—Oh! monsieur Weller! fit Mary en rougissant.
—Eh bien! et moi, donc! s'écria la cuisinière.
—Ah! cuisinière, je vous avais oubliée, dit M. Muzzle. Monsieur Weller, permettez-moi de vous présenter.
—Comment vous portez-vous, madame? demanda Sam à la cuisinière. Très-enchanté de vous voir, et j'espère que notre connaissance durera longtemps, comme dit le gentleman à la banknote de cinq guinées.»
Après les cérémonies de là présentation, la cuisinière et Mary se retirèrent dans leur cuisine pour chuchoter pendant dix minutes, et lorsqu'elles furent revenues toutes minaudantes et rougissantes, on s'assit pour dîner.
Les manières aisées de Sam et ses talents de conversation eurent une influence si irrésistible sur ses nouveaux amis, qu'à la moitié du dîner il était déjà avec eux sur un pied d'intimité complète, et les avait mis en pleine possession des perfidies de Job Trotter.
«Je n'ai jamais pu supporter cet homme-là, dit Mary.
—Et vous ne le deviez pas non plus, ma chère, répliqua Sam.
—Pourquoi cela?
—Parce que la laideur et l'hypocrisie ne va jamais d'accord avec l'élégance et la vertu. C'est-il pas vrai, monsieur Muzzle?
—Certainement.»
A ces mots Mary se prit à rire et assura que c'était à cause de la cuisinière, et la cuisinière, assurant que non, se prit à rire aussi.
«Tiens, je n'ai pas de verre, dit Mary.
—Buvez avec moi, ma chère, reprit Sam, mettez vos lèvres sur ce verre ici, et alors je pourrai vous embrasser par procuration.
—Fi donc! monsieur Weller!
—Pourquoi fi, ma chère?
—Pour parler comme ça.
—Bah! il n'y a pas de mal. C'est dans la nature. Pas vrai, cuisinière?
—Taisez-vous, impertinent,» répliqua celle-ci avec un visage de jubilation. Et là-dessus la cuisinière et Mary se prirent à rire encore, jusqu'à ce que le rire et la bière et la viande combinés eussent mis la charmante bonne en danger d'étouffer. Elle ne tut tirée de cette crise alarmante qu'au moyen de fortes tapes sur le dos et de plusieurs autres petites attentions, délicatement administrées par le galant Sam.
Au milieu de ces joyeusetés, on entendit sonner violemment, et le jeune gentleman qui prenait ses repas dans la buanderie, alla immédiatement ouvrir la porte du jardin. Sam était dans le feu de ses galanteries auprès de la jolie bonne; M. Muzzle s'occupait de faire les honneurs de la table, et la cuisinière ayant cessé de rire un instant portait à sa bouche un énorme morceau, lorsque la porte de la cuisine s'ouvrit pour laisser entrer M. Job Trotter.
Nous avons dit pour laisserentrerM. Job Trotter, mais cette expression n'a pas l'exactitude scrupuleuse dont nous nous piquons. La porte s'ouvrit et M. Job Trotter parut. Il serait entré, et même il était en train d'entrer, lorsqu'il aperçut Sam. Reculant involontairement un pas ou deux, il resta muet et immobile à contempler avec étonnement et terreur la scène qui s'offrait à ses yeux.
«Le voici! s'écria Sam, en se levant plein de joie. Eh bien! je parlais de vous dans ce moment ici, comment ça va-t-il? pourquoi donc êtes-vous si rare? Entrez.» En disant ces mots, il mit la main sur le collet violet de Job, le tira sans résistance dans la cuisine, ferma la porte et en passa la clef à M. Muzzle, qui l'enfonça froidement dans une poche de côté, et boutonna son habit par-dessus.
«Eh bien! en voilà une farce! s'écria Sam. Mon maître qui a le plaisir de rencontrer votre maître là haut, et moi qui a le plaisir de vous rencontrer ici en bas. Comment ça vous va-t-il? Et notre petit commerce d'épiceries, ça marche-t-il bien? Véritablement, je suis charmé de vous voir. Comme vous avez l'air content! C'est charmant. N'est-il pas vrai, M. Muzzle?
—Certainement.
—Il est si jovial!
—De si bonne humeur!
—Et si content de nous voir! C'est ça qui fait le plaisir d'une réunion. Asseyez-vous, asseyez-vous.»
Job se laissa asseoir sur une chaise, au coin du feu, et dirigea ses petits yeux d'abord sur Sam, pois sur Muzzle; mais il ne dit rien.
«Eh bien! maintenant, reprit Sam, faites-moi l'amitié de me dire devant ces dames ici, si vous croyez être le gentleman le plus gentil et le mieux éduqué qui a jamais employé un mouchoir rouge et les hymnes n° 4.
—Et qui a jamais été pour être marié à une cuisinière, le mauvais gueux! s'écria la cuisinière avec une sainte indignation.
—Et pour mener une vie plus vertueuse et pour s'établir dans l'épicerie, ajouta la bonne.
—Jeune homme? vociféra Muzzle, enragé par ces deux dernières allusions; écoutez-moi-z-un peu maintenant. Cette lady ici (montrant la cuisinière) est ma bonne amie. Et quand vous avez le toupet de parler de tenir une boutique d'épiceries avec elle, vous me blessez, monsieur, dans l'endroit le plus sensible où un homme pût en blesser un autre. Me comprenez-vous, monsieur?»
Ici Muzzle, qui, comme son maître, avait une grande idée de son éloquence, s'arrêta pour attendre une réponse, mais Job ne paraissant pas disposé à parler, Muzzle poursuivit avec solennité.
«Il est très-probable, monsieur, qu'on n'aura pas besoin de vous là-haut d'ici à quelque temps, parce que mon maître est en train de faire l'affaire de votre maître, monsieur: ainsi, vous aurez le temps de me parler un petit peu en particulier, monsieur. Me comprenez-vous, monsieur?»
M. Muzzle se tut encore, attendant toujours une réponse, et M. Trotter le désappointa de nouveau.
«Eh bien, pour lors, reprit-il, je suis très-fâché d'être obligé de m'expliquer devant ces dames, mais la nécessité du cas sera mon excuse. L'arrière-cuisine est vide, monsieur, si vous voulez y passer, monsieur, M. Weller sera témoin, et nous aurons une satisfaction mutuelle jusqu'à ce que la sonnette sonne. Suivez-moi, monsieur.»
En disant ces mots le vaillant domestique fit un pas ou deux vers la porte, tout en ôtant son habit afin de ne point perdre de temps.
Mais aussitôt que la cuisinière entendit les dernières paroles de ce défi mortel, aussitôt qu'elle vit M. Muzzle se préparer pour le combat singulier, elle poussa un cri déchirant, et se précipita sur M. Trotter, qui se leva vainement, à l'instant même; elle souffleta, elle égratigna son large visage, et entortillant ses mains dans les cheveux plats du nouveau Job, elle en arracha de quoi faire cinq ou six douzaines de bagues. Ayant accompli cet exploit avec l'ardeur que lui inspirait son amour dévoué pour M. Muzzle, elle chancela et tomba évanouie sous la table, car c'était une dame douée de sentiments fort délicats et fort excitables.
