CHAPITRE IX.

Le souper était servi, les chaises étaient placées autour de la table; des bouteilles, des pots et des verres étaient rangés sur le buffet; tout enfin annonçait l'approche du moment le plus sociable des vingt-quatre heures, c'est-à-dire le moment du souper.

«Où est Rachel? demanda M. Wardle.

—Et Jingle, ajouta M. Pickwick.

—Tiens! reprit son hôte, comment ne nous sommes-nous pas aperçus plus tôt de son absence? Il y a au moins deux heures que je n'ai entendu sa voix. Émily, ma chère, tirez la sonnette.»

La sonnette retentit et le gros joufflu parut.

«Où est miss Rachel?»

Il n'en savait rien.

—Où est M. Jingle, alors?»

Il ne pouvait le dire.

Tout le monde parut surpris. Il était tard: onze heures passées. M. Tupman riait dans sa barbe, car ils devaient être dans quelque coin à parler de lui.

«Drôle de farce, ha! ha!

—Cela ne fait rien, dit M. Wardle après une courte pause. Je suis sûr qu'ils vont revenir à l'instant. Je n'attends jamais personne, au souper.

—Excellente règle! repartit M. Pickwick. Admirable!

—Je vous en prie, asseyez-vous, poursuivit son hôte.

—Certainement,» dit M. Pickwick.

Et ils s'assirent.

Il y avait sur la table une gigantesque pièce de bœuf froid, et M. Pickwick en avait reçu une abondante portion. Il avait porté la fourchette vers ses lèvres et était sur le point d'ouvrir la bouche pour y introduire un morceau convenable, quand un grand bruit de voix s'éleva tout à coup dans la cuisine. M. Pickwick leva la tête et abaissa sa fourchette; M. Wardle cessa de découper, et insensiblement lâcha le couteau, qui resta inséré dans la morceau de bœuf. Il regarda M. Pickwick, et M. Pickwick le regarda.

Des pas lourds retentirent dans le passage. La porte de la salle à manger s'ouvrit tout à coup, et l'homme qui avait nettoyé les bottes de M. Pickwick le jour de son arrivée, se précipita dans la chambre, suivi du gros joufflu et de tous les autres domestiques.

«Que diable cela veut-il dire? s'écria l'amphytrion.

—Est-ce que le feu est dans la cheminée de la cuisine? demanda la vieille lady.

—Non! grand'maman! crièrent les deux jeunes personnes.

—Qu'est-ce qu'il y a?» reprit le maître de la maison.

L'homme respira profondément, et dit d'une voix essoufflée:

«Ils sont partis, monsieur; partis sans tambour, ni trompette, monsieur!»

Dans ce moment, on remarqua que M. Tupman posait sa fourchette et son couteau et devenait excessivement pâle.

«Qui est-ce qui est parti? demanda M. Wardle avec colère.

—M. Jingle et miss Rachel, dans une chaise de poste duLion Bleu, à Muggleton! J'étais là, mais je n'ai pas pu les arrêter; alors, je suis accouru pour vous dire....

—J'ai payé ses frais! s'écria M. Tupman en se dressant sur ses pieds d'un air frénétique. Il m'a attrapé dix guinées! arrêtez-le! Il m'a filouté! C'est trop fort! Je me vengerai, Pickwick! Je ne le souffrirai pas!»

Et, tout en proférant mille exclamations incohérentes de cette nature, le malheureux gentleman tournait tout autour de la chambre dans un transport de fureur.

«Le seigneur nous protège! s'écria M. Pickwick en regardant avec une surprise mêlée de crainte les gestes extraordinaires de son ami. Il est devenu fou! qu'allons-nous faire?

—Ce que nous allons faire! repartit le vigoureux vieillard, qui ne prêta d'attention qu'aux derniers mots de son convive; mettez le cheval au cabriolet; je vais prendre une chaise auLion Bleu, et les poursuivre sur-le-champ! Où est ce scélérat de Joe?

—Me voici, mais je ne suis pas un scélérat! répliqua une voix, c'était celle du gros joufflu.

—Laissez-moi l'attraper, Pickwick! cria M. Wardle en se précipitant vers le malencontreux jeune homme. Il a été payé par ce fripon de Jingle pour me faire perdre la trace en me contant des balivernes sur ma sœur et sur votre ami Tupman. (Ici M. Tupman se laissa tomber sur une chaise.) Laissez-moi l'attraper!

—Retenez-le! s'écrièrent toutes les femmes; et par-dessus leurs voix effrayées, on entendait distinctement les sanglots du gros garçon.

—Je ne veux pas qu'on me retienne! bégayait le colérique vieillard. M. Winkle, ôtez vos mains! M. Pickwick! Lâchez-moi, monsieur!»

Dans ce moment de tourmente et de confusion, c'était un beau spectacle de voir l'attitude calme et philosophique de M. Pickwick. Une tranquillité majestueuse régnait sur sa figure quoiqu'elle fût un peu enflammée par les efforts qu'il faisait pour modérer les passions impétueuses de son hôte, dont il avait fortement embrassé la vaste ceinture. Pendant ce temps, Joe était égratigné, tiré, bousculé, poussé hors de la chambre par toutes les femmes qui s'y trouvaient rassemblées. Après sa disparition, M. Wardle fut relâché, et dans le même instant, on vint annoncer que le cabriolet était prêt.

«Ne le laissez pas aller seul, crièrent les femmes, il tuera quelqu'un.

—J'irai avec lui, dit M. Pickwick.

—Vous êtes un bon garçon, Pickwick, repartit M. Wardle en lui serrant la main. Emma, donnez un châle à M. Pickwick pour attacher autour de son cou. Dépêchez! Soignez votre grand-mère, enfants, elle se trouve mal. Allons, êtes-vous prêt?»

La bouche et le menton de M. Pickwick ayant été rapidement enveloppés d'un châle, son chapeau ayant été enfoncé sur sa tête, et son pardessus jeté sur son bras, il répliqua affirmativement.

Lorsque nos deux amis furent montés dans le cabriolet:

«Lâchez-lui la bride, Tom,» cria le vieillard. Et la voiture partit à travers les ruelles étroites, tombant dans les ornières et frôlant les haies, au hasard de se briser à chaque instant.

«Ont-ils beaucoup d'avance?... cria M. Wardle en arrivant à la porte duLion Bleuautour de laquelle, malgré l'heure avancée, il s'était formé un groupe de causeurs.

—Pas plus de trois quarts d'heure; répondirent tous les assistants à la fois.

—Une chaise et quatre chevaux! sur-le-champ. Allons! Allons! Vous rentrerez le cabriolet après.

—Allons, enfants! cria l'aubergiste, une chaise et quatre chevaux. Alerte! Alerte!»

Sans retard s'empressèrent valets et postillons. Les lanternes brillèrent, les hommes coururent çà et là, les fers des chevaux retentirent sur les pavés inégaux de la cour, le roulement de la chaise se fit entendre comme on la tirait de la remise: tout était bruit et mouvement.

