CHAPITRE XVI

—Ce que tu dis là est fort juste, riposta M. de Flammermont; malheureusement, l'oreille humaine est imparfaite à saisir des nuances si subtiles.

—L'oreille humaine, d'accord; mais celle de ces gens-là est soumise, dès la naissance, à une éducation qui les met à même, au bout d'un certain nombre d'années, d'arriver à une perception vraiment merveilleuse; on apprend aux jeunes Martiens à saisir, dans un son, les vibrations qui le composent, comme on nous apprend, à nous, à découvrir les beautés subtiles contenues dans un texte de Virgile, d'Homère ou de tout autre auteur ancien.

—Mais nous avons des grammaires, des dictionnaires, une foule d'instruments, enfin...

—Eux, ils ont ceci...

Et l'ingénieur tira de dessous son vêtement un appareil assez singulier; cela ressemblait à un casque qu'eussent orné, de chaque côté, deux appendices assez semblables à des pavillons de cor de chasse.

—Ceci, dit-il, est ce que portent les enfants dès l'âge le plus tendre; ces sortes de conques, formées d'un métal qui a la propriété de vibrer avec une facilité extrême, s'adaptent sur les oreilles et transmettent au tympan les vibrations qu'elles emmagasinent. À mesure que l'enfant grandit, la grandeur de ces conques diminue pour disparaître tout à fait, lorsque l'éducation est entièrement terminée.

Les Terriens considéraient, avec une curiosité facile à concevoir, le bizarre instrument dont chacun d'eux fit l'essai à tour de rôle.

—Je trouve, moi, dit Gontran, assez ironiquement, que cela dénature la parole.

—Parce que nous ne nous servons pas, comme ces gens-là, de monosyllabes pour rendre notre pensée; les vibrations de chacune de nos paroles s'enchevêtrent les unes dans les autres.

—Pour aboutir à une cacophonie incompréhensible, s'écria Farenheit.

—Et vous comprenez déjà ce qu'ils disent? demanda Séléna, prête à tomber en admiration devant l'ingénieur.

—Oh! répliqua celui-ci, vous avez trop bonne opinion de mon intelligence; c'est-à-dire que cet excellent Aotahâ, avec une patience au-dessus de tout éloge, m'a mis à même d'user avec lui d'une sorte delangage nègre, en prononçant certains monosyllabes et en me montrant ensuite l'objet dont il parlait... Je n'en suis encore qu'au B A ba de la langue martienne; quant à la théorie que je viens de vous développer, je l'ai déduite de ce que j'ai cru comprendre des explications d'Aotahâ.

—Eh bien! mon cher, dit M. de Flammermont, à dater de ce jour, je te nomme mon interprète particulier,... car je n'ai jamais eu de goût pour la vocalise,... ayant toujours chanté horriblement faux.

—Pour en revenir à votre Ville-Lumière, fit l'Américain, vous disiez donc...

—Que cette ville se trouve située à l'extrémité du continent Kepler, sur le 195edegré de longitude.

L'Américain fit entendre un sourd grognement.

—C'est très bien; mais d'abord, où sommes-nous?

—Non loin du lac du Soleil, sur le continent que Schiaparelli a baptisé du nom deThaumasia.

—C'est-à-dire par le 90edegré de longitude,... nous avons donc environ 105 degrés à parcourir,... soit 6,800 kilomètres, ajouta Ossipoff.

—Jamais je n'arriverai à faire à pied cette étape, maugréa Farenheit.

—Qui vous parle de cela? demanda Fricoulet,... nous avons un véhicule tout prêt et si vous voulez me suivre...

Marchant sur les talons de l'ingénieur, les Terriens revinrent vers l'endroit où le ballon national les avait déposés.

À leur grande surprise, ils virent, dressée sur des espèces de rails, la nacelle dans laquelle ils avaient fait la traversée de Phobos à Mars; mais l'énorme cylindre qui la surmontait avait disparu ainsi que l'hélice et le gouvernail; telle qu'elle était maintenant, elle avait assez exactement l'aspect d'un gigantesque obus, ou plutôt d'une balle de fusil Lebel monumentale.

Sa pointe était tournée vers une masse métallique haute d'environ dix mètres et large d'autant qui, après une étendue de trente à quarante mètres, s'enfonçait soudain dans le sol.

—Le diable m'emporte, dit Farenheit, qui s'était approché et examinait curieusement cet appareil monstrueux,... cela ressemble terriblement à la culasse d'un canon.

Comme il achevait ces mots, une sorte de sonnerie électrique se fit entendre et ce que l'Américain venait assez exactement de comparer à la culasse d'un canon, s'ouvrit, montrant une cavité profonde et étincelante de clarté.

Surpris tout d'abord, les Terriens firent un bond en arrière.

—Qu'est-ce que cela? murmura Séléna d'une voix effrayée.

—Rien de bien effrayant, Mademoiselle, répondit l'ingénieur.

—Mais encore?

—Je vous ai dit, n'est-ce pas, de quel prix inestimable était le temps aux yeux des Martiens; vous ne serez donc pas étonnée d'apprendre que tous leurs efforts tendent à raccourcir les distances, c'est-à-dire à parcourir lesdites distances le plus rapidement possible.

—Et leurs ailes, objecta Farenheit, ne s'en servent-ils donc pas?

—Parfaitement si; mais leurs forces musculaires n'étant relativement pas plus considérables que les nôtres, ils ne peuvent pas plus accomplir, en volant, de longs trajets, que nous ne le pouvons, nous, Terriens, en marchant,... ils ont donc été obligés d'inventer des systèmes de locomotion... et c'est un de ceux-là qui va nous transporter à la Ville-Lumière.

