CHAPITRE XVIII

Ils ne se parlaient pas et abrégeaient, autant qu'il leur était possible, le moment des repas, le seul qu'ils passassent en commun.

Le reste du temps, Sharp restait enfermé dans le laboratoire, tantôt plongé dans des rêveries pleines de rage, tantôt l'œil rivé à l'oculaire de son télescope, fouillant l'horizon fiévreusement.

Qui donc espérait-il voir poindre là-bas, au sommet de ces hautes montagnes?

En bas, Woriguin demeurait étendu sur le divan, fumant et buvant, ainsi qu'il avait fait pendant le mois que l'obus était resté immobile sur le point d'égale attraction.

Seulement il buvait plus modérément, se défiant d'une ivresse qui l'eût mis aux mains de Sharp.

Celui-ci descendit un jour plus sombre et plus soucieux.

Il avait constaté que le soleil s'abaissait à l'horizon et, pour lui qui connaissait la météorologie spéciale du monde lunaire, cela présageait la nuit, la nuit longue et froide, la nuit mortelle. En même temps, un coup d'œil donné au réservoir lui fit constater la diminution rapide du précieux gaz respirable. Lorsqu'il remonta, après le repas, il emporta un litre de cognac.

Woriguin sourit, pensant que le savant, lui aussi, voulait demander à l'alcool l'oubli du sort épouvantable qui les attendait.

Arrivé dans le laboratoire, Sharp déboucha la bouteille, avala trois ou quatre gorgées du liquide, puis fouillant dans un coin sombre, en tira une petite fiole pleine d'une liqueur verdâtre qu'il vida dans la bouteille de cognac.

Cela fait, il parut plus tranquille et attendit avec résignation que le soleil eût disparu au-dessous de l'horizon.

Alors, brusquement l'obscurité la plus intense succéda à la vive clarté des rayons solaires, en même temps qu'un froid épouvantable, pénétrant dans l'obus, vint glacer les deux compagnons.

Pendant de longues heures, l'un et l'autre rôdaient à travers la cage étroite dans laquelle ils étaient enfermés, cherchant à lutter, par une marche obstinée, contre le froid qui engourdissait leurs membres.

—Oh! cria Woriguin dans un mouvement de colère, dire que je n'ai pas le courage de me tuer!

Un sourire cruel crispa les lèvres de Sharp qui continua sa promenade.

Cet homme extraordinaire ne dormait pas; comprenant que s'immobiliser dans le sommeil était s'immobiliser dans la mort, il s'était condamné à marcher sans relâche.

Brisé, harassé de fatigue, il marchait, s'appuyant aux parois du boulet, se soutenant aux meubles, la tête vacillante, les paupières closes, les jambes molles, il marchait toujours.

Telle était sa force de volonté qu'il dormait en marchant.

Une seule fois il s'arrêta et prêta l'oreille.

Au-dessous de lui la promenade circulaire de Woriguin avait cessé.

Le savant hocha la tête et murmura:

—Qui sait?... peut-être n'aurai-je pas besoin de faire ce que je me proposais?

Et il reprit sa marche.

Douze heures se passèrent... puis vingt-quatre... puis quarante-huit... la pièce qui servait d'habitation à Woriguin était toujours silencieuse.

Alors, Sharp entr'ouvrit la porte, descendit l'escalier à tâtons et, à tâtons aussi erra dans la pièce.

Soudain ses mains rencontrèrent un corps inerte et glacé, et il se releva en poussant un cri d'horreur.

C'était le corps de Woriguin saisi par le froid pendant son sommeil et que le froid avait tué.

Sharp s'approcha de nouveau, palpa le cadavre, l'ausculta, le retourna en tous sens: le visage, les mains étaient gelés dans le sens propre du mot.

Alors il poussa un soupir de satisfaction et murmura:

—Tant mieux.

Il remonta ensuite dans l'ogive du boulet et y reprit sa marche circulaire, jusqu'au moment où, l'estomac tiraillé par la faim, il descendit et se dirigea vers la soute aux vivres.

Mais à peine y eut-il plongé la main qu'il poussa un cri de fureur et de désespoir.

La soute était vide.

Woriguin avait dévoré le peu de biscuits et de viande qui restait, avant de s'endormir; c'est même cet excès de nourriture qui avait causé sa mort, car saisi par le froid au milieu d'une digestion difficile, il avait été frappé de congestion pendant son sommeil même.

Accablé, Sharp se laissa tomber sur le divan.

A quoi bon lutter davantage contre le froid puisque la faim était là, avec ses tortures cent fois plus effroyables?

Et, durant de longues heures, figé dans une immobilité complète, il attendit, sentant un engourdissement mortel envahir peu à peu ses membres, les glacer, les raidir.

Puis, tout à coup, le désir de vivre s'empara de lui et de nouveau il se mit à tourner, lentement d'abord, plus rapidement ensuite, pour faire circuler le sang et ramener un peu de chaleur.

