«Freeman's-Court, Cornhill, August, 28e, 1831.«BARDELL CONTRE PICKWICK.«Monsieur,«Ayant été chargés par Mme Martha Bardell de commencer une action contre vous pour violation d'une promesse de mariage, pour laquelle la plaignante fixe ses dommages à quinze cents guinées, nous prenons la liberté de vous informer qu'une citation a été lancée contre vous devant la cour deCommon pleas; et désirons savoir, courrier pour courrier, le nom de votre avoué à Londres, qui sera chargé de suivre cette affaire.«Nous sommes, monsieur, vos obéissants serviteurs.«DODSON et FOGG.«M. Samuel Pickwick,»
«Freeman's-Court, Cornhill, August, 28e, 1831.
«BARDELL CONTRE PICKWICK.
«Monsieur,
«Ayant été chargés par Mme Martha Bardell de commencer une action contre vous pour violation d'une promesse de mariage, pour laquelle la plaignante fixe ses dommages à quinze cents guinées, nous prenons la liberté de vous informer qu'une citation a été lancée contre vous devant la cour deCommon pleas; et désirons savoir, courrier pour courrier, le nom de votre avoué à Londres, qui sera chargé de suivre cette affaire.
«Nous sommes, monsieur, vos obéissants serviteurs.
«DODSON et FOGG.
«M. Samuel Pickwick,»
Le muet étonnement avec lequel cette lecture fut accueillie avait quelque chose de tellement solennel, que chacun des assistants paraissait craindre de rompre le silence, et regardait tour à tour ses voisins et M. Pickwick. A la fin M. Tupman répéta machinalement: «Dodson et Fogg!
—Bardell contre Pickwick, chuchota M. Snodgrass d'un air distrait.
—La paix du cœur, le bonheur domestique de quelque femme confiante! murmura M. Winkle avec abstraction.
—C'est un complot! s'écria M. Pickwick, recouvrant enfin le pouvoir de parler. C'est un infâme complot de ces deux avoués rapaces. Mme Bardell n'aurait jamais fait cela. Elle n'aurait pas le cœur de le faire; elle n'en aurait pas le droit. Ridicule! ridicule!
—Quant à son cœur, reprit M. Wardle avec un sourire, vous en êtes certainement le meilleur juge; mais pour son droit je vous dirai, sans vouloir vous décourager, que Dodson et Fogg en sont meilleurs juges qu'aucun de nous ne peut l'être.
—C'est une basse tentative pour m'escroquer de l'argent.
—Je l'espère, répliqua M. Wardle avec une toux sèche et courte.
—Qui m'a jamais entendu lui parler autrement qu'un locataire doit parler à sa propriétaire? continua M. Pickwick avec grande véhémence. Qui m'a jamais vu avec elle? Non! pas même mes amis ici présents.
—Excepté une seule fois, interrompit M. Tupman.
M. Pickwick changea de couleur.
«Ah! reprit M. Wardle, ceci est important. Il n'y avait rien de suspect cette fois-là, je suppose?»
M. Tupman lança un coup d'œil timide à son mentor. «Vraiment, dit-il, il n'y avait rien de suspect, mais... je ne sais comment cela était arrivé.... Il la tenait certainement dans ses bras.
—Juste ciel! s'écria M. Pickwick, le souvenir de la scène en question se retraçant avec vivacité à son esprit. Cela est vrai! cela est vrai! Quelle affreuse preuve du pouvoir des circonstances!
—Et notre ami tâchait de la consoler, ajouta M. Winkle avec un grain de malice.
—Cela est vrai, dit M. Pickwick. Je ne le nierai point, cela est vrai!
—Ho! ho! cria M. Wardle, pour une affaire dans laquelle il n'y a rien de suspect, cela a l'air assez drôle. Eh! Pickwick, ah! ah! rusé garnement! rusé garnement!» Et il éclata de rire avec tant de force que les verres en retentirent sur le buffet.
«Quelle épouvantable réunion d'apparences! s'écria M. Pickwick en appuyant son menton sur ses deux mains. Winkle! Tupman! je vous prie de me pardonner les observations que je viens de faire à l'instant. Nous sommes tous les victimes des circonstances, et moi la plus grande des trois!»
Ayant fait cette apologie, M. Pickwick ensevelit sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir, tandis que M. Wardle adressait aux autres membres de la compagnie une collection de clignements d'œil et de signes de tête.
«Quoi qu'il en soit, dit M. Pickwick en relevant son front indigné, et en frappant sur la table, je veux que tout cela s'explique. Je verrai ce Dodson et ce Fogg. J'irai à Londres, demain.
—Non, pas demain, reprit M. Wardle, vous êtes trop boiteux.
—Eh bien! alors, après-demain.
—Après-demain est le premier septembre, et vous avez promis de venir avec nous jusqu'au manoir de sir Geoffrey Manning, pour nous tenir tête au déjeuner, si vous ne nous accompagnez pas à la chasse.
—Eh bien! alors, le jour suivant, jeudi. Sam!
—Monsieur?
—Retenez deux places d'impériale pour Londres, pour jeudi matin.
—Très-bien, monsieur.»
Sam Weller partit donc pour exécuter sa commission. Il avait ses mains dans ses poches, ses yeux fixés sur la terre et il marchait lentement, en se parlant à lui-même.
«Drôle de corps que mon empereur! Faire la cour à cette Mme Bardell, une femme qui a un petit moutard! Toujours comme ça qu'ils sont ces vieux garçons qui ont l'air si sage. Quoique ça, je n'aurais pas cru ça de lui, je n'aurais pas cru ça de lui!» Tout en moralisant de la sorte, M. Weller était arrivé au bureau des voitures.
Les oiseaux saluèrent la matinée du 1er septembre 1831 comme l'une des plus agréables de la saison, car ils ignoraient, heureusement pour la paix de leur cœur, les immenses préparatifs qu'on faisait pour les exterminer. Plus d'une jeune perdrix, qui trottait complaisamment dans les prés, avec toute la gracieuse coquetterie de la jeunesse; et plus d'une mère perdrix, qui, de son petit œil rond, considérait cette légèreté avec l'air dédaigneux d'un oiseau plein d'expérience et de sagesse, ignorant également le destin qui les attendait, se baignaient dans l'air frais du matin, avec un sentiment de bonheur et de gaieté. Quelques heures plus tard, leurs cadavres devaient être étendus sur la terre! Mais silence! il est temps de terminer cette tirade, car nous devenons trop sentimental.
Donc, pour parler d'une manière simple et pratique, c'était une belle matinée, si belle qu'on aurait eu peine à croire que les mois rapides d'un été anglais étaient déjà presque écoulés. Les haies, les champs, les arbres, les coteaux, les marais, se paraient de mille teintes variées. A peine une feuille tombée, à peine une nuance de jaune mêlée aux couleurs du printemps, vous avertissaient que l'automne allait commencer. Le ciel était sans nuage; le soleil s'était levé, chaud et brillant; l'air retentissait du chant des oiseaux et du bourdonnement des insectes; les jardins étaient remplis de fleurs odorantes, qui étincelaient sous la rosée comme des lits de joyaux éblouissants; toutes choses enfin portaient la marque de l'été, et pas une de ses beautés ne s'était encore effacée.
Malgré le charme de la saison, M. Snodgrass ayant préféré demeurer au logis, les trois autres pickwickiens montèrent dans une voiture découverte avec M. Wardle et M. Trundle, tandis que Sam Weller se plaçait sur le siége à côté du cocher.
Au bout d'une couple d'heures leur carrosse s'arrêta devant une vieille maison, sur le bord de la route. Ils étaient attendus, et trouvèrent à la porte, outre deux chiens d'arrêt, un garde-chasse, grand et sec, avec un enfant, dont les jambes étaient couvertes de guêtres de cuir. L'un et l'autre portaient une carnassière d'une vaste dimension.
«Dites-moi donc, murmura M. Winkle à M. Wardle, pendant qu'on abaissait le marchepied. Est-ce qu'ils supposent que nous allons tuer du gibier plein ces deux sacs-là.
—Plein ces deux sacs! s'écria le vieux Wardle. Que Dieu vous bénisse! vous en remplirez un et moi l'autre, et quand ils seront pleins, les poches de nos vestes en tiendront encore autant.»
M. Winkle descendit sans rien répondre; mais il ne put s'empêcher de penser que s'ils devaient tous rester en plein air jusqu'à ce qu'il eût rempli un de ces sacs, ses amis et lui couraient un danger assez considérable d'attraper des fraîcheurs et des rhumatismes.
«Hi! Junon, hi! vieille fille! A bas, Deph! à bas! dit M. Wardle en caressant les chiens. Sir Geoffrey est encore en Écosse, Martin?»