—Tout cela ne nous explique pas,... dit Séléna.

—Écoutez, riposta Fricoulet; vous connaissez le système des tubes pneumatiques qui transportent, dans un réseau de tubes souterrains, des dépêches que renferment des wagonnets ressemblant à des balles de fusil; ce que vous voyez là est un système de locomotion basé sur le même principe...

Le visage un peu soucieux de MlleSéléna se rasséréna comme par enchantement et, sans attendre davantage, elle s'élança d'un bond sur la plate-forme de la nacelle et disparut dans la cabine intérieure.

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées depuis que Fricoulet qui fermait la marche avait rejoint ses compagnons, lorsqu'un bruit sourd retentit au dehors.

—Ce sont les portes du tube qui se referment, répondit l'ingénieur à l'interrogation muette contenue dans un regard de Séléna.

Durant quelques instants, il régna dans la cabine un profond silence; chacun, absorbé par ses propres réflexions, se taisait.

Farenheit prit le premier la parole.

—Une chose m'étonne, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, c'est que ce monde que le Créateur a doué de deux satellites, soit plus mal éclairé, durant la nuit, que la Terre qui n'en a qu'un.

—Une chose qui m'étonne bien davantage, repartit le vieux savant avec un sourire plein de condescendance, c'est votre étonnement: deux raisons, en effet, s'opposent à ce que Mars reçoive de ses satellites une lueur bien intense; d'abord, la distance qui sépare Mars du Soleil, lequel n'apparaît à la planète que sous la forme d'un cercle de 21 millimètres, tandis que, vu de la Terre, son disque est de 31 à 32 millimètres,... différence appréciable, vous en conviendrez.

—J'en conviens, mais vous conviendrez aussi que cette différence peut être contre-balancée par le rapprochement des satellites de la Planète qu'ils doivent éclairer,... tandis que la Lune gravite autour de la Terre à 90 mille lieues... Phobos, lui, trace son orbite à 6000 kilomètres, et Deimos à 20,000,... c'est appréciable aussi cela.

Ossipoff inclina la tête.

—Sans doute! dit-il... seulement, vous oubliez une chose; c'est que, même à six mille kilomètres, le disque de Phobos n'a pas plus de 7 minutes environ et celui de Deimos, deux minutes seulement... et celui de la Lune en a 31, c'est-à-dire trois et quinze fois plus...

—Et pour conclure par des chiffres, dit à son tour Fricoulet, savez-vous quelle différence d'intensité de lumière donnent ces différences d'éloignement?... comme la lumière reçue du Soleil, varie suivant la position de Mars, il en résulte que la clarté de Deimos est comprise entre les fractions1/405et1/675de notre claire de lune, tandis que celle de Phobos, dix fois plus forte varie de1/45à1/67;... est-ce clair?

—Plus que la lueur de ces deux satellites martiens, répondit en riant Farenheit,... mais s'ils ne servent pas à éclairer... à quoi servent-ils?

—À régler avec une précision remarquable, grâce à la rapidité de leur révolution, les longitudes et les horloges, répondit Gontran, moitié plaisant, moitié sérieux.

Fricoulet le menaça du doigt.

—Voilà qui n'est pas de toi, lui chuchota-t-il à l'oreille.

—Pas de moi! répliqua le jeune comte, presque offensé.

—Tu apprends lesContinents célestesavec une si grande ardeur que tu finis par t'approprier ce qu'ils contiennent et qu'en toute conscience tu nous sers, comme tiennes, les théories de ton illustre homonyme...

—C'est bien possible! bougonna M. de Flammermont.

—Ah çà! s'écria tout à coup l'Américain, est-ce que nous n'allons pas bientôt partir?

Il consulta son chronomètre et ajouta:

—Voici bientôt vingt minutes que nous sommes là-dedans et nous ne bougeons pas...

—Il y a beaucoup de chances pour que nous soyons arrivés, répondit Fricoulet en voyant la porte s'ouvrir et Aotahâ, arrêté sur le seuil, lui faire signe de venir à lui.

Il y eut, entre le Terrien et le Martien, un colloque rapide et animé, mélange de gestes expressifs du côté du second et, de la part du premier, de monosyllabes brefs, secs, prononcés avec des intonations bizarres.

Après quoi, l'ingénieur revint vers ses compagnons.

—J'avais deviné juste, leur dit-il, nous sommes arrivés.

—Arrivés, où cela? exclama Gontran, à la Ville-Lumière?

—Non pas; nous n'avons encore franchi que 400 kilomètres et nous ne sommes qu'au bord du lac du Soleil.

—Ou mer Terby, rectifia Ossipoff.

L'ébahissement de l'Américain était profond.

—Mais c'est féerique, balbutia-t-il; nous n'avons senti aucun choc au départ ni à l'arrivée... bien mieux, nous n'avons entendu ni le roulement des roues, ni le frottement des parois du wagon contre celles du tube.

—Et à cela, répondit l'ingénieur en souriant, il y a une explication fort simple; c'est, d'abord, que le véhicule n'a pas de roues, et ensuite que ses parois n'ont aucun point de contact avec celles du tube dans lequel il circule.

—C'est un conte à la mère l'Oie que tu nous fais là! s'écria malgré lui M. de Flammermont; tu veux nous faire accroire que notre wagon est suspendu au milieu du tube, sans le toucher en aucun point!

—Je ne veux pas te le faire accroire,... je te l'affirme.

—Et levent!ajouta M. de Flammermont, que fais-tu duvent?... s'il en était ainsi que tu le dis, l'air comprimé qui pousse le wagon passerait par le vide et il y aurait une déperdition considérable de force.