Mais la souffrance de l'estomac s'augmentait d'heure en heure; bientôt elle devint intolérable et alors pour tromper sa faim, il saisit une bouteille de cognac, en avala coup sur coup plusieurs gorgées.

Comme par enchantement la douleur s'apaisa; une sorte d'ivresse s'empara de lui, lui monta à la tête et pendant quelque temps, il se sentit très bien.

Même, l'alcool le réchauffant, il put s'asseoir et prendre un peu de repos.

Mais, bientôt, les tiraillements d'estomac recommencèrent, plus violents, plus atroces, lui arrachant des hurlements de bête fauve.

Alors, comme il avait fait une première fois, il eut recours à l'alcool et avala le reste de la bouteille de cognac. Sans doute la dose était-elle trop forte ou bien l'alcool, tombant dans l'estomac vide, agit-il plus rapidement et avec plus de violence.

Toujours est-il qu'une sorte de folie furieuse s'empara de lui, et la tête en feu, les yeux sanglants, la bouche bavant hideusement, les membres agités par un tremblement féroce, il se rua dans l'ombre sur le cadavre de l'infortuné Woriguin.

Et ce fut ainsi toutes les fois que l'estomac réclamait sa nourriture quotidienne.

Pendant des heures, il luttait désespérément, écœuré de ces épouvantables festins, ayant horreur de lui-même; puis, à bout de forces, vaincu par la nature, il buvait et, quand l'ivresse l'avait affolé, il mangeait.

Cela dura jusqu'au moment où le soleil, remontant au-dessus de l'horizon, vint éclairer ces scènes d'horreur.

Le supplice du malheureux devint alors plus épouvantable encore; quand les ténèbres l'enveloppaient, il pouvait du moins échapper au spectacle hideux qu'il donnait, accroupi sur ce cadavre et le dépeçant à coups de couteau.

Mais maintenant...

Et puis avec la lumière revint la chaleur, et ce corps, que le froid avait conservé, se décomposa avec rapidité, empestant l'air de miasmes empoisonnés.

En vain Sharp, qui sentait que la mort était dans cette atmosphère viciée qu'il respirait, chercha-t-il à briser à coups de pioche l'un des hublots.

Le fer de l'outil s'émoussa, le manche se brisa sans pouvoir même fêler la vitre.

Alors, désespéré, à bout de courage et de forces, sentant l'inutilité de lutter davantage, Sharp se coucha à côté du cadavre de Woriguin et attendit.

Lorsque les yeux perçants de Jonathan Farenheit aperçurent le boulet qui renfermait son ennemi, il y avait quelques heures à peine que celui-ci s'était évanoui.

ÉCLIPSE DE SOLEIL ET MARÉE LUNAIRE

Fricoulet, on le sait, se piquait de quelques connaissances médicales.

En dépit de l'horreur et du dégoût que lui inspirait l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il s'agenouilla auprès de lui et déboutonnant son vêtement, l'ausculta minutieusement.

—Cet homme n'est pas mort, déclara-t-il enfin,... il est seulement tombé en syncope.

A peine eut-il prononcé ces mots que l'Américain se précipita vers lui.

—Sauvez-le, implora-t-il, sauvez-le, monsieur Fricoulet, et la moitié de ce que je possède est à vous.

Le jeune ingénieur le regarda tout surpris.

—Comment! dit-il, c'est vous qui parlez ainsi, sir Jonathan! d'où vous vient cet intérêt subit pour un gredin que, tout à l'heure, vous vouliez étrangler de vos mains?... si votre haine se traduit toujours de la sorte, j'envie le sort de vos ennemis.

Il avait prononcé ces mots avec un léger accent railleur qui fit monter le rouge au visage de l'Américain.

—Ce n'est pas le corps de Fédor Sharp que je soigne, répliqua Farenheit, c'est ma vengeance.

Et il ajouta avec un éclair dans la prunelle:

—Cet homme m'appartient.

Ossipoff s'avança.

—Pardon, monsieur, déclara-t-il, cet homme était mon ennemi avant que d'être le vôtre... j'espère que vous ne me contesterez pas cette priorité.

Le vieux savant avait mis une telle autorité dans ces paroles que Fricoulet le regardait tout surpris.

—Vous allez voir, murmura-t-il railleusement, que je vais être obligé de mettre ce gredin de Sharp aux enchères.

Farenheit reconnaissant sans doute que la réclamation d'Ossipoff était juste, tourna les talons en maugréant.

Alors le vieillard demanda à Fricoulet:

—Qu'allez-vous faire?

—Ce que vous déciderez.

—Peut-on le sauver?

L'ingénieur haussa les épaules:

—On peut essayer tout au moins... j'ai vu, dans un hôpital, à Paris, alors que j'étais externe, un homme qui est demeuré en catalepsie durant plusieurs semaines;... le même cas peut se présenter pour Sharp... Je vais donc lui faire endosser lerespirolde rechange qui nous reste et que j'avais emporté en prévision d'un accident...