En ce moment la sonnette retentit.
«C'est pour vous, Job Trotter,» dit Sam, et avant que celui-ci pût résister ou faire des remontrances, avant même qu'il eût étanché le sang qui coulait de ses blessures, Sam le prit par un bras, Muzzle par l'autre, et le premier le tirant, le second le poussant, ils lui firent monter les escaliers et l'introduisirent dans le parloir.
La scène qui s'y passait était remplie d'intérêt. Alfred Jingle, esquire, autrement le capitaine Fitz-Marshall, était debout près de la porte, son chapeau à la main, avec un sourire sur son visage, et une physionomie qui n'était nullement émue par sa désagréable situation. En face de lui se trouvait M. Pickwick, qui, évidemment, lui avait inculqué quelque leçon d'une haute morale, car sa main gauche était cachée sous les pans de son habit, et sa main droite, étendue en l'air, comme c'était son habitude quand il prononçait un discours destiné à faire impression. Un peu en arrière on voyait M. Tupman, bouillant d'indignation, mais soigneusement retenu par ses deux jeunes amis. Enfin, à l'extrémité de la chambre se tenaient M. Nupkins, Mme Nupkins et miss Nupkins, tous avec un air hautain et sombre, plein de menaces et de vexations.
Au moment où Job fut amené, M. Nupkins déclamait avec une dignité magistrale:
«Qui m'empêche, disait-il, de faire détenir ces individus comme des fripons et des imposteurs? Pourquoi céder à une folle compassion? Qui m'en empêche?
—L'orgueil, vieux camarade, l'orgueil, répliqua Jingle d'un air calme. Mauvais effet—attrapé un capitaine! Ha! ha!—l'excellente charge!—bon parti pour notre fille.—A trompeur trompeur et demi!—Rendre cela public?—Pas pour un empire;—on en dirait trop, beaucoup trop.
Misérable! s'écria Mme Nupkins, nous méprisons vos basses insinuations.
—Je l'ai toujours détesté, ajouta Henriette.
—Oh! nécessairement.—Grand jeune homme,—vieux adorateur.—Sidney Porkenham,—riche, joli garçon.—Pas si riche que le capitaine, malgré ça..., eh! son congé.—On fait tout au monde pour le capitaine,—le capitaine n'a pas son pareil.—Toutes les demoiselles folles de lui, eh! Job, eh?»
Ici M. Jingle se mit à rire de tout son cœur, et Job, frottant ses mains avec délices, laissa échapper le premier son qu'il se fût encore permis, depuis qu'il était entré dans la maison; c'était un ricanement sans bruit, retenu, qui semblait indiquer qu'il en jouissait trop pour en laisser évaporer aucune partie en vaines démonstrations.
«M. Nupkins, dit l'aînée des deux dames, voilà une conversation que les domestiques n'ont pas besoin d'entendre. Faites éloigner ces deux misérables.
—Certainement, ma chère.—Muzzle.
—Votre Vénération...
—Ouvrez la porte.
—Oui, Votre Vénération...
—Quittez cette maison, misérables! s'écria M. Nupkins d'une manière emphatique.»
Jingle sourit et se dirigea vers la porte.
«Arrêtez,» dit M. Pickwick.
Jingle s'arrêta.
«J'aurais pu, poursuivit M. Pickwick, j'aurais pu me venger davantage du traitement que vous m'avez fait éprouver, de concert avec votre ami l'hypocrite... (Ici Job salua avec la plus grande politesse, en posant la main sur son cœur.) Je dis, continua M. Pickwick, en s'échauffant graduellement, je dis que j'aurais pu me venger davantage; mais je me contente de vous démasquer, car c'est un devoir envers mes semblables. Je me flatte, monsieur, que vous n'oublierez pas cette modération. (En cet endroit Job Trotter, avec une facétieuse gravité, appliqua sa main à son oreille comme pour ne pas perdre une syllabe de ce que disait M. Pickwick.) Je n'ai plus qu'une chose à ajouter, continua le philosophe, tout à fait irrité: c'est que je vous regarde comme un fripon... et un... un coquin... le plus mauvais coquin que j'aie jamais rencontré... excepté ce pieux vagabond en livrée violette!
—Ha! ha! ha! ricana Jingle. Bon garçon,—Pickwick; bon cœur!—vieux gaillard solide!—mais il ne faut pas être si colère,—mauvaise chose.—Adieu, adieu; vous reverrai quelque jour.—Ne vous chagrinez pas.—Job, trotte!»
En prononçant ces mots, M. Jingle enfonça son chapeau à sa mode et s'éloigna d'un pas mesuré. Job s'arrêta, regarda autour de lui, sourit, puis, adressant à M. Pickwick un salut sérieusement moqueur, et à Sam un coup d'œil dont l'audacieuse malice surpasse toute description, il suivit les pas de son estimable maître.
«Sam, dit M. Pickwick, en voyant que son domestique prenait le même chemin.
—Monsieur.
—Restez ici.»
Sam parut incertain.
«Restez ici, répéta M. Pickwick.
—Est-ce que je ne pourrais pas rabattre un peu ce Job Trotter dans le jardin?
—Non certainement.
—Est-ce que je ne peux pas le reconduire à coups de pied, monsieur?
—Non, sous aucun prétexte.»
Pendant un moment, pour la première fois depuis son engagement, Sam eut l'air mécontent et malheureux. Mais sa contenance s'éclaircit immédiatement, car le rusé Muzzle, qui s'était caché derrière la porte, en sortit vivement à l'instant précis, et parvint fort habilement à faire rouler Jingle et son acolyte le long des escaliers, et jusque dans les aloès américains, qui les attendaient en bas.
«Maintenant, monsieur, dit M. Pickwick à M. Nupkins, maintenant, monsieur, ayant accompli notre dessein, mes amis et moi, nous allons vous faire nos adieux, et tout en vous remerciant pour l'hospitalité que nous avons reçue, permettez-moi de vous assurer, en leur nom comme au mien, que nous ne l'aurions pas acceptée, et que nous n'aurions pas consenti à sortir ainsi de la situation où nous nous trouvions, si nous n'y avions pas été incités par un vif sentiment de devoir. Nous retournons à Londres demain matin: votre secret est en sûreté avec nous.»
Ayant ainsi protesté contre ce qui s'était passé dans la matinée, M. Pickwick fit un profond salut aux dames, et malgré les sollicitations de la famille, quitta la chambre avec ses amis.
«Prenez votre chapeau, Sam, dit-il à son domestique.
—Il est en bas, monsieur,» répliqua Sam, et il courut le quérir dans la cuisine.