L'ingénieur haussa les épaules et répliqua:

—Ton argument, dit-il, n'a pas le sens commun; quoiqu'il en soit, dès que j'aurai une minute devant moi, je le rétorquerai,... pour le moment, il s'agit de débarquer.

En disant ces mots, il s'avançait au-dessous de l'ouverture percée dans le plafond de la cabine et, d'un léger appel du pied, il s'élançait au dehors.

En ce moment, le Soleil paraissait à l'horizon et ses flèches d'or crevant le manteau sombre de la nuit, faisaient étinceler, aux yeux des Terriens émerveillés, une immensité liquide dont une brise légère ridait la surface.

—Le lac du Soleil! s'écria Mickhaïl Ossipoff d'une voix vibrante.

Et, accoudé sur la rambarde, il s'abîma dans une contemplation pleine d'extase.

Pendant ce temps, ses compagnons examinaient avec une curiosité non exempte de défiance, une foule d'individus semblables à Aotahâ, et qui entouraient le véhicule, se pressant, se bousculant, se désignant, avec force gestes et exclamations, les êtres étranges réunis sur la passerelle....

—Grand Dieu! gémit Séléna, pourvu qu'ils ne s'approchent pas!!

—Ne craignez rien, Mademoiselle, dit Fricoulet; la curiosité seule les pousse.

—Il est singulier, murmura Gontran, que l'extrême civilisation à laquelle tu prétends la race martienne parvenue, ne la rende pas plus belle qu'elle n'est.

—Et pourquoi donc veux-tu qu'il en soit autrement sur ce monde que sur le nôtre?... pour ne prendre qu'un exemple, compare donc les anciens guerriers francs, nos ancêtres, aux freluquets que nous sommes.

—Eh! dis donc, riposta Gontran en plaisantant, parle pour toi.

—Assurément, reprit Séléna, je ne trouve pas M. de Flammermont si freluquet que vous voulez bien le dire...

L'ingénieur haussa doucement les épaules.

—Mettez-lui seulement entre les mains une masse d'armes et, sur le torse, une cotte de mailles du moyen âge... et vous verrez quelle tournure pleine de désinvolture il aura.

—Où veux-tu en venir? demanda d'un ton aigre-doux, M. de Flammermont, auquel il ne plaisait que médiocrement d'être ainsi tourné en ridicule, en présence de sa fiancée.

—Je veux que tu comprennes que plus une race avance en civilisation, et plus elle s'atrophie,... la cervelle accapare toute la sève au détriment du reste du corps.

En ce moment, MlleOssipoff poussa un cri de terreur; du sol venait de s'élever tout à coup une nuée de ces êtres étranges qui tourbillonnaient dans l'espace au-dessus et autour du groupe formé par les Terriens; on eût dit un vol d'oiseaux immenses dont les ailes battaient l'air presque sans bruit.

Sur un geste d'Aotahâ, tout cela cessa comme par enchantement et, repliant leurs ailes, leur curiosité étant sans doute satisfaite, les Martiens s'éloignèrent.

—Notre guide nous fait signe de le suivre, dit Fricoulet en touchant Ossipoff à l'épaule.

Celui-ci redressa la tête et vit Aotahâ qui, déployant ses ailes, venait, en un vol rapide, de toucher le sol.

—Le suivre! grommela le vieux savant, l'esprit encore plein des rêves qu'il venait de faire... c'est fort facile à dire; mais par où?

—Eh! par le même chemin! riposta Gontran.

Prenant son élan, le jeune homme sauta par dessus le bordage et, légèrement, alla se poser auprès du Martien; ce en quoi, l'un après l'autre, ses compagnons l'imitèrent.

Amarré au rivage, se balançait un bateau de forme singulière qui attira aussitôt l'attention des Terriens, de Fricoulet surtout qui y courut en quelques bonds.

—Eh! s'exclama-t-il en appelant ses compagnons avec force gestes et cris, eh! c'est l'appareil de Raoul Pictet!

—Qu'entendez-vous par là? demanda Ossipoff.

—J'entends un appareil garni à l'arrière, comme celui-ci, d'une vaste surface plane faisant suite à la quille et permettant au bateau de glisser à la surface de l'eau comme un traîneau à la surface de la glace.

—Un bateau à patin! alors! fit Gontran.

—À peu près...

—Et que résulte-t-il de là? demanda Farenheit.

Canal sur la planète Mars.

BATEAU MARTIEN: A. Coque—B. Plan arrière—C. Chambre du moteur—D. Cabines—E. Chaloupe de sauvetage—F. Promenoir—G. Propulseur.

—Une vitesse considérable... quelque chose comme quarante ou cinquante nœuds à l'heure.

—C'est prodigieux.

—Je ne sais pas si c'est prodigieux, dit à son tour Gontran; mais en tout cas, voilà un appareil de navigation bien gracieux!

Et, certes, il avait raison: l'avant, fort élevé au-dessus des flots, se recourbait à la façon des gondoles qui sillonnent les lagunes de Venise; l'arrière, arrondi, reposait sur cette vaste plate-forme triangulaire qui s'étalait sur la nappe liquide, comme une gigantesque queue de paon; à la poupe et sur le tiers de la longueur, s'élevait un habitacle percé de hublots, et sur cet habitacle, au niveau de la proue, un plancher était jeté, formant un second pont, recouvert lui-même d'une toiture légère destinée à protéger les passagers des ardeurs du soleil; à la partie postérieure de ce pont, enclavée dans le bateau même et reposant en partie sur l'habitacle de l'étage inférieur, s'allongeait une chaloupe qu'un simple ressort lançait à l'eau en moins de quelques secondes.