—Et ensuite?...

—Ensuite, nous n'aurons plus qu'à attendre que la nature agisse.

Sur ces mots, avec l'aide de Gontran, il transporta le corps de Fédor Sharp dans la barque aérienne où on retendit sur des coussins.

Sur le point d'embarquer, Fricoulet remarqua que leur guide avait le visage soucieux et que ses regards considéraient l'horizon avec une expression d'inquiétude visible.

—Qu'y a-t-il donc? demanda l'ingénieur.

—Je crains le mauvais temps, répondit laconiquement le Sélénite.

Ossipoff et ses comparons se retournèrent.

—Le mauvais temps! répétèrent-ils tout étonnés.

—Je vous ai déjà dit, et vous avez d'ailleurs dû vous en apercevoir, répliqua Telingâ, que cette partie de la lune est des plus inhospitalières; la cause en est à ces immenses forêts qui condensent et retiennent dans leur feuillage jauni le peu d'humidité en suspens dans l'atmosphère... il n'est pas rare de voir de véritables nuages se former ici; se fondre en eau ou en brouillards opaques et, par leur condensation, produire de violents appels d'air; ces vents, soufflant à travers les gorges des montagnes, emportent dans leurs tourbillons, les branches, les ponces légères et jusqu'aux débris laviques arrachés aux flancs des cratères.

—Mais ces pluies de pierres, ces tempêtes doivent être dangereuses, fit observer Gontran.

—Très dangereuses.

—Est-ce que vous prévoyez quelque chose de semblable?

Telingâ, d'un geste large, désigna l'espace.

—Tout me fait craindre une prochaine perturbation dans l'atmosphère, répliqua-t-il.

—Que faire? demanda Ossipoff.

—Fuir au plus vite.

Il avait à peine prononcé ces mots que déjà M. de Flammermont aidait Séléna à prendre place dans l'esquif aérien et que Farenheit s'asseyait à côté des deux jeunes gens.

—Quel chemin allons nous prendre? fit le vieux savant.

—Nous nous dirigerons sans doute au nord-ouest, répliqua Fricoulet qui consultait sa carte; arrivés à la hauteur de l'équateur lunaire, nous franchirons le cercle des montagnes et nous nous trouverons, toujours avec le soleil, sur l'autre hémisphère et non loin de Chuir.

—Toujours avec le soleil, observa Ossipoff, il faudra nous hâter.

—Oh! de ce côté nulle crainte à avoir, répliqua Telingâ, nous avons deux mille kilomètres à parcourir... C'est trente heures à peine qu'il nous faut.

—A moins, murmura Gontran, qu'il n'arrive quelque catastrophe.

Tout était paré. Telingâ embarqua le dernier, tourna ses volants et baissa les leviers de sa machine.

Aussitôt, de l'arrière de la barque, un crachement strident se fit entendre: un jet de gaz fusa dans l'air et, prenant son point d'appui sur le fluide raréfié, l'appareil s'enleva dans les couches atmosphériques.

Mais soudain, comme si elles n'eussent attendu qu'un signal, toutes les particules humides tenues en suspension dans l'air se condensèrent. De lourdes volutes d'un noir d'encre se dégagèrent des masses végétales, se tordant dans l'espace, semblables à de titanesques serpents, se rassemblant en épais nuages, qui, bientôt, couvrirent la mer de laSérénité.

Gontran se pencha vers Fricoulet.

—Je suis sûr, dit-il, que jamais, malgré leurs télescopes perfectionnés, les astronomes terrestres n'ont assisté à un semblable phénomène; cela les aurait convaincus, au moins, de l'existence d'une atmosphère lunaire.

L'ingénieur répliqua:

—Tu es dans l'erreur, cher ami; tous les astronomes ont constaté, comme tu le fais en ce moment, que des nuages couvrent parfois une contrée tout entière du satellite.

—Ces gens ont donc intérêt à nier l'évidence elle-même, s'écria M. de Flammermont.

—Si tu doutes de ce que je te dis, tu peux interroger le vieil Ossipoff, riposta l'ingénieur un peu piqué de l'incrédulité de son ami.

Gontran se tourna vers le savant et le mit au courant de la discussion.

—Mon dieu! répondit-il, M. Fricoulet n'a pas tort, mais il n'a pas tout à fait raison, non plus. On n'a pas vu à proprement parler ces nuages: mais c'est la seule explication rationnelle que l'on ait pu donner de ces occultations singulières de cratères connus qui semblent disparaître à des périodes irrégulières; de même que certains détails de l'orographie lunaire ont été apparents, à certaines époques et pour certains astronomes, tandis que pour d'autres ils n'existent même pas. Ainsi, au milieu de la mer desVapeurs, dans un passage bien connu des sélénographes, se trouve un petit cratère nomméHyginus, coupé en deux par une sorte de fleuve tracé en droite ligne et bien reconnaissable. Or, au nord-ouest de ce cratère, personne n'a jamais signalé un cirque qui mesure cependant une demi-lieue de diamètre...