«Allons donc! cette chaise viendra-t-elle cette nuit? cria M. Wardle.

—La voilà dans la cour, monsieur, répondit l'aubergiste.»

La chaise sortit en effet; les chevaux y furent attelés; les postillons montèrent sur ceux-ci, les voyageurs dans celle-là.

—Postillon! cria M. Wardle, les sept milles de ce relai en moins d'une demi-heure!

—En route!»

Les postillons appliquèrent le fouet et l'éperon; les garçons saluèrent; les palefreniers crièrent, et ils partirent d'un train furieux.

«Jolie situation! pensa M. Pickwick quand il eut le loisir de la réflexion. Jolie situation pour le président perpétuel du Pickwick-Club! Une chaise humide, des chevaux enragés, quinze milles à l'heure et minuit passé!»

Pendant les trois ou quatre premiers milles, les deux amis, ensevelis dans leurs réflexions, n'échangèrent pas une seule parole, mais lorsque les chevaux, qui s'étaient échauffés, commencèrent à dévorer le terrain, M. Pickwick devint trop animé par la rapidité du mouvement pour continuer à rester entièrement muet.

«Nous sommes sûrs de les attraper, je pense? commença-t-il.

—Je l'espère, répliqua son compagnon.

—Une belle nuit! continua M. Pickwick en regardant la lune qui brillait paisiblement.

—Tant pis, car ils ont eu l'avantage du clair de lune pour prendre l'avance, et nous allons en être privés. Elle sera couchée dans une heure.

—Il sera assez désagréable d'aller de ce train-là dans l'obscurité, n'est-il pas vrai?

—Certainement,» répliqua sèchement M. Wardle.

L'excitation temporaire de M. Pickwick commença à se calmer un peu, lorsqu'il réfléchit aux inconvénients et aux dangers de l'expédition dans laquelle il s'était embarqué si légèrement. Il fut tiré de ces pensées déplaisantes par les clameurs des postillons.

«Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! cria le premier postillon.

—Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! hurla le second postillon.

—Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! vociféra le vieux Wardle lui-même en mettant la moitié de son corps hors de la portière.

—Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé!» répéta M. Pickwick, en s'unissant au refrain, sans avoir la plus légère idée de ce qu'il signifiait.

Au milieu de ces cris poussés par tous les quatre à la fois, la chaise s'arrêta.

«Qu'est-ce qui nous arrive? demanda M. Pickwick.

—Il y a une barrière ici, répondit le vieux Wardle, et nous aurons des nouvelles des fugitifs.»

Au bout de cinq minutes consommées à frapper et à crier sans relâche, un vieux bonhomme, n'ayant que sa chemise et son pantalon, sortit de la maison duTurnpikeet ouvrit la barrière11.

«Combien y a-t-il qu'une chaise est passée ici? demanda M. Wardle.

—Combien y a?

—Oui.

—Ma foi je n'en sais trop rien. N'y a pas trop longtemps, ni trop peu non plus. Juste entre les deux peut-être.

—Est-il passé une chaise, seulement.

—Ah! mais oui, il est passé une chaise.

—Combien y a-t-il de temps, mon ami? dit M. Pickwick en s'interposant. Une heure?

—Ah! cela se pourrait bien, répliqua l'homme.

—Ou deux heures? demanda le premier postillon.

—Je n'en serais pas bien étonné, répondit l'homme d'un air de doute.

—En route, postillons! s'écria M. Wardle irrité; voilà assez de temps de perdu avec ce vieil idiot.

—Idiot! répéta le vieux, en contemplant avec un ricanement la chaise qui diminuait rapidement à mesure que la distance augmentait. Non! Pas si idiot que vous croyez. Vous avez perdu dix minutes ici, et vous êtes juste aussi savant qu'auparavant. Si tous les camarades sur la route reçoivent une guinée et la gagnent moitié aussi bien, vous ne rattraperez pas l'autre chaise avant la Saint-Michel, mon gros courtaud!»

Ayant fait suivre son discours d'un ricanement prolongé, le vieux bonhomme ferma la barrière, rentra dans sa maison, et barricada la porte après lui.

Cependant nos voyageurs poursuivaient leur route sans aucun ralentissement. La lune, comme M. Wardle l'avait prédit, déclinait avec rapidité; de sombres et pesants nuages, qui depuis quelques temps s'étaient graduellement étendus dans le ciel, venaient de se réunir au zénith en une masse noire et compacte. De larges gouttes de pluie fouettaient de temps en temps les glaces de la chaise, et semblaient avertir les voyageurs de l'approche rapide d'une tempête. Le vent qui soufflait directement contre eux, s'engouffrait en tourbillon furieux dans la route étroite, et gémissait tristement à travers les arbres. M. Pickwick resserra plus soigneusement sa redingote, s'établit plus commodément dans son coin, et tomba dans un profond sommeil, dont il fut tiré bientôt après par la cessation de tout mouvement, par le bruit d'une sonnette, et par ce cri répété à voix haute:

«Des chevaux sur-le-champ!»

Mais ici il arriva un autre délai. Les postillons dormaient d'un sommeil si mystérieusement profond, qu'il fallut plus de cinq minutes pour éveiller chacun d'eux. Le palefrenier avait perdu la clef de l'écurie, et quand à la fin elle fut trouvée, deux garçons endormis transposèrent les harnais des chevaux, et il fallut recommencer toute l'opération du harnachement. Si M. Pickwick avait été seul, ces obstacles multipliés auraient bientôt mis un terme à la poursuite; mais le vieux Wardle n'était pas démonté si aisément. Il s'employa avec tant de bonne volonté, poussant l'un, bousculant l'autre, prenant une chaîne par-ci, attachant une boucle par-là, que la chaise fut prête à rouler en un espace de temps beaucoup plus court qu'on n'aurait pu l'espérer raisonnablement, sous l'influence de tant de difficultés.

Ils recommencèrent donc leur voyage, et certainement avec une perspective fort peu engageante. Le relai était de 15 milles, la nuit sombre, le vent violent, la pluie battante. Il était impossible de faire beaucoup de chemin en luttant contre tant d'obstacles, aussi ne fallut-il guère moins de deux heures pour arriver au relai suivant. Mais ici, se présenta à leurs yeux un objet qui réveilla leur courage et ranima leurs esprits abattus.

«Quand cette chaise est-elle arrivée? s'écria le vieux Wardle, en sautant hors de sa voiture et montrant une autre chaise couverte d'une boue encore humide, qui était restée dans la cour.

—Il n'y a pas un quart d'heure, monsieur, répliqua le valet d'écurie à qui cette question était adressée.

—Une dame et un gentleman? demanda Wardle, pantelant d'impatience.

—Oui, monsieur.

—Grand homme en habit, longues jambes, le corps mince?

—Oui, monsieur.

—Une dame d'un certain âge, le visage maigre, rien que la peau sur les os, hein?