Une fois que les Terriens eurent pris place sur cette étrange embarcation, Aotahâ donna un signal et, actionné par un propulseur placé au-dessous de la chaloupe, au milieu de la plate-forme, le bâtiment s'éloigna du bord.

Ainsi que l'avait expliqué Fricoulet, il glissait à la crête des vagues, semblable à un oiseau de mer, avec une incroyable rapidité, sans aucun tangage, et, en moins d'une heure, les côtes disparurent sous l'horizon.

—De ce train-là, murmura Ossipoff qui avait déployé une carte de Schiaparelli, nous aurons, avant la nuit, traversé cet océan dans toute sa largeur.

—Savez-vous que cette largeur est de 600 kilomètres? demanda M. de Flammermont.

—Si vous voulez vous donner la peine de faire le calcul, riposta le vieux savant, vous verrez que je n'exagère pas...

Toute la journée on glissa sur l'onde sans qu'aucun accident vint rompre la monotonie du voyage; Ossipoff, qui ne perdait pas la carte des yeux, déclara qu'on devait approcher de l'équateur, non loin duNodus gordii, le nœud gordien de Schiaparelli.

Le Soleil, presque au zénith, dardait ses rayons verticalement, et il faisait une chaleur épouvantable.

Tout à coup, il parut régner à bord une animation extraordinaire; l'équipage martien, groupé sur le pont, discutait avec vivacité en désignant au loin un point invisible pour les Terriens, mais que les Martiens, avec l'acuité de leur vue, distinguaient à merveille.

—Un accident, sans doute, grommela Farenheit; vous allez voir que nous serons obligés de continuer la route à pied...

—Il faudrait commencer par la continuer à la nage, riposta Gontran.

—Je ne sais pas, murmura Ossipoff en secouant la tête, mais tout ce remue-ménage ne présage rien de bon.

Fricoulet qui, dès le premier instant, était allé trouver Aotahâ, revint, la mine grave et l'air ennuyé. Gontran, en l'apercevant, s'écria plaisamment:

Le voici; ses malheurs sur son front sont écrits;

Il a tout le visage et l'air d'un premier pris!

—Étant donné que mes malheurs sont également les vôtres, bougonna l'ingénieur, je trouve que tu as mauvaise grâce à railler.

—Enfin! qu'arrive-t-il?

—Il arrive que nous ne pouvons plus passer.

Ce fut une exclamation générale.

—Plus passer! fit Ossipoff... ah çà! qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie?

—Ce n'est pas une plaisanterie... le canal est fermé!

—Le canal!... s'écria Farenheit... de quel canal parlez-vous donc?

—De celui où nous sommes, parbleu!

—Ça!... un canal! exclama l'Américain en désignant de la main la nappe d'eau qui, de tous côtés, s'étendait à perte de vue.

—Mais oui, un canal... un simple canal de cinq mille kilomètres de long.

Farenheit demeurait les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, tellement profonde était sa stupéfaction.

Gontran, non moins étonné que lui, dissimulait son étonnement sous une apparente indifférence.

—Avouez, mon cher sir Jonathan, fit l'ingénieur en frappant amicalement sur l'épaule de l'Américain, que Suez et Panama sont des besognes d'enfant auprès de ce canal.

—Mais vous n'allez pas me faire accroire que cet océan—car je persiste à lui donner ce nom—a été creusé de main d'homme!...

—Il faut cependant bien que je vous le fasse accroire, puisque c'est la vérité... d'ailleurs, vous pourrez, avant peu, vous en convaincre par vos yeux... on est en train d'en creuser un perpendiculairement à celui-ci, et c'est la cause pour laquelle nous ne pouvons passer.

Ossipoff avait abandonné ses compagnons et était monté sur le pont, afin d'être le premier à constater,de visu, la vérité sur ces fameux canaux martiens, l'un des plus vastes points d'interrogation que se posent les savants du monde entier.

Pendant une heure, le vieillard, la poitrine oppressée, le cœur battant avec force, les yeux obstinément attachés sur l'espace, attendit.

Enfin, là-bas, tout là-bas, une ligne indécise apparut qui, peu à peu, devint distincte, grandit, s'allongea et finit par barrer l'horizon uniformément bleu, d'une teinte d'ocre légèrement orangée.

C'était le rivage oriental du canal où bientôt le bâtiment ne tarda pas à aborder.

—Eh bien! demanda Farenheit, qu'allons-nous devenir maintenant?

—Nous allons continuer levoyage, répondit Gontran.

—Comme ces gens-là, sans doute? fit ironiquement l'Américain en désignant les Martiens qui s'envolaient de tous les côtés.

—Assurément non;pedibus cum jambis, riposta le jeune comte qui s'amusait beaucoup de la répugnance de Farenheit à se servir de ses moyens de locomotion naturels.

Ossipoff intervint.

—Avant toutes choses, dit-il, je désire voir les travaux du canal que l'on creuse en ce moment.

—Encore un détour qui va nous allonger, grommela l'Américain.

Sans relever cette manifestation de mauvaise humeur, les Terriens se mirent en marche, sous la conduite d'Aotahâ qui voletait doucement à côté d'eux.

Tout à coup, ils aperçurent un véritable fourmillement d'êtres vivants arrachant du sol des masses formidables de terre qu'ils chargeaient dans des ballons semblables à celui qui avait été chercher les Terriens sur Phobos.

D'énormes machines fonctionnaient silencieusement, mises en action par des sortes de piles thermo-électriques, transformant en énergie électrique les rayons solaires.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait le même fourmillement occupé à creuser, dans le continent martien, une tranchée de plusieurs kilomètres de large.

—Singulière idée que de découper ainsi leur planète, grommela Farenheit.