—Et ce cirque existe?

—Je l'ai vu, étudié et photographié... C'est comme dans lamer du Nectar, il y a un petit cratère de six kilomètres de diamètre que Maedler et Lohrmann, deux observateurs consciencieux, n'ont cependant pas vu. Schmidt l'aperçut pour la première fois en 1851 et on le distingue fort bien sur une photographie de Rutherfurd qui date de 1865... Or, en 1875, le sélénographe anglais Neison examina, décrivit, dessina avec les détails les plus minutieux et les mesures les plus précises cette même contrée, sans apercevoir aucune trace de volcan... Mais l'année dernière, on le distinguait fort bien, avec l'équatorial de Poulkowa.

—Alors, quelle est la conclusion que vous en tirez? questionna gravement le comte de Flammermont qui semblait suivre avec un grand intérêt les explications du vieillard.

—La théorie que j'ai toujours préconisée et qui se trouve être la vraie—ce phénomène auquel nous assistons en ce moment le prouve—est que les volcans lunaires émettent de la fumée ou que les vapeurs atmosphériques se condensent en brouillards au-dessus de ces régions et les masquent pour les observateurs terriens, comme il arriverait pour un aéronaute planant à quelques lieues au-dessus du Vésuve, aux époques d'éruption.

Pendant que le vieux savant fournissait à Gontran ces explications détaillées, la barque aérienne avait quitté les régions luxuriantes de la mer de laSérénité.

LeTumulus de Linnéavait disparu à l'horizon et, après avoir doublé, à une hauteur considérable, le petit cratère deBessel, nos voyageurs planaient au-dessus d'un gigantesque rempart granitique qui semblait servir de clôture à la plaine sombre et veloutée de la mer de laSérénité.

—Père, demanda Séléna, quelles sont les montagnes que nous franchissons?

—A gauche, répondit le vieillard, nous avons le cirque dePline; à droite, c'estMénélas.

Ce nom éveilla aussitôt dans l'esprit de Gontran des idées d'un ordre tout autre que celui auquel appartenait l'orographie lunaire; s'il eût prêté attentivement l'oreille, Ossipoff eût entendu le jeune comte fredonner un flon-flon d'opérette qui ressemblait à s'y méprendre à laBelle Hélène.

Fricoulet poussa le coude de son ami.

—Est-ce que tu es fou? gronda-t-il.

—C'est l'association des idées, riposta Gontran; le cirqueMénélasme rappelle MlleSchneider et ses roulades.

Il poussa un gros soupir et pour s'arracher à ses mauvaises pensées il se tourna brusquement vers Ossipoff en demandant:

—Toujours à droite, mais plus loin queMénélas, quel est ce pic aigu qui se profile à l'horizon?

—Sulpicius Gallus... Vous pouvez d'ici distinguer les contreforts bizarrement découpés qui le rattachent au système orographique deManilius.

—Manilius! répéta Farenheit.

—Un grand cratère que nous ne pouvons apercevoir d'ici, vu que nous en sommes à plus de cent lieues.

Fricoulet qui consultait fréquemment sa carte, étendit le bras vers une tache sombre, immense que l'on commençait à découvrir au loin.

—N'est-ce point lamer de la Tranquillité? demanda-t-il.

—Parfaitement, fit Ossipoff.

Le soleil, en ce moment au milieu de sa course, se trouvait au zénith et versait sur le sol lunaire des torrents de lumière brûlante.

Tout à coup, l'astre parut s'assombrir.

—By god! s'écria Jonathan Farenheit, nous ne nous sommes pas suffisamment hâtés... voici la nuit.

Gontran et Séléna qui causaient ensemble interrompirent leur conversation.

—La nuit! répéta le jeune homme, c'est pourtant vrai... l'horizon s'obscurcit sensiblement.

Il frappa sur l'épaule d'Ossipoff, très absorbé ainsi que Fricoulet, dans l'étude de leur carte.

—Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.

Ce disant, il releva la tête et poussa un cri de surprise.

Les ténèbres commençaient à envahir l'espace.

—Me suis-je donc trompé dans mes calculs? murmura-t-il.—Cependant le jour a bien 354 heures... et il y en a la moitié à peine d'écoulée.

Il se retourna, en entendant derrière lui un violent éclat de rire.

Il aperçut Fricoulet qui se tenait les côtes.

—Qu'avez-vous donc? demanda le vieillard brusquement, d'où vous vient cette hilarité?

—De l'attitude épouvantée de Gontran et de Farenheit.

Et l'ingénieur désignait du doigt ses deux compagnons, qui, la tête en l'air et les bras dans l'espace, semblaient considérer avec épouvante l'astre du jour, dont le disque se voilait rapidement.

Ossipoff frappa du pied avec colère.

—Pour rire ainsi, demanda-t-il, avez vous donc l'explication de ce phénomène?

—Une éclipse, répliqua Fricoulet.

—Une éclipse! répéta le vieillard ahuri.