—Oui, monsieur.

—Pardieu! Pickwick, ce sont eux! s'écria le vieux gentleman.

—Ils auraient été ici plus tôt, poursuivit le palefrenier; mais un de leurs traits s'est cassé.

—Ce sont eux, reprit Wardle. Ce sont eux, par Jupiter! Une chaise et quatre chevaux, à l'instant! Nous les attraperons avant l'autre relai. Allons, postillons! de l'activité. Une guinée chacun, postillons! Vivement; dépêchons, mes enfants, en route!»

Tout en proférant ces exhortations, le vieux gentleman courait à droite et à gauche, et s'occupait de tous les détails avec une excitation qui se communiqua à M. Pickwick. Sous cette influence contagieuse, celui-ci s'empêtra les jambes dans les harnais, se fourra au milieu des chevaux, se fit comprimer l'abdomen par les roues de la chaise, s'imaginant et croyant fermement qu'en faisant tout cela il accélérait matériellement les préparatifs de leur départ.

«Grimpez, grimpez vite! s'écria le vieux Wardle en montant dans la chaise, relevant le marchepied, et fermant la portière après lui. Allons donc! dépêchez-vous.»

M. Pickwick était de l'autre côté de la voiture, et avant qu'il pût savoir précisément de quoi il s'agissait, il se sentit soulever par le vieux gentleman, pousser par le valet d'écurie; et en route! ils étaient partis au grand galop.

«Ah! voilà qui s'appelle marcher maintenant! dit M. Wardle avec complaisance.»

Et en effet, ilsmarchaient, comme le témoignaient suffisamment à M. Pickwick ses constantes collisions avec les durs panneaux de la voiture ou avec son compagnon.

«Tenez-vous ferme, dit le robuste vieillard au philosophe, qui venait de piquer une tête au beau milieu de l'immense gilet de son compagnon de voyage.

—Je n'ai jamais été aussi cahoté de ma vie; répondit-il.

—Ne faites pas attention, reprit son camarade. Ce sera bientôt fini. Ferme! ferme!»

M. Pickwick se planta dans son coin aussi solidement qu'il le put, et la chaise roula plus vite que jamais.

Ils avaient brûlé de cette manière environ trois milles, quand M. Wardle qui, depuis quelques minutes, tenait sa tête hors de la portière, la retira toute couverte d'éclaboussures, et s'écria, haletant d'impatience: «Les voilà!»

M. Pickwick mit aussitôt la tête à l'autre portière et vit, à peu de distance devant eux, une voiture qui détalait au grand galop.

«En avant! en avant!» vociféra le vieux gentleman. «Deux guinées, postillons! Rattrapez-les! rattrapez-les!»

Les chevaux de la première chaise repartirent de toute leur vitesse, et ceux de M. Wardle galoppèrent avec fureur après eux.

«Je vois sa tête!» s'écria le colérique vieillard. «Dieu me damne! je vois sa tête!

—Et moi aussi,» dit M. Pickwick. «C'est lui-même.»

M. Pickwick ne se trompait point. On apercevait clairement à la portière de la chaise la figure de M. Jingle, complétement couverte par la boue que lançaient les roues de sa voiture. Le mouvement de ses bras qu'il agitait violemment vers les postillons dénotait qu'il les encourageait à redoubler leurs efforts.

L'intérêt devint immense. Les champs, les arbres, les haies semblaient tourbillonner autour d'eux. Ils arrivèrent tout auprès de la première chaise; ils entendaient, par-dessus le bruit des roues, la voix de M. Jingle qui gourmandait ses postillons. Le vieux Wardle écumait de rage et d'excitation; il rugissait par douzaine des «coquin!» des «scélérat!» Il brandissait son poing et en menaçait l'objet de son indignation; mais M. Jingle ne répondait à ces outrages que par un sourire moqueur, puis par un cri de triomphe et de dérision, lorsque ses chevaux, obéissant à l'énergie croissante du fouet et de l'éperon, redoublèrent de vitesse et laissèrent en arrière ceux qui les poursuivaient.

M. Pickwick venait de retirer sa tête de la portière, et M. Wardle, fatigué de crier, en avait fait autant, quand une secousse terrible les jeta tous les deux sur le devant de la voiture. Un craquement violent se fit entendre, une roue se détacha, et la chaise versa sur le flanc.

Après quelques secondes de confusion où l'on ne pouvait rien discerner que le trépignement des chevaux et le brisement des glaces, M. Pickwick se sentit tirer violemment des décombres, et, aussitôt qu'il fut d'aplomb sur ses pieds et qu'il eut dégagé sa tête du collet de sa redingote, par lequel se trouvaient notablement obstruées les fonctions de ses besicles, il reconnut toute l'étendue de leur désastre. Le jour venait de paraître, et la scène était parfaitement éclairée par la grise lumière du matin.

Le vieux Wardle était debout, à côté de lui, sans chapeau, les habits déchirés. A ses pieds gisaient les débris de la voiture. Les postillons, défigurés par la boue et par une course violente étaient parvenus à couper les traits et se tenaient à la tête de leurs chevaux. A une centaine de pas en avant, on voyait l'autre chaise qui s'était arrêtée en entendant le bruit de leur naufrage. Les postillons, dont la figure était contournée par un ricanement féroce, contemplaient du haut de leur selle leurs adversaires démontés, tandis que M. Jingle, à la portière, examinait, avec une évidente satisfaction la ruine de ses persécuteurs.

—Ohé? cria l'effronté comédien; personne d'endommagé?—Gentlemen d'un certain âge,—assez lourds,—dangereux,—très-dangereux.

—Canaille! vociféra M. Wardle.

—Ah! ah! ah!» répliqua Jingle; et ensuite il ajouta, en clignant de l'œil d'un air malin, et en désignant avec son pouce l'intérieur de la chaise: «Elle va très-bien,—vous offre ses compliments,—vous prie de ne pas vous déranger. Des amitiés àTuppy.—Ne voulez-vous pas monter derrière?—En route, postillons!»

Les postillons se remirent en selle; la chaise recommença à rouler, et M. Jingle, étendant son bras hors de la portière, agitait, par dérision, un mouchoir blanc.

Rien, dans toute cette aventure, n'avait pu troubler l'humeur égale et tranquille de M, Pickwick, pas même la culbute de sa voiture et de sa personne. Mais il ne put supporter patiemment l'infamie de celui qui, après avoir emprunté de l'argent à son fidèle disciple, se permettait d'abréger son nom en celui de Tuppy. Il devint rouge jusqu'au bord de ses lunettes, et, ayant respiré fortement, il dit d'une voix lente et emphatique: «Si jamais je rencontre cet homme, je veux....

—Oui, oui, interrompit M. Wardle, tout cela est fort bien, mais, tandis que nous restons là à parler, ils obtiendront une licence et seront mariés à Londres.»