Cependant Fricoulet écoutait avec une stupéfaction grandissant à chaque seconde, les explications que lui donnait Aotahâ, dans son laconique langage.

—Il paraît que c'est en vue d'une guerre prochaine qu'ils accomplissent ces gigantesques travaux, dit l'ingénieur en répondant à l'exclamation de l'Américain.

—Une guerre? s'écria Ossipoff... Une guerre! avez-vous dit!—Quoi! ce fléau que je considérais comme la conséquence fatale de l'état de barbarie dans lequel nous sommes encore plongés, ce fléau terrible, hideux, abominable, existe dans ces contrées que je croyais arrivées ausummumdu progrès et de la civilisation!

Et, en proie à un découragement étrange, le vieillard laissa tomber sa tête entre ses mains.

En sa qualité d'ingénieur, Fricoulet était prodigieusement intéressé par les travaux qui s'accomplissaient devant lui, pour ainsi dire à vue d'œil, et soudain, une question qu'il formula aussitôt, se posa devant son esprit.

—Tous ces déblais, demanda-t-il au Martien, qu'en faites-vous?

—Vous voyez ces ballons, répondit Aotahâ; sitôt chargés, ils partent pour Phobos... Phobos faisait autrefois partie d'un de ces astéroïdes qui existaient entre Mars et Jupiter; c'était un rocher ne mesurant pas plus d'une demi-lieue de diamètre. Lorsqu'il eût été saisi par notre attraction, on songea à l'utiliser en y établissant le dépôt des déblais causés par le creusement des canaux.

—Quelque chose comme une «décharge» des boues et immondices d'une grande ville, murmura Gontran, auquel son ami venait de traduire la réponse du Martien.

Puis, aussitôt:

—Mais, si l'on continue longtemps comme cela, la planète finira par être transportée tout entière sur son satellite.

Fricoulet se prit à rire.

—Heureusement, dit-il, que l'apogée de ces grands travaux est passée.

Sitôt chargés, ces ballons partent port Phobos.

—Qu'en sais-tu? demanda M. de Flammermont d'un ton narquois.

—Schiaparelli le sait pour moi, répliqua l'ingénieur,... ses études, pendant la dernière apparition de Mars, lui ont révélé que le nombre des canaux demeurait stationnaire et que...

Sa phrase fut coupée en deux par une exclamation d'Ossipoff.

—Je regrette vivement, dit le vieillard en se frottant les mains, que Fédor Sharp ne soit pas ici!—Quand je pense qu'un jour, à l'Institut des Sciences, il nous a embêtés pendant plusieurs heures, pour nous prouver que ces canaux martiens n'étaient autre chose qu'une sorte de cadastre de cultures collectives sur un globe «arrivé à la période d'harmonie!»

Il se tut, se frotta les mains avec énergie et ajouta:

—Quel nez il ferait s'il connaissait la destination belliqueuse de ces travaux de nature si pacifique—selon lui!

Puis, après un moment, ressaisi par ses pensées humanitaires:

—Ainsi, murmura-t-il avec amertume, on se bat encore sur Mars!

Fricoulet, auquel Aotahâ venait de fournir une longue explication, se tourna vers le vieillard.

—Ce n'est point, lui dit-il, un reste de barbarie, comme vous pourriez le croire, mais un produit fatal, inévitable, de la civilisation exagérée à laquelle est parvenu le monde sur lequel nous vivons.

—C'est du paradoxe, ou je ne m'y connais pas! s'écria Gontran.

—Je suis assez de l'avis de M. de Flammermont, dit à son tour Farenheit.

—Avant de se prononcer, fit Ossipoff d'une voix sentencieuse, il faut connaître les faits.

Alors, répétant ce qu'avait dit leur guide, l'ingénieur raconta que la guerre, sur le monde de Mars, était une guerre nécessaire, indispensable, se faisant d'un commun accord, entre les peuples de la planète.

Plusieurs siècles auparavant, dans un congrès tenu par des délégués de toutes les nations martiennes, la suppression de la guerre avait été décidée; un tribunal international avait été nommé, chargé de juger en dernier ressort, tous les différends qui pourraient s'élever, à l'avenir, entre les peuples frères.

Pendant une longue suite de siècles, les décisions de ce tribunal eurent force de lois, le monde de Mars vécut dans un état de paix inaltérable et porta tous ses efforts vers le perfectionnement des arts et des sciences, des sciences surtout, les seules capables de permettre à l'humanité de surprendre les secrets de la nature.

Malheureusement, grâce au progrès accompli en toutes choses, la médecine devint tellement puissante, que toutes les maladies, tous les fléaux qui exerçaient autrefois, à la surface de la planète, des ravages terribles, mais nécessaires, devinrent impuissants; on n'avait même plus besoin de les combattre, on les prévenait: de là, un excès terrible de population.

Les continents qui avaient commencé par devenir trop petits, pour nourrir tous les habitants, finirent par avoir une surface insuffisante à les contenir même.

On créa des villes maritimes, des agglomérations aériennes; on inventa des aliments factices en extrayant de l'air, de l'eau, des minéraux eux-mêmes, les principes nutritifs et indispensables au renouvellement des forces martiennes.

Bientôt, tous ces expédients devinrent insuffisants, et les désastres que produisait autrefois la guerre ne furent rien auprès de ceux que la famine engendra.

Alors, comme cela avait eu lieu plusieurs siècles auparavant, toutes les nations du globe martien envoyèrent à la Ville-Lumière des délégués qui, réunis en congrès, décidèrent, à l'unanimité, le rétablissement de la guerre.

Mais comme, depuis longtemps, les peuples étaient habitués à se considérer comme frères et que, d'un autre côté, la civilisation avait chassé de l'âme des souverains tous les sentiments qui les faisaient jadis s'armer les uns contre les autres, le congrès décida de réglementer la guerre.