Le grand garde-chasse répondit affirmativement, en promenant des regards surpris de M. Winkle, qui tenait son fusil comme s'il avait voulu que sa veste lui épargnât la peine de tirer la gâchette, à M. Tupman, qui portait le sien comme s'il en avait été effrayé; et il y a tout lieu de croire qu'il l'était effectivement.
M. Wardle remarqua l'air inquiet du grand garde-chasse, «Mes amis, lui dit-il, n'ont pas beaucoup l'habitude de ces sortes de choses. Vous savez... ce n'est qu'en forgeant qu'on devient forgeron.... Ils seront bons tireurs un de ces jours.... Je demande pardon à mon ami Winkle, il a déjà quelque habitude, cependant.»
Pour reconnaître ce compliment, M. Winkle sourit faiblement par-dessus sa cravate bleue, et dans sa modeste confusion il se trouva si mystérieusement emmêlé avec son fusil, que si celui-ci avait été chargé, il se serait infailliblement tué sur la place.
«Il ne faut pas manier votre fusil dans cette imagination ici monsieur, quand vous aurez de la charge dedans, dit le grand garde-chasse d'un air rechigné; ou je veux être damné si vous ne faites pas de la viande froide avec quelqu'un de nous.»
Ainsi admonesté, M. Winkle changea brusquement de position, et dans son empressement il amena le canon de son fusil en contact assez intime avec la tête de Sam.
«Holà! cria Sam en ramassant son chapeau et en frottant les tempes. Holà! monsieur, si vous y allez comme ça, vous remplirez grandement un de ces sacs ici, et du premier coup, encore.»
A ces mots le petit garçon aux guêtres de cuir laissa échapper un éclat de rire, et s'efforça au même instant de reprendre un air grave, comme si ce n'avait pas été lui. M. Winkle fronça le sourcil majestueusement.
«Martin, demanda M. Wardle, où avez-vous dit au garçon de nous retrouver avec le goûter?
—Sur le coteau du chêne, monsieur, à midi.
—Est-ce que c'est sur la terre de sir Geoffrey?
—Non, monsieur, c'est tout à côté. C'est sur la terre du capitaine Boldwig, mais il ne s'y trouvera personne pour nous déranger, et il y a là un joli brin de gazon.
—Très-bien, dit le vieux Wardle. Maintenant, plus tôt nous partirons, mieux cela vaudra. Vous nous rejoindrez à midi, Pickwick.»
M. Pickwick désirait voir la chasse, principalement parce qu'il avait quelques inquiétudes pour la vie et l'intégrité des membres de M. Winkle. D'ailleurs, par une si belle matinée, il était cruel de voir partir ses amis et de rester en arrière. C'est donc avec un air fort piteux qu'il répondit: «Il le faut bien, je suppose....
—Est-ce que le gentleman ne tire point? demanda le long garde-chasse.
—Non, répondit M. Wardle, et de plus il est boiteux.
—J'aimerais beaucoup à aller avec vous, dit M. Pickwick, beaucoup.»
Il y eut un court silence de commisération. Le petit garçon le rompit en disant: «Il y a là, de l'aut' côté de la haie, une brouette. Si le domestique du gentleman voulait le brouetter dans le sentier, il pourrait venir avec nous, et nous le ferions passer par-dessus les barrières, et tout ça.
—Voilà la chose, s'empressa de dire Sam Weller, qui était partie intéressée, car il désirait ardemment voir la chasse. Voilà la chose. Bien dit, p'tit môme. Je vas l'avoir dans un instant.»
Mais ici une autre difficulté s'éleva. Le grand garde-chasse protesta résolument contre l'introduction d'un gentleman brouetté dans une partie de chasse, soutenant que c'était une violation flagrante de toutes les règles établies et de tous les précédents.
L'objection était forte, mais elle n'était pas insurmontable. On cajola le garde-chasse, on lui graissa la patte; lui-même se soulagea le cœur en ramollissant la tête inventive du jeune garçon qui avait suggéré l'usage de la machine, et enfin la caravane se mit en route. M. Wardle et le garde-chasse ouvraient la marche; M. Pickwick, dans sa brouette poussée par Sam, formait l'arrière-garde.
«Arrêtez, Sam! cria M. Pickwick lorsqu'ils eurent traversé le premier champ.
—Qu'est-ce qu'il y a maintenant? demanda M. Wardle.
—Je ne souffrirai pas que cette brouette avance un pas de plus, déclara M. Pickwick d'un air résolu, à moins que Winkle ne porte son fusil d'une autre manière.
—Et comment dois-je le porter? dit le misérable Winkle.
—Portez-le avec le canon en bas.
—Cela a l'air si peu chasseur, représenta M. Winkle.
—Je ne me soucie pas si cela a l'air chasseur ou non; mais je n'ai pas envie d'être fusillé dans une brouette pour l'amour des apparences.
—Sûr que le gentleman mettra cette charge ici dans le corps de quelqu'un, grommela le grand homme.
—Bien! bien! reprit le malheureux Winkle en renversant son fusil; cela m'est égal; voilà....
—C'est les concessions mutuelles qui fait le charme de la vie,» fit observer Sam, et la caravane se remit en marche.
Elle n'avait point fait cent pas lorsque M. Pickwick cria de nouveau: «Arrêtez!
—Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda M. Wardle.
—Le fusil de Tupman est aussi dangereux que l'autre; j'en suis sûr.
—Eh quoi? dangereux! s'écria M. Tupman, fort alarmé.
—Dangereux si vous le portez comme cela. Je suis très-fâché de faire de nouvelles objections, mais je ne puis consentir à continuer si vous ne l'abaissez point comme Winkle.
—J'imagine que vous feriez mieux, monsieur, ajouta le grand garde-chasse, autrement vous pourriez mettre votre bourre dans votre gilet aussi bien que dans celui des autres.»
M. Tupman, avec l'empressement le plus obligeant, plaça son fusil dans la position requise, et le convoi repartit encore, les deux amateurs marchant avec leur fusil renversé comme une couple de soldats à des funérailles.
Tout d'un coup les chiens s'arrêtèrent, et leurs maîtres en firent autant.
«Qu'est-ce qu'ils ont donc dans les jambes? demanda M. Winkle. Comme ils ont l'air drôle.
—Chut! répliqua M. Wardle doucement. Ne voyez-vous pas qu'ils arrêtent!
—Ils s'arrêtent! répéta M. Winkle en regardant tout autour de lui, comme pour chercher la cause qui avait interrompu leur progrès. Pourquoi s'arrêtent-ils?
—Attention! murmura M. Wardle, qui, dans l'intérêt du moment, n'avait pas entendu cette question. Allons maintenant.»
Un violent battement d'ailes se fit entendre si soudainement que M. Winkle en recula comme si lui-même avait été tiré. Pan! pan! deux coups de fusil retentirent, et la fumée s'éleva tranquillement dans l'air en décrivant des courbes gracieuses.
«Où sont-elles? s'écria M. Winkle dans le plus grand enthousiasme et se retournant dans toutes les directions. Où sont elles? Dites-moi quand il faudra faire feu! Où sont-elles? où sont-elles?
—Ma foi! les voilà, dit M. Wardle en ramassant deux perdrix que les chiens avaient déposées à ses pieds.
—Non! non! je veux dire les autres! reprit M. Winkle encore tout effaré.
—Assez loin, à présent, si elles courent toujours, répliqua froidement M. Wardle en rechargeant son fusil.
—J'imagine que nous en trouverons une autre compagnie dans cinq minutes, observa le grand garde-chasse. Si le gentleman commence à tirer maintenant, son plomb sortira peut-être du canon quand nous les ferons lever.
—Ah! ah! ah! fit M. Weller.
—Sam! dit M. Pickwick, touché de la confusion de son disciple.
—Monsieur?
—Ne riez pas.
—Très-bien, monsieur,» répondit Sam. Mais en guise d'indemnité il se mit à contourner ses traits, derrière la brouette, pour l'amusement exclusif du jeune Bas de cuir. L'innocent jeune homme laissa éclater un bruyant ricanement, et fut sommairement calotté par le grand garde-chasse, qui avait besoin d'un prétexte pour se détourner et cacher sa propre envie de rire.
Peu de temps après M. Wardle dit à M. Tupman: «Bravo! camarade. Vous avez au moins tiré à temps cette fois-là.
—Oui, répliqua M. Tupman avec un sentiment d'orgueil, j'ai lâché mon coup.
—A merveille! vous abattrez quelque chose la première fois, si vous regardez bien. C'est très-aisé, n'est-ce pas?
—Oui, c'est très-aisé. Mais malgré cela, comme ça vous abîme l'épaule! J'ai presque cru que j'en tomberais à la renverse. Je n'imaginais pas que des petites armes à feu comme cela repoussaient tant.
