«Ma foi! répondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait peut-être le cas de tenter cette expédition.
—Ah! vraiment! fit Johnson.
—Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela plus tard; je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des pôles est la cause de la précession des équinoxes, c'est-à-dire pourquoi, chaque année, l'équinoxe du printemps arrive un jour plus tôt qu'il ne le ferait, si la terre était parfaitement ronde. Cela vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opère d'une façon différente sur la partie renflée du globe située à l'équateur, qui éprouve alors un mouvement rétrograde. Subséquemment, c'est ce qui déplace un peu ce pôle, comme je vous l'ai dit plus haut. Mais, indépendamment de cet effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions si nous étions doués d'une sensibilité mathématique.
—Que voulez-vous dire? demanda Bell.
—C'est que nous sommes plus lourds ici qu'à Liverpool.
—Plus lourds?
—Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments!
—Est-il possible?
—Certes, et par deux raisons: la première, c'est que nous sommes plus rapprochés du centre du globe, qui, par conséquent, nous attire davantage: or, cette force attractive n'est autre chose que la pesanteur. La seconde, c'est que la force de rotation, nulle au pôle, étant très marquée à l'équateur, les objets ont là une tendance à s'écarter de la terre; ils y sont donc moins pesants.
—Comment! dit Johnson, sérieusement, nous n'avons donc pas le même poids en tous lieux?
—Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances. Ici, je pèse plus parce que je suis plus près du centre d'attraction, et, sur une autre planète, je pèserais plus ou moins, suivant la masse de la planète.
—Quoi! fit Bell, dans la lune?…
—Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres à Liverpool, ne serait plus que de trente-deux.
—Et dans le soleil?
—Oh! dans le soleil, je pèserais plus de cinq mille livres!
—Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos jambes?
—Probablement! répondit le docteur, en riant de l'ébahissement de Bell; mais ici la différence n'est pas sensible, et, en déployant un effort égal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey.
—Oui! mais dans le soleil? répétait Bell, qui n'en revenait pas.
—Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceci est que nous sommes bien où nous sommes, et qu'il est inutile de courir ailleurs.
—Vous disiez tout à l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-être le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu'on a jamais pensé à entreprendre un pareil voyage?
—Oui, et cela termine ce que j'ai à vous dire relativement au pôle. Il n'y a pas de point du monde qui ait donné lieu à plus d'hypothèses et de chimères. Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y plaçaient le jardin des Hespérides. Au Moyen Age, on supposa que la terre était supportée par des tourillons placés aux pôles, sur lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comètes se mouvoir librement dans les régions circumpolaires, il fallut renoncer à ce genre de support. Plus tard, il se rencontra un astronome français, Bailly, qui soutint que le peuple policé et perdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici même. Enfin, de nos jours, on a prétendu qu'il existait aux pôles une immense ouverture, d'où se dégageait la lumière des aurores boréales, et par laquelle on pourrait pénétrer dans l'intérieur du globe; puis, dans la sphère creuse, on imagina l'existence de deux planètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite de la forte pression qu'il éprouvait.
—On a dit tout cela? demanda Altamont.
—Et on l'a écrit, et très sérieusement. Le capitaine Synness, un de nos compatriotes, proposa à Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter le voyage! Mais ces savants refusèrent.
—Et ils firent bien.
—Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que l'imagination s'est donné libre carrière à l'endroit du pôle, et qu'il faut tôt ou tard en revenir à la simple réalité.
—D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas son idée.
—Alors, à demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le vieux marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulière pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble!»
Après cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son mieux dans la grotte, y trouva le sommeil.
Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il pas?
Le but de sa vie n'était-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les hardis projets qui lui tenaient au coeur? Pourquoi le calme ne succédait-il pas à l'agitation dans cette âme ardente? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une sorte d'abattement, et que ses nerfs détendus aspireraient au repos? Après le succès, il semblait même naturel qu'il fût pris de ce sentiment de tristesse qui suit toujours les désirs satisfaits.
Mais non. Il se montrait plus surexcité. Ce n'était cependant pas la pensée du retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin encore? Son ambition de voyageur n'avait-elle donc aucune limite, et trouvait-il le monde trop petit, parce qu'il en avait fait le tour?
Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette première nuit passée au pôle du monde fut pure et tranquille. L'île était absolument inhabitée. Pas un oiseau dans son atmosphère enflammée, pas un animal sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourds ronflements de la montagne à la tête de laquelle s'échevelaient des panaches de fumée incandescente.
Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent, ils ne trouvèrent plus Hatteras auprès d'eux. Inquiets, ils quittèrent la grotte, et ils aperçurent le capitaine debout sur un roc. Son regard demeurait invariablement fixé sur le sommet du volcan. Il tenait à la main ses instruments; il venait évidemment de faire le relevé exact de la montagne.
Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le comprendre.
«En route! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un oeil attentif, en route; allons faire le tour de notre île; nous voilà prêts pour notre dernière excursion.
—La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens qui rêvent tout haut; oui, la dernière, en effet. Mais aussi, reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse!»
Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en calmer les bouillonnements intérieurs.
En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras parut alors sortir de son état d'hallucination.