M. Pickwick s'arrêta et renferma sa vengeance au fond de son cœur.

«Combien y a-t-il d'ici au premier relai! demanda M. Wardle à l'un des postillons.

—Six milles, n'est-ce pas, Tom?

—Un peu plus.

—Un peu plus de six milles, monsieur.

—Il n'y a pas de remède, il faut les faire à pied, Pickwick.

—Il n'y a pas de remède,» répéta cet homme vraiment grand.

Par l'ordre de M. Wardle, l'un des postillons partit devant, à cheval, pour faire atteler une nouvelle chaise, et l'autre resta en arrière pour prendre soin de celle qui était brisée. En même temps, M. Pickwick et le vieux gentleman se mettaient courageusement en marche, après avoir soigneusement attaché leurs châles autour de leur cou et avoir enfoncé leur chapeau sur leurs oreilles, pour éviter autant que possible le déluge de pluie qui recommençait à tomber.

Il y a dans Londres plusieurs vieilles auberges qui servaient de quartier général aux coches les plus célèbres, dans le temps où les coches accomplissaient leurs voyages d'une manière grave et solennelle; mais ces auberges ont dégénéré peu à peu, et n'abritent plus guère que des voitures de roulage. Le lecteur chercherait en vain quelqu'une de ces anciennes hôtelleries parmi lesBouches d'or, lesCroix d'or, lesTaureaux d'orqui lèvent leur front superbe dans les belles rues de Londres. S'il veut en étudier les restes, il fera bien de diriger ses pas vers les quartiers les plus obscurs de la ville, et là, dans quelque coin retiré, il en trouvera un certain nombre qui restent encore debout, avec une sombre obstination, au milieu des innovations modernes.

Dans leBorough12surtout, il reste encore une demi-douzaine de ces anciennes maisons, qui ont conservé sans changement leur singulière physionomie, et qui ont également échappé à la rage des améliorations publiques et des spéculations privées. Ce sont d'étranges bâtiments, avec des galeries, des corridors, des escaliers sans nombre, et assez antiques, assez vastes pour fournir des matériaux à mille histoires de revenants, si nous sommes jamais réduits à la lamentable nécessité d'en inventer quelques-unes, et si le monde dure assez longtemps pour épuiser les innombrables et véridiques légendes qui se rattachent au vieux pont de Londres et à ses environs.

Dans la cour duBlanc-Cerf, l'une des plus célèbres entre ces auberges gothiques, et de bonne heure dans la matinée qui suivit les événements funestes racontés dans le précédent chapitre, un homme s'occupait activement à enlever la boue d'une paire de bottes. Cet homme avait un gilet rayé, orné de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu, une culotte de gros drap et des guêtres. Autour de son cou s'enroulait négligemment un mouchoir d'un rouge éclatant; un vieux chapeau blanc était posé sans façon sur le côté gauche de sa tête. Il y avait devant ce personnage deux rangées de bottes, les unes propres, les autres crottées, et, à chaque addition qu'il faisait aux bottes nettoyées, il s'arrêtait un instant pour contempler son ouvrage avec une satisfaction évidente.

La cour n'offrait aucun indice de ce tapage, de ce mouvement qui caractérisent les hôtels où s'arrêtent les diligences. Deux ou trois cabriolets, deux ou trois chaises de poste s'abritaient sous différents petits toits en appentis. Trois ou quatre voitures de roulage, chargées d'une montagne de marchandises aussi élevée que le second étage d'une maison ordinaire, restaient immobiles à l'ombre d'un énorme hangar suspendu sur un des côtés de la cour, tandis qu'un autre camion, qui probablement devait commencer son voyage dans la matinée, était tiré dans la partie découverte. Les bâtiments qui bordaient deux côtés du parallélogramme étaient garnis d'une double rangée de galeries, ornées d'énormes garde-fous en bois, et sur lesquelles deux files de chambres à coucher venaient s'ouvrir. Deux lignes de sonnettes, qui leur correspondaient, se dandinaient au-dessus de la porte d'entrée, recouverte par un petit toit en ardoise. Enfin, de temps en temps, le piétinement pesant d'un cheval de charge, ou le cliquetis d'une chaîne, annonçait, à ceux qui s'en inquiétaient, que les écuries étaient au bout de la cour. Si nous ajoutons à ce tableau quelques hommes en blouse, dormant sur des ballots; quelques sacs de laine et autres articles de ce genre, répandus sur des monceaux de foin, nous aurons décrit, autant qu'il est nécessaire, l'apparence que présentait, dans la matinée dont il s'agit, la cour duBlanc-Cerf, grande rue du Borough.

Le carillon d'une des sonnettes fut suivi de l'apparition d'une servante coquette, dans l'une des galeries du second étage. Elle frappa à l'une des portes, et, ayant reçu une requête de l'intérieur, elle cria par-dessus la balustrade: Sam!»

«Voilà! répliqua l'homme au chapeau blanc.

—Le n°22 demande ses bottes sur-le-champ.

—Eh bien! demandes-y s'il veut les avoir de suite, ou bien attendre qu'on les lui porte cirées.

—Allons, Sam! pas de bêtises! reprit la jeune fille d'un air engageant; le gentleman a besoin de ses bottes sur-le-champ.

—Parole d'honneur! vous êtes bonne là! repartit le décrotteur. Regardez-moi un peu ces bottes. Onze paires de bottes, et un soulier qui appartient au n° 6, avec une jambe de bois. Les bottes doivent être livrées à huit heures et demie, et le soulier à neuf. Qu'est-ce que c'est que le n° 22, pour monter sur le dos à tous les autres? Non! non! chacun son tour! comme disait Jack Ketch à des particuliers qu'il avait à pendre. Fâché de vous faire attendre, monsieur; mais je ferai vot' affaire tout à l'heure.»

Parlant ainsi, l'homme au chapeau blanc se remit à travailler sur une botte à revers, avec une vitesse accélérée.

On entendit un autre carillon, et la vieille aubergiste duBlanc-Cerfparut d'un air affairé dans la galerie opposée.

«Sam! cria l'hôtesse. Où est-il, ce paresseux, ce fainéant, ce.... Oh! vous voilà donc, Sam! Pourquoi ne répondiez-vous pas?

—Ça serait-y gentil de répondre avant que vous eussiez fini de parler? répliqua Sam un peu brusquement.

—Tenez, cirez ces souliers pour le n° 17, sur-le-champ, et portez-les à la salle à manger particulière, n° 5, au rez-de-chaussée. Ayant ainsi parlé, l'aubergiste jeta dans la cour des souliers de femme, et s'éloigna en trottinant.

—N° 5, dit Sam en ramassant les souliers et tirant un morceau de craie de sa poche, pour noter leur destination sous la semelle: Souliers de femme et salle à manger particulière, je parie bien qu'elle n'est pas venue en charrette, celle-là!

—Elle est venue de bonne heure ce matin, cria la servante, qui était encore appuyée sur la balustrade de la galerie, dans un fiacre, avec un gentleman, et c'est lui qui demande ses bottes, que vous feriez mieux de lui donner: voilà l'histoire.

—Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ça d'abord? s'écria Sam avec une grande indignation, en choisissant les bottes en question parmi toutes celles qui étaient devant lui. Je croyais que c'était une de nos pratiques à trois pence. Salle à manger particulière! et une lady encore! S'il y a dans sa peau un peu du véritable gentleman, il me vaudra au moins un shilling par jour, sans compter les commissions.»

Stimulé par cette réflexion consolante, M. Samuel brossa avec tant de bonne volonté, qu'au bout de peu de minutes, il avait donné aux souliers et aux bottes un luisant qui aurait rempli de jalousie l'âme de l'aimable M.Warenn; car, auBlanc-Cerf, on employait le cirage de MM. Day et Martin.

Arrivé à la porte du n° 5, Sam frappa respectueusement.

«Entrez!» répondit une voix d'homme.

Sam fit son plus beau salut, et parut en présence d'une dame et d'un gentleman qui étaient en train de déjeuner. Ayant officieusement déposé les bottes de droite et de gauche aux pieds respectifs du gentleman, et les souliers de droite et de gauche à ceux de la dame, il se retira vers la porte.

«Garçon! dit le gentleman.

—Monsieur! répondit Sam en fermant la porte et tenant la main sur le bouton de la serrure.

—Connaissez-vous... comment cela s'appelle-t-il?Doctors Commons?

—Oui, monsieur.

—Où est-ce?

—Paul's church-yards, monsieur. Une arcade basse; un libraire d'un côté, un hôtel de l'autre, et deux commissionnaires qui se chargent d'obtenir des permis de mariage pour ceux qui en ont besoin.

—Des permis de mariage? répéta le gentleman.

—Oui, des permis de mariage! répéta Sam. Deux individus en tablier blanc touchent leurs chapeaux quand vous entrez: «Un permis, monsieur, un permis?» Drôles de gens, et leurs maîtres aussi! Ils ne valent pas mieux que les procureurs que consultent les plaideurs de la Cour d'assises.

—Et que font-ils? demanda le gentleman.

—Ce qu'ils font? Ils vous mettent dedans, monsieur! Et ce n'est pas tout: ils fourrent dans la tête des vieilles gens des choses comme ils n'en auraient jamais rêvé. Mon père, monsieur, était un cocher, un cocher veuf, monsieur, et assez gros pour être capable de tout; étonnamment gros, mon père. Sa chère épouse décède, et lui laisse quatre cents guinées. Bien! Il s'en va auxCommonspour voir l'homme de loi, et toucher le quibus. Fameuse tournure, mon père! Bottes à revers, bouquet à la boutonnière, chapeau à grands bords, châle vert, gentleman fini! Il passe sous l'arcade, pensant où il placerait son argent. Bon! arrive le commissionnaire. Il touche son chapeau: «Un permis, monsieur?—Quoi qu'c'est? dit mon père.—Permis de mariage, dit-il.—Dieu me damne! dit mon père, je n'y avais jamais pensé.—J'imagine qu'il vous en faut un, monsieur,» dit le commissionnaire. Mon père s'arrête et réfléchit un brin. «Non! dit-il, diable m'emporte! Je suis trop vieux. D'ailleurs, je suis beaucoup trop gros, dit-il.—Allons donc, monsieur! dit l'autre.—Vous croyez? dit mon père.—J'en suis sûr, qu'il dit. Nous avons marié un gentleman deux fois vot' corporence lundi passé.—Vrai? dit mon père.—Bien vrai! dit l'autre; vous n'êtes qu'un gringalet auprès. Par ici, monsieur, par ici.» Et ne voilà-t-il pas mon père qui marche après lui, comme un singe apprivoisé derrière un orgue, dans un petit bureau noir, oùs qu'il y avait un gaillard avec des papiers crasseux et des boîtes d'étain, qui travaillait à faire croire qu'il était bien occupé. «Asseyez-vous, monsieur, pendant que je vas faire le certificat, dit l'homme de loi.—Merci, monsieur!» dit mon père; et il s'assoit et il examine de tous ses yeux, et avec sa bouche ouverte les noms qu'il y avait sur les boîtes. «Comment vous appelez-vous, monsieur? dit l'homme de loi.—Tony Weller, dit mon père. —Votre paroisse? dit l'autre.—La Belle-Sauvage, dit mon père, car il s'arrêtait à cet hôtel-là quand il conduisait, et il ne connaissait rien aux paroisses.—Et comment s'appelle la dame?» dit l'homme de loi. Voilà mon père qui n'y est plus du tout. «Diable m'emporte si j'en sais rien! qu'il dit.—Vous n'en savez rien? dit l'autre.—Pas plus que vous, dit mon père. Pourrais-je pas ajouter le nom plus tard? dit-il.—Impossible! dit l'autre.—Très-bien, dit mon père, après avoir réfléchi un instant. Mettez Mme Clarke.—Clarke quoi? dit l'homme de loi en trempant sa plume dans l'encrier.—Suzanne Clarke, à l'enseigne duMarquis de Granby, Dorking, dit mon père. Je crois bien qu'elle me prendra, si je la demande. Je n'y en ai jamais touché un mot; mais elle me prendra, je le sais.» Comme ça, le permis fut enregistré. Et bien sûr qu'elle l'a pris; et ce qu'il y a de pire, c'est qu'elle le tient encore au jour d'aujourd'hui, et moi je n'ai pas seulement vu la couleur des quatre cents guinées. Pas de chance! Je vous demande excuse, monsieur, ajouta Sam, à la fin de son récit; mais quand je commence sur c'te doléance-là, je ne peux pas plus m'arrêter qu'une brouette neuve qui a une roue bien graissée.» Ayant tout dit, et ayant attendu un instant pour voir si l'on n'avait pas besoin de lui, il sortit de la chambre.

«Neuf heures et demie! C'est l'heure; en route! dit alors le gentleman que nous pouvons nous dispenser d'introduire comme étant M. Jingle.

—L'heure de quoi? demanda la tante demoiselle avec coquetterie.

—Du permis, ange chéri; après, il faudra avertir à l'église. Demain matin, vous serez à moi, répondit M. Jingle en serrant la main de la tante demoiselle.

—Le permis! soupira Rachel en rougissant.

—Le permis, répéta M. Jingle:

Au galop! au galop! je cours le chercher.Au galop! et flonflon! je reviens près de vous!

Au galop! au galop! je cours le chercher.Au galop! et flonflon! je reviens près de vous!

—Comme vous allez vite! dit Rachel.

—Vite! Vous verrez comme iront les heures, jours, semaines, mois, années, quand nous serons unis. Vite! Tonnerre, éclairs, locomotive, force de mille chevaux, rien n'ira si vite!

—Ne pourrions-nous pas... ne pourrions-nous pas être mariés avant demain matin? demanda Rachel.