—Oh! dit le vieux gentleman en souriant, vous vous y habituerez avec le temps. Maintenant, sommes-nous prêts? Tout va-t-il bien là-bas, dans la brouette?
—Tout va bien, monsieur, répliqua Sam.
—En route donc.
—Tenez ferme, monsieur, dit Sam en levant la brouette.
—Oui, oui, repartit M. Pickwick;» et ils cheminèrent aussi vite que besoin était.
«Maintenant, dit M. Wardle, après que la brouette eût été passée par-dessus une barrière, et lorsque M. Pickwick y fut déposé de nouveau. Maintenant, tenez cette brouette en arrière.
—Bien, monsieur, répondit Sam en s'arrêtant.
—A présent, Winkle, continua le vieux gentleman, suivez-moi doucement et ne soyez pas en retard, cette fois-ci.
—N'ayez pas peur, dit M. Winkle. Arrêtent-ils?
—Non! non! pas encore. Du silence, maintenant, du silence!»
Et en effet ils s'avançaient silencieusement, lorsque M. Winkle, voulant exécuter une évolution fort délicate avec son fusil, le fit partir par accident, au moment critique, et envoya sa charge juste au-dessus de la tête du petit garçon, et à l'endroit précis où aurait été la cervelle du grand homme s'il s'était trouvé là au lieu de son jeune substitut.
«Au nom du ciel, pourquoi avez-vous fait feu? demanda M. Wardle, pendant que les oiseaux s'envolaient en toute sûreté.
—Je n'ai jamais vu un fusil comme cela dans toute ma vie, répondit le pauvre Winkle en regardant la batterie, comme si cela avait pu remédier à quelque chose. Il part de lui-même, il veut partir bon gré mal gré.
—Ah! il veut partir! répéta M. Wardle avec un peu d'irritation. Plût au ciel qu'il voulût aussi tuer quelque chose!
—Il le fera avant peu, monsieur, dit le grand garde-chasse.
—Qu'est-ce que vous entendez par cette observation, monsieur? demanda aigrement M. Winkle.
—Rien du tout, monsieur, rien du tout. Moi, je n'ai pas de famille, et la mère de ce garçon ici aura quelque chose de sir Geoffrey, si le moutard est tué sur ses terres. Rechargez, monsieur, rechargez votre arme.
—Otez-lui son fusil! s'écria de sa brouette M. Pickwick, frappé d'horreur par les sombres insinuations du grand homme. Otez-lui son fusil! M'entendez-vous, quelqu'un!»
Personne cependant ne s'offrit pour exécuter ce commandement, et M. Winkle, après avoir lancé un regard de rébellion au philosophe, rechargea son fusil et marcha en avant avec les autres chasseurs.
Nous sommes obligé de dire, d'après l'autorité de M. Pickwick, que la manière de procéder de M. Tupman paraissait beaucoup plus prudente et plus rationnelle que celle adoptée par M. Winkle. Cependant ceci ne doit en aucune manière diminuer la grande autorité de ce dernier dans tous les exercices corporels; car, depuis un temps immémorial, comme l'observe admirablement M. Pickwick, beaucoup de philosophes, et des meilleurs, qui ont été de parfaites lumières pour les sciences, en matière de théorie, n'ont jamais pu parvenir à faire quelque chose dans la pratique.
Comme la plupart des plus sublimes découvertes, la manière d'agir de M. Tupman paraissait extrêmement simple. Avec la pénétration intuitive d'un homme de génie, il avait remarqué, du premier coup, que les deux grands points à obtenir étaient: 1° de décharger son fusil sans se nuire; 2° de le décharger sans endommager les assistants. Donc et évidemment, lorsqu'on était parvenu à surmonter la difficulté de faire feu, la meilleure chose était de fermer les yeux solidement et de tirer en l'air. Q.E.D.
Une fois, après avoir exécuté ce tour de force, M. Tupman, en rouvrant les yeux, vit une grosse perdrix qui tombait blessée sur la terre. Il allait congratuler M. Wardle sur ses invariables succès, quand celui-ci s'avança vers lui et lui serrant chaudement la main:
«Tupman, vous avez choisi cette perdrix-là parmi les autres?
—Non! non!
—Si, je l'ai remarqué. Je vous ai vu la choisir. J'ai observé comment vous leviez votre fusil pour l'ajuster; et je dirai ceci: que le meilleur tireur du monde n'aurait pas pu l'abattre plus admirablement. Vous êtes moins novice que je ne le croyais, Tupman: vous avez déjà chassé?»
Vainement M. Tupman protesta, avec un sourire de modestie, que cela ne lui était jamais arrivé. Son sourire même fut regardé comme une preuve du contraire, et depuis cette époque sa réputation fut établie. Ce n'est pas la seule réputation qui ait été acquise aussi aisément, et l'on peut admirer les effets heureux du hasard ailleurs que dans la chasse aux perdrix.
Pendant ce temps, M. Winkle s'environnait de feu, de bruit et de fumée, sans produire aucun résultat positif digne d'être noté. Quelquefois il envoyait sa charge au milieu des airs; quelquefois il lui faisait raser la surface du globe, de manière à rendre excessivement précaire l'existence des deux chiens. Sa manière de tirer, considérée comme une œuvre d'imagination et de fantaisie, était extrêmement curieuse et variée; mais matériellement et quant au produit réel, c'était peut-être, au total, un non-succès. C'est un axiome établi quechaque boulet a son adresse; si on peut l'appliquer également à des grains de petit plomb, ceux de M. Winkle étaient de malheureux bâtards, privés de leurs droits naturels, jetés au hasard dans le monde, et qui n'étaient adressés nulle part.
«Eh bien! dit M. Wardle en s'approchant de la brouette et en essuyant la sueur de son visage joyeux et rougeaud; une journée un peu chaude, hein?
—C'est vrai, répondit M. Pickwick. Le soleil est effroyablement brûlant, même pour moi. Je ne sais pas comment vous devez le trouver.
—Ma foi! pas mal chaud, mais c'est égal. Il est midi passé; voyez-vous ce coteau vert, là?
—Certainement.
—C'est l'endroit où nous devons déjeuner. De par Jupiter! le gamin y est déjà avec son panier. Exact comme une horloge!
—Je le vois, dit M. Pickwick, dont le visage devint rayonnant. Un bon garçon! je lui donnerai un shilling pour sa peine. Allons! Sam, roulez-moi.
—Tenez-vous ferme, monsieur, répliqua Sam, ravigoté par l'apparition du déjeuner. Gare de là, jeune cuirassier! Si vous appréciez ma précieuse vie, ne me versez pas, comme dit le gentleman au charretier qui le conduisait à la potence.» Avec cette heureuse citation, Sam partit au pas de charge, brouetta habilement son maître jusqu'au sommet du coteau vert, et le déchargea, avec adresse, à côté du panier de provision, qu'il se mit à dépaqueter sans perdre une minute.
—Pâté de veau, disait Sam, tout en arrangeant les comestibles sur le gazon. Très-bonne chose, le pâté de veau, quand vous connaissez la lady qui l'a fait et que vous êtes sûr que ce n'est pas du minet. Et après tout, qu'est-ce que ça fait encore, puisqu'il ressemble si bien au veau que les pâtissiers eux-mêmes n'en font pas la différence?
—Ils n'en font pas la différence, Sam?
—Non, monsieur, repartit Sam en touchant son chapeau. J'ai logé dans la même maison avec un vendeur de pâtés, une fois, et un homme bien agréable, monsieur, et pas bête du tout. Il savait faire des pâtés, n'importe avec quoi. Voilà que je lui dis, quand j'ai été amical avec lui: Quel troupeau de chats que vous avez-là! monsieur Brook.—Ah! dit-il, c'est vrai, j'en ai beaucoup, qu'il dit.—Faut que vous aimiez bien les chats, que je dis.—Oui, dit-il, en clignant de l'œil, y a des gens qui les aiment. Malgré ça, qu'il me dit, c'est pas encore leur saison, faut attendre l'hiver.—C'est pas leur saison?—Non, dit-il. Quand le fruit mûrit, le chat maigrit.—Qu'est-ce que vous me chantez-là? J'y entends rien, que je dis.—Voyez-vous, dit-il, je ne veux pas entrer dans la coalition des bouchers pour augmenter la viande au pauvre monde. Mossieu Weller, qu'il me dit, en me serrant la main gentiment et en me soufflant dans l'oreille; mossieu Weller, qu'il me dit, ne répétez pas ça; mais c'est l'assaisonnement qui fait tout: ils sont tous faits avec ces nobles animaux ici, dit-il, en m'indiquant un joli petit minet. Et je les assaisonne en beefteak, en veau, en rognon, au goût de la pratique. Et mieux que ça, qu'il dit, je peux faire du beefteak avec du veau ou du rognon avec du beefteak, ou du mouton avec les deux, en prévenant trois minutes d'avance, selon les besoins du marché ou l'appétit public, qu'il me dit.
