aller comme cela; non, jamais!”Ils ne firent pas beaucoup de chemin avantd’apercevoir dans l’éloignement la Fausse-Tortue assise, triste et solitaire, sur un petit récif, et, à mesure qu’ils approchaient, Alice pouvait l’entendre qui soupirait comme si son cœur allait se briser; elle la plaignait sincèrement. “Quel est donc son chagrin?” demanda-t-elle au Griffon; et le Griffon répondit, presque dans les mêmes termes qu’auparavant: “C’est une idée qu’elle se fait; elle n’a point de chagrin, vous comprenez. Venez donc!”Ainsi ils s’approchèrent de la Fausse-Tortue, qui les regarda avec de grands yeux pleins de larmes, mais ne dit rien.“Cette petite demoiselle,” dit le Griffon, “veut savoir votre histoire.”“Je vais la lui raconter,” dit la Fausse-Tortue, d’un ton grave et sourd: “Asseyez-vous tous deux, et ne dites pas un mot avant que j’aie fini.”Ils s’assirent donc, et pendant quelques minutes, personne ne dit mot. Alice pensait: “Je ne vois pas comment elle pourra jamais finirsi elle ne commence pas.” Mais elle attendit patiemment.“Autrefois,” dit enfin la Fausse-Tortue, “j’étais une vraie Tortue.”Ces paroles furent suivies d’un long silence interrompu seulement de temps à autre par cette exclamation du Griffon: “Hjckrrh!” et les soupirs continuels de la Fausse-Tortue. Alice était sur le point de se lever et de dire: “Merci de votre histoire intéressante,” mais elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il devait sûrement y en avoir encore à venir. Elle resta donc tranquille sans rien dire.“Quand nous étions petits,” continua la Fausse-Tortue d’un ton plus calme, quoiqu’elle laissât encore de temps à autre échapper un sanglot, “nous allions à l’école au fond de la mer. La maîtresse était une vieille tortue; nous l’appelions Chélonée.”“Et pourquoi l’appeliez-vous Chélonée, si ce n’était pas son nom?”“Parce qu’on ne pouvait s’empêcher de s’écrier en la voyant: ‘Quel long nez!’” dit la Fausse-Tortue d’un ton fâché; “vous êtes vraiment bien bornée!”“Vous devriez avoir honte de faire une questionsi simple!” ajouta le Griffon; et puis tous deux gardèrent le silence, les yeux fixés sur la pauvre Alice, qui se sentait prête à rentrer sous terre. Enfin le Griffon dit à la Fausse-Tortue, “En avant, camarade! Tâchez d’en finir aujourd’hui!” et elle continua en ces termes:“Oui, nous allions à l’école dans la mer, bien que cela vous étonne.”“Je n’ai pas dit cela,” interrompit Alice.“Vous l’avez dit,” répondit la Fausse-Tortue.“Taisez-vous donc,” ajouta le Griffon, avant qu’Alice pût reprendre la parole. La Fausse-Tortue continua:“Nous recevions la meilleure éducation possible; au fait, nous allions tous les jours à l’école.”“Moi aussi, j’y ai été tous les jours,” dit Alice; “il n’y a pas de quoi être si fière.”“Avec des ‘en sus,’” dit la Fausse-Tortue avec quelque inquiétude.“Oui,” dit Alice, “nous apprenions l’italien et la musique en sus.”“Et le blanchissage?” dit la Fausse-Tortue.“Non, certainement!” dit Alice indignée.“Ah! Alors votre pension n’était pas vraiment des bonnes,” dit la Fausse-Tortue comme soulagée d’un grand poids. “Eh bien, à notre pension il y avait au bas du prospectus: ‘l’italien, la musique, et le blanchissage en sus.’”“Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond de la mer,” dit Alice.“Je n’avais pas les moyens de l’apprendre,” dit en soupirant la Fausse-Tortue; “je ne suivais que les cours ordinaires.”“Qu’est-ce que c’était?” demanda Alice.“A Luire et à Médire, cela va sans dire,” répondit la Fausse-Tortue; “et puis les différentes branches de l’Arithmétique: l’Ambition, la Distraction, l’Enjolification, et la Dérision.”“Je n’ai jamais entendu parler d’enjolification,” se hasarda de dire Alice. “ Qu’est-ce que c’est?”Le Griffon leva les deux pattes en l’air en signe d’étonnement. “Vous n’avez jamais entenduparler d’enjolir!” s’écria-t-il. “Vous savez ce que c’est que ‘embellir,’ je suppose?”“Oui,” dit Alice, en hésitant: “cela veut dire——rendre——une chose——plus belle.”“Eh bien!” continua le Griffon, “si vous ne savez pas ce que c’est que ‘enjolir’ vous êtes vraiment niaise.”Alice ne se sentit pas encouragée à faire de nouvelles questions là-dessus, elle se tourna donc vers la Fausse-Tortue, et lui dit, “Qu’appreniez-vous encore?”“Eh bien, il y avait le Grimoire,” répondit la Fausse-Tortue en comptant sur ses battoirs; “le Grimoire ancien et moderne, avec la Mérographie, et puis le Dédain; le maître de Dédain était un vieux congre qui venait une fois par semaine; il nous enseignait à Dédaigner, à Esquiver et à Feindre à l’huître.”“Qu’est-ce que cela?” dit Alice.“Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi,” dit la Fausse-Tortue, “je suis trop gênée, et le Griffon ne l’a jamais appris.”“Je n’en avais pas le temps,” dit le Griffon, “mais j’ai suivi les cours du professeur de langues mortes; c’était un vieux crabe, celui-là.”“Je n’ai jamais suivi ses cours,” dit la Fausse-Tortue avec un soupir; “il enseignait le Larcin et la Grève.”“C’est ça, c’est ça,” dit le Griffon, en soupirant à son tour; et ces deux créatures se cachèrent la figure dans leurs pattes.“Combien d’heures de leçons aviez-vous par jour?” dit Alice vivement, pour changer la conversation.“Dix heures, le premier jour,” dit la Fausse-Tortue; “neuf heures, le second, et ainsi de suite.”“Quelle singulière méthode!” s’écria Alice.“C’est pour cela qu’on les appelle leçons,” dit le Griffon, “parce que nous les laissons là peu à peu.”C’était là pour Alice une idée toute nouvelle; elle y réfléchit un peu avant de faire une autre observation. “Alors le onzième jour devait être un jour de congé?”“Assurément,” répondit la Fausse-Tortue.“Et comment vous arrangiez-vous le douzième jour?” s’empressa de demander Alice.“En voilà assez sur les leçons,” dit le Griffon intervenant d’un ton très-décidé; “parlez-lui des jeux maintenant.”CHAPITRE X.LE QUADRILLE DE HOMARDS.LAFausse-Tortue soupira profondément et passa le dos d’une de ses nageoires sur ses yeux. Elle regarda Alice et s’efforça de parler, mais les sanglots étouffèrent sa voix pendant une ou deux minutes. “On dirait qu’elle a un os dans le gosier,” dit le Griffon, et il se mit à la secouer et à lui taper dans le dos. Enfin la Fausse-Tortue retrouva la voix, et, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues, elle continua:“Peut-être n’avez-vous pas beaucoup vécu au fond de la mer?”—(“Non,” dit Alice)—“et peut-être ne vous a-t-on jamais présentée à un homard?”(Alice allait dire: “J’en ai goûté une fois——” mais elle se reprit vivement, et dit: “Non, jamais.”) “De sorte que vous ne pouvez pas du tout vous figurer quelle chose délicieuse c’est qu’un quadrille de homards.”“Non, vraiment,” dit Alice. “Qu’est-ce que c’est que cette danse-là?”“D’abord,” dit le Griffon, “on se met en rang le long des bords de la mer——”“On forme deux rangs,” cria la Fausse-Tortue: “des phoques, des tortues et des saumons, et ainsi de suite. Puis lorsqu’on a débarrassé la côte des gelées de mer——”“Cela prend ordinairement longtemps,” dit le Griffon.“——on avance deux fois——”“Chacun ayant un homard pour danseur,” cria le Griffon.