Le chapeau étant égaré, Sam fut obligé de le chercher et Mary, qui se trouvait là toute seule, l'éclaira. Après avoir regardé de tous les côtés, la jolie bonne, dans son anxiété pour trouver le chapeau perdu, se mit sur ses genoux et retourna tous les objets entassés dans un petit coin derrière la porte. C'était un petit coin fort incommode. On ne pouvait y arriver sans commencer par fermer la porte.
«Le voilà, dit enfin la jolie bonne, n'est-ce pas cela?
—Voyons,» fit Sam.
Mary avait posé la chandelle sur le plancher, et, comme elle éclairait fort peu, Sam fut obligé de se mettre aussi à genoux pour voir si c'était réellement son chapeau. Le recoin était remarquablement petit, et ainsi, sans qu'il y eût de la faute de personne, excepté de l'architecte qui avait bâti la maison Sam et la jolie bonne se trouvaient nécessairement fort près l'un de l'autre.
«C'est bien lui, dit Sam, adieu.
—Adieu, répondit la jolie bonne.
—Adieu, répéta Sam, et en disant cela il laissa tomber le chapeau qu'il avait eu tant de peine à trouver.
—Comme vous êtes maladroit! dit Mary. Vous le perdrez encore si vous n'y prenez pas garde.» Et pour qu'il ne se perdit plus, elle le lui mit sur la tête.
Le visage de la jolie bonne paraissait plus joli encore, étant ainsi levé vers Sam: or, soit à cause de cela, soit par une simple conséquence de leur juxtaposition, il arriva que Sam l'embrassa.
«J'espère que vous ne l'avez pas fait exprès! s'écria-t-elle en rougissant.
—Non, ma chère, mais je vais la faire exprès à présent;» et il l'embrassa une seconde fois.
«Sam! cria M. Pickwick par-dessus la rampe.
—Voilà, monsieur, répondit Sam, en montant les marches quatre à quatre.
—Vous avez été bien longtemps.
—Il y avait quelque chose derrière la porte, qui nous a empêchés de l'ouvrir pendant tout se temps-là, monsieur.»
Tel fut le premier chapitre des amours de Sam.
Ayant accompli le principal objet de son voyage en démasquant l'infamie de Jingle, M. Pickwick résolut de retourner immédiatement à Londres, afin de savoir quelles mesures Dodson et Fogg avaient prises contre lui. Exécutant cette résolution avec toute l'énergie de son caractère, il monta à l'extérieur de la première voiture qui quitta Ipswich, le lendemain du jour où se passèrent les mémorables événements que nous venons de rapporter, et arriva dans la métropole le même soir, en parfaite santé, accompagné de ses trois disciples et de Sam.
Là, nos amis se séparèrent pour quelque temps. MM. Tupman, Winkle et Snodgrass se rendirent à leurs domiciles, afin de faire les préparatifs nécessaires pour leur voyage prochain à Dingley-Dell: M. Pickwick et Sam s'établirent dans un hôtel fort bon quoique fort antique, leGeorge et Vautour, George Yard, Lombard-street.
M. Pickwick avait dîné et fini sa seconde pinte d'excellent porto; il avait enfoncé son mouchoir de soie sur sa tête, et posé ses pieds sur le garde-feu; enfin il s'était renversé dans sa bergère, lorsque l'entrée de Sam avec son sac de nuit le tira de sa tranquille méditation.
«Sam, dit-il.
—Monsieur?
—Je pensais justement que j'ai laissé beaucoup de choses chez mistress Bardell, rue Goswell, et qu'il faudra que je les fasse prendre avant de repartir.
—Très-bien, monsieur.
—Je pourrais les envoyer pour le moment chez M. Tupman. Mais avant de les faire enlever, il faudrait les mettre en ordre. Je désirerais que vous allassiez jusqu'à la rue Goswell et que vous arrangeassiez tout cela, Sam.
—Tout de suite, monsieur?
—Tout de suite. Et... attendez, Sam, ajouta M. Pickwick en tirant sa bourse. Il faut payer le loyer. Le terme n'est dû qu'à Noël, mais vous le payerez pour que tout soit fini. Je puis donner congé en prévenant un mois d'avance. Voici le congé. Donnez-le à Mme Bardell. Elle mettra écriteau quand elle voudra.
—Très-bien, monsieur. Rien de plus?
—Rien de plus, Sam.»
Sam se dirigea à petits pas vers l'escalier, comme s'il eût attendu encore quelque chose. Il ouvrit lentement la porte, et étant sorti lentement, l'avait doucement refermée, à deux pouces près, lorsque M. Pickwick cria:
«Sam!
—Oui, monsieur, répondit Sam, en revenant vivement et fermant la porte après soi.
—Je ne m'oppose pas à ce que vous tâchiez de savoir comment Mme Bardell semble personnellement disposée envers moi, et s'il est réellement probable que ce procès infâme et sans base soit poussé à toute extrémité. Je dis que je ne m'oppose pas à ce que vous essayiez de découvrir cela, si vous le désirez, Sam.»
Sam fit un léger signe d'intelligence et quitta la chambre. M. Pickwick enfonça de nouveau le mouchoir de soie sur sa tête et s'arrangea pour faire un somme.
Il était près de neuf heures lorsque Sam atteignit la rue Goswell. Une paire de chandelles brûlaient dans le parloir, et l'ombre d'une couple de chapeaux se distinguait sur la jalousie. Mistress Bardell avait du monde.
Sam frappa à la porte. Après un assez long intervalle, pendant lequel mistress Bardell tâchait de persuader une chandelle réfractaire de se laisser allumer, de petites bottes se firent entendre sur le tapis et master Bardell se présenta.
«Eh bien! jeune homme, dit Sam, comment va c'te mère?
—Elle ne va pas mal, ni moi non plus.
—Eh bien! j'en suis charmé. Dites-lui que j'ai à lui parler, mon jeune phénomène.»
Master Bardell, ainsi conjuré, posa la chandelle réfractaire sur la première marche de l'escalier, et disparut, avec son message, derrière la porte du parloir.
Les deux chapeaux dessinés sur les carreaux étaient ceux des deux amies les plus intimes de mistress Bardell. Elles venaient d'arriver pour prendre une paisible tasse de thé et un petit souper chaud de pommes de terre et de fromage rôti; et tandis que le fromage bruissait et friait devant le feu, tandis que les pommes de terre cuisaient délicieusement dans un poêlon, mistress Bardell et ses deux amies se régalaient d'une petite conversation critique concernant toutes leurs connaissances réciproques. Master Bardell interrompit cette intéressante revue en rapportant le message qui lui avait été confié par Sam.
«Le domestique de M. Pickwick! s'écria mistress Bardell en pâlissant.
—Bonté divine! fit mistress Cluppins.
—Eh bien! réellement je n'aurais pas cru ça, si je n'y avais pas t'été,» déclara mistress Sanders.