—Ce devait être un jeune homme fort ingénieux, dit M. Pickwick avec un léger frisson.
—Je crois bien, monsieur, et ses pâtés étaient superbes, répliqua Sam en continuant de vider le panier. Langue; bien ça. C'est une très-bonne chose, quand c'est pas une langue de femme. Pain, jambon, frais comme une peinture. Bœuf froid en tranches. Très-bon. Qu'est-ce qu'il y a dans ces cruches-là, jeune évaporé?
—De la bière dans stelle-ci et du punch froid dans stelle-là, répondit le jeune paysan en ôtant de dessus ses épaules deux vastes bouteilles de grès, attachées ensemble par une courroie.
—Et v'là un petit goûter bien organisé, reprit Sam en examinant avec grande satisfaction les préparatifs. Et maintenant, gentlemen, commencez, comme les Anglais dirent aux Français, en mettant leurs baïonnettes.»
Il ne fallut pas une seconde invitation pour engager la société à rendre pleine justice au repas, et il ne fallut pas plus d'instances pour décider Sam, le grand garde-chasse et les deux gamins à s'asseoir sur l'herbe, à une petite distance, et à battre en brèche une proportion décente de la victuaille. Un vieux chêne accordait son agréable ombrage aux deux groupes de convives, tandis que devant eux se déroulait un superbe paysage, entrecoupé de haies verdoyantes et richement orné de bois.
«Ceci est délicieux! tout à fait délicieux! s'écria M. Pickwick, avec un visage rayonnant, dont la peau pelait rapidement sous l'influence brûlante du soleil.
—Oui vraiment, vieux camarade, répliqua M. Wardle, allons, un verre de punch?
—Avec grand plaisir, répondit M. Pickwick; et l'expression radieuse de sa physionomie, après qu'il eût bu, témoigna de la sincérité de ses paroles.
—Bon! dit le philosophe en faisant claquer ses lèvres; très-bon! J'en vais prendre un autre verre. Frais! très-frais!... Allons! messieurs, poursuivit-il sans lâcher la bouteille, un toast! Nos amis de Dingley-Dell!»
Le toast fut bu avec de bruyantes acclamations.
«Je vais vous apprendre comment je m'y prendrai pour retrouver mon adresse à la chasse, dit alors M. Winkle, qui mangeait du pain et du jambon avec un couteau de poche. Je mettrai une perdrix empaillée sur un poteau, et je m'exercerai à tirer dessus, en commençant à une petite distance, et en reculant par degrés. C'est un excellent moyen.
—Monsieur, dit Sam, je connais un gentleman qui a fait ça et qui a commencé à quatre pieds; mais il n'a jamais continué, car du premier coup il avait si bien ajusté son oiseau que le diable m'emporte si on en a jamais revu une plume depuis.
—Sam! dit M. Pickwick.
—Monsieur?
—Ayez la bonté de garder vos anecdotes jusqu'à ce qu'on vous les demande.
—Certainement, monsieur.»
Sam se tut, mais il cligna si facétieusement l'œil qui n'était point caché par le pot de bière dont il humectait ses lèvres, que les deux petits paysans tombèrent dans des convulsions spontanées, et que le grand garde-chasse, lui-même, condescendit à sourire.
«Voilà, ma foi, d'excellent punch froid, dit M. Pickwick en regardant avec tendresse la bouteille de grès; et le jour est extrêmement chaud, et... Tupman, mon cher ami, un verre de punch?
—Très-volontiers,» répliqua M. Tupman.
Après avoir bu ce verre, M. Pickwick en prit un autre, seulement pour voir s'il n'y avait pas de pelure d'orange dans le punch, parce que la pelure d'orange lui faisait toujours mal. S'étant convaincu qu'il n'y en avait point, M. Pickwick but un autre verre à la santé de M. Snodgrass; puis il se crut obligé, en conscience, de proposer un toast en l'honneur du fabricant de punch anonyme.
Cette constante succession de verres de punch produisit un effet remarquable sur notre sage. Sa physionomie resplendissait de la plus douce gaieté; le sourire se jouait sur ses lèvres; la bonne humeur la plus franche étincelait dans ses yeux. Cédant, par degrés, à l'influence combinée de ce liquide excitant et de la chaleur, il exprima un violent désir de se rappeler une chanson qu'il avait entendue dans son enfance; mais ses efforts furent inutiles. Il voulut stimuler sa mémoire par un autre verre de punch, qui malheureusement parut produire sur lui un effet entièrement opposé; car, non content d'avoir oublié la chanson, il finit par ne plus pouvoir articuler une seule parole. Ce fut donc en vain qu'il se leva sur ses jambes pour adresser à la compagnie un éloquent discours, il retomba dans la brouette et s'endormit presque au même instant.
Le panier fut rempaqueté, mais on trouva qu'il était tout à fait impossible de réveiller M. Pickwick de sa torpeur. On discuta s'il fallait que Sam recommençât à le brouetter ou s'il valait mieux le laisser où il était, jusqu'au retour de ses amis. Ce dernier parti fut adopté à la fin, et comme leur expédition ne devait pas durer plus d'une heure, comme Sam demandait avec instance à les accompagner, ils se décidèrent à abandonner M. Pickwick endormi dans sa brouette et à le prendre au retour. La compagnie s'éloigna donc, laissant notre philosophe ronfler harmonieusement et paisiblement, à l'ombre antique du vieux chêne.
On peut affirmer avec certitude que M. Pickwick eût continué de ronfler à l'ombre du vieux chêne jusqu'au retour de ses amis, ou, à leur défaut, jusqu'au subséquent lever de soleil, s'il lui avait été permis de rester en paix dans sa brouette; mais cela ne lui fut pas permis, et voici pourquoi.
Le capitaine Boldwig était un petit homme violent, vêtu d'une redingote bleue soigneusement boutonnée jusqu'au menton et surmontée d'un col noir bien roide. Lorsqu'il daignait se promener sur sa propriété, il le faisait en compagnie d'un gros rotin plombé, d'un jardinier et d'un aide-jardinier, qui luttaient d'humilité en recevant les ordres qu'il leur donnait avec toute la grandeur et toute la sévérité convenables: car la sœur de la femme du capitaine avait épousé un marquis; et la maison du capitaine était unevilla, et sa propriété uneterre; et tout était chez lui très-haut, très-puissant et très-noble.
M. Pickwick avait à peine dormi une demi-heure lorsque le petit capitaine, suivi de son escorte, arriva en faisant des enjambées aussi grandes que le lui permettaient sa taille et son importance. Quand il fut auprès du vieux chêne, il s'arrêta, il enfla ses joues et en chassa l'air avec noblesse; il regarda le paysage comme s'il eût pensé que le paysage devait être singulièrement flatté d'être regardé par lui; et enfin, ayant emphatiquement frappé la terre de son rotin, il convoqua le chef jardinier.
—Hunt! dit le capitaine Boldwig.
—Oui, monsieur, répondit le jardinier.
—Cylindrez le gazon de cet endroit demain matin. Entendez-vous, Hunt?
—Oui, monsieur.
—Et prenez soin de me tenir cet endroit proprement. Entendez-vous, Hunt?
—Oui, monsieur.
—Et faites-moi penser à faire mettre un écriteau menaçant de pièges à loup, de chausse-trapes et tout cela, pour les petites gens qui se permettront de se promener sur mes terres. Entendez-vous, Hunt? entendez-vous?
—Je ne l'oublierai pas, monsieur.
—Pardon, excuse, monsieur, dit l'autre jardinier en s'avançant avec son chapeau à la main.
—Eh bien! Wilkins, qu'est-ce qui vous prend?
—Pardon, excuse, monsieur, mais je pense qu'il y a des gens qui sont entrés ici aujourd'hui.
—Ha! fit le capitaine en jetant autour de lui un regard farouche.
—Oui, monsieur, ils ont dîné ici, comme je pense.
—Damnation! c'est vrai, dit le capitaine en voyant les croûtes de pain étendues sur le gazon; ils ont véritablement dévoré leur nourriture sur ma terre. Ha! les vagabonds! si je les tenais ici!... dit le capitaine en serrant son gros rotin.
—Pardon, excuse, monsieur, mais....
—Mais quoi, eh? vociféra le capitaine; et suivant le timide regard de Wilkins, ses yeux rencontrèrent la brouette et M. Pickwick.