“Cela va sans dire,” dit la Fausse-Tortue. “Avancez deux fois et balancez——”“Changez de homards, et revenez dans le même ordre,” continua le Griffon.“Et puis, vous comprenez,” continua la Fausse-Tortue, “vous jetez les——”“Les homards!” cria le Griffon, en faisant un bond en l’air.“——aussi loin à la mer que vous le pouvez——”“Vous nagez à leur poursuite!!” cria le Griffon.“——vous faites une cabriole dans la mer!!!” cria la Fausse-Tortue, en cabriolant de tous côtés comme une folle.“Changez encore de homards!!!!” hurla le Griffon de toutes ses forces.“——revenez à terre; et——c’est là la première figure,” dit la Fausse-Tortue, baissant tout à coup la voix; et ces deux êtres, qui pendant tout ce temps avaient bondi de tous côtés comme des fous, se rassirent bien tristement et bien posément, puis regardèrent Alice.“Cela doit être une très-jolie danse,” dit timidement Alice.“Voudriez-vous, voir un peu comment ça se danse?” dit la Fausse-Tortue.“Cela me ferait grand plaisir,” dit Alice.“Allons, essayons la première figure,” dit la Fausse-Tortue au Griffon; “nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?”“Oh! chantez, vous,” dit le Griffon; “moi j’ai oublié les paroles.”Il se mirent donc à danser gravement tout autour d’Alice, lui marchant de temps à autre sur les pieds quand ils approchaient trop près, et remuant leurs pattes de devant pour marquer la mesure, tandis que la Fausse-Tortue chantait très-lentement et très-tristement:“Nous n’irons plus à l’eau,Si tu n’avances tôt;Ce Marsouin trop presséVa tous nous écraser.Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.”“Je ne veux pas danser,Je me f’rais fracasser.”“Oh!” reprend le Merlan,“C’est pourtant bien plaisant.”Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.“Je ne veux pas plonger,Je ne sais pas nager”—“Le Homard et l’ bateauD’ sauv’tag’ te tir’ront d’ l’eau.”Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.“Merci; c’est une danse très-intéressante à voir danser,” dit Alice, enchantée que ce fût enfin fini; “et je trouve cette curieuse chanson du merlan si agréable!”“Oh! quant aux merlans,” dit la Fausse-Tortue, “ils—— vous les avez vus sans doute?”“Oui,” dit Alice, “je les ai souvent vus à dî——” elle s’arrêta tout court.“Je ne sais pas où est Di,” reprit la Fausse-Tortue; “mais, puisque vous les avez vus si souvent, vous devez savoir l’air qu’ils ont?”“Je le crois,” répliqua Alice, en se recueillant. “Ils ont la queue dans la bouche—— et sont tout couverts de mie de pain.”“Vous vous trompez à l’endroit de la mie de pain,” dit la Fausse-Tortue: “la mie serait enlevée dans la mer, mais ils ont bien la queue dans la bouche, et la raison en est que——” Ici la Fausse-Tortue bâilla et ferma les yeux. “Dites-lui-en la raison et tout ce qui s’ensuit,” dit-elle au Griffon.“La raison, c’est que les merlans,” dit le Griffon, “voulurent absolument aller à la danse avec les homards. Alors on les jeta à la mer. Alors ils eurent à tomber bien loin, bien loin. Alors ils s’entrèrent la queue fortement dans la bouche. Alors ils ne purent plus l’en retirer. Voilà tout.”“Merci,” dit Alice, “c’est très-intéressant; je n’en avais jamais tant appris sur le compte des merlans.”“Je propose donc,” dit le Griffon, “que vous nous racontiez quelques-unes de vos aventures.”“Je pourrais vous conter mes aventures à partir de ce matin,” dit Alice un peu timidement; “mais il est inutile de parler de la journée d’hier, car j’étais une personne tout à fait différente alors.”“Expliquez-nous cela,” dit la Fausse-Tortue.“Non, non, les aventures d’abord,” dit le Griffon d’un ton d’impatience; “les explications prennent tant de temps.”Alice commença donc à leur conter ses aventures depuis le moment où elle avait vu le Lapin Blanc pour la première fois. Elle fut d’abord un peu troublée dans le commencement; les deux créatures se tenaient si près d’elle, une de chaque côté, et ouvraient de si grands yeux et une si grande bouche! Mais elle reprenait courage à mesure qu’elle parlait. Les auditeurs restèrent fort tranquilles jusqu’à ce qu’elle arrivât au moment de son histoire où elle avait eu à répéter à la chenille: “Vous êtes vieux, Père Guillaume,” et où les mots lui étaient venus tout de travers, et alors la Fausse-Tortue poussa un long soupir et dit: “C’est bien singulier.”“Tout cela est on ne peut plus singulier,” dit le Griffon.“Tout de travers,” répéta la Fausse-Tortue d’un air rêveur. “Je voudrais bien l’entendre réciter quelque chose à présent. Dites-lui de s’y mettre.” Elle regardait le Griffon comme si ellelui croyait de l’autorité sur Alice.“Debout, et récitez: ‘C’est la voix du canon,’” dit le Griffon.“Comme ces êtres-là vous commandent et vous font répéter des leçons!” pensa Alice; “autant vaudrait être à l’école.” Cependant elle se leva et se mit à réciter; mais elle avait la tête si pleine du Quadrille de Homards, qu’elle savait à peine ce qu’elle disait, et que les mots lui venaient tout drôlement:—“C’est la voix du homard grondant comme la foudre:‘On m’a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!’Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main,De se faire bien beau vite il se met en train.”“C’est tout différent de ce que je récitais quand j’étais petit, moi,” dit le Griffon.“Je ne l’avais pas encore entendu réciter,” dit la Fausse-Tortue; “mais cela me fait l’effet d’un fameux galimatias.”Alice ne dit rien; elle s’était rassise, la figure dans ses mains, se demandant avec étonnement si jamais les choses reprendraient leur cours naturel.“Je voudrais bien qu’on m’expliquât cela,” dit la Fausse-Tortue.“Elle ne peut pas l’expliquer,” dit le Griffon vivement. “Continuez, récitez les vers suivants.”“Mais,les pieds en dehors,” continua opiniâtrement la Fausse-Tortue. “Pourquoi dire qu’il avait les pieds en dehors?”“C’est la première position lorsqu’on apprend à danser,” dit Alice; tout cela l’embarrassait fort, et il lui tardait de changer la conversation.“Récitez les vers suivants,” répéta le Griffon avec impatience; “ça commence: ‘Passant près de chez lui——’”Alice n’osa pas désobéir, bien qu’elle fût sûre que les mots allaient lui venir tout de travers. Elle continua donc d’une voix tremblante:“Passant près de chez lui, j’ai vu, ne vous déplaise,Une huître et un hibou qui dînaient fort à l’aise.”“A quoi bon répéter tout ce galimatias,” interrompit la Fausse-Tortue, “si vous ne l’expliquez pas à mesure que vous le dites? C’est, de beaucoup, ce que j’ai entendu de plus embrouillant.”“Oui, je crois que vous feriez bien d’en rester là,” dit le Griffon; et Alice ne demanda pas mieux.“Essaierons-nous une autre figure du Quadrille de Homards?” continua le Griffon. “Ou bien, préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante quelque chose?”“Oh! une chanson, je vous prie; si la Fausse-Tortue veut bien avoir cette obligeance,” répondit Alice, avec tant d’empressement que le Griffon dit d’un air un peu offensé: “Hum! Chacun son goût. Chantez-lui ‘La Soupe à la Tortue,’ hé! camarade!”La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d’une voix de temps en temps étouffée par les sanglots:“O doux potage,O mets délicieux!Ah! pour partage,Quoi de plus précieux?Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”“Gibier, volaille,Lièvres, dindes, perdreaux,Rien qui te vaille,——Pas même les pruneaux!Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”“Bis au refrain!” cria le Griffon; et la Fausse-Tortue venait de le reprendre, quand un cri, “Le procès va commencer!” se fit entendre au loin.“Venez donc!” cria le Griffon; et, prenant Alice par la main, il se mit à courir sans attendre la fin de la chanson.“Qu’est-ce que c’est que ce procès?” demanda Alice hors d’haleine; mais le Griffon se contenta de répondre: “Venez donc!” en courant de plus belle, tandis que leur parvenaient, de plus en plus faibles, apportées par la brise qui les poursuivait, ces paroles pleines de mélancolie:“Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”CHAPITRE XI.QUI A VOLÉ LES TARTES?LERoi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, entourés d’une nombreuse assemblée: toutes sortes de petits oiseaux et d’autres bêtes, ainsi que le paquet de cartes tout entier. Le Valet, chargé de chaînes, gardé de chaque côté par un soldat, se tenait debout devant le trône, et près du roi se trouvait le Lapin Blanc, tenant d’une main une trompette et de l’autre un rouleau de parchemin. Au beau milieu de la salle était une table sur laquelle on voyait un grand plat de tartes; ces tartessemblaient si bonnes que cela donna faim à Alice, rien que de les regarder. “Je voudrais bien qu’on se dépêchât de finir le procès,” pensa-t-elle, “et qu’on fît passer les rafraîchissements,” mais cela ne paraissait guère probable, aussi se mit-elle à regarder tout autour d’elle pour passer le temps.C’était la première fois qu’Alice se trouvait dans une cour de justice, mais elle en avait lu des descriptions dans les livres, et elle fut toute contente de voir qu’elle savait le nom de presque tout ce qu’il y avait là. “Ça, c’est le juge,” se dit-elle; “je le reconnais à sa grande perruque.”Le juge, disons-le en passant, était le Roi, et, comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque (regardez le frontispice, si vous voulez savoir comment il s’était arrangé) il n’avait pas du tout l’air d’être à son aise, et cela ne lui allait pas bien du tout.“Et ça, c’est le banc du jury,” pensa Alice; “et ces douze créatures” (elle était forcée dedire ‘créatures,’ vous comprenez, car quelques-uns étaient des bêtes et quelques autres des oiseaux), “je suppose que ce sont les jurés;” elle se répéta ce dernier mot deux ou trois fois, car elle en était assez fière: pensant avec raison que bien peu de petites filles de son âge savent ce que cela veut dire.Les douze jurés étaient toustrès-occupésà écrire sur des ardoises. “Qu’est-ce qu’ils font là?” dit Alice à l’oreille du Griffon. “Ils ne peuvent rien avoir à écrire avant que le procès soit commencé.”“Ils inscrivent leur nom,” répondit de même le Griffon, “de peur de l’oublier avant la fin du procès.”“Les niais!” s’écria Alice d’un ton indigné, mais elle se retint bien vite, car le Lapin Blanc cria: “Silence dans l’auditoire!” Et le Roi, mettant ses lunettes, regarda vivement autour de lui pour voir qui parlait.Alice pouvait voir, aussi clairement que si elle eût regardé par-dessus leurs épaules, quetous les jurés étaient en train d’écrire “les niais” sur leurs ardoises, et elle pouvait même distinguer que l’un d’eux ne savait pas écrire “niais” et qu’il était obligé de le demander à son voisin. “Leurs ardoises seront dans un bel état avant la fin du procès!” pensa Alice.Un des jurés avait un crayon qui grinçait; Alice, vous le pensez bien, ne pouvait pas souffrir cela; elle fit le tour de la salle, arriva derrière lui, et trouva bientôt l’occasion d’enlever le crayon. Ce fut si tôt fait que le pauvre petit juré (c’était Jacques, le lézard) ne pouvait pas s’imaginer ce qu’il était devenu. Après avoir cherché partout, il fut obligé d’écrire avec un doigt tout le reste du jour, et cela était fort inutile, puisque son doigt ne laissait aucune marque sur l’ardoise.“Héraut, lisez l’acte d’accusation!” dit le Roi. Sur ce, le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette, et puis, déroulant le parchemin, lut ainsi qu’il suit:“La Reine de Cœur fit des tartes,Un beau jour de printemps;Le Valet de Cœur prit les tartes,Et s’en fut tout content!”“Délibérez,” dit le Roi aux jurés.“Pas encore, pas encore,” interrompit vivement le Lapin; “il y a bien des choses à faire auparavant!”“Appelez les témoins,” dit le Roi; et le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette, et cria: “Le premier témoin!”Le premier témoin était le Chapelier. Il entra, tenant d’une main une tasse de thé et de l’autre une tartine de beurre. “Pardon, Votre Majesté,” dit il, “si j’apporte cela ici; je n’avais pas tout à fait fini de prendre mon thé lorsqu’on est venu me chercher.”“Vous auriez dû avoir fini,” dit le Roi; “quand avez-vous commencé?”Le Chapelier regarda le Lièvre qui l’avait suivi dans la salle, bras dessus bras dessous avec le Loir. “Le Quatorze Mars, je crois bien,” dit-il.“Le Quinze!” dit le Lièvre.“Le Seize!” ajouta le Loir.“Notez cela,” dit le Roi aux jurés. Et les jurés s’empressèrent d’écrire les trois dates sur leurs ardoises; puis en firent l’addition, dont ils cherchèrent à réduire le total en francs et centimes.“Otez votre chapeau,” dit le Roi au Chapelier.“Il n’est pas à moi,” dit le Chapelier.“Volé!” s’écria le Roi en se tournant du côté des jurés, qui s’empressèrent de prendre note du fait.“Je les tiens en vente,” ajouta le Chapelier, comme explication. “Je n’en ai pas à moi; je suis chapelier.”Ici la Reine mit ses lunettes, et se prit à regarder fixement le Chapelier, qui devint pâle et tremblant.“Faites votre déposition,” dit le Roi; “et ne soyez pas agité; sans cela je vous fais exécuter sur-le-champ.”Cela ne parut pas du tout encourager le témoin; il ne cessait de passer d’un pied sur l’autre en regardant la Reine d’un air inquiet, et, dans son trouble, il mordit dans la tasse et en enleva un grand morceau, au lieu de mordre dans la tartine de beurre.Juste à ce moment-là, Alice éprouva une étrange sensation qui l’embarrassa beaucoup, jusqu’àce qu’elle se fût rendu compte de ce que c’était. Elle recommençait à grandir, et elle pensa d’abord à se lever et à quitter la cour: mais, toute réflexion faite, elle se décida à rester où elle était, tant qu’il y aurait de la place pour elle.“Ne poussez donc pas comme ça,” dit le Loir; “je puis à peine respirer.”“Ce n’est pas de ma faute,” dit Alice doucement; “je grandis.”“Vous n’avez pas le droit de grandir ici,” dit le Loir.“Ne dites pas de sottises,” répliqua Alice plus hardiment; “vous savez bien que vous aussi vous grandissez.”“Oui, mais je grandis, raisonnablement, moi,” dit le Loir; “et non de cette façon ridicule.” Il se leva en faisant la mine, et passa de l’autre côté de la salle.Pendant tout ce temps-là, la Reine n’avait pas cessé de fixer les yeux sur le Chapelier, et, comme le Loir traversait la salle, elle dit à un desofficiers du tribunal: “Apportez-moi la liste des chanteurs du dernier concert.” Sur quoi, le malheureux Chapelier se mit à trembler si fortement qu’il en perdit ses deux souliers.