Il fut en conséquence établi que, quatre fois par siècle, deux nations, désignées à l'avance par un aréopage international, se mesureraient l'une contre l'autre, de manière à ramener la population martienne à un chiffre en rapport avec la superficie des continents.

—Voilà pourquoi, dit Fricoulet en terminant son récit, tous les cinquante ans, après avoir, par un dénombrement, fixé le chiffre des victimes, on met, dans un champ clos destiné à cet usage, les deux nations que le sort a désignées et qui s'égorgent pour le bien de l'Humanité.

—C'est horrible! fit Séléna.

—Je ne suis pas de votre avis, répliqua l'ingénieur; dans ces luttes humanitaires, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus... l'appât de la gloire n'y entre pour rien, mais seulement le désir de vivre, et le chiffre des victimes une fois atteint, on vit en paix, cultivant les arts et les sciences jusqu'à ce que la décision du congrès vous remette de nouveau en présence.

—Au moins, de cette façon, dit à son tour Gontran, ceux qui luttent meurent sans arrière-pensée, sans redouter de laisser leur famille et leur foyer à la merci d'un vainqueur impitoyable.

—Fort juste, grommela Farenheit... seulement, dans toute cette histoire, je n'ai point vu qu'il fût question de canal.

—Ce canal est tout simplement destiné à transporter sur le lieu de la lutte les combattants désignés par le tribunal suprême.

Un éclair brilla dans la prunelle de M. de Flammermont.

—Va-t-il donc y avoir prochainement une guerre? demanda-t-il.

—Le mois qui vient; à ce que m'a dit notre guide.

—Nous en serons, hein! sir Jonathan! s'écria le jeune comte.

—By God!grommela l'Américain en serrant les poings, cela me rappellera la guerre de Sécession!...

Tout en parlant, les Terriens s'étaient mis en marche dans la direction de Holion, ville importante où, au dire de leur guide, ils trouveraient un moyen de locomotion pour les transporter dans la Ville-Lumière.

—Voyez-vous, dit tout à coup Ossipoff à Gontran en lui montrant la carte qu'il tenait à la main, le canal qui nous a amenés jusqu'ici est l'Oréus; à quelques degrés plus vers la gauche se trouve lePyriphlégéton, et nous coupons la ligne équatoriale pour descendre vers la terre des Amazones.

—Je ne sais si nous coupons la ligne équatoriale, gronda Farenheit entre ses dents... mais ce que je sais, c'est que nous coupons à travers champs et que j'ai les jambes rompues...

On traversait alors une plaine immense, non pas verdoyante, mais couleur de rouille; de ci, de là, se dressaient des bouquets d'arbrisseaux aux feuilles orangées, supportant des grappes de fruits roses ou d'un rouge écarlate. Les plantes, qui couvraient le sol d'un moelleux tapis, étaient toutes rougeâtres, et leurs larges feuilles s'étalaient en panaches d'une grâce merveilleuse.

—Hein! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran en lui désignant cette singulière végétation... comprends-tu maintenant pourquoi l'atmosphère de Mars semble rouge aux astronomes terrestres?

Puis, se tournant vers l'Américain qui ne cessait de geindre:

—Eh! qu'avez-vous donc, mon cher sir Jonathan? fit-il.

—J'ai... j'ai... que je demande une route, mes pieds n'en peuvent plus.

Fricoulet se mit à rire.

—Une route, dit-il; nous pourrions, je crois, parcourir Mars dans tous les sens sans en trouver une seule, attendu que, pour des gens voyageant par eau et par air, le sol n'est d'aucune utilité, au point de vue de la locomotion.

—Ma foi, déclara l'Américain en s'arrêtant au bord d'un large fossé qu'il s'agissait de franchir d'un bond, dussé-je coucher à la belle étoile, je m'arrête ici.

Ossipoff regarda Séléna qui, bien que ne se plaignant pas, donnait tous les signes d'une grande fatigue.

—Demandez donc au guide, dit-il à Fricoulet, s'il y aurait inconvénient à ce que nous passions la nuit ici... nous nous remettrions en marche demain matin.

Aotahâ, auquel l'ingénieur traduisit la question du vieillard, fit entendre quelques sons gutturaux et, déployant ses ailes, s'envola dans l'espace que le crépuscule assombrissait déjà.

—Eh bien! s'écria Farenheit, il nous abandonne?

—Non, il va s'enquérir d'un moyen de locomotion et sera de retour au lever de l'aurore.

En prononçant ces mots, l'ingénieur tira de sa poche le flacon de liquide nutritif dont il s'était muni, en homme de précaution qu'il était, et, le passant à Séléna:

—Mademoiselle, dit-il, à vous l'honneur.

Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs aperçurent...

LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC.

Les premiers rayons du soleil doraient déjà les hautes nuées martiennes, lorsque nos voyageurs s'éveillèrent.

À une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, un appareil étrange était suspendu, immobile, comme s'il eût été rattaché au sol par quelque invisible lien.

C'était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut et portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin à vent.

Au-dessus, sur le même prolongement, mais autour d'un axe concentrique au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes seulement, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande.

À cinquante centimètres plus bas, ces deux axes pénétraient dans un manchon sur lequel étaient fixés des arcs métalliques soutenant une espèce de tente repliée.

Au-dessous encore, supportés par des arceaux, se trouvaient dix sièges assez semblables à des selles de vélocipèdes, avec cette différence qu'ils étaient munis d'un dossier.

Enfin, la partie inférieure de l'appareil se terminait par deux cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces moteurs devaient également actionner un arbre de couche, placé horizontalement, et à chacune des extrémités duquel était fixée une petite roue à pales gauches, servant de propulseur.