—Qui es-tu, coquin? cria le capitaine en donnant plusieurs coups de son rotin dans les côtes de M. Pickwick. Comment t'appelles-tu?
—Punch! murmura l'homme immortel, et il se rendormit immédiatement.
—Quoi?» demanda le capitaine Boldwig.
Pas de réponse.
«Comment a-t-il dit qu'il s'appelait?
—Punch23, monsieur, comme je pense.
—C'est un impudent, un misérable impudent. Il fait semblant de dormir à présent, dit le capitaine plein de fureur. Il est soûl, c'est un ivrogne plébéien. Emmenez-le, Wilkins, emmenez-le sur-le-champ.
—Où faut-il que je le roule, monsieur, demanda Wilkins avec grande timidité.
—Roulez-le à tous les diables.
—Très-bien, monsieur.
—Arrêtez, dit le capitaine.»
Wilkins s'arrêta brusquement.
«Roulez-le dans la fourrière24, et voyons s'il s'appellera encore Punch, quand il se réveillera.... Il ne serirapas de moi! Il ne serirapas de moi, emmenez-le!»
M. Pickwick fut emmené en conséquence de cet impérieux mandat, et le grand capitaine Boldwig, enflé d'indignation, continua sa promenade.
L'étonnement de nos chasseurs fut inexprimable quand ils s'aperçurent, à leur retour, que M. Pickwick était disparu et qu'il avait emmené la brouette avec lui. C'était la chose la plus mystérieuse et la plus inexplicable. Qu'un boiteux se fût tout d'un coup remis sur ses jambes et s'en fût allé, c'était déjà passablement extraordinaire: mais qu'en manière d'amusement il eût roulé devant lui une pesante brouette, cela devenait tout à fait miraculeux. Ses amis cherchèrent aux environs, dans tous les coins, sous tous les buissons, en compagnie et séparément; ils crièrent, ils sifflèrent, ils rirent, ils appelèrent, et tout cela sans aucun résultat: impossible de trouver M. Pickwick. Enfin, après plusieurs heures de recherches inutiles, ils arrivèrent à la pénible conclusion qu'il fallait s'en retourner sans lui.
Cependant notre philosophe, profondément endormi dans sa brouette, avait été roulé et soigneusement déposé dans la fourrière du village, en compagnie de divers animaux immondes. Tous les gamins et les trois quarts des autres habitants s'étaient rassemblés autour de lui, pour attendre qu'il s'éveillât. Si leur satisfaction avait été immense en le voyant rouler, elle fut infinie quand, après avoir poussé quelques cris indistincts pour appeler Sam, il s'assit dans sa brouette et contempla, avec un inexprimable étonnement, les visages joyeux qui l'entouraient.
Des huées générales furent, comme on l'imagine, le signal de son réveil; et lorsqu'il demanda machinalement: «Qu'est-ce qu'il y a?» elles recommencèrent avec plus de violence, s'il est possible.
«En voilà, une bonne histoire! hurlait la populace.
—Où suis-je? demanda M. Pickwick.
—Dans la fourrière! beugla la canaille.
—Comment sais-je venu ici? Où étais-je? Qu'est-ce que je faisais?
—Boldwig! capitaine Boldwig! vociféra-t-on de toutes parts; et ce fut la seule explication.
—Tirez-moi d'ici! cria M, Pickwick. Où est mon domestique? Où sont mes amis?
—Vous n'en avez pas des amis! hurrah!» et comme corroboration de ce fait, M. Pickwick reçut dans sa brouette un navet, puis une pomme de terre, puis un œuf et quelques autres légers gages de la disposition enjouée de la multitude.
Personne ne saurait dire combien cette scène aurait duré, ni combien M. Pickwick aurait pu souffrir, si tout à coup un carrosse, qui roulait rapidement sur la route, ne s'était pas arrêté en face du parc. Le vieux Wardle et Sam Weller en sortirent. En moins de temps qu'il n'en faut pour écrire ces mots et peut-être même pour les lire, le premier avait dégagé M. Pickwick et l'avait placé dans sa voiture, tandis que le second terminait la troisième reprise d'un combat singulier avec le bedeau de l'endroit.
«Courez chez le magistrat, crièrent une douzaine de voix.
—Ah! oui, courez-y, dit Sam en sautant sur le siége de la voiture, faites-lui mes compliments, les compliments de M. Weller. Dites-lui que j'ai gâté son bedeau et que s'il veut en faire un nouveau je reviendrai demain matin pour le lui gâter encore. En route, mon vieux!»
Lorsque la voiture fut sortie du village, M. Pickwick respira fortement et dit: «Aussitôt que je serai arrivé à Londres j'actionnerai le capitaine Boldwig pour détention illégale.
—Il paraît que nous étions en contravention, fit observer M. Wardle.
—Cela m'est égal, je l'attaquerai.
—Non, vous ne l'attaquerez pas.
—Si, je l'attaquerai, sur mon....» M. Pickwick s'interrompit en remarquant l'expression goguenarde de la physionomie du vieux Wardle. «Et pourquoi ne le ferais-je pas? reprit-il.
—Parce que, dit le vieux Wardle, en éclatant de rire, parce qu'il pourrait se retourner sur quelqu'un de nous et dire que nous avions pris trop de punch froid.»
M. Pickwick eut beau faire, il ne put s'empêcher de sourire; par degrés, son sourire s'agrandit et devint un éclat de rire; enfin cet éclat de rire contagieux fut répété par toute la compagnie. Afin de fomenter cette bonne humeur, nos amis s'arrêtèrent à la première taverne qu'ils rencontrèrent sur la route; chacun d'eux se fit servir un verre d'eau et d'eau de vie, mais ils eurent soin de faire administrer à M. Samuel Weller une dose d'une forceextra.
Dans une pièce située au rez-de-chaussée d'une sombre maison, tout au fond de Freeman's-Court, quartier de Cornhill, étaient assis les quatre clercs de MM. Dodson et Fogg, solliciteurs près la haute cour de chancellerie et procureurs de Sa Majesté près la cour du banc du roi et la cour des communs-plaids, à Westminster; les susdits clercs, dans le cours de leurs travaux journaliers, ayant à peu près autant de chances d'apercevoir les rayons du soleil que pourrait en avoir un homme placé au fond d'un puits, mais sans jouir des avantages de cette situation retirée, où l'on peut, du moins, découvrir des étoiles en plein jour.
La chambre où ils se trouvaient renfermés, était obscure, humide, et sentait la moisissure; une séparation de bois les abritait des regards du vulgaire, et les clients qui attendaient le loisir de MM. Dodson et Fogg n'apercevaient ainsi, pour toute distraction, qu'une couple de vieilles chaises, une horloge au bruyant tic-tac, un almanach, un porte-parapluie, une rangée de pupitres, et plusieurs tablettes chargées de liasses de papiers étiquetés et malpropres, de vieilles boîtes de sapin et de grosses bouteilles d'encre. Une porte vitrée ouvrait sur le passage qui donnait dans la cour, et c'est en dehors de cette porte vitrée que se présenta M. Pickwick, deux jours après les événements rapportés dans le précédent chapitre.
«Est-ce que vous ne pouvez pas entrer? dit une voix criarde en réponse au coup modeste frappé par M. Pickwick à la susdite porte.
Le philosophe entra, suivi de Sam.
«M. Dodson ou M. Fogg sont-ils chez eux, monsieur? demanda gracieusement M. Pickwick, en s'approchant de la cloison, avec son chapeau à la main.
—M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire,» répliqua la voix; et en même temps la tête à qui la voix appartenait, se montra par-dessus la cloison, avec une plume derrière l'oreille, et examina M. Pickwick.
C'était une tête malpropre; ses cheveux roux, scrupuleusement séparés sur le côté et aplatis avec du cosmétique, étaient tortillés en accroche-cœurs et garnissaient une face plate ornée en outre d'une paire de petits yeux, d'un col de chemise fort crasseux et d'une vieille cravate noire usée.
«M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire, dit l'homme à qui appartenait cette tête.
—Quand M. Dodson reviendra-t-il, monsieur?
—Sais pas.
—M. Fogg sera-t-il longtemps occupé, monsieur?
—Sais pas.»
Ayant ainsi parlé, le jeune homme se mit fort tranquillement à tailler sa plume, tandis qu'un autre clerc riait d'une manière approbative, tout en mêlant de la poudre de Sedlitz dans un verre d'eau.
«Puisqu'il en est ainsi, je vais attendre, dit M. Pickwick, et il s'assit, sans y avoir été invité, écoutant le tic-tac bruyant de l'horloge et le chuchotement des clercs.
—C'était là une bonne farce, hein? dit l'un de ceux-ci, pour conclure la relation d'une aventure nocturne qu'il avait racontée à voix basse.