Le raisonnement du Roi était: que tout ce quiavait une tête pouvait être décapité, et qu’il ne fallait pas dire des choses qui n’avaient pas de bon sens.
Le raisonnement de la Reine était: que si la question ne se décidait pas en moins de rien, elle ferait trancher la tête à tout le monde à la ronde. (C’était cette dernière observation qui avait donné à toute la compagnie l’air si grave et si inquiet.)
Alice ne trouva rien de mieux à dire que: “Il appartient à la Duchesse; c’est elle que vous feriez bien de consulter à ce sujet.”
“Elle est en prison,” dit la Reine au bourreau. “Qu’on l’amène ici.” Et le bourreau partit comme un trait.
La tête du Chat commença à s’évanouir aussitôt que le bourreau fut parti, et elle avait complétement disparu quand il revint accompagné de la Duchesse; de sorte que le Roi et le bourreau se mirent à courir de côté et d’autre comme des fous pour trouver cette tête, tandis que le reste de la compagnie retournait au jeu.
“VOUSne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne vieille fille!” dit la Duchesse, passant amicalement son bras sous celui d’Alice, et elles s’éloignèrent ensemble.
Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur, et pensait en elle-même que c’était peut-être le poivre qui l’avait rendue si méchante, lorsqu’elles se rencontrèrent dans la cuisine. “Quand je serai Duchesse, moi,” se dit-elle (d’un ton qui exprimait peu d’espérance cependant), “je n’aurai pas de poivre dans ma cuisine, pas le moindre grain. La soupe peut très-bien s’en passer. Ça pourrait bien être lepoivre qui échauffe la bile des gens,” continua-t-elle, enchantée d’avoir fait cette découverte; “ça pourrait bien être le vinaigre qui les aigrit; la camomille qui les rend amères; et le sucre d’orge et d’autres choses du même genre qui adoucissent le caractère des enfants. Je voudrais bien que tout le monde sût cela; on ne serait pas si chiche de sucreries, voyez-vous.”
Elle avait alors complétement oublié la Duchesse, et tressaillit en entendant sa voix tout près de son oreille. “Vous pensez à quelque chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de causer. Je ne puis pas vous dire en ce moment quelle est la morale de ce fait, mais je m’en souviendrai tout à l’heure.”
“Peut-être n’y en a-t-il pas,” se hasarda de dire Alice.
“Bah, bah, mon enfant!” dit la Duchesse. “Il y a une morale à tout, si seulement on pouvait la trouver.” Et elle se serra plus près d’Alice en parlant.
Alice n’aimait pas trop qu’elle se tînt si près d’elle; d’abord parce que la Duchesse était très-laide, et ensuite parce qu’elle était juste assez grande pour appuyer son menton sur l’épaule d’Alice, et c’était un menton très-désagréablement pointu. Pourtant elle ne voulait pas être impolie, et elle supporta cela de son mieux.
“La partie va un peu mieux maintenant,” dit-elle, afin de soutenir la conversation.
“C’est vrai,” dit la Duchesse; “et la morale en est: ‘Oh! c’est l’amour, l’amour qui fait aller le monde à la ronde!’”
“Quelqu’un a dit,” murmura Alice, “que c’est quand chacun s’occupe de ses affaires que le monde n’en va que mieux.”
“Eh bien! Cela signifie presque la même chose,” dit la Duchesse, qui enfonça son petit menton pointu dans l’épaule d’Alice, en ajoutant: “Et la morale en est: ‘Un chien vaut mieux que deux gros rats.’”
“Comme elle aime à trouver des morales partout!” pensa Alice.
“Je parie que vous vous demandez pourquoi je ne passe pas mon bras autour de votre taille,” dit la Duchesse après une pause: “La raison en est que je ne me fie pas trop à votre flamant. Voulez-vous que j’essaie?”
“Il pourrait mordre,” répondit Alice, qui ne se sentait pas la moindre envie de faire l’essai proposé.
“C’est bien vrai,” dit la Duchesse; “les flamants et la moutarde mordent tous les deux, et la morale en est: ‘Qui se ressemble, s’assemble.’”
“Seulement la moutarde n’est pas un oiseau,” répondit Alice.
“Vous avez raison, comme toujours,” dit la Duchesse; “avec quelle clarté vous présentez les choses!”
“C’est un minéral, je crois,” dit Alice.
“Assurément,” dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver tout ce que disait Alice; “il y a une bonne mine de moutarde près d’ici; la morale en est qu’il faut faire bonne mine à tout le monde!”
“Oh! je sais,” s’écria Alice, qui n’avait pas fait attention à cette dernière observation, “c’est un végétal; ça n’en a pas l’air, mais c’en est un.”
“Je suis tout à fait de votre avis,” dit la Duchesse, “et la morale en est: ‘Soyez ce que vous voulez paraître;’ ou, si vous voulez que je le dise plus simplement: ‘Ne vous imaginez jamais de ne pas être autrement que ce qu’il pourrait sembler aux autres que ce que vous étiez ou auriez pu être n’était pas autrement quece que vous aviez été leur aurait paru être autrement.’”
“Il me semble que je comprendrais mieux cela,” dit Alice fort poliment, “si je l’avais par écrit: mais je ne peux pas très-bien le suivre comme vous le dites.”
“Cela n’est rien auprès de ce que je pourrais dire si je voulais,” répondit la Duchesse d’un ton satisfait.
“Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine d’allonger davantage votre explication,” dit Alice.
“Oh! ne parlez pas de ma peine,” dit la Duchesse; “je vous fais cadeau de tout ce que j’ai dit jusqu’à présent.”