—Eh, oui! une éclipse de soleil.

—Par la lune peut-être? riposta Gontran gouailleur.

Fricoulet haussa les épaules.

—Non, dit-il, mais par la terre.

Et il ajouta, pour répondre au geste d'incrédulité qui avait accueilli ces paroles:

—Notre planète natale est nouvelle et en conjonction avec le soleil; elle passe devant l'astre central et le masque, parce que, vue de la lune, elle est quatre fois plus grosse que lui... Comme vous voyez, c'est fort simple et très peu dangereux.

La face de l'astre du jour se voilait rapidement.

—Mais cela va-t-il durer longtemps? demanda Farenheit.

—Dame! l'éclipse est totale et ne durera certainement pas moins de deux heures.

—Alors, fit Séléna, nous allons être obligés de nous arrêter.

—Pourquoi? répartit Fricoulet.

—Pensez-vous donc qu'il soit possible de se diriger dans une semblable obscurité?

L'ingénieur se tourna vers Telingâ.

—Dangereux, fit laconiquement le sélénite... Brouillard...

Fricoulet fouilla dans un coffre établi à l'arrière de la barque et en tira une lampe à laquelle il adapta un réflecteur argenté.

Au moyen d'une corde, il amarra solidement la lampe à la proue de l'esquif, puis mettant les deux pôles en rapport, il produisit une lumière éclatante dont le réflecteur projeta les rayons à dix mètres en avant.

—Comme cela, murmura-t-il, on ne se cassera pas le nez.

Au bout d'un instant Séléna demanda au vieux savant:

—Père, est-ce qu'il en est ainsi à chaqueconjonctionde la terre?

—Non, ma chère enfant, répondit Ossipoff; le soleil, dans son cours de chaque jour, passe au nord et au sud de la planète Terre, immobile dans l'espace. Mais il arrive quelquefois, par suite des mouvements combinés des deux astres, que l'astre radieux passe juste derrière sa vassale—comme en ce moment—il devient alors invisible pour la lune qui retombe dans la nuit. Mais ces éclipses ne sont pas fréquentes et il n'y a guère lieu de s'en préoccuper, puisqu'elles se produisent pour des contrées désertes.

Jonathan Farenheit asséna un coup de poing sur le bordage.

—Et nous, grommela-t-il, nous prenez-vous donc pour des rochers?

—Que non pas; mais nous, nous sommes dans une situation toute exceptionnelle... quant à moi, je suis enchanté de la circonstance qui va me permettre d'étudier les abords du soleil, la couronne lumineuse et la lumière zodiacale.

Le vieux savant se frottait les mains d'un air visiblement satisfait.

Séléna, elle, réfléchissait.

—Mais, dit-elle au bout d'un instant, si la terre nous cache le soleil parce qu'elle est en conjonction avec lui, et que ces deux astres se trouvent dans le même prolongement, la lune est pleine pour les habitants de la terre, n'est-ce pas?

—Parfaitement, mon enfant.

—Ils assistent donc à une éclipse de lune?

—Comment cela? fit Gontran.

—Puisque la terre intercepte les rayons solaires, ceux-ci ne peuvent se réfléchir sur le sol lunaire; conséquemment, le satellite demeure obscur.

—C'est juste, observa le jeune homme.

—Mais, où veux-tu en venir? fit le vieillard.

—A ceci: je croyais que les astronomes terrestres avaient dressé des tables de prédiction des éclipses de lune... Le phénomène qui se produit en ce moment devait donc vous être connu.

Et, ce disant, elle souriait malicieusement.

Fricoulet frappa joyeusement des mains.

—Bravo! mademoiselle, exclama-t-il; voilà de la logique ou je ne m'y connais pas... tous mes compliments, d'ailleurs, car la logique n'est généralement pas la qualité dominante de votre sexe.

—Eh! on ne pense pas à tout, grommela le vieux savant; pendant que je songeais au danger que ce phénomène, tout d'abord inexplicable, menaçait de faire courir à ma fille, je ne pouvais avoir présente à la mémoire, cette table de prédictions.

Il haussa les épaules avec humeur et, prenant sa jumelle, se plongea dans un examen attentif du soleil qui présentait, en ce moment, un aspect des plus singuliers.

Cependant, Telingâ paraissait inquiet.

Malgré la rapidité avec laquelle la barque volait à travers l'espace, elle était rejointe par le brouillard dont nos amis avaient constaté la formation au-dessus des masses végétales des forêts séléniennes, et naviguait maintenant au milieu de tourbillons poussiéreux qui eussent aveuglé les voyageurs sans les vitres qui protégeaient les ouvertures de leur respirol.

—Nous dévions de notre route, murmura Telingâ.

—Ne serait-il pas préférable de nous arrêter? lui demanda Fricoulet; aussi peu maître que vous l'êtes de l'embarcation, vous risquez de nous briser sur quelque pic inconnu.