—Ou je me trompe fort, ou voilà bien un hélicoptère! s'écria Fricoulet qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considérant attentivement cette étrange machine.

—Hélicoptère! murmura Gontran... je connais cela... attends donc...

Puis, après un moment, élevant la voix afin d'être entendu d'Ossipoff:

—Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amécourt.

Le vieux savant se retourna.

—Vous voulez dire celui de Philips.

—Pardon, répliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amécourt; je me rappelle même que celui dont il m'a été donné de voir le modèle... dans je ne sais plus quelle musée... était en aluminium.

Ossipoff riposta:

—Si vous n'avez vu que le modèle... moi, j'ai vu l'appareil lui-même. Je me souviens d'avoir assisté à l'essai d'un hélicoptère à vapeur dont l'inventeur se nommait Philips; c'était en 1845, à Varsovie...

—Allons, allons, déclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi aussi j'ai vu un appareil à peu près semblable à celui-ci, mais il n'était dû ni au génie inventif de Ponton d'Amécourt, ni à celui de Philips; l'inventeur était l'Italien Forlanini.

Ce disant, l'ingénieur ploya légèrement les jarrets et s'enleva d'un bond jusqu'à l'appareil, où il prit place.

—Charmant pays! s'écria-t-il en se penchant sur son siège... enfoncés les escaliers et les échelles!

Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitôt et furent bientôt suivis par Séléna, à laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui, sans aucun effort, avait été transportée jusqu'à son siège, par son guide, les ailes déployées.

Restait Farenheit qui, les pieds rivés au sol, considérait d'un œil méfiant cet étrange véhicule.

—Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas?

—Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des perroquets, riposta l'Américain.

Le jeune comte fronça les sourcils.

—Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'êtes guère poli... en outre, pensez-vous que les États-Unis seront plus déshonorés en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la nôtre?

—Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous préférez le plancher des vaches; libre à vous... seulement, je vous conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en même temps que nous à la Ville-Lumière...

Sur ce, il fit un signe à Aotahâ qui, pesant sur un levier, mit l'hélicoptère en mouvement.

—Si vous êtes embarrassé pour le chemin, cria plaisamment l'ingénieur au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous rencontrerez...

Cette boutade provoqua un éclat de rire général qui se perdit dans l'espace, car l'appareil s'élevait rapidement.

On était déjà à trois ou quatre cents mètres du sol, lorsque l'on vit soudain Farenheit prendre son élan, filer comme une flèche et, d'un bond prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons.

—Le malheureux! fit Séléna en joignant les mains, il n'arrivera jamais jusqu'à nous!

Elle avait à peine poussé cette exclamation que le Martien touchait un ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-même, ouvrant ses ailes, piquait—ainsi que l'on dit vulgairement—une tête dans l'élément éthéré.

Quelques secondes après, il était auprès de l'Américain que ses jarrets avaient été impuissants à lancer jusqu'à l'hélicoptère et qui, lentement redescendait vers le sol, jurant, vociférant, agitant désespérément ses bras et ses jambes.

Aotahâ le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers l'appareil, l'eut bientôt rejoint traînant à sa remorque Farenheit qui paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche.

—By God!grommela-t-il en prenant place sur un siège, entre Fricoulet et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez...

—Je ne sais, riposta l'ingénieur, si perchés comme nous le sommes, nous vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincèrement que, vu d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une piètre idée de la dignité américaine.

Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le sens, puis tournant brusquement le dos à l'ingénieur, il s'adressa à son voisin de gauche.

—Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-là? demanda-t-il.

Ossipoff transmit cette question à Fricoulet qui, lui-même la traduisit au Martien.

Celui-ci, après quelques secondes de réflexion, répondit:

—Si le vent continue à être favorable, nous arriverons vers minuit.

Le vieillard déroula sa carte et mesura les distances soigneusement.

—Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore près de cinq cents lieues à faire.

—Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran à Fricoulet, c'est pourquoi nous ne nous sommes pas arrangés de manière à venir de Phobos en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous l'avons fait, nous nous sommes imposé, bien gratuitement ce me semble, une étape de dix-huit cents lieues.

L'ingénieur jeta un coup d'œil du côté d'Ossipoff; le vieillard était tellement absorbé dans l'étude de sa carte qu'il n'avait point entendu un seul mot de l'observation de son futur gendre.

Baissant néanmoins la voix, par prudence, il répondit:

—Si tu réfléchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte immédiatement qu'il était impossible, par suite du mouvement de Phobos autour de la planète, d'atterrir autre part.

—Ah! fit Gontran.

Ce ah! avait une intonation telle qu'il était facile de comprendre que les paroles de l'ingénieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens assez obscur.

—Pendant notre trajet, Mars a tourné sur son axe, si bien que le point visé s'est éloigné... Pour arriver directement sur la Ville-Lumière, il eut fallu calculer la rapidité de rotation de la planète et la vitesse de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomètres avant l'endroit où nous voulions arriver.

Gontran secoua les épaules.

—Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tête, pour atteindre l'aile ou la cuisse.

—C'est cela même,... or le plus pressé, n'est-ce pas, était de vous sauver... sans compter que par ce voyage à vol d'oiseau, tu peux te rendre compte de l'aréographie.

—Oh! répondit M. de Flammermont, lesContinents célestesme suffisaient...

Et désignant de la main le panorama immense qui se déroulait au-dessous de l'appareil avec une rapidité vertigineuse:

—C'est toujours la même chose, dit-il; le paysage est d'une uniformité désespérante.

—Absolument comme sur la Lune, dit à son tour Farenheit, seulement là-bas, c'étaient des volcans, ici ce sont des canaux.