—Impossible! Ne se peut pas! Il faut avertir l'église, laisser le permis aujourd'hui, cérémonie demain!

—J'ai une si grande frayeur que mon frère ne nous découvre!

—Nous découvre! Folie! Trop secoué par sa culbute! D'ailleurs, extrême précaution: quitté la chaise de poste, marché, pris une voiture, venus ici, la dernière place où il nous cherchera. Eh! eh! fameuse idée!

—Ne soyez pas longtemps, dit la tante demoiselle avec affection, lorsqu'elle vit M. Jingle enfoncer son chapeau râpé sur sa tête.

—Longtemps loin de vous! beauté cruelle! Et M. Jingle s'avança d'un air enjoué vers Rachel, imprima un chaste baiser sur ses lèvres, et sortit en dansant de la chambre.

—Cher amant! dit la demoiselle, tandis qu'il fermait la porte.

—Drôle de vieille folle!» pensa Jingle en arpentant les corridors.

Il est pénible de s'appesantir sur la perfidie de notre espèce, et nous ne suivrons pas le fil des méditations de M. Jingle pendant son trajet auxDoctors' Commons. Il suffira de dire qu'il échappa aux embûches des gens en tablier blanc qui gardent la porte de cette région enchantée, et qu'il atteignit en sûreté le bureau du vicaire général. Là, il se procura une gracieuse épître de l'archevêque de Cantorbéry: «A ses amés et féaux Alfred Jingle et Rachel Wardle, salut.» Il déposa soigneusement dans sa poche le document mystique, et retourna au Borough, en triomphe.

Il était encore en chemin, lorsque deux gentlemen puissants et un gentleman maigre entrèrent dans la cour duBlanc-Cerf, et cherchèrent des yeux quelque personne à laquelle ils pussent adresser un certain nombre de questions. M. Samuel Weller, décrotteur attitré duBlanc-Cerf, était en ce moment occupé à brunir une paire de bottes. Ce fut vers lui que se dirigea le gentleman maigre.

«Mon ami! dit-il.

—Il paraît que celui-là aime les consultations gratuites; autrement, il ne serait pas si amoureux de moi du premier coup, pensa le sagace garçon; mais il se contenta de dire: «Eh bien! monsieur?»

—Mon ami! répéta le maigre gentleman avec unhem!conciliateur, avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment? hein? Bien occupé, n'est-ce pas?»

Sam examina l'interrogateur. C'était un petit homme, à l'air affairé, au visage brun et anguleux, dont les deux petits yeux toujours clignotants et scintillants de chaque côté d'un nez mince et inquisitif, semblaient faire une perpétuelle partie de cache-cache au moyen de cet organe. Son habit noir faisait ressortir la blancheur de sa chemise et de son étroite cravate; sur son pantalon noir se détachait une chaîne avec des breloques d'or, et ses bottes étaient aussi luisantes que ses yeux. Il tenait à la main ses gants de chevreau noir; et en parlant il fourrait ses poignets sous les pans de son habit, de l'air d'un homme qui est habitué à poser des questions légales.

«Bien occupé, hein? dit le petit homme.

—Pas mal comme ça, monsieur, répliqua Sam. Nous ne ferons pas banqueroute, ni fortune non plus. Nous mangeons not' mouton bouilli sans câpres, et nous nous battons l'œil du raifort, quand nous pouvons attraper du bœuf.

—Ah! dit le petit homme, vous êtes un farceur, n'est-ce pas?...

—Mon frère aîné était affligé de cette maladie-là, répondit Sam. Nous couchions ensemble, et ça s'attrape peut-être....

—Oh! la drôle de vieille maison que voilà! reprit le petit homme en regardant autour de lui.

—Fallait faire prévenir de votre arrivée, on lui aurait fait des réparations, rétorqua le décrotteur imperturbable.»

Son interlocuteur parut un peu déconcerté de ces rebuffades successives. Une courte consultation eut lieu entre lui et les deux gros gentlemen; ensuite il prit une prise de tabac dans une étroite tabatière d'argent, et il paraissait se disposer à renouveler la conversation, quand l'un de ses compagnons, qui, outre une contenance bienveillante, était porteur d'une paire de lunettes et d'une paire de guêtres noires, s'avança et dit en montrant l'autre gros gentleman.

«Le fait est que mon ami vous donnera une demi-guinée, si vous voulez répondre à une ou deux....»

—Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme. Permettez, je vous prie, mon cher monsieur. Le premier principe à observer dans des cas semblables, est celui-ci: Si vous mettez la chose entre les mains d'un homme d'affaires, vous ne devez plus vous en mêler aucunement. Vous devez reposer en lui une entière confiance. Réellement, monsieur...» Il se tourna vers l'autre gros gentleman en lui disant: «J'ai oublié le nom de votre ami.

—Pickwick, répondit M. Wardle, car c'était ce joyeux personnage lui-même.

—Ah! Pickwick. Réellement, monsieur Pickwick, mon cher monsieur, excusez-moi: Je serai heureux de recevoir vos avis en particulier, commeamicus curiae: mais vous devez voir l'inconvenance de votre intervention en ce moment, surtout par un argumentad captandum, tel que l'offre d'une demi-guinée. Réellement, mon cher monsieur, réellement... et le petit homme prit un air profond et une prise de tabac argumentative.

—Mon seul désir, monsieur, répondit M. Pickwick, était d'amener à fin, aussi vite que possible, cette désagréable affaire.

—Très-bien, très-bien, dit le petit homme.

—C'est pourquoi, continua M. Pickwick, j'ai fait usage de l'argument que mon expérience des hommes m'a fait reconnaître comme le meilleur dans tous les cas.

—Oui, oui, dit le petit homme: très-bon! très-bon! c'est vrai. Mais vous auriez dû me suggérer cela à moi. Vous savez, j'en suis sûr, quelle confiance sans bornes on doit placer dans son homme d'affaires. S'il était besoin d'une autorité à ce sujet, permettez-moi, mon cher monsieur, de vous référer à un cas bien connu dans Barnwell....

—Ne vous alambiquez pas de George Barnevelt, interrompit Sam, qui était resté fort étonné de ce dialogue. Tout le monde connaît son histoire, et, voyez-vous, j'ai toujours imaginé que la jeune femme méritait beaucoup mieux que lui d'être pendue13. Mais c'est égal; ça n'a rien à voir ici. Vous voulez que j'accepte une demi-guinée. Très-bien, ça me va; je ne puis pas parler mieux que ça. Pas vrai, monsieur? (M. Pickwick sourit.) Alors il ne s'agit plus que de savoir ce que diable vous me voulez, comme dit c't autre quand il vit le revenant.

—Nous voulons savoir.... dit M. Wardle.

—Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme à l'air affairé.»

M. Wardle leva les épaules, et se tut.

«Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous adressons cette question pour ne pas éveiller d'inutiles appréhensions dans l'auberge; nous voulons savoir ce qui s'y trouve actuellement.