—Nous arrêter? répliqua Telingâ; pour cela, il faudrait atterrir et cela serait bien dangereux.

Comme il achevait ces mots, au loin, un crépitement sourd retentit, un violent mouvement de tangage secoua l'appareil aérien, brisant les fils conducteurs de la lampe tandis que dans l'ombre, des masses monstrueuses parurent s'ébranler sous la poussée de forces inconnues.

Les montagnes semblaient s'effondrer, les cratères se combler sous des avalanches de pierres et des éboulements fantastiques de terrains.

C'était un chaos épouvantable, un bouleversement général; on eût dit que la pauvre planète lunaire se disloquait jusque dans ses entrailles.

—C'est un tremblement de terre! s'écria Jonathan Farenheit, qui se cramponnait au bordage.

—Dites donc de lune! riposta gouailleusement Fricoulet dont la voix se perdait au milieu des rugissements de la tempête.

Telingâ avait fort à faire pour maintenir l'appareil au milieu du lit du vent; l'appareil éprouvait de violentes secousses et menaçait de chavirer comme sur une mer en fureur.

Tout de suite, dès les débuts de l'ouragan, sur le conseil de Fricoulet, les voyageurs s'étaient attachés les uns les autres au moyen d'une corde solide, comme font les pêcheurs, pour éviter d'être précipités hors de l'embarcation.

L'obscurité intense qui régnait, augmentait encore l'horreur du cataclysme, et Telingâ avait renonce à diriger la barque qui, enveloppée dans les remous aériens, était chassée dans une direction inconnue.

Ossipoff, lui, insouciant de la tourmente, demeurait dans la contemplation du soleil qui, masqué entièrement par la terre, décelait cependant sa présence par des aigrettes lumineuses, formant autour de la planète comme une auréole de feu.

—Notre monde natal nous joue un bien vilain tour! grommela Fricoulet.

Enfin, après deux heures de cette scène épouvantable, deux heures qui semblèrent à nos amis longues comme deux siècles, un vif rayon s'élança tout à coup de derrière la sphère terrestre et, soudainement, tout le paysage se trouva illuminé.

Puis, insensiblement, la lumière s'accrut, la planète démasqua l'astre radieux qui, de nouveau, inonda de ses rayons et de sa chaleur les montagnes et les mers sélénites.

Aussitôt, Telingâ manœuvra de façon à atterrir.

Il craignait que l'appareil eût subi quelque avarie, et il voulait l'examiner en détail.

—Où sommes-nous donc? interrogea Gontran de Flammermont; n'est-il pas à craindre que la tempête ne nous ait emportés bien loin de notre route?

—C'est plus que probable, murmura Fricoulet; mais les cartes ne sont pas faites pour les chiens... et monsieur Ossipoff va pouvoir nous renseigner.

Le vieux savant avait en effet déployé sur le sol sa carte qu'il examinait attentivement.

—Eh bien! demanda l'ingénieur surpris de son long silence, où sommes-nous, monsieur Ossipoff?

Le vieillard releva la tête et dit d'une voix inquiète:

—Je ne m'y reconnais pas!

Fricoulet ne put retenir un mouvement de surprise.

—Que dites-vous là? balbutia-t-il.

—La vérité, grommela Ossipoff; tout est changé. Je ne vois rien sur la carte qui ressemble à cet entassement cyclopéen de rochers, près desquels nous nous trouvons... voyez d'ailleurs vous-même.

Et il mettait la carte sous le nez de l'ingénieur.

—Oh! je m'en remets entièrement à vous, riposta celui-ci qui n'avait aucune raison—bien au contraire—de douter de l'affirmation du vieillard.

Seulement il ajouta:

—Telingâ pourra peut-être nous renseigner.

Consulté, le Sélénite, sans rien affirmer, déclara qu'il se croyait très à l'ouest de la mer dela Fécondité, et très haut en latitude.

—Qu'est-ce qui vous fait supposer cela? demanda Ossipoff.

—La position du soleil, répondit Telingâ en désignant l'astre du jour qui brillait radieux au zénith.

Et il ajouta:

Le soleil présentait, en ce moment, un aspect singulier.

—D'ailleurs, nous nous orienterons plus facilement lorsque nous planerons à une certaine hauteur et que nous pourrons embrasser un vaste espace de pays.

On embarqua, l'appareil quitta le sol et, en quelques minutes, s'éleva à trois cents pieds de haut.

Penchés sur la carte, Ossipoff et Fricoulet cherchaient vainement à reconnaître le pays, mais aucun des détails de la carte ne se rapportait au panorama qui se déroulait à leurs pieds.

—Tenez, dit le vieux savant en étendant la main, n'était la forme irrégulière du petit cirque de droite, je jurerais que ce que nous voyons là-bas sont les deux cratères jumeaux auxquels Beer et Moedler ont donné le nom deMessier.

L'ingénieur examina longuement, à l'aide de la jumelle, le point indiqué par Ossipoff.