—Diablement bonne, diablement bonne, répondit l'homme à la poudre de Sedlitz.
—Tom Cummins était au fauteuil, reprit le premier clerc, qui avait un habit brun, avec des boutons de cuivre. Il était quatre heures et demie quand je suis arrivé à Somers-Town, et j'étais si joliment dedans que je n'ai pas pu trouver le trou de la serrure et que j'ai été obligé de réveiller la vieille femme. Je voudrais bien savoir ce que le vieux Fogg dirait s'il savait cela. J'aurais mon paquet, je suppose, eh?»
A cette idée plaisante, tous les clercs éclatèrent de rire; l'homme à l'habit brun poursuivit:
«Il y a eu une fameuse farce avec Fogg ici ce matin, pendant que Jack était en haut à arranger les papiers et que vous deux vous étiez allés au timbre. Fogg était en bas à ouvrir ses lettres quand voilà venir le gaillard de Comberwell contre lequel nous avons un mandat. Vous savez bien.... comment s'appelle-t-il déjà?
—Ramsey, dit le clerc qui avait parlé à M. Pickwick.
—Ah! Ramsey.... en voilà une pratique qui a l'air râpé!.
—Eh bien, monsieur, dit le vieux Fogg, en le regardant d'un air sauvage. Vous savez, sa manière....—Eh bien, monsieur, êtes-vous venu pour terminer?—Oui, monsieur, dit Ramsey, en mettant sa main dans sa poche, et en tirant son argent. La dette est de deux livres sterling et dix shillings, et les frais de trois livres sterling et cinq shillings; les voici ici, monsieur, et il soupira comme un soufflet de forge, en tendant sa monnaie dans un petit morceau de papier brouillard. Le vieux Fogg regarda d'abord l'argent et ensuite l'homme, et ensuite il toussa de sa drôle de toux, si bien que je me doutais qu'il allait arriver quelque chose.—Vous ne savez pas, dit-il, qu'il y a une déclaration enregistrée qui augmente notablement les frais.—Qu'est-ce que vous dites là, monsieur, cria Ramsey, en tressaillant; le délai n'est expiré qu'hier au soir, monsieur. Cela n'empêche pas, reprit Fogg. Mon clerc est justement parti pour la faire enregistrer. M. Jackson n'est-il pas allé pour faire enregistrer cette déclaration dans Bullman et Ramsey, monsieur Wicks?—Naturellement je réponds queoui, et alors Fogg tousse encore et regarde Ramsey.—Mon Dieu! disait Ramsey, je me suis rendu presque fou pour ramasser cet argent, et tout cela pour rien!—Pour rien du tout, reprit Fogg, froidement; ainsi vous ferez bien mieux de vous en retourner, d'en ramasser un peu plus et de l'apporter ici à temps.—Je n'en pourrai pas trouver, sur mon âme! s'écria Ramsey en frappant le bureau avec son poing.—Ne me menacez pas, monsieur, dit Fogg, en se mettant en colère à froid.—Je n'ai pas eu l'intention de vous menacer, monsieur, répondit Ramsey.—Si, monsieur, repartit Fogg; sortez d'ici, monsieur! sortez de ce bureau, monsieur, et ne revenez que quand vous aurez appris à vous conduire, monsieur!—Alors Ramsey a fait tout ce qu'il a pu pour se défendre, mais comme Fogg lui coupait la parole, il a été obligé de remettre son argent dans sa poche et de filer. A peine la porte était-elle fermée, que voilà le vieux Fogg qui se retourne vers moi, avec on sourire agréable, et qui tire la déclaration de sa poche.—Monsieur Wicks, dit-il, prenez un cabriolet et allez au Temple, aussi vite que vous le pourrez, pour faire enregistrer cela. Les frais sont sûrs, car c'est un homme laborieux, avec une famille nombreuse, et qui gagne vingt-cinq shillings par semaine. S'il nous signe une procuration (et il faudra bien qu'il en vienne là), je suis sûr que ses maîtres payeront. Ainsi, monsieur Wicks, il faut tirer de lui tout ce que nous pourrons. C'est un acte de bon chrétien, monsieur Wicks, car avec une grande famille et un petit revenu, il sera heureux de recevoir une bonne leçon, qui lui apprenne à ne plus faire de dettes. N'est-il pas vrai? n'est-il pas vrai?—Et en s'en allant son sourire était si bienveillant que cela vous réjouissait le cœur.—C'est un fier homme pour les affaires, ajouta Wicks du ton de l'admiration la plus profonde, un fier homme, hein?»
Les trois autres clercs s'unirent cordialement à cette admiration et parurent charmés de l'anecdote.
«Jolis gars, ici, monsieur, murmura Sam à son maître. Bonne idée qu'ils ont sur les farces, monsieur.»
M. Pickwick fit un signe d'assentiment et toussa, pour attirer l'attention des jeunes gentlemen qui étaient derrière la cloison. Ayant raffraîchi leurs esprits par cette petite conversation entre eux, ils eurent la condescendance de s'occuper de l'étranger.
«M. Fogg est peut-être libre maintenant, dit Jackson.
—Je vais voir, reprit Wicks en se levant avec nonchalance. Quel nom dirai-je à M. Fogg?
—Pickwick,» répliqua l'illustre sujet de ces mémoires.
M. Jackson disparut par l'escalier et revint bientôt annoncer que maître Fogg recevrait M. Pickwick dans cinq minutes. Ayant fait ce message, il retourna derrière son bureau.
«Quel nom a-t-il dit? demanda tout bas M. Wicks.
—Pickwick, répliqua Jackson. C'est le défendeur dans Bardell et Pickwick.»
Un soudain frottement de pieds, mêlé d'éclats de rires étouffés, se fit entendre derrière la cloison.
«Monsieur, murmura Sam à son maître, voilà qu'ils vous mécanisent.
—Ils me mécanisent, Sam! Qu'est-ce que vous entendez par memécaniser?»
Pour toute réplique, Sam passa son pouce par-dessus son épaule, et M. Pickwick, levant la tête, reconnut la vérité de ce fait, à savoir: que les quatre clercs avaient allongé par-dessus la cloison des figures pleines d'hilarité, et examinaient minutieusement la tournure et la physionomie de ce Lovelace présumé, de ce grand destructeur du repos des cœurs féminins. Au mouvement qu'il fit, la rangée de têtes disparut comme par enchantement, et l'on entendit à l'instant même le bruit de quatre plumes voyageant sur le papier avec une furieuse vitesse.
Le tintement d'une sonnette suspendue dans le bureau appela M. Jackson dans l'appartement de Me Fogg. Il en revint bientôt, et annonça à M. Pickwick que son patron était prêt à le recevoir.
En conséquence, M. Pickwick monta l'escalier. Au premier étage, l'une des portes étalait, en caractères lisibles, ces mots imposants: M. FOGG. Ayant frappé à cette porte et ayant été invité à entrer, M. Jackson introduisit M. Pickwick en présence de l'avoué.
«M. Dodson est-il revenu? demanda Me Fogg.
—A l'instant, monsieur.
—Priez-le de passer ici.
—Oui, monsieur. (Jackson sort.)
—Prenez un siége, monsieur, dit Me Fogg. Voici le journal, monsieur. Mon partner va être ici dans un moment, et nous pourrons causer sur cette affaire, monsieur.»
M. Pickwick prit un siége et un journal; mais au lieu de lire ce dernier, il dirigea son rayon visuel par-dessus, afin d'examiner l'homme d'affaires. C'était un personnage d'un certain âge, dont le corps long et fluet était engaîné dans un étroit habit noir, dans une culotte sombre, dans de petites guêtres noires. Il semblait être partie essentielle de son bureau et paraissait avoir à peu près autant d'esprit et de sensibilité que lui.
Au bout de quelques minutes arriva Me Dodson, homme gros et gras, à l'air sévère, à la voix bruyante. La conversation commença immédiatement.
«Monsieur est M. Pickwick, dit Me Fogg.
—Ha! ha! monsieur, vous êtes le défendeur dans Bardell et Pickwick?
—Oui, monsieur, répondit le philosophe.
—Eh bien, monsieur, reprit Me Dodson, que nous proposez-vous?
—Ah! dit Me Fogg en fourrant ses mains dans les poches de sa culotte et s'appuyant sur le dos de sa chaise; qu'est-ce que vous nous proposez, monsieur Pickwick?
—Silence, Fogg! reprit Dodson. Laissez-moi entendre ce que M. Pickwick veut dire.
—Je sais venu, messieurs, répliqua notre sage, en regardant avec douceur les deux partners, je suis venu ici, messieurs, pour vous exprimer la surprise avec laquelle j'ai reçu votre lettre de l'autre jour et pour vous demander quels sujets d'action vous pouvez avoir contre moi?