“Voilà un cadeau qui n’est pas cher!” pensa Alice. “Je suis bien contente qu’on ne fasse pas de cadeau d’anniversaire comme cela!” Mais elle ne se hasarda pas à le dire tout haut.
“Encore à réfléchir?” demanda la Duchesse, avec un nouveau coup de son petit menton pointu.
“J’ai bien le droit de réfléchir,” dit Alice sèchement, car elle commençait à se sentir un peu ennuyée.
“A peu près le même droit,” dit la Duchesse, “que les cochons de voler, et la mo——”
Mais ici, au grand étonnement d’Alice, la voix de la Duchesse s’éteignit au milieu de son mot favori,morale, et le bras qui était passé sous le sien commença de trembler. Alice leva les yeux et vit la Reine en face d’elle, les bras croisés, sombre et terrible comme un orage.
“Voilà un bien beau temps, Votre Majesté!” fit la Duchesse, d’une voix basse et tremblante.
“Je vous en préviens!” cria la Reine, trépignant tout le temps. “Hors d’ici, ou à bas la tête! et cela en moins de rien! Choisissez.”
La Duchesse eut bientôt fait son choix: elle disparut en un clin d’œil.
“Continuons notre partie,” dit la Reine à Alice; et Alice, trop effrayée pour souffler mot, la suivit lentement vers la pelouse.
Les autres invités, profitant de l’absence de laReine, se reposaient à l’ombre, mais sitôt qu’ils la virent ils se hâtèrent de retourner au jeu, la Reine leur faisant simplement observer qu’un instant de retard leur coûterait la vie.
Tant que dura la partie, la Reine ne cessa de se quereller avec les autres joueurs et de crier: “Qu’on coupe la tête à celui-ci! Qu’on coupe la tête à celle-là!” Ceux qu’elle condamnait étaient arrêtés par les soldats qui, bien entendu, avaient à cesser de servir d’arches, de sorte qu’au bout d’une demi-heure environ, il ne restait plus d’arches, et tous les joueurs, à l’exception du Roi, de la Reine, et d’Alice, étaient arrêtés etcondamnésà avoir la tête tranchée.
Alors la Reine cessa le jeu toute hors d’haleine, et dit à Alice: “Avez-vous vu la Fausse-Tortue?”
“Non,” dit Alice; “je ne sais même pas ce que c’est qu’une Fausse-Tortue.”
“C’est ce dont on fait la soupe à la Fausse-Tortue,” dit la Reine.
“Je n’en ai jamais vu, et c’est la première fois que j’en entends parler,” dit Alice.
“Eh bien! venez,” dit la Reine, “et elle vous contera son histoire.”
Comme elles s’en allaient ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix basse à toute la compagnie: “Vous êtes tous graciés.” “Allons, voilà qui est heureux!” se dit-elle en elle-même, car elle était toute chagrine du grand nombre d’exécutions que la Reine avait ordonnées.
Elles rencontrèrent bientôt un Griffon, étendu au soleil et dormant profondément. (Si vous ne savez pas ce que c’est qu’un Griffon, regardez l’image.) “Debout! paresseux,” dit la Reine,“et menez cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue, et l’entendre raconter son histoire. Il faut que je m’en retourne pour veiller à quelques exécutions que j’ai ordonnées;” et elle partit laissant Alice seule avec le Griffon. La mine de cet animal ne plaisait pas trop à Alice, mais, tout bien considéré, elle pensa qu’elle ne courait pas plus de risques en restant auprès de lui, qu’en suivant cette Reine farouche.
Le Griffon se leva et se frotta les yeux, puis il guetta la Reine jusqu’à ce qu’elle fût disparue; et il se mit à ricaner. “Quelle farce!” dit le Griffon, moitié à part soi, moitié à Alice.
“Quelle est la farce?” demanda Alice.
“Elle!” dit le Griffon. “C’est une idée qu’elle se fait; jamais on n’exécute personne, vous comprenez. Venez donc!”
“Tout le monde ici dit: ‘Venez donc!’” pensa Alice, en suivant lentement le Griffon. “Jamais de ma vie on ne m’a fait aller comme cela; non, jamais!”
Ils ne firent pas beaucoup de chemin avantd’apercevoir dans l’éloignement la Fausse-Tortue assise, triste et solitaire, sur un petit récif, et, à mesure qu’ils approchaient, Alice pouvait l’entendre qui soupirait comme si son cœur allait se briser; elle la plaignait sincèrement. “Quel est donc son chagrin?” demanda-t-elle au Griffon; et le Griffon répondit, presque dans les mêmes termes qu’auparavant: “C’est une idée qu’elle se fait; elle n’a point de chagrin, vous comprenez. Venez donc!”
Ainsi ils s’approchèrent de la Fausse-Tortue, qui les regarda avec de grands yeux pleins de larmes, mais ne dit rien.
“Cette petite demoiselle,” dit le Griffon, “veut savoir votre histoire.”
“Je vais la lui raconter,” dit la Fausse-Tortue, d’un ton grave et sourd: “Asseyez-vous tous deux, et ne dites pas un mot avant que j’aie fini.”
Ils s’assirent donc, et pendant quelques minutes, personne ne dit mot. Alice pensait: “Je ne vois pas comment elle pourra jamais finirsi elle ne commence pas.” Mais elle attendit patiemment.
“Autrefois,” dit enfin la Fausse-Tortue, “j’étais une vraie Tortue.”
Ces paroles furent suivies d’un long silence interrompu seulement de temps à autre par cette exclamation du Griffon: “Hjckrrh!” et les soupirs continuels de la Fausse-Tortue. Alice était sur le point de se lever et de dire: “Merci de votre histoire intéressante,” mais elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il devait sûrement y en avoir encore à venir. Elle resta donc tranquille sans rien dire.
“Quand nous étions petits,” continua la Fausse-Tortue d’un ton plus calme, quoiqu’elle laissât encore de temps à autre échapper un sanglot, “nous allions à l’école au fond de la mer. La maîtresse était une vieille tortue; nous l’appelions Chélonée.”
“Et pourquoi l’appeliez-vous Chélonée, si ce n’était pas son nom?”
“Parce qu’on ne pouvait s’empêcher de s’écrier en la voyant: ‘Quel long nez!’” dit la Fausse-Tortue d’un ton fâché; “vous êtes vraiment bien bornée!”
“Vous devriez avoir honte de faire une questionsi simple!” ajouta le Griffon; et puis tous deux gardèrent le silence, les yeux fixés sur la pauvre Alice, qui se sentait prête à rentrer sous terre. Enfin le Griffon dit à la Fausse-Tortue, “En avant, camarade! Tâchez d’en finir aujourd’hui!” et elle continua en ces termes:
“Oui, nous allions à l’école dans la mer, bien que cela vous étonne.”
“Je n’ai pas dit cela,” interrompit Alice.
“Vous l’avez dit,” répondit la Fausse-Tortue.
“Taisez-vous donc,” ajouta le Griffon, avant qu’Alice pût reprendre la parole. La Fausse-Tortue continua:
“Nous recevions la meilleure éducation possible; au fait, nous allions tous les jours à l’école.”
“Moi aussi, j’y ai été tous les jours,” dit Alice; “il n’y a pas de quoi être si fière.”