—Qu'est-ce qu'il y a dans la maison? Il y a une paire de bottes hongroises, au n° 13, répondit Sam, dans l'esprit duquel les logeurs étaient représentés par la partie de leur costume qui se trouvait sous sa direction immédiate. Il y a une jambe de bois au n° 6; deux paires de demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes à revers ici, au rez-de-chaussée, et cinq autres paires dans le café.

—Pas davantage? dit le petit homme.

—Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant à se rappeler; oui, il y a une paire de bottes à la Wellington, pas mal usées, et des souliers de dame, au n° 5.

—Quelle sorte de souliers? demanda avec empressement M. Wardle, qui, ainsi que M. Pickwick, s'était perdu dans ce singulier catalogue de chalands.

—Souliers de province.

—Y a-t-il le nom du cordonnier?

—Brown.

—D'où cela?

—Muggleton.

—Ce sont eux! s'écria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvés.

—Chut! dit Sam: Les Wellington sont allés auxDoctors' Commons.

—Bah! fit le petit homme.

—Oui, pour un permis.

—Nous arrivons à temps, s'écria Wardle. Montrez-nous la chambre; il n'y a pas un moment à perdre.

—Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit homme. De la prudence; de la prudence!»

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d'une manière expressive.

«Montrez-nous la chambre, tout d'un coup, sans nous annoncer, dit le petit homme; et il est à vous.»

Sam jeta la botte à revers dans un coin, et conduisit nos gens à travers un corridor sombre et un large escalier. Arrivé dans un second corridor, il fit halte et tendit la main.

«Le voilà,» dit tout bas l'avoué en déposant le souverain dans la main de leur guide.

Sam fit encore quelques pas, et s'arrêta devant une porte.

«C'est ici? demanda le petit homme.»

Sam fit signe que oui.

Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pénétrèrent dans la chambre, juste au moment où M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait le permis à la tante demoiselle.

Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans sa poche. Les visiteurs intempestifs s'avancèrent au milieu de la chambre.

«Vous êtes un joli coquin! s'écria le vieux Wardle, haletant de colère. Vous êtes...

—Mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme, en posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention.Scandalum magnatum... diffamation... action pour dommages... Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.

—Comment osez-vous enlever ma sœur de ma maison? reprit M. Wardle.

—Oui, très-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela. Comment osez-vous enlever sa sœur, eh! monsieur?

—Qui diable êtes-vous! s'écria M. Jingle d'un ton si violent que le petit homme en recula involontairement un pas ou deux.

—Qui il est? coquin! C'est mon avoué, M. Perker. Perker, je veux poursuivre ce gueux-là! je veux le faire empoigner! Je veux... Je veux... Dieu me damne! je veux le ruiner.—Et vous, continua M. Wardle en se tournant brusquement vers sa sœur; vous Rachel, à votre âge! quand vous devriez connaître le monde! A quoi pensez-vous de vous enfuir avec un vagabond? de déshonorer votre famille, de vous rendre vous-même misérable! Mettez votre chapeau, et venez avec moi.—Faites venir une voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous? entendez-vous?

—Voilà, monsieur, répliqua Sam, en répondant au violent coup de sonnette de M. Wardle avec une célérité merveilleuse, pour quiconque ne savait pas que son œil avait été appliqué au trou de la serrure, pendant toute l'entrevue.

—Mettez votre chapeau! reprit Wardle.

—N'en faites rien, s'écria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur! Pas d'affaires ici. Dame libre et maîtresse de ses actions. Plus de vingt et un ans.

—Plus de vingt et un ans! répéta M. Wardle avec mépris. Plus dequaranteet un ans!

—Ce n'est pas vrai! s'écria la tante demoiselle, son indignation l'emportant sur son désir de se trouver mal.

—C'est vrai, répliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un jour!»

La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.

M. Pickwick, avec son aménité accoutumée appela l'hôtesse, et lui demanda un verre d'eau.

«Un verre d'eau! repartit le colérique vieillard; apportez-en un baquet et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mérite richement.

—Fi! brute que vous êtes!» s'écria la compatissante hôtesse. Puis, avec diverses exclamations de: «pauvre chère dame! Allons, allons, pauvre chérie! buvez un peu de ça; ça vous fera du bien; ne vous laissez pas abattre comme ça; pauvre amour!» etc., etc. L'hôtesse, assistée par une servante commença à humecter le front, à frapper dans les mains, à chatouiller le nez, à délacer le corset de la tante demoiselle, et à lui administrer enfin tous les calmants appliqués ordinairement par les sensibles matrones aux dames qui s'efforcent de se donner des attaques de nerfs.

«La voiture est prête, monsieur, dit Sam, en paraissant à la porte.

—Allons! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture.»

A cette proposition les attaques de nerfs recommencèrent avec une nouvelle fureur.

L'hôtesse était sur le point de protester violemment contre ce procédé, et avait déjà demandé avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur de la création, lorsque M. Jingle s'interposa.

«Garçon, dit-il, amenez-moi un constable.

—Attendez! attendez! dit le petit Perker. Considérez, monsieur, considérez.

—Je ne veux rien considérer, répliqua Jingle. Elle est sa maîtresse. Voyons qui osera l'emmener, sans son consentement.

—Je ne veux pas être emmenée, murmura la dame évanouie. Je n'y consens pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)

—Mon cher monsieur, dit le petit avoué, en prenant à part M. Wardle et M. Pickwick; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien embarrassante. C'est un cas désolant; je n'en ai jamais connu de plus désolant, mais, réellement, mon cher monsieur, nous n'avons aucun pouvoir pour contrôler les actions de cette dame. Je vous ai prévenu avant de venir, mon cher monsieur, qu'il n'y avait pas d'autre remède qu'un accommodement.

—Quelle espèce d'accommodement voudriez-vous faire? demanda M. Pickwick.

—Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position très-déplaisante, excessivement déplaisante. Il faut qu'il consente à subir quelques pertes pécuniaires.

—Je dépenserai tout ce qu'il faudra plutôt que de supporter ce déshonneur, plutôt que de souffrir, toute folle qu'elle est, qu'elle se rende misérable pour sa vie entière.

—Je suppose que cela pourra s'arranger, dit le petit homme affairé. M. Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre à côté?»

M. Jingle y consentit et le quatuor passa dans une pièce voisine.

«Maintenant, monsieur, dit le petit homme en fermant soigneusement la porte, n'y a-t-il aucun moyen d'accommoder cette affaire? Venez par ici, monsieur, dans cette embrasure de croisée, où nous serons en tête-à-tête. Là, monsieur, là! Asseyez-vous s'il vous plaît, monsieur. Maintenant, mon cher monsieur, entre vous et moi, nous savons très-bien, mon cher monsieur, que vous avez enlevé cette dame pour l'amour de son argent. Ne froncez pas le sourcil, monsieur, c'est inutile: je vous dis, entre vous et moi, quenoussavons cela. Nous sommes tous les deux des hommes du monde, etnoussavons très-bien que nos amis ici n'en sont pas. N'est-ce pas, monsieur?»