—Quels sujets!... s'écriait Me Fogg, lorsqu'il fut arrêté par Me Dodson.
—Monsieur Fogg, dit celui-ci, je vais parler.
—Je vous demande pardon, monsieur Dodson, répondit Fogg.
—Quant aux sujets d'action, monsieur, reprit Me Dodson, avec un air plein d'élévation morale; quant aux sujets d'action, vous consulterez votre propre conscience et vos propres sentiments. Nous, monsieur, nous sommes entièrement guidés par les assertions de notre client. Ces assertions, monsieur, peuvent être vraies ou peuvent être fausses; elles peuvent être croyables ou incroyables; mais si elles sont croyables, je n'hésite pas à dire, monsieur, que nos sujets d'action sont forts et invincibles. Vous pouvez être un homme infortuné, monsieur, ou vous pouvez être un homme rusé; mais si j'étais appelé comme juré, monsieur, et sur mon serment, à exprimer mon opinion sur votre conduite, je vous affirme, monsieur, que je n'hésiterais pas un seul instant.» Ici Me Dodson se redressa avec l'air d'une vertu offensée et regarda Me Fogg, qui enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et, secouant sagement sa tête ajouta d'un ton convaincu: «Très-certainement!
—Eh bien, monsieur, repartit M. Pickwick d'un air peiné, je vous assure que je suis un homme très-malheureux, au moins dans cette affaire.
—Je désire qu'il en soit ainsi, monsieur, répliqua Me Dodson. J'aime à croire que cela peut être, monsieur. Mais si vous êtes réellement innocent de ce dont vous êtes accusé, vous êtes plus infortuné que je ne croyais possible de l'être. Qu'en dites-vous monsieur Fogg?
—Je dis absolument comme vous, répondit Me Fogg avec un sourire d'incrédulité.
—L'assignation qui commence l'action, monsieur, continua Me Dodson, a été délivrée régulièrement. Monsieur Fogg, où est notre registre?
—Le voici, dit Me Fogg en lui passant un volume carré recouvert en parchemin.
—Voici l'enregistrement, continua Dodson.Middlesex, mandat: Veuve Martha Bardell versus Samuel Pickwick. Dommages-intérêts, 1500 guinées. Dodson et Fogg pour le demandeur, aug. 28, 1831.Tout est régulier, monsieur, parfaitement régulier.»
Ayant articulé ces mots, Me Dodson toussa et regarda Me Fogg. Me Fogg répéta: «Parfaitement,» et tous les deux regardèrent M. Pickwick.
Celui-ci dit alors: «Vous voulez donc me faire entendre que c'est réellement votre intention de poursuivre ce procès?
—Vous faire entendre! monsieur. Oui, apparemment, répondit Me Dodson, avec quelque chose qui ressemblait à un sourire autant que le lui permettait sa dignité.
—Et que les dommages-intérêts demandés sont réellement de quinze cents guinées?
—Vous pouvez ajouter que si notre cliente avait suivi nos conseils, elle aurait réclamé le triple de cette somme.
—Je crois cependant, fit observer Me Fogg, en jetant un coup d'œil à Me Dodson, je crois que Mme Bardell a déclaré positivement qu'elle n'accepterait pas un liard de moins.
—Sans aucun doute, répliqua Me Dodson d'un ton sec;» car le procès ne faisait que de commencer, et il ne convenait pas aux avoués de le terminer par un compromis, quand même M. Pickwick y aurait été disposé.
«Comme vous ne nous faites point de propositions, monsieur, continua Me Dodson, en déployant de sa main droite un morceau de parchemin, et tendant gracieusement, de sa gauche, un papier à M. Pickwick; comme vous ne nous faites pas de propositions, monsieur, je vais vous offrir une copie de cet acte, dont voici l'original.
—Très-bien! monsieur; très-bien! dit en se levant notre philosophe, dont la bile commençait à s'échauffer. Vous aurez de mes nouvelles par mon homme d'affaires.
—Nous en serons charmés, répondit Me Fogg en se frottant les mains.
—Tout à fait, ajouta Dodson, en ouvrant la porte.
—Et avant de vous quitter, messieurs, reprit M. Pickwick en se retournant sur le palier, permettez-moi de vous dire que de toutes les manœuvres honteuses et dégoûtantes....
—Attendez, monsieur, attendez, interrompit Me Dodson avec grande politesse. Monsieur Jackson! monsieur Wicks!
—Monsieur? répondirent les deux clercs, apparaissant au bas de l'escalier.
—Faites-moi le plaisir d'écouter ce que ce gentleman va dire. Allons! monsieur, je vous en prie. Vous parliez, je crois, de manœuvres honteuses et dégoûtantes?
—Oui, monsieur, s'écria M. Pickwick entièrement excité, je disais que de toutes les manœuvres honteuses et dégoûtantes auxquelles se livrent les fripons, celle-ci est la plus dégoûtante et la plus honteuse. Je le répète, monsieur.
—Vous entendez cela, monsieur Wicks? cria Me Dodson.
—Vous n'oublierez pas ces expressions, monsieur Jackson? ajouta Me Fogg.
—Peut-être, monsieur, reprit Dodson, peut-être que vous aimeriez à nous appeler escrocs? Allons, monsieur, si cela vous fait plaisir, dites-le.
—Oui, s'écria M. Pickwick. Oui, vous êtes des escrocs!
—Très-bien, observa Dodson. J'espère que vous pouvez entendre de là-bas, monsieur Wicks?
—Oh oui! monsieur.
—Vous devriez monter quelques marches, ajouta Fogg.
—Poursuivez, monsieur, poursuivez. Vous feriez bien de nous appeler voleurs, monsieur. Ou peut-être que vous auriez du plaisir à nous maltraiter? Vous le pouvez, monsieur, si cela vous fait plaisir. Nous ne vous opposerons pas la plus petite résistance. Allons, monsieur!»
Comme M. Fogg se plaçait d'une manière fort tentante à proximité du poing fermé de M. Pickwick, il est fort probable que notre sage aurait cédé à ses sollicitations pressantes, s'il n'en avait pas été empêché. Mais Sam, en entendant la dispute, était sorti du bureau, avait escaladé l'escalier et saisi son maître par le bras.
«Allons, monsieur! lui dit-il, donnez-vous la peine de venir par ici. C'est très-amusant de jouer au volant, mais pas quand les deux raquettes sont des hommes de loi et qu'ils jouent avec vous. C'est trop excitant pour être agréable. Si vous voulez vous soulager le cœur en bousculant quelqu'un, venez dans la cour et bousculez-moi. Avec ceux-là c'est une besogne un petit peu trop dépensière.»
Disant ces mots et sans plus de cérémonie, Sam emporta son maître à travers l'escalier, à travers la cour, et l'ayant déposé en sûreté dans Cornhill, se retira modestement derrière lui, prêt à le suivre en quelque lieu qu'il lui plût d'aller.
M. Pickwick marcha tout droit devant lui d'un air d'abstraction, traversa en face de Mansion-house et dirigea ses pas vers Cheapside. Sam commençait à s'émerveiller du chemin que prenait son maître, quand celui-ci se retourna et lui dit:
«Sam, je vais aller immédiatement chez M. Perker.
—C'est juste l'endroit où vous auriez dû aller d'abord, monsieur.
—Je le crois, Sam.
—Et moi j'en suis sûr et certain, monsieur.
—Bien! bien! Sam, j'irai tout à l'heure. Mais d'abord, comme j'ai été mis un peu hors de moi-même, j'aimerais à prendre un verre d'eau-de-vie et d'eau chaude. Où pourrai-je en avoir, Sam?»
Sam connaissait parfaitement Londres, aussi répondit-il sans réfléchir un instant:
«La seconde cour à main droite, monsieur; l'avant-dernière maison du même côté. Prenez la stalle qui est à côté du poêle, parce qu'il n'y a pas de pied au milieu de la table, comme il y en a à toutes les autres, ce qui est très-inconvénient.»
M. Pickwick observa scrupuleusement les indications de son domestique et entra bientôt dans la taverne qu'il lui avait indiquée. De l'eau-de-vie et de l'eau chaude furent promptement placées devant lui, et Sam, s'asseyant à une distance respectueuse de son maître, quoique à la même table, fut accommodé d'une pinte de porter.