“Avec des ‘en sus,’” dit la Fausse-Tortue avec quelque inquiétude.
“Oui,” dit Alice, “nous apprenions l’italien et la musique en sus.”
“Et le blanchissage?” dit la Fausse-Tortue.
“Non, certainement!” dit Alice indignée.
“Ah! Alors votre pension n’était pas vraiment des bonnes,” dit la Fausse-Tortue comme soulagée d’un grand poids. “Eh bien, à notre pension il y avait au bas du prospectus: ‘l’italien, la musique, et le blanchissage en sus.’”
“Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond de la mer,” dit Alice.
“Je n’avais pas les moyens de l’apprendre,” dit en soupirant la Fausse-Tortue; “je ne suivais que les cours ordinaires.”
“Qu’est-ce que c’était?” demanda Alice.
“A Luire et à Médire, cela va sans dire,” répondit la Fausse-Tortue; “et puis les différentes branches de l’Arithmétique: l’Ambition, la Distraction, l’Enjolification, et la Dérision.”
“Je n’ai jamais entendu parler d’enjolification,” se hasarda de dire Alice. “ Qu’est-ce que c’est?”
Le Griffon leva les deux pattes en l’air en signe d’étonnement. “Vous n’avez jamais entenduparler d’enjolir!” s’écria-t-il. “Vous savez ce que c’est que ‘embellir,’ je suppose?”
“Oui,” dit Alice, en hésitant: “cela veut dire——rendre——une chose——plus belle.”
“Eh bien!” continua le Griffon, “si vous ne savez pas ce que c’est que ‘enjolir’ vous êtes vraiment niaise.”
Alice ne se sentit pas encouragée à faire de nouvelles questions là-dessus, elle se tourna donc vers la Fausse-Tortue, et lui dit, “Qu’appreniez-vous encore?”
“Eh bien, il y avait le Grimoire,” répondit la Fausse-Tortue en comptant sur ses battoirs; “le Grimoire ancien et moderne, avec la Mérographie, et puis le Dédain; le maître de Dédain était un vieux congre qui venait une fois par semaine; il nous enseignait à Dédaigner, à Esquiver et à Feindre à l’huître.”
“Qu’est-ce que cela?” dit Alice.
“Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi,” dit la Fausse-Tortue, “je suis trop gênée, et le Griffon ne l’a jamais appris.”
“Je n’en avais pas le temps,” dit le Griffon, “mais j’ai suivi les cours du professeur de langues mortes; c’était un vieux crabe, celui-là.”
“Je n’ai jamais suivi ses cours,” dit la Fausse-Tortue avec un soupir; “il enseignait le Larcin et la Grève.”
“C’est ça, c’est ça,” dit le Griffon, en soupirant à son tour; et ces deux créatures se cachèrent la figure dans leurs pattes.
“Combien d’heures de leçons aviez-vous par jour?” dit Alice vivement, pour changer la conversation.
“Dix heures, le premier jour,” dit la Fausse-Tortue; “neuf heures, le second, et ainsi de suite.”
“Quelle singulière méthode!” s’écria Alice.
“C’est pour cela qu’on les appelle leçons,” dit le Griffon, “parce que nous les laissons là peu à peu.”
C’était là pour Alice une idée toute nouvelle; elle y réfléchit un peu avant de faire une autre observation. “Alors le onzième jour devait être un jour de congé?”
“Assurément,” répondit la Fausse-Tortue.
“Et comment vous arrangiez-vous le douzième jour?” s’empressa de demander Alice.
“En voilà assez sur les leçons,” dit le Griffon intervenant d’un ton très-décidé; “parlez-lui des jeux maintenant.”
LAFausse-Tortue soupira profondément et passa le dos d’une de ses nageoires sur ses yeux. Elle regarda Alice et s’efforça de parler, mais les sanglots étouffèrent sa voix pendant une ou deux minutes. “On dirait qu’elle a un os dans le gosier,” dit le Griffon, et il se mit à la secouer et à lui taper dans le dos. Enfin la Fausse-Tortue retrouva la voix, et, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues, elle continua:
“Peut-être n’avez-vous pas beaucoup vécu au fond de la mer?”—(“Non,” dit Alice)—“et peut-être ne vous a-t-on jamais présentée à un homard?”(Alice allait dire: “J’en ai goûté une fois——” mais elle se reprit vivement, et dit: “Non, jamais.”) “De sorte que vous ne pouvez pas du tout vous figurer quelle chose délicieuse c’est qu’un quadrille de homards.”
“Non, vraiment,” dit Alice. “Qu’est-ce que c’est que cette danse-là?”
“D’abord,” dit le Griffon, “on se met en rang le long des bords de la mer——”
“On forme deux rangs,” cria la Fausse-Tortue: “des phoques, des tortues et des saumons, et ainsi de suite. Puis lorsqu’on a débarrassé la côte des gelées de mer——”
“Cela prend ordinairement longtemps,” dit le Griffon.
“——on avance deux fois——”
“Chacun ayant un homard pour danseur,” cria le Griffon.
“Cela va sans dire,” dit la Fausse-Tortue. “Avancez deux fois et balancez——”
“Changez de homards, et revenez dans le même ordre,” continua le Griffon.
“Et puis, vous comprenez,” continua la Fausse-Tortue, “vous jetez les——”
“Les homards!” cria le Griffon, en faisant un bond en l’air.
“——aussi loin à la mer que vous le pouvez——”
“Vous nagez à leur poursuite!!” cria le Griffon.
“——vous faites une cabriole dans la mer!!!” cria la Fausse-Tortue, en cabriolant de tous côtés comme une folle.
“Changez encore de homards!!!!” hurla le Griffon de toutes ses forces.
“——revenez à terre; et——c’est là la première figure,” dit la Fausse-Tortue, baissant tout à coup la voix; et ces deux êtres, qui pendant tout ce temps avaient bondi de tous côtés comme des fous, se rassirent bien tristement et bien posément, puis regardèrent Alice.
“Cela doit être une très-jolie danse,” dit timidement Alice.
“Voudriez-vous, voir un peu comment ça se danse?” dit la Fausse-Tortue.
“Cela me ferait grand plaisir,” dit Alice.
“Allons, essayons la première figure,” dit la Fausse-Tortue au Griffon; “nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?”
“Oh! chantez, vous,” dit le Griffon; “moi j’ai oublié les paroles.”
Il se mirent donc à danser gravement tout autour d’Alice, lui marchant de temps à autre sur les pieds quand ils approchaient trop près, et remuant leurs pattes de devant pour marquer la mesure, tandis que la Fausse-Tortue chantait très-lentement et très-tristement:
“Nous n’irons plus à l’eau,Si tu n’avances tôt;Ce Marsouin trop presséVa tous nous écraser.Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.”“Je ne veux pas danser,Je me f’rais fracasser.”“Oh!” reprend le Merlan,“C’est pourtant bien plaisant.”Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.“Je ne veux pas plonger,Je ne sais pas nager”—“Le Homard et l’ bateauD’ sauv’tag’ te tir’ront d’ l’eau.”Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.
“Nous n’irons plus à l’eau,Si tu n’avances tôt;Ce Marsouin trop presséVa tous nous écraser.Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.”
“Je ne veux pas danser,Je me f’rais fracasser.”“Oh!” reprend le Merlan,“C’est pourtant bien plaisant.”Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.