«Mes amis, dit-il d'une voix émue, merci pour votre courage, merci pour votre persévérance, merci pour vos efforts surhumains qui nous ont permis de mettre le pied sur cette terre!
—Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obéir, et c'est à vous seul qu'en revient l'honneur.
—Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, à vous tous comme à moi! à Altamont comme à nous tous! comme au docteur lui-même! Oh! laissez mon coeur faire explosion entre vos mains! Il ne peut plus contenir sa joie et sa reconnaissance!»
Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui l'entouraient. Il allait, il venait, il n'était plus maître de lui.
«Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell.
—Notre devoir d'amis, répondit le docteur.
—Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir.Quelques-uns ont succombé! Pourtant, il faut leur pardonner, à ceuxqui ont trahi comme à ceux qui se sont laissé entraîner à la trahison!Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m'entendez, docteur!
—Oui, répondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquiétait sérieusement.
—Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune qu'ils étaient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne sera changé à mes dispositions, et ils seront riches… s'ils revoient jamais l'Angleterre!»
Il eût été difficile de ne pas être ému de l'accent avec lequelHatteras prononça ces paroles.
«Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que vous faites votre testament.
—Peut-être, répondit gravement Hatteras.
—Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de gloire, reprit le vieux marin.
—Qui sait?» fit Hatteras.
Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait interpréter le sens de ces dernières paroles.
Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d'une voix précipitée, qu'il contenait à peine, il reprit:
«Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et cependant il reste beaucoup à faire.»
Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profond étonnement.
«Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pas au pôle même!
—Comment cela? fit Altamont.
—Par exemple! s'écria le docteur, qui craignait de deviner.
—Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le pied sur le pôle du monde; je l'ai dit, et un Anglais le fera.
—Quoi?… répondit le docteur.
—Nous sommes encore à quarante-cinq secondes du point inconnu, repritHatteras avec une animation croissante, et là où il est, j'irai!
—Mais c'est le sommet de ce volcan! dit le docteur.
—J'irai.
—C'est un cône inaccessible!
—J'irai.
—C'est un cratère béant, enflammé!
—J'irai.»
L'énergique conviction avec laquelle Hatteras prononça ces derniers mots ne peut se rendre. Ses amis étaient stupéfaits; ils regardaient avec terreur la montagne qui balançait dans l'air son panache de flammes.
Le docteur reprit alors la parole; il insista; il pressa Hatteras de renoncer à son projet; il dit tout ce que son coeur put imaginer, depuis l'humble prière jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint rien sur l'âme nerveuse du capitaine, pris d'une sorte de folie qu'on pourrait nommer «la folie polaire».
Il n'y avait plus que les moyens violents pour arrêter cet insensé, qui courait à sa perte. Mais, prévoyant qu'ils amèneraient des désordres graves, le docteur ne voulut les employer qu'à la dernière extrémité.
Il espérait d'ailleurs que des impossibilités physiques, des obstacles infranchissables, arrêteraient Hatteras dans l'exécution de son projet.
«Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons.
—Oui, répondit le capitaine, jusqu'à mi-côte de la montagne! Pas plus loin! Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du procès-verbal qui atteste notre découverte, si…?
—Pourtant!…
—C'est décidé, répondit Hatteras d'un ton inébranlable, et, puisque les prières de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande.»
Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants après, la petite troupe, équipée pour une ascension difficile, et précédée de Duk, se mit en marche.
Le ciel resplendissait. Le thermomètre marquait cinquante-deux degrés (+ 11° centigrades). L'atmosphère s'imprégnait largement de la clarté particulière à ce haut degré de latitude. Il était huit heures du matin.
Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le docteur et Johnson le suivirent de près.
«J'ai peur, dit Johnson.
—Non, non, il n'y a rien à craindre, répondit le docteur, nous sommes là.»
Quel singulier îlot, et comment rendre sa physionomie particulière, qui était l'imprévu, la nouveauté, la jeunesse! Ce volcan ne paraissait pas vieux, et des géologues auraient pu indiquer une date récente à sa formation.
Les rochers, cramponnés les uns aux autres, ne se maintenaient que par un miracle d'équilibre. La montagne n'était, à vrai dire, qu'un amoncellement de pierres tombées de haut. Pas de terre, pas la moindre mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace de végétation. L'acide carbonique, vomi par le cratère, n'avait encore eu le temps de s'unir ni à l'hydrogène de l'eau, ni à l'ammoniaque des nuages, pour former, sous l'action de la lumière, les matières organisées.
Cette île, perdue en mer, n'était due qu'à l'agrégation successive des déjections volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe se sont formées; ce qu'elles ont rejeté de leur sein a suffi à les construire. Tel l'Etna, qui a déjà vomi un volume de lave plus considérable que sa masse elle-même; tel encore le Monte-Nuovo, près de Naples, engendré par des scories dans le court espace de quarante-huit heures.
Cet amas de roches dont se composait l'île de la Reine était évidemment sorti des entrailles de la terre; il avait au plus haut degré le caractère plutonien. A sa place s'étendait autrefois la mer immense, formée, dès les premiers jours, par la condensation des vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais, à mesure que les volcans de l'ancien et du nouveau monde s'éteignirent ou, pour mieux dire, se bouchèrent, ils durent être remplacés par de nouveaux cratères ignivomes.