La pièce où ils se trouvaient était fort simple et semblait sous le patronage spécial des cochers de diligence, car plusieurs gentlemen qui paraissaient appartenir à cette savante profession, fumaient et buvaient dans leurs stalles respectives. Parmi eux se trouvait un gros homme rougeaud, d'un certain âge, assis en face de M. Pickwick, et qui attira son attention. Le gros homme fumait avec grande véhémence, mais, à chaque demi-douzaine de bouffées, il ôtait sa pipe de sa bouche et examinait d'abord Sam, puis M. Pickwick. Ensuite il exécutait encore une demi-douzaine de bouffées, d'un air de méditation profonde, et recommençait à considérer notre philosophe et son acolyte. Enfin le gros homme, mettant ses jambes sur une chaise et appuyant son dos contre le mur, s'occupa d'achever sa pipe sans interruption, et tout en contemplant, au travers de sa fumée, les deux nouveaux venus, comme s'il avait été décidé à les étudier le plus possible.
Les évolutions du gros homme avaient d'abord échappé à Sam, mais voyant les yeux de M. Pickwick se diriger de temps en temps vers lui, il commença à regarder dans la même direction, puis il abrita ses yeux avec sa main comme si, ayant partiellement reconnu l'objet placé devant lui, il désirait s'assurer de son identité. Mais ses doutes furent promptement résolus, car le gros homme, ayant chassé un nuage épais de sa pipe, fit sortir de dessous le châle volumineux qui enveloppait sa gorge et sa poitrine une voix enrouée, semblable à quelque étrange essai de ventriloquisme, et prononça lentement ces mots:
«Eh bien! Sammy?
—Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? demanda M. Pickwick.
—Hé bien! je ne l'aurais pas cru, monsieur, répondit Sam en ouvrant des yeux étonnés. C'est le vieux.
—Le vieux! reprit M. Pickwick, quel vieux?
—Mon père, monsieur. Comment ça va-t-il, mon ancien?»
Et avec cette touchante ébullition d'affection filiale, Sam fit une place sur le siége à côté de lui pour le gros homme, qui venait le congratuler, pipe en bouche et pot en main.
«Hé ben! Sammy? dit le père, je ne t'ai pas vu depuis deux ans et mieux.
—C'est vrai ça, vieux farceur. Comment va la belle-mère?
—Hé ben! je vas te dire quoi, Sammy, reprit M. Wellerseniord'une voix très-solennelle. I' n'y a jamais évu une pus belle veuve que ma seconde. Une douce criature que c'était, Sammy, et tout ce que je peux dire à présent, c'est ça: pisqu'elle faisait une si extra-superfine veuve, c'est ben dommage qu'elle ait changé de condition. Elle ne réussit pas pour une femme, Sammy.
—Bah! vraiment?» demanda M. Wellerjunior.
M. Wellerseniorsecoua la tête en répondant avec un soupir:
«J'ai fait la chose une fois de trop, Sammy, j'ai fait la chose une fois de trop. Prenez exemple sur vot' père, mon garçon, et prenez ben garde aux veuves toute vot' vie, espécialement si elles tiennent une auberge, Sammy.»
Ayant expectoré cet avis paternel, avec grand pathos, M. Wellerseniortira de sa poche une boîte d'étain, remplit sa pipe, l'alluma avec les cendres de la précédente et recommença à fumer d'un grand train.
Après une pause considérable il s'adressa à M. Pickwick, en continuant le même sujet:
«Demande vot' excuse, mossieu; rien de personnel, j'espère, mossieu? Vous n'avez pas empaumé une veuve?
—Non, pas encore, répondit M. Pickwick en riant;» et tandis que M. Pickwick riait, Sam informa son père à l'oreille des rapports qui existaient entre lui et ce gentleman.
«Demande vot' excuse, mossieu, dit M. Weller en ôtant son chapeau; j'espère que vous n'avez pas de reproches à faire à Sammy, mossieu?
—Pas le moindre, répliqua M. Pickwick.
—Fort heureux d'apprendre ça, mossieu. J'ai pris beaucoup de peine pour son éducation, mossieu. J'y ai laissé rouler les rues tout petiot pour qu'il sache se tirer d'affaire tout seul, mossieu: la véritable méthode pour rendre un jeune homme malin.
—J'imaginerais que c'est une méthode un peu dangereuse, observa M. Pickwick avec un sourire.
—Et qui n'est pas pleine de certitude non plus, objecta Sam; j'ai été régulièrement enfoncé l'autre jour.
—Non? dit le père.
—Si,» reprit le fils; et il raconta aussi brièvement que possible comment il avait été dupe des stratagèmes de Job Trotter.
M. Weller écouta ce récit avec l'attention la plus profonde, et lorsqu'il fut terminé:
«L'un de ces bijoux, dit-il, n'était-ce pas un grand efflanqué avec des cheveux noirs comme des chandelles et le don de l'oratoire très-galopant?»
M. Pickwick n'entendait pas parfaitement le dernier item de cette description, mais comprenant le premier, il répondit: «Oui,» à tous hasards.
«Et l'aut' gaillard, un toupet noir, en livrée violette, avec une très-grosse boule?
—Oui, oui, c'est lui! s'écrièrent vivement le maître et le valet.
—Alors je sais où qu'i' sont remisés; i' sont à Ipswich, en bon état tous les deux.
—Impossible! dit M. Pickwick.
—C'est un fait, répliqua M. Weller, et je vas vous dire comment je sais ça. Je travaille une voiture d'Ipswich de temps en temps, pour un camarade. Je l'ai menée juste le jour d'après la nuit oùs que vous avez attrapé le rhumatique, et je les ai ramenés juste aunégrillon, à Chelmsford, et je les ai disposés droit à Ipswich oùs que le domestique, celui qu'est en violet, m'a dit qu'ils allaient rester pour longtemps.
—Je le suivrai, dit M. Pickwick. Nous pouvons visiter Ipswich aussi bien qu'un autre endroit. Je le suivrai.
—Vous êtes sûr et certain que c'était eux, gouverneur? demanda Sam.
—Tout à fait, Sammy, tout à fait, car leur apparition est fort singulière. Outre ça, je me confondais de voir un gen'l'm'n si familier avec son valet. Pus qu' ça; comme i's étaient assis derrière mon siége, je leu's y ai entendu dire qu'ils avaient enfoncé le vieux Bouffe-la-balle.
—Le vieux quoi? demanda M. Pickwick.
—Le vieux Bouffe-la-balle, mossieu, par quoi, ma coloquinte à couper, qu'ils parlaient de vous, mossieu.»
Il n'y a rien de positivement vil ni atroce dans l'appellation devieux Bouffe-la-balle, mais cependant c'est une désignation qui n'est nullement respectueuse ni agréable. Le souvenir de tous les torts qu'il avait soufferts de Jingle s'était amassé dans l'esprit de M. Pickwick, du moment où M. Weller avait commencé à parler. Il ne fallait qu'une plume pour faire pencher la balance, etBouffe-la-ballele fit.
«Je le suivrai, s'écria le philosophe en donnant sur la table un coup de poing emphatique.
—Je conduirai après-demain à Ipswich, mossieu: la voiture part duTaureau, dans White-Chapel; si vous avez réellement envie d'y descendre, vous feriez mieux d'y descendre avec moi.
—C'est vrai, dit M. Pickwick. Très-bien. Je puis écrire à Bury et dire à ces messieurs de venir me retrouver à Ipswich. Nous irons avec vous. Mais ne vous en allez pas si vite, M. Weller, voulez-vous prendre quelque chose?
—Vous êtes bien bon, mossieu, répondit M. Weller en s'arrêtant court. Peut-être qu'un petit verre d'eau-de-vie pour boire à vot' santé et à la bonne chance de Sammy, ça ne ferait pas de mal.»
L'eau-de-vie fut apportée, et M. Weller, après avoir tiré son poil à M. Pickwick et adressé un signe gracieux à Sam, la fit descendre dans son large gosier comme s'il y en avait eu plein un dé.
«Bien exécuté, papa. Mais il faut prendre garde, vieux gaillard, ou bien vous vous ferez pincer par la goutte.
—J'ai trouvé pour ça un remède souverain, répliqua M. Weller en reposant son verre.
—Un remède souverain pour la goutte, s'écria M. Pickwick en tirant promptement son mémorandum, qu'est-ce que c'est?
—La goutte, mossieu, la goutte est une maladie qu'elle est naquise de trop d'aises et de conforts. Si vous êtes jamais attaqué par la goutte, mossieu, vite épousez une veuve qu'a une bonne voix forte avec une idée décente de s'en faire usage, vous n'aurez pus jamais la goutte. C'est une proscription capitale, mossieu. Je la consomme régulièrement et je vous réponds qu'elle chasse toutes les maladies qu'est causée par trop de joyeuseté.»
Ayant communiqué ce secret inestimable, M. Weller vida son verre de nouveau, cligna de l'œil d'une manière prétentieuse, soupira profondément, et se retira avec lenteur.
«Eh bien! Sam, que pensez-vous de ce qu'a dit votre père? demanda M. Pickwick en souriant.