Mistress Cluppins était une petite femme vive et affairée; mistress Sanders une personne grosse, grasse et pesante. Toutes les deux formaient la compagnie.
Mistress Bardell trouva convenable d'être agitée, et comme aucune des trois amies ne savait s'il était bon d'avoir des communications avec le domestique de M. Pickwick, autrement que par la ministère de Dodson et Fogg, elles se trouvaient prises au dépourvu. Dans cet état d'indécision, la première chose à faire était évidemment de taper le petit garçon pour avoir trouvé M. Weller à la porte. La tendre mère n'y manqua pas, et il se mit à crier fort mélodieusement.
«Ne m'étourdissez pas les oreilles, méchante créature! lui dit mistress Bardell.
—Ne tourmentez pas votre pauvre chère mère! cria mistress Cluppins.
—Elle en a assez des tourments, ajouta mistress Sanders avec une résignation sympathisante.
—Ah! oui, l'est-elle malheureuse! pauvre agneau!» reprit mistress Cluppins.
Pendant ces réflexions morales, master Bardell hurlait de plus en plus fort.
«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda mistress Bardell à mistress Cluppins.
—Je pense que vous devriez le voir, devant un témoin, s'entend.
—Deux témoins, serait plus légal, fit observer mistress Sanders, qui, ainsi que son amie, crevait de curiosité.
—Peut-être qu'il vaudrait mieux le faire venir ici,» reprit mistress Bardell.
Mistress Cluppins adopta avidement cette idée. «Bien sûr! s'écria-t-elle. Entrez, jeune homme, et fermez d'abord la porte, s'il vous plaît.»
Sam saisit l'occasion aux cheveux, et se présentant dans le parloir, exposa, ainsi qu'il suit, sa commission à mistress Bardell:
«Très-fâché de vous déranger, madame, comme disait le chauffeur à la vieille dame en la mettant sur le gril; mais comme je viens justement d'arriver avec mon gouverneur et que nous nous en allons incessamment, il n'y a pas moyen d'empêcher ça, comme vous voyez.
—Effectivement le jeune homme ne peut pas empêcher les fautes de son maître, fit observer mistress Cluppins, sur laquelle l'apparence et la conversation de Sam avaient fait beaucoup d'impression.
—Non certainement, répondit mistress Sanders, en jetant un regard attendri sur le petit poêlon, et en calculant mentalement la distribution probable des pommes de terre, au cas où Sam serait invité à souper.
—Ainsi donc, poursuivit l'ambassadeur, sans remarquer l'interruption, voilà pourquoi je suis venu ici: primo, d'abord, pour vous donner congé: le voilà ici; secondo, pour payer le loyer: le voilà ici; troiso, pour dire que vous mettiez toutes nos histoires en ordre, pour donner à la personne que nous enverrons pour les prendre; quatro, que vous pouvez mettre l'écriteau aussitôt que vous voudrez. Et voilà tout.
—Malgré ce qui est arrivé, soupira mistress Bardell, je dirai toujours et j'ai toujours dit que, sous tous les rapports, excepté un, M. Pickwick s'est toujours conduit comme un gentleman parfait; son argent était toujours aussi solide que la banque, toujours.»
En disant ceci, mistress Bardell appliqua son mouchoir à ses yeux... et sortit de la chambre pour faire la quittance.
Sam savait bien qu'il n'avait qu'à rester tranquille et que les deux invitées ne manqueraient point de parler; aussi se contenta-t-il de regarder alternativement le poêlon, le fromage, le mur et le plancher, en gardant le plus profond silence.
«Pauvre chère femme! s'écria mistress Cluppins.
—Pauvre criature!» rétorqua mistress Sanders.
Sam ne dit rien; il vit qu'elles arrivaient au sujet.
«Riellement je ne puis pas me contenir, dit mistress Cluppins, quand je pense à une trahison comme ça. Je ne veux rien dire pour vous vexer, jeune homme, mais votre maître est une vieille brute, et je désire que je l'eusse ici pour lui dire à lui-même.
—Je désire que vous l'eussiez, répondit Sam.
—C'est terrible de voir comme elle dépérit et qu'elle ne prend plaisir à rien, excepté quand ses amies viennent, par pure charité, pour causer avec elle et la rendre confortable, reprit mistress Cluppins en jetant un coup d'œil au poêlon et au fromage. C'est choquant.
—Barbaresque! ajouta mistress Sanders.
—Et votre maître, qu'est un homme d'argent, qui ne s'apercevrait tant seulement pas de la dépense d'une femme. Il n'a pas l'ombre d'une excuse. Pourquoi ne l'épouse-t-il pas?
—Ah! dit Sam. Bien sûr, voilà la question.
—Certainement, qu'elle lui demanderait la question, si elle avait autant de courage que moi, poursuivit mistress Cluppins avec grande volubilité. Quoi qu'il en soit, il y a une loi pour nous autres femmes, malgré que les hommes voudraient nous rendre comme des esclaves. Et votre maître saura ça à ses dépens, jeune homme, avant qu'il soit plus vieux de six mois.»
A cette consolante réflexion, mistress Cluppins se redressa, et sourit à mistress Sanders, qui lui renvoya son sourire.
«L'affaire marche toujours,» pensa Sam, tandis que mistress Bardell rentrait avec le reçu.
—Voilà le reçu, monsieur Weller, dit l'aimable veuve, et voilà votre reste. J'espère que vous prendrez quelque chose pour vous tenir l'estomac chaud, quand ça ne serait qu'à cause de la vieille connaissance....»
Sam vit l'avantage qu'il pouvait gagner, et accepta sur-le-champ. Aussitôt mistress Bardell tira d'une petite armoire une bouteille avec un verre; et sa profonde affliction la préoccupait tellement qu'après avoir rempli le verre de Sam, elle aveignit encore trois autres verres et les remplit également.
«Ah ça! mistress Bardell, s'écria mistress Cluppins, voyez ce que vous avez fait!
—Eh bien! en voilà une bonne! éjacula mistress Sanders.
—Ah! ma pauvre tête?» fit mistress Bardell, avec un faible sourire.
Sam, comme on s'en doute bien, comprit tout cela. Aussi s'empressa-t-il de dire qu'il ne buvait jamais, avant souper, à moins qu'une dame ne bût avec lui. Il s'ensuivit beaucoup d'éclats de rire, et enfin mistress Sanders s'engagea à le satisfaire et but une petite goutte. Alors Sam déclara qu'il fallait faire la ronde, et toutes ces dames burent une petite goutte. Ensuite la vive mistress Cluppins proposa pour toast:Bonne chance à Bardell contre Pickwick; et les dames vidèrent leurs verres en honneur de ce vœu: après quoi elles devinrent très-parlantes.
«Je suppose, dit mistress Bardell, je suppose que vous avez appris ce qui se passe, monsieur Weller?