—En effet, répliqua-t-il, je remarque fort bien les deux bandes blanches qui s'étendent vers l'Est et font ressembler ces cratères à une comète à double noyau..... pourtant c'est impossible!

—Oui, reprit Ossipoff, c'est impossible. J'ai, à plusieurs reprises, de l'observatoire de Poulkowa, étudié ces deux cratères et je les ai trouvés absolument conformes à la description qu'en font Schroeter et Beer-Moedler.

Et avec une sûreté de mémoire prodigieuse, il cita le texte même des constatations faites par ces astronomes:

«Ils sont identiquement semblables l'un à l'autre: diamètres, formes, hauteurs, profondeurs, couleurs de l'arène comme de l'enceinte, position de quelques collines soudées aux contreforts, tout se ressemble tellement qu'on ne peut expliquer ce fait que par un jeu étrange du hasard ou une loi encore inconnue de la nature.»

Il se tut quelques instants et ajouta:

—Au lieu de cela, qu'avons-nous sous les yeux? deux cirques qui n'ont entre eux aucun point de ressemblance: le plus près de nous est elliptique et son grand axe se dirige de l'Est à l'Ouest, tandis que l'autre est ovale, il est vrai, mais dans l'autre sens.

Il courba la tête et murmura:

—J'en suis réduit aux conjectures.

Le vieillard se prit le front entre les mains et demeura plongé dans une profonde méditation.

—Alors, dit Gontran de Flammermont en s'approchant, alors nous sommes perdus?

Fricoulet haussa les épaules.

—Quel dommage! exclama le jeune comte, que nous n'ayons pensé à semer, comme le Petit Poucet, des cailloux sur notre route.

L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.

—Si le Petit Poucet avait eu affaire à un tremblement de terre, répondit-il, il n'aurait pas retrouvé son chemin, car les cailloux auraient été dispersés et enfouis.

—Eh bien! répliqua Gontran, mais les cratères sont pour nous ce qu'étaient les cailloux pour le Petit Poucet..... pourquoi voulez-vous que, eux aussi, n'aient pas été dispersés, engloutis, déformés?

Fricoulet poussa un cri et courant à Ossipoff:

—Gontran, dit-il, vient de trouver la solution du problème qui nous préoccupe.

—Et cette solution? demanda le vieillard.

—Est qu'il faut attribuer le changement de forme qui nous déroute à l'effroyable bouleversement dont l'éclipse nous a caché les phases.

Une lueur brilla dans l'œil d'Ossipoff.

—Soit, dit-il, j'admets que les deux cratères sont bien ceux de Messier et qu'ils viennent d'être déformés par ce cataclysme dont nous avons été témoins..... mais ce bouleversement, à quoi l'attribuer?

Gontran eut un geste qui pouvait signifier «cette fois, vous m'en demandez trop long.»

Cependant, après un court silence, il répliqua:

—A un tremblement de lune, produit peut-être par une éruption volcanique.

Fricoulet saisit son ami par le bras.

—Malheureux, chuchota-t-il à l'oreille de l'ex-diplomate, tu oublies qu'il n'y a pas de volcans en ignition dans la lune.

Bien que parlant à voix basse, l'ingénieur fut entendu d'Ossipoff, qui s'écria d'un ton de suprême satisfaction.

—Pas de volcans dans la lune! monsieur Fricoulet... en vérité, je vous savais peu fort en matière astronomique, mais je ne m'attendais pas à une semblable hérésie.

Et s'adressant à M. de Flammermont:

—Hein! Gontran, dit-il qu'en pensez-vous?

—Le fait est, balbutia le jeune comte, que l'observation de mon ami Fricoulet m'étonne.

—Vraiment! exclama l'ingénieur d'une voix railleuse.

Ossipoff se croisa les bras.

—Faut-il donc vous rappeler, fit-il, le nombre d'astronomes qui n'ont pu expliquer que par des éruptions volcaniques les changements constatés à la surface de la lune?

Fricoulet fit un geste de la main pour indiquer l'inutilité de cette énumération; mais le vieux savant n'y prit point garde et s'écria:

—Votre compatriote Laplace, monsieur Fricoulet, croyait aux volcans lunaires, tout comme Herschel, Lalande, Maskelyne et bien d'autres... Je vous ai parlé de ce nouveau volcan près d'Ukert, dans la vallée d'Hyginus, du Tumulus de Linné et du cratère d'Eudoxe... vous venez de voir la révolution produite dans les deux cratères jumeaux de Messier... Tenez! mieux encore... il me revient en mémoire un fait qui va vous convaincre: en 1788, Schroeter aperçut dans les alpes lunaires une petite lumière analogue à une étoile de cinquième grandeur et qui resta visible pendant un quart d'heure. En 1865, M. Grower, un astronome anglais, a revu à la même place ce point lumineux qui brilla pendant 30 minutes, puis disparut...

Ossipoff se tut un instant et ajouta d'un air de défi:

—Voulez-vous me dire ce que ce pouvait être, sinon un volcan?