“Je ne veux pas plonger,Je ne sais pas nager”—“Le Homard et l’ bateauD’ sauv’tag’ te tir’ront d’ l’eau.”Colimaçon danse,Entre dans la danse;Sautons, dansons,Avant de faire un plongeon.
“Merci; c’est une danse très-intéressante à voir danser,” dit Alice, enchantée que ce fût enfin fini; “et je trouve cette curieuse chanson du merlan si agréable!”
“Oh! quant aux merlans,” dit la Fausse-Tortue, “ils—— vous les avez vus sans doute?”
“Oui,” dit Alice, “je les ai souvent vus à dî——” elle s’arrêta tout court.
“Je ne sais pas où est Di,” reprit la Fausse-Tortue; “mais, puisque vous les avez vus si souvent, vous devez savoir l’air qu’ils ont?”
“Je le crois,” répliqua Alice, en se recueillant. “Ils ont la queue dans la bouche—— et sont tout couverts de mie de pain.”
“Vous vous trompez à l’endroit de la mie de pain,” dit la Fausse-Tortue: “la mie serait enlevée dans la mer, mais ils ont bien la queue dans la bouche, et la raison en est que——” Ici la Fausse-Tortue bâilla et ferma les yeux. “Dites-lui-en la raison et tout ce qui s’ensuit,” dit-elle au Griffon.
“La raison, c’est que les merlans,” dit le Griffon, “voulurent absolument aller à la danse avec les homards. Alors on les jeta à la mer. Alors ils eurent à tomber bien loin, bien loin. Alors ils s’entrèrent la queue fortement dans la bouche. Alors ils ne purent plus l’en retirer. Voilà tout.”
“Merci,” dit Alice, “c’est très-intéressant; je n’en avais jamais tant appris sur le compte des merlans.”
“Je propose donc,” dit le Griffon, “que vous nous racontiez quelques-unes de vos aventures.”
“Je pourrais vous conter mes aventures à partir de ce matin,” dit Alice un peu timidement; “mais il est inutile de parler de la journée d’hier, car j’étais une personne tout à fait différente alors.”
“Expliquez-nous cela,” dit la Fausse-Tortue.
“Non, non, les aventures d’abord,” dit le Griffon d’un ton d’impatience; “les explications prennent tant de temps.”
Alice commença donc à leur conter ses aventures depuis le moment où elle avait vu le Lapin Blanc pour la première fois. Elle fut d’abord un peu troublée dans le commencement; les deux créatures se tenaient si près d’elle, une de chaque côté, et ouvraient de si grands yeux et une si grande bouche! Mais elle reprenait courage à mesure qu’elle parlait. Les auditeurs restèrent fort tranquilles jusqu’à ce qu’elle arrivât au moment de son histoire où elle avait eu à répéter à la chenille: “Vous êtes vieux, Père Guillaume,” et où les mots lui étaient venus tout de travers, et alors la Fausse-Tortue poussa un long soupir et dit: “C’est bien singulier.”
“Tout cela est on ne peut plus singulier,” dit le Griffon.
“Tout de travers,” répéta la Fausse-Tortue d’un air rêveur. “Je voudrais bien l’entendre réciter quelque chose à présent. Dites-lui de s’y mettre.” Elle regardait le Griffon comme si ellelui croyait de l’autorité sur Alice.
“Debout, et récitez: ‘C’est la voix du canon,’” dit le Griffon.
“Comme ces êtres-là vous commandent et vous font répéter des leçons!” pensa Alice; “autant vaudrait être à l’école.” Cependant elle se leva et se mit à réciter; mais elle avait la tête si pleine du Quadrille de Homards, qu’elle savait à peine ce qu’elle disait, et que les mots lui venaient tout drôlement:—
“C’est la voix du homard grondant comme la foudre:‘On m’a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!’Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main,De se faire bien beau vite il se met en train.”
“C’est la voix du homard grondant comme la foudre:‘On m’a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!’Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main,De se faire bien beau vite il se met en train.”
“C’est tout différent de ce que je récitais quand j’étais petit, moi,” dit le Griffon.
“Je ne l’avais pas encore entendu réciter,” dit la Fausse-Tortue; “mais cela me fait l’effet d’un fameux galimatias.”
Alice ne dit rien; elle s’était rassise, la figure dans ses mains, se demandant avec étonnement si jamais les choses reprendraient leur cours naturel.
“Je voudrais bien qu’on m’expliquât cela,” dit la Fausse-Tortue.
“Elle ne peut pas l’expliquer,” dit le Griffon vivement. “Continuez, récitez les vers suivants.”
“Mais,les pieds en dehors,” continua opiniâtrement la Fausse-Tortue. “Pourquoi dire qu’il avait les pieds en dehors?”
“C’est la première position lorsqu’on apprend à danser,” dit Alice; tout cela l’embarrassait fort, et il lui tardait de changer la conversation.
“Récitez les vers suivants,” répéta le Griffon avec impatience; “ça commence: ‘Passant près de chez lui——’”
Alice n’osa pas désobéir, bien qu’elle fût sûre que les mots allaient lui venir tout de travers. Elle continua donc d’une voix tremblante:
“Passant près de chez lui, j’ai vu, ne vous déplaise,Une huître et un hibou qui dînaient fort à l’aise.”
“Passant près de chez lui, j’ai vu, ne vous déplaise,Une huître et un hibou qui dînaient fort à l’aise.”
“A quoi bon répéter tout ce galimatias,” interrompit la Fausse-Tortue, “si vous ne l’expliquez pas à mesure que vous le dites? C’est, de beaucoup, ce que j’ai entendu de plus embrouillant.”
“Oui, je crois que vous feriez bien d’en rester là,” dit le Griffon; et Alice ne demanda pas mieux.
“Essaierons-nous une autre figure du Quadrille de Homards?” continua le Griffon. “Ou bien, préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante quelque chose?”
“Oh! une chanson, je vous prie; si la Fausse-Tortue veut bien avoir cette obligeance,” répondit Alice, avec tant d’empressement que le Griffon dit d’un air un peu offensé: “Hum! Chacun son goût. Chantez-lui ‘La Soupe à la Tortue,’ hé! camarade!”
La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d’une voix de temps en temps étouffée par les sanglots:
“O doux potage,O mets délicieux!Ah! pour partage,Quoi de plus précieux?Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”“Gibier, volaille,Lièvres, dindes, perdreaux,Rien qui te vaille,——Pas même les pruneaux!Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”
“O doux potage,O mets délicieux!Ah! pour partage,Quoi de plus précieux?Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”
“Gibier, volaille,Lièvres, dindes, perdreaux,Rien qui te vaille,——Pas même les pruneaux!Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”
“Bis au refrain!” cria le Griffon; et la Fausse-Tortue venait de le reprendre, quand un cri, “Le procès va commencer!” se fit entendre au loin.
“Venez donc!” cria le Griffon; et, prenant Alice par la main, il se mit à courir sans attendre la fin de la chanson.
“Qu’est-ce que c’est que ce procès?” demanda Alice hors d’haleine; mais le Griffon se contenta de répondre: “Venez donc!” en courant de plus belle, tandis que leur parvenaient, de plus en plus faibles, apportées par la brise qui les poursuivait, ces paroles pleines de mélancolie:
“Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”
“Plonger dans ma soupièreCette vaste cuillèreEst un bonheurQui me réjouit le cœur.”