—Un petit brin, répondit Sam.
—C'est une terrible chose, monsieur Weller, que d'être traînée comme cela devant le public; mais je vois maintenant que c'est la seule ressource qui me reste, et mon avoué, M. Dodson et Fogg, me dit que nous devons réussir, avec les témoins que nous appellerons. Si je ne réussissais pas, je ne sais pas ce que je ferais!»
La seule idée de voir mistress Bardell perdre son procès affecta si profondément mistress Sanders qu'elle fut obligée de remplir et de vider son verre immédiatement, sentant, comme elle le dit ensuite, que si elle n'avait pas eu la présence d'esprit d'agir ainsi, elle se serait infailliblement trouvée mal.
«Quand pensez-vous que ça viendra? demanda Sam.
—Au mois de février ou de mai, répliqua mistress Bardell.
—Quelle quantité de témoins il y aura! dit mistress Cluppins.
—Ah! oui! fit mistress Sanders.
—Et si la plaignante ne gagne pas, MM. Dodson et Fogg seront-ils furieux, eux qui font tout cela par spéculation, à leurs risques! continua mistress Cluppins.
—Ah! oui.
—Mais la plaignante doit gagner, ajouta mistress Cluppins.
—Je l'espère, dit mistress Bardell.
—Il n'y a pas le moindre doute, répliqua mistress Sanders.
—Eh bien! dit Sam en se levant et en posant son verre sur la table, tout ce que je peux dire c'est que je vous le souhaite.
—Merci, monsieur Weller! s'écria mistress Bardell avec ferveur.
—Et tant qu'à ce Dodson et Fogg, qui fait ces sortes de choses par spéculation, poursuivit Sam, et tant qu'aux bons et généreux individus de la même profession qui mettent les gens par les oreilles gratis, pour rien, et qui occupent leurs clercs à trouver des petites disputes chez leurs voisins et connaissances pour les accorder avec des procès, tout ce que je peux dire d'eux, c'est que je leur souhaite la récompense que je leur donnerais.
—Ah! s'écria mistress Bardell, attendrie, je leur souhaite la récompense que tous les cœurs généreux et compatissants seraient disposés à leur accorder.
—Amen! répondit Sam. Et ils gagneraient joliment de quoi mener joyeuse vie et s'engraisser, s'ils avaient ce que je leur souhaite!—Je vous offre le bonsoir, mesdames.»
Au grand soulagement de mistress Sanders, leur hôtesse permit à Sam de partir, sans faire aucune allusion aux pommes de terre ni au fromage rôti, et peu après, avec l'assistance juvénile qu'on pouvait attendre de master Bardell, les trois dames rendirent la plus ample justice à ces mets délicieux, qui s'évanouirent complétement sous leurs courageux efforts.
Sam, arrivé à l'auberge leGeorge et Vautour, rapporta fidèlement à son maître les indices qu'il avait recueillis des manœuvres de Dodson et Fogg; et son récit fut complétement confirmé le lendemain par M. Perker, avec qui notre philosophe eut une entrevue. Il fut donc obligé de se préparer pour sa visite de Noël à Dingley-Dell, avec l'agréable perspective d'être actionné publiquement, deux ou trois mois plus tard, par la cour desCommon Pleas, pour violation d'une promesse de mariage; la plaignante ayant tout l'avantage inhérent à ce genre d'action, et résultant de l'excessive habileté de Dodson et Fogg.
Comme il restait un intervalle de deux jours avant l'époque fixée pour le départ des Pickwickiens pour Dingley-Dell, Sam, après avoir dîné de bonne heure, s'assit dans l'arrière-salle de l'auberge leGeorge et Vautour, pour réfléchir au meilleur emploi possible de cet espace de temps. Il faisait un temps superbe, et Samuel n'avait pas ruminé pendant dix minutes, lorsqu'il sentit tout à coup naître en lui un sentiment filial et affectueux. Le besoin d'aller voir son père et de rendre ses devoirs à sa belle-mère se présenta alors si fortement à son esprit, qu'il fut frappé d'étonnement de n'avoir pas songé plus tôt à cette obligation morale. Impatient de réparer ses torts passés, dans le plus bref délai possible, il gravit les marches de l'escalier, se présenta directement devant M. Pickwick, et lui demanda un congé afin d'exécuter ce louable dessein.
«Certainement, Sam, certainement,» répondit le philosophe, dont les yeux se remplirent de larmes de joie à cette manifestation des bons sentiments de son domestique.
Sam fit une inclination de tête reconnaissante.
«Je suis charmé de voir que vous comprenez si bien vos devoirs de fils.
—Je les ai toujours compris, monsieur.
—C'est une réflexion fort consolante, dit M. Pickwick d'un air approbateur.
—Tout à fait, monsieur. Quand je voulais quelque chose de mon père, je le lui demandais d'une manière très-respectueuse et obligeante; s'il ne me le donnait pas, je le prenais, dans la crainte d'être enduit à mal faire, si je n'avais pas ce que je voulais. Je lui ai évité comme ça une foule d'embarras, monsieur.
—Ce n'est pas précisément ce que j'entendais, Sam, dit M. Pickwick en secouant la tête avec un léger sourire.
—J'ai agi dans un bon sentiment, monsieur, avec les meilleures intentions du monde, comme disait le gentleman qui avait planté là sa femme, parce qu'elle était malheureuse avec lui....
—Vous pouvez aller, Sam.
—Merci, monsieur.» Et ayant fait son plus beau salut et revêtu ses plus beaux habits, Sam se percha sur l'impériale de l'Hirondelle et se rendit à Dorking.
Le marquis de Granby, du temps de Mme Weller, pouvait servir de modèle aux meilleures auberges; assez grande pour qu'on y eût ses coudées franches, assez petite et assez commode pour qu'on s'y crût chez soi. Du côté opposé de la route, un poteau élevé supportait une vaste enseigne, où l'on voyait représentées la tête et les épaules d'un gentleman doué d'un teint apoplectique. Son habit rouge avait des revers bleus, et quelques taches de cette dernière couleur étaient placées au-dessus de son tricorne pour figurer le ciel. Plus haut encore, il y avait une paire de drapeaux, et au-dessous du dernier bouton de l'habit rouge du gentleman, une couple de canons. Le tout offrait incontestablement un portrait frappant du marquis de Granby, de glorieuse mémoire. Les fenêtres du comptoir laissaient voir une collection de géraniums et une rangée bien époussetée de bouteilles de liqueur. Les volets verts étalaient en lettres d'or force panégyriques des bons lits et des bons vins de la maison; enfin le groupe choisi de paysans et de valets qui flânaient autour des écuries, autour des auges, disait beaucoup en faveur de la bonne qualité de la bière et de l'eau-devie qui se vendaient à l'intérieur. En descendant de voiture, Sam s'arrêta pour noter, avec l'œil d'un voyageur expérimenté, toutes ces petites indications d'un commerce prospère, et, quand il entra, il était grandement satisfait du résultat de ses observations.