En effet, on peut assimiler la terre à une vaste chaudière sphéroïdale. Là, sous l'influence du feu central, s'engendrent des quantités immenses de vapeurs emmagasinées à une tension de milliers d'atmosphères, et qui feraient sauter le globe sans les soupapes de sûreté ménagées à l'extérieur.
Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre, et, à l'endroit des pôles, où, sans doute par suite de l'aplatissement, l'écorce terrestre est moins épaisse, il n'est pas étonnant qu'un volcan se soit inopinément formé par le soulèvement du massif au-dessus des flots.
Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces étranges particularités; son pied foulait un tuf volcanique et des dépôts ponceux faits de scories, de cendres, de roches éruptives, semblables aux syénites et aux granits de l'Islande.
Mais, s'il attribuait à l'îlot une origine presque moderne, c'est que le terrain sédimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former.
L'eau manquait aussi. Si l'île de la Reine eût compté plusieurs siècles d'existence, des sources thermales auraient jailli de son sein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n'y trouvait pas une molécule liquide, mais les vapeurs qui s'élevaient des ruisseaux de laves semblaient être absolument anhydres.
Ainsi, cette île était de formation récente, et telle elle apparut un jour, telle elle pouvait disparaître un autre, et s'immerger de nouveau au fond de l'Océan.
A mesure que l'on s'élevait, l'ascension devenait de plus en plus difficile; les flancs de la montagne se rapprochaient de la perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes précautions pour éviter les éboulements. Souvent des colonnes de cendres se tordaient autour des voyageurs et menaçaient de les asphyxier, ou des torrents de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizontales, les ruisseaux, refroidis et solidifiés à la partie supérieure, laissaient sous leur croûte durcie la lave s'écouler en bouillonnant. Chacun devait donc sonder pour éviter d'être plongé tout à coup dans ces matières en fusion.
De temps en temps, le cratère vomissait des quartiers de roches rongies au sein des gaz enflammés; quelques-unes de ces masses éclataient dans l'air comme des bombes, et leurs débris se dispersaient dans toutes les directions à d'énormes distances.
On conçoit de quels dangers innombrables cette ascension de la montagne était entourée, et combien il fallait être fou pour la tenter.
Cependant Hatteras montait avec une agilité surprenante, et, dédaignant le secours de son bâton ferré, il gravissait sans hésiter les pentes les plus raides.
Il arriva bientôt à un rocher circulaire, sorte de plateau de dix pieds de largeur environ; un fleuve incandescent l'entourait, après s'être bifurqué à l'arête d'un roc supérieur, et ne laissait qu'un passage étroit par lequel Hatteras se glissa audacieusement.
Là, il s'arrêta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il sembla mesurer du regard l'intervalle qui lui restait à franchir; horizontalement, il ne se trouvait pas à plus de cent toises du cratère, c'est-à-dire du point mathématique du pôle; mais, verticalement, c'était encore plus de quinze cents pieds à gravir.
L'ascension durait déjà depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas fatigué; ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces.
Le sommet du volcan paraissait être inaccessible. Le docteur résolut d'empêcher à tout prix Hatteras de s'élever plus haut. Il essaya d'abord de le prendre par la douceur, mais l'exaltation du capitaine allait jusqu'au délire; pendant la route, il avait donné tous les signes d'une folie croissante, et qui l'a connu, qui l'a suivi dans les phases diverses de son existence, ne peut en être surpris. A mesure qu'Hatteras s'élevait au-dessus de l'Océan, sa surexcitation s'accroissait; il ne vivait plus dans la région des hommes; il croyait grandir avec la montagne elle-même.
«Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus.
—Demeurez donc, répondit le capitaine d'une voix étrange; j'irai plus haut!
—Non! ce que vous faites est inutile! vous êtes ici au pôle du monde!
—Non! non! plus haut!
—Mon ami! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me reconnaissez-vous pas?
—Plus haut! plus haut! répétait l'insensé.
—Eh bien, non! nous ne souffrirons pas…»
Le docteur n'avait pas achevé ces mots qu'Hatteras, par un effort surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la portée de ses compagnons.
Ceux-ci poussèrent un cri; ils croyaient Hatteras abîmé dans le torrent de feu; mais le capitaine était retombé de l'autre côté, suivi par son chien Duk, qui ne voulait pas le quitter.
Il disparut derrière un rideau de fumée, et l'on entendit sa voix qui décroissait dans l'éloignement.
«Au nord! au nord! criait-il. Au sommet du mont Hatteras!Souvenez-vous du mont Hatteras!»
On ne pouvait songer à rejoindre le capitaine; il y avait vingt chances pour rester là où il avait passé avec ce bonheur et cette adresse particulière aux fous; il était impossible de franchir ce torrent de feu, impossible également de le tourner. Altamont tenta vainement de passer; il faillit périr en voulant traverser le fleuve de lave; ses compagnons durent le retenir malgré lui.
«Hatteras! Hatteras!» s'écriait le docteur.
Mais le capitaine ne répondit pas, et les aboiements à peine distincts de Duk retentirent seuls dans la montagne.
Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles à travers les colonnes de fumée et sous les pluies de cendre. Tantôt son bras, tantôt sa tête sortaient du tourbillon. Puis il disparaissait et se montrait plus haut accroché aux rocs. Sa taille diminuait avec cette rapidité fantastique des objets qui s'élèvent dans l'air. Une demi-heure après, il semblait déjà rapetissé de moitié.
L'atmosphère s'emplissait des bruits sourds du volcan; la montagne résonnait et ronflait comme une chaudière bouillante; on sentait ses flancs frissonner. Hatteras montait toujours. Duk le suivait.
De temps en temps, un éboulement se produisait derrière eux, et quelque roc énorme, pris d'une vitesse croissante et rebondissant sur les crêtes, allait s'engouffrer jusqu'au fond du bassin polaire.
Hatteras ne se retournait même pas. Il s'était servi, de son bâton comme d'une hampe pour y attacher le pavillon anglais. Ses compagnons épouvantés ne perdaient pas un de ses mouvements. Ses dimensions devenaient peu à peu microscopiques, et Duk paraissait réduit à la taille d'un gros rat.
Il y eut un moment où le vent rabattit sur eux un vaste rideau de flamme. Le docteur poussa un cri d'angoisse; mais Hatteras réapparut, debout, agitant son drapeau.
Le spectacle de cette effrayante ascension dura plus d'une heure. Une heure de lutte avec les rocs vacillants, avec les fondrières de cendre dans lesquelles ce héros de l'impossible disparaissait jusqu'à mi-corps. Tantôt il se hissait, en s'arc-boutant des genoux et des reins contre les anfractuosités de la montagne, et tantôt, suspendu par les mains à quelque arête vive, il oscillait au vent comme une touffe desséchée.
Enfin il arriva au sommet du volcan, à l'orifice même du cratère. Le docteur eut alors l'espoir que le malheureux, parvenu à son but, en reviendrait peut-être, et n'aurait plus que les dangers du retour à subir. Il poussa un dernier cri:
«Hatteras! Hatteras!»
L'appel du docteur fut tel qu'il remua l'Américain jusqu'au fond de l'âme.
«Je le sauverai!» s'écria Altamont.
Puis, d'un bond, franchissant le torrent de feu au risque d'y tomber, il disparut au milieu des roches.
Clawbonny n'avait pas eu le temps de l'arrêter.
Cependant Hatteras, parvenu à la cime de la montagne, s'avançait au-dessus du gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierres pleuvaient autour de lui. Duk le suivait toujours. Le pauvre animal semblait déjà saisi par l'attraction vertigineuse de l'abîme, Hatteras agitait son pavillon, qui s'éclairait de reflets incandescents, et le fond rouge de l'étamine se développait en longs plis au souffle du cratère.
Hatteras le balançait d'une main. De l'autre, il montrait au zénith le pôle de la sphère céleste. Cependant, il semblait hésiter. Il cherchait encore le point mathématique où se réunissent tous les méridiens du globe et sur lequel, dans son entêtement sublime, il voulait poser le pied.
Tout d'un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un cri terrible de ses compagnons monta jusqu'au sommet de la montagne. Une seconde, un siècle! s'écoula. Clawbonny crut son ami perdu et enseveli à jamais dans les profondeurs du volcan. Mais Altamont était là, Duk aussi. L'homme et le chien avaient saisi le malheureux au moment où il disparaissait dans l'abîme. Hatteras était sauvé, sauvé malgré lui, et, une demi-heure plus tard, le capitaine duForward, privé de tout sentiment, reposait entre les bras de ses compagnons désespérés.
Quand il revint à lui, le docteur interrogea son regard dans une muette angoisse. Mais ce regard inconscient, comme celui de l'aveugle qui regarde sans voir, ne lui répondit pas.
«Grand Dieu! dit Johnson, il est aveugle!
—Non! répondit Clawbonny, non! Mes pauvres amis, nous n'avons sauvé que le corps d'Hatteras! Son âme est restée au sommet de ce volcan! Sa raison est morte!
—Fou! s'écrièrent Johnson et Altamont consternés.
—Fou!» répondit le docteur.
Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Trois heures après ce triste dénouement des aventures du capitaine Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient réunis dans la grotte au pied du volcan.
Là, Clawbonny fut prié de donner son opinion sur ce qu'il convenait de faire.
«Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre séjour à l'île de la Reine; la mer est libre devant nous; nos provisions sont en quantité suffisante; il faut repartir et regagner en toute hâte le Fort-Providence, où nous hivernerons jusqu'à l'été prochain.
—C'est aussi mon avis, répondit Altamont; le vent est bon, et dès demain nous reprendrons la mer.»
La journée se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine était d'un présage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont reportaient leurs idées vers le retour, ils s'effrayaient de leur abandon, ils s'épouvantaient de leur éloignement. L'âme intrépide d'Hatteras leur faisait défaut.
Cependant, en hommes énergiques, ils s'apprêtèrent à lutter de nouveau contre les éléments, et contre eux-mêmes, si jamais ils se sentaient faiblir.
Le lendemain samedi, 13 juillet, les effets de campement furent embarqués, et bientôt tout fut prêt pour le départ.
Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur, suivant les intentions d'Hatteras, fit élever un cairn au point même où le capitaine avait abordé l'île; ce cairn fut fait de gros blocs superposés, de façon à former un amer parfaitement visible, si toutefois les hasards de l'éruption le respectaient.
Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simple inscription:
Le double du document fut déposé à l'intérieur du cairn dans un cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le témoignage de la grande découverte demeura ainsi abandonné sur ces rochers déserts.
Alors les quatre hommes et le capitaine—un pauvre corps sans âme—, et son fidèle Duk, triste et plaintif, s'embarquèrent pour le voyage du retour. Il était dix heures du matin. Une nouvelle voile fut établie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filant vent arrière, quitta l'île de la Reine, et le soir, le docteur, debout sur son banc, lança un dernier adieu au mont Hatteras, qui flamboyait à l'horizon.
La traversée fut très rapide; la mer, constamment libre, offrit une navigation facile, et il semblait vraiment qu'il fût plus aisé de fuir le pôle que d'en approcher.
Mais Hatteras n'était pas en état de comprendre ce qui se passait autour de lui; il demeurait étendu dans la chaloupe, la bouche muette, le regard éteint, les bras croisés sur la poitrine, Duk couché à ses pieds. Vainement le docteur lui adressait la parole. Hatteras ne l'entendait pas.
Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la mer peu houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du nord.
Le 15 juillet, ils eurent connaissance d'Altamont-Harbour dans le sud; mais, comme l'Océan polaire était dégagé sur toute la côte, au lieu de traverser en traîneau la terre de la Nouvelle-Amérique, ils résolurent de la contourner et de gagner par mer la baie Victoria.
Le trajet était plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que les voyageurs avaient mis quinze jours à passer avec leur traîneau, ils en mirent huit à peine à le franchir en naviguant, et, après avoir suivi les sinuosités d'une côte frangée de fiords nombreux dont ils déterminèrent la configuration, ils arrivèrent le lundi soir, 23 juillet, à la baie Victoria.
La chaloupe fut solidement ancrée au rivage, et chacun s'élança vers le Fort-Providence. Mais quelle dévastation! La Maison-du-Docteur, les magasins, la poudrière, les fortifications, tout s'en était allé en eau sous l'action des rayons solaires, et les provisions avaient été saccagées par les animaux carnassiers.
Triste et décevant spectacle!
Les navigateurs touchaient presque à la fin de leurs provisions, et ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L'impossibilité d'y passer l'hiver devint évidente. En gens habitués à prendre rapidement leur parti, ils se décidèrent donc à gagner la mer de Baffin par le plus court.
«Nous n'avons pas d'autre parti à suivre, dit le docteur; la mer de Baffin n'est pas à six cents milles; nous pouvons naviguer tant que l'eau ne manquera pas à notre chaloupe, gagner le détroit de Jones, et de là des établissements danois.
—Oui, répondit Altamont, réunissons ce qui nous reste de provisions, et partons.»
En cherchant bien, on trouva quelques caisses de pemmican éparses ça et là, et deux barils de viande conservée, qui avaient échappé à la destruction. En somme, un approvisionnement pour six semaines et de la poudre en suffisante quantité. Tout cela fut promptement rassemblé; on profita de la journée pour calfater la chaloupe, la remettre en état, et le lendemain, 24 juillet, la mer fut reprise.
Le continent, vers le quatre-vingt-troisième degré de latitude, s'infléchissait dans l'est. Il était possible qu'il rejoignît ces terres connues sous le nom de terres Grinnel, Ellesmere et le Lincoln-Septentrional, qui forment la ligne côtière de la mer de Baffin. On pouvait donc tenir pour certain que le détroit de Jones s'ouvrait sur les mers intérieures, à l'imitation du détroit de Lancastre.
La chaloupe navigua dès lors sans grandes difficultés; elle évitait facilement les glaces flottantes. Le docteur, en prévision de retards possibles, réduisit ses compagnons à demi-ration de vivres; mais, en somme, ceux-ci ne se fatiguaient pas beaucoup, et leur santé se maintint en bon état.
D'ailleurs, ils n'étaient pas sans tirer quelques coups de fusil; ils tuèrent des canards, des oies, des guillemets, qui leur fournirent une alimentation fraîche et saine. Quant à leur réserve liquide, ils la refaisaient facilement aux glaçons d'eau douce qu'ils rencontraient sur la route, car ils avaient toujours soin de ne pas s'écarter des côtes, la chaloupe ne leur permettant pas d'affronter la pleine mer.
A cette époque de l'année, le thermomètre se tenait déjà constamment au-dessous du point de congélation; le temps, après avoir été souvent pluvieux, se mit à la neige et devint sombre; le soleil commençait à raser de près l'horizon, et son disque s'y laissait échancrer chaque jour davantage. Le 30 juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour la première fois, c'est-à-dire qu'ils eurent une nuit de quelques minutes.
Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des courses de soixante à soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on ne s'arrêtait pas un instant; on savait quelles fatigues à supporter, quels obstacles à franchir la route de terre présenterait, s'il fallait la prendre, et ces mers resserrées ne pouvaient tarder à se rejoindre; il y avait des jeunes glaces reformées ça et là. L'hiver succède inopinément à l'été sous les hautes latitudes; il n'y a ni printemps ni automne; les saisons intermédiaires manquent. Il fallait donc se hâter.
Le 31 juillet, le ciel étant pur au coucher du soleil, on aperçut les premières étoiles dans les constellations du zénith. A partir de ce jour, un brouillard régna sans cesse, qui gêna considérablement la navigation.
Le docteur, en voyant multiplier les symptômes de l'hiver, devint très inquiet; il savait quelles difficultés Sir John Ross éprouva pour gagner la mer de Baffin, après l'abandon de son navire; et même, le passage des glaces tenté une première fois, cet audacieux marin fut forcé de revenir à son navire et d'hiverner une quatrième année; mais au moins il avait un abri pour la mauvaise saison, des provisions et du combustible. Si pareil malheur arrivait aux survivants duForward, s'il leur fallait s'arrêter ou revenir sur leurs pas, ils étaient perdus; le docteur ne dit rien de ses inquiétudes à ses compagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dans l'est.
Enfin, le 15 août, après trente jours d'une navigation assez rapide, après avoir lutté depuis quarante-huit heures contre les glaces qui s'accumulaient dans les passes, après avoir risqué cent fois leur frêle chaloupe, les navigateurs se virent absolument arrêtés, sans pouvoir aller plus loin; la mer était prise de toutes parts, et le thermomètre ne marquait plus en moyenne que quinze degrés au-dessus de zéro (-9° centigrades).
D'ailleurs, dans tout le nord et l'est, il fut facile de reconnaître la proximité d'une côte à ces petites pierres plates et arrondies, que les flots usent sur le rivage; la glace d'eau douce se rencontrait aussi plus fréquemment.
Altamont Fit ses relevés avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint 77° 15' de latitude et 85° 02' de longitude.
«Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons atteint le Lincoln-Septentrional, précisément au cap Eden; nous entrons dans le détroit de Jones; avec un peu plus de bonheur, nous l'aurions trouvé libre jusqu'à la mer de Baffin. Mais il ne faut pas nous plaindre. Si mon pauvre Hatteras eût rencontré d'abord une mer si facile, il fût arrivé rapidement au pôle. Ses compagnons ne l'eussent pas abandonné, et sa tête ne se serait pas perdue sous l'excès des plus terribles angoisses!
—Alors, dit Altamont, nous n'avons plus qu'un parti à prendre: abandonner la chaloupe et rejoindre en traîneau la côte orientale du Lincoln.
—Abandonner la chaloupe et rejoindre le traîneau, bien, répondit le docteur; mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir le détroit de Jones sur les glaces et de gagner le Devon-Septentrional.
—Et pourquoi? demanda Altamont.
—Parce que plus nous nous approcherons du détroit de Lancastre, plus nous aurons de chances d'y rencontrer des baleiniers.
—Vous avez raison, docteur; mais je crains bien que les glaces ne soient pas encore assez unies pour nous offrir un passage praticable.
—Nous essaierons», répondit Clawbonny. La chaloupe fut déchargée; Bell et Johnson reconstruisirent le traîneau; toutes ses pièces étaient en bon état; le lendemain, les chiens y furent attelés, et l'on prit le long de la côte pour gagner l'ice-field.
Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peu rapide; Altamont avait eu raison de se défier de l'état de la glace; on ne put traverser le détroit de Jones, et il fallut suivre la côte du Lincoln.
Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent à l'entrée du détroit du Glacier; là, ils s'aventurèrent sur l'ice-field, et le lendemain ils atteignirent l'île Cobourg, qu'ils traversèrent en moins de deux jours au milieu des bourrasques de neige.
Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace, et enfin, le 24 août, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional.
«Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu'à traverser cette terre et à gagner le cap Warender à l'entrée du détroit de Lancastre.»
Mais le temps devint affreux et très froid; les rafales de neige, les tourbillons reprirent leur violence hivernale; les voyageurs se sentaient à bout de forces. Les provisions s'épuisaient, et chacun dut se réduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une nourriture proportionnée à leur travail.
La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre du Devon-Septentrional était extrêmement accidentée; il fallut franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant contre tous les éléments déchaînés. Le traîneau, les hommes et les chiens faillirent y rester, et, plus d'une fois, le désespoir s'empara de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues d'une expédition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent compte, ces pauvres gens étaient usés moralement et physiquement; on ne supporte pas impunément dix-huit mois d'incessantes fatigues et une succession énervante d'espérances et de désespoirs. D'ailleurs, il faut le remarquer, l'aller se fait avec un entraînement, une conviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se traînaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient par habitude, par un reste d'énergie animale presque indépendante de leur volonté.
Ce ne fut que le 30 août qu'ils sortirent enfin de ce chaos de montagnes, dont l'orographie des zones basses ne peut donner aucune idée, mais ils en sortirent meurtris et à demi gelés. Le docteur ne suffisait plus à soutenir ses compagnons, et il se sentait défaillir lui-même.
Les monts Trauter venaient aboutir à une plaine convulsionnée par le soulèvement primitif de la montagne.
Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre; deux des chiens d'attelage étaient morts d'épuisement.
On s'abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrés au-dessous de zéro (-19° centigrades); personne n'eut le courage de dresser la tente.
Les provisions étaient fort réduites, et, malgré l'extrême parcimonie mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit jours; le gibier devenait rare et regagnait pour l'hiver de moins rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaçante devant ses victimes épuisées.
Altamont, qui montrait un grand dévouement et une véritable abnégation, profita d'un reste de force et résolut de procurer par la chasse quelque nourriture à ses compagnons.
Il prit son fusil, appela Duk et s'engagea dans les plaines du nord; le docteur, Johnson et Bell le virent s'éloigner presque indifféremment. Pendant une heure, ils n'entendirent pas une seule fois la détonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu'un seul coup eût été tiré; mais l'Américain accourait comme un homme épouvanté.
«Qu'y a-t-il? lui demanda le docteur.
—Là-bas! sous la neige! répondit Altamont avec un accent d'effroi en montrant un point de l'horizon.
—Quoi?
—Toute une troupe d'hommes!…
—Vivants?
—Morts… gelés… et même…»
L'Américain n'osa achever sa pensée, mais sa physionomie exprimait la plus indicible horreur.
Le docteur, Johnson, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrent le moyen de se relever et se traînèrent sur les traces d'Altamont, vers cette partie de la plaine qu'il indiquait du geste.
Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d'une ravine profonde, et là, quel spectacle s'offrit à leur vue!
Des cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linceul blanc, sortaient ça et là de la couche de neige; ici un bras, là une jambe, plus loin des mains crispées, des têtes conservant encore leur physionomie menaçante et désespérée!
Le docteur s'approcha, puis il recula, pâle, les traits décomposés, pendant que Duk aboyait avec une sinistre épouvante.
«Horreur! horreur! fit-il.
—Eh bien? demanda le maître d'équipage.
—Vous ne les avez pas reconnus? fit le docteur d'une voix altérée.
—Que voulez-vous dire?
—Regardez!»
Cette ravine avait été naguère le théâtre d'une dernière lutte des hommes contre le climat, contre le désespoir, contre la faim même, car, à certains restes horribles, on comprit que les malheureux s'étaient repus de cadavres humains, peut-être d'une chair encore palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu Shandon, Pen, le misérable équipage duForward; les forces firent défaut, les vivres manquèrent à ces infortunés; leur chaloupe fut brisée probablement par les avalanches ou précipitée dans un gouffre, et ils ne purent profiter de la mer libre; on peut supposer aussi qu'ils s'égarèrent au milieu de ces continents inconnus. D'ailleurs, des gens partis sous l'excitation de la révolte ne pouvaient être longtemps unis entre eux de cette union qui permet d'accomplir les grandes choses. Un chef de révoltés n'a jamais qu'une puissance douteuse entre les mains. Et, sans doute, Shandon fut promptement débordé.
Quoi qu'il en soit, cet équipage passa évidemment par mille tortures, mille désespoirs, pour en arriver à cette épouvantable catastrophe; mais le secret de leurs misères est enseveli avec eux pour toujours dans les neiges du pôle.
«Fuyons! fuyons!» s'écria le docteur.
Et il entraîna ses compagnons loin du lieu de ce désastre. L'horreur leur rendit une énergie momentanée. Ils se remirent en marche.
A quoi bon s'appesantir sur les maux qui frappèrent sans relâche les survivants de l'expédition? Eux-mêmes, ils ne purent jamais retrouver dans leur mémoire le souvenir détaillé des huit jours qui s'écoulèrent après l'horrible découverte des restes de l'équipage.
Cependant, le 9 septembre, par un miracle d'énergie, ils se trouvèrent au cap Horsburg, à l'extrémité du Devon-Septentrional.
Ils mouraient de faim; ils n'avaient pas mangé depuis quarante-huit heures, et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier chien esquimau. Bell ne pouvait aller plus loin, et le vieux Johnson se sentait mourir.
Ils étaient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie, c'est-à-dire sur le chemin de l'Europe. A trois milles de la côte, les flots libres déferlaient avec bruit sur les vives arêtes du champ de glace.
Il fallait attendre le passage problématique d'un baleinier, et combien de jours encore?…
Mais le ciel prit ces malheureux en pitié, car, le lendemain, Altamont aperçut distinctement une voile à l'horizon.
On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions de navires, quelles craintes d'une espérance déçue! Le bâtiment semble s'approcher et s'éloigner tour à tour. Ce sont des alternatives horribles d'espoir et de désespoir, et trop souvent, au moment où les naufragés se croient sauvés, la voile entrevue s'éloigne et s'efface à l'horizon.
Le docteur et ses compagnons passèrent par toutes ces épreuves; ils étaient arrivés à la limite occidentale du champ de glace, se portant, se poussant les uns les autres, et ils voyaient disparaître peu à peu ce navire, sans qu'il eût remarqué leur présence. Ils l'appelaient, mais en vain!
Ce fut alors que le docteur eut une dernière inspiration de cet industrieux génie qui l'avait si bien servi jusqu'alors.
Un glaçon, pris par le courant, vint se heurter contre l'ice-field.