—Mais monsieur, commença Fricoulet.....

Le vieux savant ne le laissa pas continuer.

—Savez-vous ce que dit à ce sujet un des astronomes français qui ont le plus étudié la lune, l'homonyme de votre ami Gontran? écoutez un peu:

«Il y avait, au mois de mai 1867, sur la gauche de la montagne étincelante d'Aristarque, un point lumineux très brillant, offrant l'aspect d'un volcan. Quoique peu disposé à admettre l'existence sur la lune de volcans enflammés, j'ai cependant toujours gardé de cette observation l'impression d'avoir assisté à une éruption volcanique lunaire, peut-être non de flammes, mais au moins de matières phosphorescentes. Ce point est d'ailleurs si remarquable que, depuis lexviiesiècle, plusieurs astronomes, notamment Hévélius et Herschell l'ont considéré comme un volcan en ignition et telle était la conviction d'Herschel sur sa réalité quand cet astronome écrivait, en 1787: «Le volcan brûle avec une grande violence; les objets situés près du cratère sont faiblement éclairés; cette éruption ressemble à celle dont je fus témoin le 4 mai 1783». Le diamètre réel de la lumière volcanique était d'environ 5,000 mètres et son intensité paraissait très supérieure à celle d'une comète qui était alors sur l'horizon.»

Essoufflé par cette longue citation, le vieillard s'arrêta pour reprendre haleine; puis, victorieusement:

—Eh bien! monsieur Fricoulet, demanda-t-il, que dites-vous de cela? êtes-vous convaincu?

L'ingénieur sourit et dit:

—Dussiez-vous me traîter de crétin, mon cher monsieur Ossipoff, je vous avouerai que je ne suis pas convaincu.

Le vieillard le regarda d'un air de pitié.

—Alors, fit-il, que pensez-vous?

—Que les changements que nous constatons en ce moment ne sont dus ni à une agitation des couches sélénologiques ni à une éruption volcanique.

Ossipoff leva les bras au ciel, dans un geste désespéré.

—Quel entêté! exclama-t-il.

Et ironiquement:

—Selon vous, ajouta-t-il, à quoi devons-nous attribuer ces phénomènes?

—A une marée, tout simplement.

Cette réponse faite d'un ton tranquille, suffoqua le vieux savant.

—Une marée, balbutia-t-il... vous dites que c'est une marée qui...

Il n'en put dire plus long; seulement se tournant vers M. de Flammermont, il fit un signe indiquant que, pour lui, la cervelle de l'ingénieur s'était subitement détraquée.

Fricoulet haussa les épaules en souriant.

—Avant de porter un jugement prématuré sur l'état de mes facultés mentales, écoutez-moi: Pour moi j'attribue ce bouleversement général, ce soulèvement titanesque de terrains, cet affaissement de rochers à l'attraction combinée de la terre et du soleil se trouvant sur la même ligne. Cette attraction a été assez forte—aidée peut-être par d'autres forces inconnues—pour remuer profondément le sol, changer la forme de ces cratères, bouleverser la disposition de ces montagnes, produisant ainsi une marée de fragments lunaires, puisque sur cette face de la lune, l'eau n'existe pas.

Ossipoff ne riait plus, il réfléchissait.

Tout à coup Telingâ se leva:

—Je reconnais le pays, dit-il brièvement.

—Et où sommes-nous? demanda Gontran.

—Nous franchissons l'équateur du disque lunaire et nous côtoyons la merdes Crises.

—Mare Crisium, murmura M. de Flammermont d'un air important.

—Tu l'as déjà dit, lui chuchota à l'oreille Fricoulet.

Le sélénite reprit:

—Avant vingt-quatre heures nous franchirons l'équateur.

Jonathan Farenheit se frotta les mains.

—Bravo! grommela-t-il, j'en ai assez des montagnes blanches et du ciel noir; sans compter que nous avons l'air de momies dans ce sac de caoutchouc... pour ce que nous avons vu de drôle par ici...

Il s'interrompit pour ajouter:

—Une seule chose m'a intéressé; ça été de voir la terre me servir de lune.

Et il éclata de rire.

Mickhaïl Ossipoff considéra l'Américain avec pitié et se tournant vers Gontran de Flammermont, laissa tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse.

—Vulgum pecus!

Le jeune comte répliqua:

—Quant à moi, je suis enchanté de cette exploration qui m'a convaincu une fois de plus que le cycle des manifestations physiques ne se termine pas à la surface de notre satellite... Les forces de la nature sont incommensurables, et ce serait les taxer d'impuissance que de les mesurer à notre taille. Partout elle agit et son impulsion mystérieuse meut les rochers dans le cratère des volcans, comme les étoiles dans l'immensité des cieux.

Le vieillard enveloppa Gontran d'un regard attendri.

Fricoulet tira son ami par la manche.

—La belle phrase! murmura-t-il railleusement; où as-tu pris cela?

—Dans lesContinents célestesde mon homonyme Flammermont.


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