«Eh bien? dit une voix aigrelette lorsque la tête de Sam se montra à la porte du comptoir. Qu'est-ce que vous voulez, jeune homme?»
Sam regarda dans la direction de la voix. Elle provenait d'une dame d'une encolure assez puissante, confortablement assise auprès de la cheminée, et qui s'occupait à souffler le feu, afin de faire chauffer l'eau pour le thé. La dame n'était pas seule, car de l'autre côté de la cheminée, tout droit dans un antique fauteuil, était assis un homme dont le dos était presque aussi long et presque aussi roide que celui du fauteuil lui-même.
Cet individu, qui attira sur-le-champ l'attention spéciale de Sam, paraissait long et fluet. Son visage était couperosé, son nez rouge; ses yeux méchants et bien éveillés tenaient beaucoup de ceux d'un serpent à sonnettes. Il portait un habit noir râpé, un pantalon très-court et des bas de coton noir qui, comme le reste de son costume, avaient une teinte rouillée. Son air était empesé, mais sa cravate blanche ne l'était pas, et pendait toute chiffonnée et d'une manière fort peu pittoresque sur son gilet boutonné jusqu'au menton. Sur une chaise, à côté de lui, étaient placés une paire de gants de castor, vieux et usés; un chapeau à larges lords; un parapluie fort passé, qui laissait voir une quantité de baleines, comme pour contre-balancer l'absence d'une poignée: enfin, tous ces objets étaient arrangés avec un soin et une symétrie qui semblaient indiquer que l'homme au nez rouge, quel qu'il fût, n'avait pas l'intention de s'en aller de sitôt.
Pour lui rendre justice, il faut convenir que s'il avait eu cette intention, il eût fait preuve de bien peu d'intelligence; car, à en juger par les apparences, il aurait fallu qu'il possédât un cercle de connaissances bien désirable, pour pouvoir raisonnablement espérer s'installer ailleurs plus confortablement. Le feu flambait joyeusement sous l'influence du soufflet, et la bouilloire chantait gaiement sous l'influence de l'un et de l'autre; sur la table était disposé tout l'appareil du thé: un plat de rôties beurrées chauffait doucement devant le foyer, et l'homme au nez rouge, armé d'une longue fourchette, s'occupait activement à transformer de larges tranches de pain en cet agréable comestible. Auprès de lui était un verre d'eau et de rhum brûlant, dans lequel nageait une tranche de limon; et chaque fois qu'il se baissait pour amener les tartines de pain auprès de son œil, afin de juger comment elles rôtissaient, il sirotait une goutte ou deux de grog, et souriait en regardant la dame à la puissante encolure, qui soufflait le feu.
La contemplation de cette scène confortable avait tellement absorbé les facultés pensantes de Sam, qu'il laissa passer sans y faire attention les premières interrogations de l'hôtesse, qui fut obligée de les répéter trois fois, sur un ton de plus en plus aigre, avant qu'il s'aperçût de l'inconvenance de sa conduite.
«Le gouverneur y est-il? demanda-t-il enfin.
—Non, il n'y est pas, répondit Mme Weller, car la dame n'était autre que la ci-devant veuve et la seule et unique exécutrice testamentaire de feu M. Clarke. Non, il n'y est pas, et qui plus est je ne l'attends pas.
—Je suppose qu'il conduit aujourd'hui? reprit Sam.
—Peut-être que oui, peut-être que non, répliqua Mme Weller en beurrant la tartine que l'homme au nez rouge venait de faire rôtir. Je n'en sais rien, et de plus je ne m'en soucie guère.—Dites unBenedicite, monsieur Stiggins.»
L'homme au nez rouge fit ce qui lui était demandé, et attaqua aussitôt une rôtie avec une voracité sauvage.
Son apparence, dès le premier coup d'œil, avait induit Sam à suspecter qu'il voyait en lui le substitut du berger dont lui avait parlé son estimable père. Aussitôt qu'il le vit manger, tous ses doutes à ce sujet s'évanouirent, et il reconnut en même temps que s'il avait envie de s'installer provisoirement dans la maison, il fallait qu'il se mît sans délai sur un bon pied. Commençant donc ses opérations, il passa son bras par-dessus la demi-porte du comptoir, l'ouvrit, entra d'un pas délibéré, et dit tranquillement:
«Ma belle-mère, comment vous va?
—Eh bien! je crois que c'est un Weller! s'écria la grosse dame en regardant Sam d'un air fort peu satisfait.
—Un peu, que c'en est un! rétorqua l'imperturbable Sam, et j'espère que ce révérend gentleman m'excusera si je dis que je voudrais bien être le Weller qui vous possède, belle-mère.»
C'était là un compliment à deux tranchants. Il insinuait que Mme Weller était une femme fort agréable, et en même temps que M. Stiggins avait une apparence ecclésiastique. Effectivement, il produisit sur-le-champ un effet visible, et Sam poursuivit son avantage en embrassant sa belle-mère.
«Voulez-vous bien finir! s'écria Mme Weller en le repoussant.
—Fi! jeune homme, fi! dit le gentleman au nez rouge.
—Sans offense, monsieur, sans offense, répliqua Sam. Mais malgré ça vous avez raison. Ces sortes de choses-là sont défendues quand la belle-mère est jeune et jolie, n'est-ce pas, monsieur?
—Tout ça n'est que vanité, observa M. Stiggins.
—Oh! c'est bien vrai,» dit mistress Weller en rajustant son bonnet.
Sam pensa la même chose, mais il retint sa langue.
Le substitut du berger ne paraissait nullement satisfait de l'arrivée de Sam, et quand la première effervescence des compliments fut passée, Mme Weller elle-même prit un air qui semblait dire qu'elle se serait très-volontiers passée de sa visite. Quoi qu'il en soit, Sam était là, et comme on ne pouvait décemment le mettre dehors, on l'invita à s'asseoir et à prendre le thé.
«Comment va le père?» demanda-t-il au bout de quelques instants.
A cette question, Mme Weller leva les mains et tourna les yeux vers le plafond, comme si c'était un sujet trop pénible pour qu'on osât en parler.
M. Stiggins fit entendre un gémissement.
—Qu'est-ce qu'il a donc, ce monsieur? demanda Sam.
—Il est choqué de la manière dont votre père se conduit.
—Comment! C'est à ce point là?
—Et avec trop de raison,» répondit Mme Weller gravement.
M. Stiggins prit une nouvelle rôtie et soupira bruyamment.
«C'est un terrible réprouvé, poursuivit Mme Weller.
—Un vase de perdition!» s'écria M. Stiggins, et il fit dans sa rôtie un large segment de cercle et poussa un gémissement sourd.
Sam se sentit violemment enclin à donner au révérend personnage une volée qui permit à ce saint homme de gémir avec plus de raison, mais il réprima ce désir et demanda simplement:
«Le vieux fait donc des siennes, hein?