«Ce glaçon!» fit-il, en le montrant de la main.
On ne le comprit pas.
«Embarquons! embarquons!» s'écria-t-il.
Ce fut un éclair dans l'esprit de tous.
«Ah! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny!» répétait Johnson en embrassant les mains du docteur.
Bell, aidé d'Altamont, courut au traîneau; il en rapporta l'un des montants, le planta dans le glaçon comme un mât et le soutint avec des cordes; la tente fut déchirée pour former tant bien que mal une voile. Le vent était favorable; les malheureux abandonnés se précipitèrent sur le fragile radeau et prirent le large.
Deux heures plus tard, après des efforts inouïs, les derniers hommes duForwardétaient recueillis à bord duHans Christien, baleinier danois, qui regagnait le détroit de Davis.
Le capitaine reçut en homme de coeur ces spectres qui n'avaient plus d'apparence humaine; à la vue de leurs souffrances, il comprit leur histoire; il leur prodigua les soins les plus attentifs, et il parvint à les conserver à la vie.
Dix jours après; Clawbonny, Johnson, Bell, Altamont et le capitaine Hatteras débarquèrent à Korsoeur, dans le Seeland, en Danemark; un bateau à vapeur les conduisit à Kiel; de là, par Altona et Hambourg, ils gagnèrent Londres, où ils arrivèrent le 13 du même mois, à peine remis de leurs longues épreuves.
Le premier soin du docteur fut de demander à la Société royale géographique de Londres la faveur de lui faire une communication; il fut admis à la séance du 15 juillet.
Que l'on s'imagine l'étonnement de cette savante assemblée, et ses hurrahs enthousiastes après la lecture du document d'Hatteras.
Ce voyage, unique dans son espèce, sans précédent dans les fastes de l'histoire, résumait toutes les découvertes antérieures faites au sein des régions circumpolaires; il reliait entre elles les expéditions des Parry, des Ross, des Franklin, des Mac Clure; il complétait, entre le centième et le cent quinzième méridien, la carte des contrées hyperboréennes, et enfin il aboutissait à ce point du globe inaccessible jusqu'alors, au pôle même.
Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n'éclata au sein de l'Angleterre stupéfaite!
Les Anglais sont passionnés pour ces grands faits géographiques; ils se sentirent émus et fiers, depuis le lord jusqu'au cokney, depuis le prince-merchant jusqu'à l'ouvrier des docks.
La nouvelle de la grande découverte courut sur tous les fils télégraphiques du Royaume-Uni avec la rapidité de la foudre; les journaux inscrivirent le nom d'Hatteras en tête de leurs colonnes comme celui d'un martyr, et l'Angleterre tressaillit d'orgueil.
On fêta le docteur et ses compagnons, qui furent présentés à SaGracieuse Majesté par le Lord Grand-Chancelier en audience solennelle.
Le gouvernement confirma les noms d'île de la Reine, pour le rocher du pôle Nord, de mont Hatteras, décerné au volcan lui-même, et d'Altamont-Harbour, donné au port de la Nouvelle-Amérique.
Altamont ne se sépara plus de ses compagnons de misère et de gloire, devenus ses amis; il suivit le docteur, Bell et Johnson à Liverpool, qui les acclama à leur retour, après les avoir si longtemps crus morts et ensevelis dans les glaces éternelles.
Mais cette gloire, le docteur Clawbonny la rapporta sans cesse à celui qui la méritait entre tous. Dans la relation de son voyage, intitulée: «The English at the North-Pole», publiée l'année suivante par les soins de la Société royale de géographie, il fit de John Hatteras l'égal des plus grands voyageurs, l'émule de ces hommes audacieux qui se sacrifient tout entiers aux progrès de la science.
Cependant, cette triste victime d'une sublime passion vivait paisiblement dans la maison de santé de Sten-Cottage, près de Liverpool, où son ami le docteur l'avait installé lui-même. Sa folie était douce, mais il ne parlait pas, il ne comprenait plus, et sa parole semblait s'être en allée avec sa raison. Un seul sentiment le rattachait au monde extérieur, son amitié pour Duk, dont on n'avait pas voulu le séparer.
Cette maladie, cette «folie polaire», suivait donc tranquillement son cours et ne présentait aucun symptôme particulier, quand, un jour, le docteur Clawbonny, qui visitait son pauvre malade, fut frappé de son allure.
Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidèle chien qui le regardait d'un oeil doux et triste, se promenait chaque jour pendant de longues heures; mais sa promenade s'accomplissait invariablement suivant un sens déterminé et dans la direction d'une certaine allée de Sten-Cottage. Le capitaine, une fois arrivé à l'extrémité de l'allée, revenait à reculons. Quelqu'un l'arrêtait-il? il montrait du doigt un point fixe dans le ciel. Voulait-on l'obliger à se retourner? il s'irritait, et Duk, partageant sa colère, aboyait avec fureur.
Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et il comprit bientôt le motif de cette obstination singulière; il devina pourquoi cette promenade s'accomplissait dans une direction constante, et, pour ainsi dire, sous l'influence d'une force magnétique.
Le capitaine John Hatteras marchait invariablement vers le Nord.