Le visage de M. Jingle s'éclaircit graduellement pendant ce discours, et quelque chose qui ressemblait à un clignement d'œil trembla, pendant un instant, dans sa paupière gauche.

«Très-bien! très-bien! poursuivit M. Perker, observant l'impression qu'il avait faite. Maintenant, le fait est que la dame n'a rien, ou peu de chose, jusqu'à la mort de sa mère.... Une personne bien constituée, mon cher monsieur.

—Vieille! dit M. Jingle laconiquement, mais avec énergie.

—Oui, c'est vrai, reprit l'avoué avec une légère toux; vous avez raison, mon cher monsieur, elle est assez vieille. Mais elle vient d'une vieille famille, mon cher monsieur; vieille dans toutes les acceptions du mot. Le fondateur de cette famille arriva dans le comté de Kent, lors de l'invasion de Jules-César, et depuis ce temps-là il n'y a qu'un seul de ses membres qui n'ait pas vécu jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, encore a-t-il été décapité par ordre d'un des Henry. La vieille dame n'a pas soixante-treize ans, mon cher monsieur.»

Le petit homme s'arrêta et prit une prise de tabac.

«Eh bien? fit M. Jingle.

—Eh bien! mon cher monsieur.... Vous ne prenez pas de tabac? Vous avez raison, c'est une habitude coûteuse. Eh bien! mon cher monsieur, vous êtes un joli garçon, un homme du monde, capable de pousser votre fortune, si vous aviez un capital, hein?

—Eh bien! répéta M. Jingle.

—Vous ne me comprenez pas?

—Pas tout à fait.

—Ne pensez-vous pas... Je viens au fait, mon cher monsieur. Ne pensez-vous pas que cinquante guinées et la liberté seraient plus agréables que miss Wardle et des espérances?

—Impossible! dit M. Jingle en se levant. Pas assez, de moitié!

—Non! non! mon cher monsieur, reprit le petit avoué en l'arrêtant par un bouton. Bonne somme ronde. Un homme comme vous pourrait la tripler en un rien de temps. On peut faire bien des choses avec cinquante gainées, mon cher monsieur.

—Bien plus avec cent cinquante, répliqua Jingle froidement.

—Allons, mon cher monsieur, nous ne perdrons pas notre temps à couper un cheveu en quatre. Disons... disons quatre-vingts....

—Impossible!

—Restez, mon cher monsieur. Dites-moi ce que vous voulez.

—Affaire coûteuse, déboursés, chevaux de poste, neuf guinées; licence, trois guinées, douze guinées; compensation, cent guinées, cent douze. Perte d'honneur et perte de la dame....

—Allons! mon cher monsieur, allons! interrompit l'homme d'affaires d'un air malin. Ne parlons pas des deux derniers articles. Cela fait cent douze guinées. Mettons cent, allons!

—Cent vingt14.

—Allons! allons! je vais vous écrire un mandat, reprit le petit homme en s'asseyant près d'une table, et commençant à écrire. Je le ferai payable pour après demain et nous pouvons emmener la dame d'ici là?» ajouta-t-il en interrogeant M. Wardle du regard.

Celui-ci fit un sombre signe d'assentiment.

«Cent, dit le petit homme.

—Et vingt, ajouta Jingle.

—Mon cher monsieur! reprit l'avoué.

—Donnez-les lui, interrompit M. Wardle. Et qu'il s'en aille au diable avec!»

Le mandat fut donc écrit par le petit gentleman, et empoché par M. Jingle.

«Maintenant quittez cette maison sur-le-champ! dit M. Wardle, en se levant.

—Mon cher monsieur... observa l'homme d'affaires.

—Et sachez, continua M. Wardle sans s'occuper de l'interrupteur, sachez que rien au monde, pas même l'honneur de ma famille, n'aurait pu me faire consentir à cet arrangement, si je n'étais pas convaincu que vous deviendrez la proie du diable d'autant plus vite que vous aurez plus d'argent.

—Mon cher monsieur, représenta de nouveau le petit homme.

—Tenez-vous tranquille, Perker, lui répondit son colère client. Quittez cette chambre, monsieur!

—En route sur-le-champ, répliqua l'impassible Jingle. Adieu Pickwick.»

Si quelque spectateur désintéressé avait pu contempler, pendant la fin de cette conversation, la contenance de l'homme illustre dont le nom décore notre titre, il aurait été étonné que le feu de l'indignation qui jaillissait de ses yeux ne fit pas fondre les verres de ses lunettes. Ses narines s'enflèrent, ses poings se fermèrent involontairement, quand il s'entendit nommer familièrement par le misérable. Mais il se contint; il ne le pulvérisa point.

«Tenez, continua le scélérat endurci, en jetant la licence aux pieds de M. Pickwick. Changez les noms, emmenez la dame,—fera l'affaire de Tuppy.»

M. Pickwick était un philosophe. Mais, après tout, les philosophes ne sont que des hommes revêtus d'une armure de sagesse. Le trait mordant pénétra à travers le harnais philosophique de notre héros et déchira profondément son cœur. Dans un accès de rage il lança, au hasard, l'encrier qui avait servi à M. Perker, et se précipita dans la même direction. Mais son adversaire était disparu et il se trouva arrêté dans les bras de Sam.

«Ohé! dit cet excentrique fonctionnaire. Le mobilier n'est pas cher dans vot' pays, vieux gentleman. Voilà une encre qui écrit toute seule, hein? Elle vient d'écrire vot' nom sur ce mur. Laissez donc monsieur; à quoi bon courir après un homme qui est, à présent, à l'autre bout du Borough?»

L'esprit de M. Pickwick, comme celui de tous les hommes vraiment grands, était ouvert à la persuasion, et comme il raisonnait puissamment et rapidement, un seul instant de réflexion suffit pour le convaincre de l'inutilité de son courroux. Il s'apaisa aussi vite qu'il s'était enlevé, respira fortement, et jeta un regard bénin sur ses amis.

Rapporterons-nous les lamentations de miss Wardle quand elle apprit de quelle manière son infidèle amant l'abandonnait? Imprimerons-nous les détails de cette scène déchirante, si admirablement décrite par M. Pickwick? Son livre de notes est ouvert devant nous; une légère moisissure indique encore combien de larmes lui arracha l'humanité sympathisante. Un seul mot, et ces notes seront entre les mains de l'imprimeur. Mais non! nous résisterons à cette pensée! nous ne désolerons pas le cœur du publie par la peinture de ces affreuses souffrances.

Le lendemain, la lourde voiture de Muggleton ramena, lentement et tristement, les deux amis avec la dame délaissée. Les ombres de la nuit étaient tombées depuis bien longtemps sur toute la nature, quand ils arrivèrent à la porte de Manoir-ferme.


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