—Hélas! oui, répliqua Mme Weller. Il a un cœur de rocher. Tous les soirs, cet excellent homme... ne froncez pas le sourcil, monsieur Stiggins, je soutiens quevous êtesun excellent homme.... Tous les soirs, cet excellent homme passe ici des heures entières, et cela ne produit point le moindre effet sur votre réprouvé de père.
—Eh bien! voilà qui est drôle! rétorqua Sam. Ça en produirait un prodigieux sur moi, si j'étais à sa place. Je vous en réponds!
—Mon jeune ami, dit solennellement M. Stiggins, le fait est qu'il a un esprit endurci. Oh! mon jeune ami, quel autre aurait pu résister aux exhortations de seize de nos plus aimables sœurs, et refuser de souscrire à notre humble société pour procurer aux enfants nègres, dans les Indes occidentales, des gilets de flanelle et des mouchoirs de poche moraux.
—Qu'est-ce que c'est qu'un mouchoir moral? demanda Sam. Je n'ai jamais vu ce meuble-là.
—C'est un mouchoir qui combine l'amusement et l'instruction, mon jeune ami; où l'on voit des histoires choisies, illustrées de gravures sur bois.
—Bon, je sais; j'ai vu ça aux étalages des merciers, avec des pièces de vers et tout le reste, n'est-ce pas?»
M. Stiggins fit un signe affirmatif et commença une troisième rôtie.
«Et il n'a pas voulu se laisser persuader par les dames?
—Il s'est assis, répondit Mme Weller, il a allumé sa pipe, et il a dit que les enfants nègres étaient.... Qu'est-ce qu'il a dit que les enfants nègres étaient, monsieur Stiggins?
—Une blague, soupira le révérend, profondément affecté.
—Il a dit que les enfants nègres étaient une blague!» répéta tristement Mme Weller; après quoi, la dame et le révérend recommencèrent à gémir sur l'atroce conduite de M. Weller.
Beaucoup d'autres iniquités de la même nature auraient pu être racontées, mais toutes les rôties étant mangées, le thé étant devenu très-faible, et Sam ne montrant aucune inclination à partir, M. Stiggins se rappela soudainement qu'il avait un rendez-vous très-pressant avec le berger, et se retira en conséquence.
Le plateau était à peine enlevé, le foyer à peine balayé, lorsque la voiture de Londres déposa M. Weller à la porte. Peu après ses jambes le déposèrent dans le comptoir, et ses yeux lui révélèrent la présence de son fils.
«Ha! ha! Sammy! s'écria le père.
—Ho! ho! vieux farceur!» cria le fils; et ils se donnèrent une poignée de main vigoureuse.
«Charmé de te voir, Sammy, dit l'aîné des Weller. Comment diantre as-tu pu venir à bout de ta belle-mère? Ça me passe. Tu devrais me passer ta recette. Je ne te dis que ça!
—Chut! fit Sam. Elle est dans la maison, mon vieux gaillard.
—Elle n'est pas à portée d'oreille. Elle reste toujours en bas, à tracasser le monde pendant une heure ou deux après le thé. Ainsi donc, nous pouvons nous humecter l'intérieur, Sammy.»
En parlant ainsi, M. Weller mêla deux verres de grog et aveignit une couple de pipes. Le père et le fils s'assirent en face l'un de l'autre, Sam d'un côté du feu, dans le fauteuil au dos élevé, M. Weller de l'autre côté, dans une bergère, et ils commencèrent à goûter le double plaisir de leur pipe et de leur réunion inattendue, avec toute la gravité convenable.
«Venu quelqu'un, Sammy?» demanda laconiquement M. Weller, après un long silence.
Sam fit un signe exprimant l'affirmation.
«Un gaillard au nez rouge?»
Sam répéta le même signe.
«Un bien aimable homme que ce gaillard-là! Sammy, fit observer M. Weller en fumant avec précipitation.
—Il en a tout l'air.
—Et joliment fort sur le calcul!
—Vraiment!
—Le lundi, il emprunte dix-huit pence; le mardi, il demande un shilling pour compléter la demi-couronne; le vendredi, il remprunte une autre demi-couronne pour faire un compte rond de cinq shillings, et il va comme ça, en doublant, jusqu'à ce qu'il arrive, en un rien de temps, à empocher une banknote de cinq livres. Ça ressemble à ce calcul du livre d'arusmétique où l'on arrive à des sommes folles en doublant les clous d'un fer à cheval.»
Sam indiqua par un geste qu'il se rappelait le problème auquel son père faisait allusion.
«Comme ça, vous n'avez pas voulu souscrire pour les gilets de flanelle, demanda Sam après avoir lancé de nouveau quelques bouffées de tabac silencieuses.
—Non certainement. A quoi des gilets de flanelle peuvent-ils servir à ces négrillons? Mais vois-tu, Sammy, ajouta M. Weller en baissant la voix et en se penchant vers son compagnon, je souscrirais bien volontiers une jolie somme s'il s'agissait d'offrir des camisoles de force à certains particuliers que nous connaissons.»
Ayant exprimé cette opinion, M. Weller reprit lentement sa position première, et cligna de l'œil d'un air très-sagace.
«C'est une drôle d'idée, tout de même, de vouloir envoyer des mouchoirs à des gens qui ne connaissent pas la manière de s'en servir, fit remarquer Sam.
—I' sont toujours à faire quelque bêtise de ce genre, Sammy. L'autre dimanche, je flânais sur la route, qu'est-ce que j'aperçois debout à la porte d'une chapelle? Ta belle-mère avec un plat de faïence bleue à la main, oùs que les patards tombaient comme la grêle.... Tu n'aurais jamais cru qu'un plat mortel aurait pu y tenir. Et pour quoi penses-tu que c'était, Sammy?
—Pour donner un autre thé, peut-être!
—Tu n'y es pas, c'était pour la rente d'eau du berger
—La rente d'eau du berger!
—Ni plus ni moins. I' y avait trois trimestres que le berger n'avait pas payé un liard, pas un liard. Au fait il n'a guère besoin d'eau, i' ne boit que très-peu de c'te liqueur-là, très-peu, Sammy.... pas si chose! Comme ça, la rente n'était pas payée et le receveur avait arrêté son filet. V'là donc le berger qui s'en va à la chapelle. Il dit qu'il est un saint martyrisé, qu'il désire que le tourne-robinet qu'a coupé son filet obtienne son pardon du ciel, mais qu'il a bien peur qu'on ne lui ait déjà retenu dans l'autre monde une place où il ne sera pas à son aise. Là-dessus les femelles font un meeting, chantent des hymnes, nomment ta belle-mère présidente, votent une quête pour le dimanche suivant, et repassent tout le quibus au berger. Et si il n'a pas eu de quoi payer sa rente d'eau, sa vie durant, dit M. Weller en terminant, je ne suis qu'un Hollandais et tu en es un autre, voilà tout.»