LERoi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, entourés d’une nombreuse assemblée: toutes sortes de petits oiseaux et d’autres bêtes, ainsi que le paquet de cartes tout entier. Le Valet, chargé de chaînes, gardé de chaque côté par un soldat, se tenait debout devant le trône, et près du roi se trouvait le Lapin Blanc, tenant d’une main une trompette et de l’autre un rouleau de parchemin. Au beau milieu de la salle était une table sur laquelle on voyait un grand plat de tartes; ces tartessemblaient si bonnes que cela donna faim à Alice, rien que de les regarder. “Je voudrais bien qu’on se dépêchât de finir le procès,” pensa-t-elle, “et qu’on fît passer les rafraîchissements,” mais cela ne paraissait guère probable, aussi se mit-elle à regarder tout autour d’elle pour passer le temps.
C’était la première fois qu’Alice se trouvait dans une cour de justice, mais elle en avait lu des descriptions dans les livres, et elle fut toute contente de voir qu’elle savait le nom de presque tout ce qu’il y avait là. “Ça, c’est le juge,” se dit-elle; “je le reconnais à sa grande perruque.”
Le juge, disons-le en passant, était le Roi, et, comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque (regardez le frontispice, si vous voulez savoir comment il s’était arrangé) il n’avait pas du tout l’air d’être à son aise, et cela ne lui allait pas bien du tout.
“Et ça, c’est le banc du jury,” pensa Alice; “et ces douze créatures” (elle était forcée dedire ‘créatures,’ vous comprenez, car quelques-uns étaient des bêtes et quelques autres des oiseaux), “je suppose que ce sont les jurés;” elle se répéta ce dernier mot deux ou trois fois, car elle en était assez fière: pensant avec raison que bien peu de petites filles de son âge savent ce que cela veut dire.
Les douze jurés étaient toustrès-occupésà écrire sur des ardoises. “Qu’est-ce qu’ils font là?” dit Alice à l’oreille du Griffon. “Ils ne peuvent rien avoir à écrire avant que le procès soit commencé.”
“Ils inscrivent leur nom,” répondit de même le Griffon, “de peur de l’oublier avant la fin du procès.”
“Les niais!” s’écria Alice d’un ton indigné, mais elle se retint bien vite, car le Lapin Blanc cria: “Silence dans l’auditoire!” Et le Roi, mettant ses lunettes, regarda vivement autour de lui pour voir qui parlait.
Alice pouvait voir, aussi clairement que si elle eût regardé par-dessus leurs épaules, quetous les jurés étaient en train d’écrire “les niais” sur leurs ardoises, et elle pouvait même distinguer que l’un d’eux ne savait pas écrire “niais” et qu’il était obligé de le demander à son voisin. “Leurs ardoises seront dans un bel état avant la fin du procès!” pensa Alice.
Un des jurés avait un crayon qui grinçait; Alice, vous le pensez bien, ne pouvait pas souffrir cela; elle fit le tour de la salle, arriva derrière lui, et trouva bientôt l’occasion d’enlever le crayon. Ce fut si tôt fait que le pauvre petit juré (c’était Jacques, le lézard) ne pouvait pas s’imaginer ce qu’il était devenu. Après avoir cherché partout, il fut obligé d’écrire avec un doigt tout le reste du jour, et cela était fort inutile, puisque son doigt ne laissait aucune marque sur l’ardoise.
“Héraut, lisez l’acte d’accusation!” dit le Roi. Sur ce, le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette, et puis, déroulant le parchemin, lut ainsi qu’il suit:
“La Reine de Cœur fit des tartes,Un beau jour de printemps;Le Valet de Cœur prit les tartes,Et s’en fut tout content!”
“La Reine de Cœur fit des tartes,Un beau jour de printemps;Le Valet de Cœur prit les tartes,Et s’en fut tout content!”
“Délibérez,” dit le Roi aux jurés.
“Pas encore, pas encore,” interrompit vivement le Lapin; “il y a bien des choses à faire auparavant!”
“Appelez les témoins,” dit le Roi; et le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette, et cria: “Le premier témoin!”
Le premier témoin était le Chapelier. Il entra, tenant d’une main une tasse de thé et de l’autre une tartine de beurre. “Pardon, Votre Majesté,” dit il, “si j’apporte cela ici; je n’avais pas tout à fait fini de prendre mon thé lorsqu’on est venu me chercher.”
“Vous auriez dû avoir fini,” dit le Roi; “quand avez-vous commencé?”
Le Chapelier regarda le Lièvre qui l’avait suivi dans la salle, bras dessus bras dessous avec le Loir. “Le Quatorze Mars, je crois bien,” dit-il.
“Le Quinze!” dit le Lièvre.
“Le Seize!” ajouta le Loir.
“Notez cela,” dit le Roi aux jurés. Et les jurés s’empressèrent d’écrire les trois dates sur leurs ardoises; puis en firent l’addition, dont ils cherchèrent à réduire le total en francs et centimes.
“Otez votre chapeau,” dit le Roi au Chapelier.
“Il n’est pas à moi,” dit le Chapelier.
“Volé!” s’écria le Roi en se tournant du côté des jurés, qui s’empressèrent de prendre note du fait.
“Je les tiens en vente,” ajouta le Chapelier, comme explication. “Je n’en ai pas à moi; je suis chapelier.”
Ici la Reine mit ses lunettes, et se prit à regarder fixement le Chapelier, qui devint pâle et tremblant.
“Faites votre déposition,” dit le Roi; “et ne soyez pas agité; sans cela je vous fais exécuter sur-le-champ.”
Cela ne parut pas du tout encourager le témoin; il ne cessait de passer d’un pied sur l’autre en regardant la Reine d’un air inquiet, et, dans son trouble, il mordit dans la tasse et en enleva un grand morceau, au lieu de mordre dans la tartine de beurre.
Juste à ce moment-là, Alice éprouva une étrange sensation qui l’embarrassa beaucoup, jusqu’àce qu’elle se fût rendu compte de ce que c’était. Elle recommençait à grandir, et elle pensa d’abord à se lever et à quitter la cour: mais, toute réflexion faite, elle se décida à rester où elle était, tant qu’il y aurait de la place pour elle.
“Ne poussez donc pas comme ça,” dit le Loir; “je puis à peine respirer.”
“Ce n’est pas de ma faute,” dit Alice doucement; “je grandis.”
“Vous n’avez pas le droit de grandir ici,” dit le Loir.
“Ne dites pas de sottises,” répliqua Alice plus hardiment; “vous savez bien que vous aussi vous grandissez.”
“Oui, mais je grandis, raisonnablement, moi,” dit le Loir; “et non de cette façon ridicule.” Il se leva en faisant la mine, et passa de l’autre côté de la salle.
Pendant tout ce temps-là, la Reine n’avait pas cessé de fixer les yeux sur le Chapelier, et, comme le Loir traversait la salle, elle dit à un desofficiers du tribunal: “Apportez-moi la liste des chanteurs du dernier concert.” Sur quoi, le malheureux Chapelier se mit à trembler si fortement qu’il en perdit ses deux souliers.