M. Weller fuma en silence pendant quelques minutes, puis il ajouta:
«Le pire de ces bergers, mon garçon, c'est qu'i' tournent la tête à toutes les jeunes filles. Dieu bénisse leurs petits cœurs! elles s'imaginent que c'est tout miel, et elles n'en savent pas plus long. Elles donnent toutes dans la charge, Sammy, elles y donnent toutes.
—Ça me fait cet effet-là, dit Sam.
—Ni pus ni moins, poursuivit M. Weller en secouant gravement la tête; et ce qui m'agace le plus, Samivel, c'est de leur voir perdre leur temps et leur belle jeunesse à faire des habits pour des gens cuivrés qui n'en ont pas besoin, sans jamais s'occuper des chrétiens qui ont des couleurs naturelles et qui savent mettre un pantalon. Si j'étais le maître, Sammy, j'attèlerais quelques-uns de ces faignants de bergers à une brouette bien chargée et je la leur ferais monter et descendre, pendant vingt-quatre heures de suite, le long d'une planche de dix-huit pouces de large. Ça leur ôterait un peu de leur bêtise, ou rien n'y réussira.»
M. Weller, ayant débité cette aimable recette, avec beaucoup d'emphase et une multitude de gestes et de contorsions, vida son verre d'un seul trait, et fit tomber les cendres de sa pipe avec une dignité naturelle.
Il n'avait pas encore terminé cette dernière opération, lorsqu'une voix aigre se fit entendre dans le passage.
«Voici ta chère belle-mère, Sammy,» dit-il à son fils, et au même instant Mme Weller entra, d'un pas affairé, dans la chambre.
«Oh! vous voilà donc revenu! s'écria-t-elle.
—Oui, ma chère, répliqua M. Weller en bourrant de nouveau sa pipe.
—M. Stiggins est-il de retour? demanda mistress Weller.
—Non, ma chère, répondit M. Weller en allumant ingénieusement sa pipe au moyen d'un charbon embrasé qu'il prit avec les pincettes; et qui plus est, ma chère, je tâcherais de ne pas mourir de chagrin s'il ne remettait plus les pieds ici.
—Ouh! le réprouvé! s'écrie Mme Weller.
—Merci, mon amour, dit son époux.
—Allons! allons! père, observa Sam; pas de ces petites tendresses devant des étrangers. Voilà le révérend gentleman qui revient.»
A cette annonce, Mme Weller essuya précipitamment les larmes qu'elle s'était efforcée de verser, et M. Weller tira, d'un air chagrin, son fauteuil dans le coin de la cheminée.
M. Stiggins ne se fit pas beaucoup prier pour prendre un autre verre de grog; puis il en accepta un second, puis un troisième, puis il consentit à accepter sa part d'un léger souper, afin de recommencer sur nouveaux frais. Il était assis du même côté que M. Weller aîné; et lorsque celui-ci supposait que sa femme ne pouvait pas le voir, il indiquait à son fils les émotions intimes dont son âme était agitée, en secouant son poing sur la tête du berger. Cette plaisanterie procurait à son respectueux enfant une satisfaction d'autant plus pure, que M. Stiggins continuait à siroter paisiblement son rhum, dans une heureuse ignorance de cette pantomime animée.
La conversation fut soutenue, en grande partie, par Mme Weller et le révérend M. Stiggins, et les principaux sujets qu'on entama furent les vertus du berger, les mérites de son troupeau, et les crimes affreux, les détestables péchés de tout le reste du monde. Seulement, M. Weller interrompait parfois ces dissertations par des remarques et des allusions indirectes à un certain vieux farceur généralement désigné sous le nom deWalker29, et se permit çà et là divers commentaires non moins ironiques et voilés.
Enfin, M. Stiggins, qui, à en juger par divers symptômes indubitables, avait emmagasiné autant de grog qu'il en pouvait ingurgiter sans trop s'incommoder, prit son chapeau et son congé, immédiatement après, Sam fut conduit par son père dans une chambre à coucher. Le respectable gentleman, en lui donnant une chaleureuse poignée de main, paraissait se disposer à lui adresser quelques observations; mais il entendit monter Mme Weller, et changeant aussitôt d'intention, il lui dit brusquement bonsoir.
Le lendemain, Sam se leva de bonne heure. Ayant déjeuné à la hâte, il s'apprêta à retourner à Londres, et il sortait de la maison, lorsque son père se présenta devant lui.
—Tu pars, Sam?
—Tout de gô.
—Je voudrais bien te voir museler ce Stiggins, et l'emmener avec toi.
—Vraiment? répondit Sam d'un ton de reproche; je rougis de vous avoir pour auteur, vieux capon. Pourquoi lui laissez-vous montrer son nez cramoisi chez leMarquis de Granby?»
M. Weller attacha sur son fils un regard sérieux, et répondit:
«Parce que je suis un homme marié, Sammy, parce que je suis un homme marié. Quand tu seras marié, Sammy, tu comprendras bien des choses que tu ne comprends pas maintenant. Mais ça vaut-il la peine de passer tant de vilains quarts d'heure pour apprendre si peu de chose, comme disait cet écolier quand il a-t-été arrivé à savoir son alphabet, voilà la question? C'est une affaire de goût. Mais, pour ma part, je suis très-disposé à répondre: Non!
—Dans tous les cas, dit Sam, adieu.
—Bonjour, Sammy, bonjour.
—Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, reprit Sam en s'arrêtant court: Si j'étais le propriétaire duMarquis de Granby, et si cet animal de Stiggins venait faire des roties dans mon comptoir, je le....
—Que ferais-tu? interrompit M. Weller avec grande anxiété, que ferais-tu?
—J'empoisonnerais son grog.
—Bah! s'écria Weller en donnant à son fils une poignée de main reconnaissante, tu ferais cela réellement, Sammy? tu ferais cela?
—Parole! Je ne voudrais pas me montrer trop cruel envers lui tout d'abord. Je commencerais par le plonger dans la fontaine, et je remettrais le couvercle pour l'empêcher de s'enrhumer; mais si je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'en venir à bout par la douceur, j'emploierais une autre méthode de persuasion.»
M. Weller aîné lança à son fils un regard d'admiration inexprimable, et, lui ayant de nouveau serré la main, s'éloigna lentement en roulant dans son esprit les réflexions nombreuses auxquelles cet avis avait donné lieu.
Sam le suivit des yeux jusqu'au détour de la route et s'achemina ensuite vers Londres. Il médita d'abord sur les conséquences probables de son conseil, et sur la vraisemblance ou l'invraisemblance qu'il y avait de voir adopter cet avis par son père; mais bientôt il écarta toute inquiétude de son esprit par cette réflexion consolante, qu'il en saurait le résultat avec le temps. C'est un avantage que le lecteur aura, aussi bien que lui.