—Cet animal-là n'est jamais content, bougonna l'ingénieur.

L'Américain riposta:

—By God!je voudrais vous voir à ma place... Qu'est-ce que je fais ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traîner mes guêtres à travers les mondes célestes, en votre compagnie, je ne serais pas mieux à New-York...

—Eh! qu'y feriez-vous donc, à New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous que les États-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrès parce qu'un de leurs citoyens leur manque?

—Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'à leur assemblée générale du mois de juin, ils ne me verront pas à mon poste... et puis, les élections de l'excentric Clubont lieu en juillet... où serai-je en juillet? ah!by God!... by God!...

Et l'Américain se tut, les poings fermés, les lèvres serrées dans une colère impuissante...

—Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna qui accoudée sur le dossier de sa sellette observait, avec une curiosité intense, le paysage qui s'étendait à ses pieds, tous cescanaux, comme vous appelez ces mers qui sillonnent en tous sens la planète, sont-ils connus des astronomes terrestres?

L'ingénieur eut un sourire énigmatique.

—Votre question, mademoiselle, répondit-il, prouve que vous connaissez peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogués, baptisés... ils ont même, sur un grand nombre de chrétiens, cet avantage d'avoir été baptisés plusieurs fois.

—Comment cela?

—Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arrivé que le même canal a été découvert en même temps par des astronomes de différentes nationalités, lesquels se sont empressés de lui donner un nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit avec leur propre imagination.

—Comment fait-on pour s'y reconnaître, en ce cas? demanda ingénument la jeune fille.

—On ne s'y reconnaît pas, mademoiselle, répliqua l'Américain avec une gravité comique.

—Sir Jonathan va trop loin, déclara Fricoulet; mais il est certain que l'empressement mis par certains astronomes à baptiser leurs découvertes ne contribue pas peu à rendre obscures pour levulgum pecusles cartes sidérales.

Durant toute la journée, l'hélicoptère courut du nord au sud, suivant une ligne à peu près rigoureusement parallèle au tracé de l'Oréus, planant tantôt au-dessus de campagnes rougeoyantes, émaillées de ci de là de taches grisâtres que Aotahâ déclarait être des villes et des villages, tantôt au-dessus de filets argentés, miroitant sous les rayons du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'étaient autre que des canaux coupant perpendiculairement l'Oréus.

La caractéristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur son carnet d'observations, était une platitude désespérante de monotonie; pas la moindre montagne, pas même la plus petite colline; partout des terres basses, émergeant à peine des flots qui les baignaient.

Comme Séléna s'étonnait, l'ingénieur expliqua ce manque de relief dans la topographie par l'usure résultant du frottement de la surface martienne contre les molécules composant l'atmosphère ambiante.

Vers six heures du soir, au moment où le Soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux et s'étendant à perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se réfléchissaient les derniers rayons de l'astre du jour.

—Voilà leTrivium Charontis, déclara Ossipoff qui suivait, sur sa carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutôt de Méditerranée dans lequel se déversent plusieurs canaux découverts par Schiaparelli, parmi lesquels l'Oréus, leLaestrygons, leCerberus, leStyx, leHadès, l'Erebus...

En quelques instants, l'hélicoptère se fut engagé sur cet océan et les côtes du continent disparurent aux yeux des Terriens.

Tout à coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos régions équatoriales, la nuit succéda au jour et nos voyageurs se trouvèrent enveloppés d'une ombre vague dans laquelle la surface de la planète se noya, indécise et confuse.

Le soleil venait de disparaître au-dessous de l'horizon, après avoir, durant quelques secondes, empourpré l'atmosphère de ses derniers rayons; mais aussitôt, précisément à l'endroit où il venait de s'enfoncer dans l'espace, un astre se leva, brillant d'une clarté douce qui jetait sur le paysage une mélancolie singulière.

—La Lune! s'écria Gontran.

Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le bras, il abandonnait sa sellette.

—Vous dites! exclama le vieillard d'une voix étranglée.

Cette attitude stupéfaite et indignée de son futur beau-père d'une part, et surtout un coup de pied envoyé par l'ingénieur en guise d'avertissement, prévinrent le jeune comte de l'hérésie qu'il venait de commettre.

—Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou plutôt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rôle que joue Phobos?

Ossipoff inclina la tête affirmativement.

—À la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru...

—Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une raideur un peu hautaine.

—Rien, rien, s'empressa de répondre le savant,... l'expression dont vous vous étiez servi m'avait fait croire,... mais c'était un lapsus...

Fricoulet riait sous cape, tellement était amusant l'embarras du bon savant.

Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme à cette situation difficile.

—Une autre lune! s'écria-t-il en étendant la main vers l'est.

—Eh bien! riposta Gontran, quoi d'étonnant à cela?... c'est Deimos.

—Mais cette lune là ne va pas dans le même sens que l'autre...

—Vous le voyez bien...

—Elles doivent se rencontrer, en ce cas?

—C'est fatal.

—Qu'arrivera-t-il alors?

—Une éclipse, tout simplement, répondit Fricoulet, éclipse partielle ou totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est encore là une originalité de ce monde... et vous avouerez que cela vaut bien le voyage.

Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clarté de Phobos et de Deimos qui, ce soir-là, ne donnèrent pas aux Terriens le spectacle d'une éclipse.

Enfin, au loin, perçant le brouillard léger qui flottait à la surface du sol, un faisceau de lumière parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques instants, ils planèrent à huit cents mètres au-dessus de laVille-Lumière, capitale intellectuelle de Mars.

Vu de cette hauteur, le spectacle était féerique, rappelant à chacun des Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet déclaraient reconnaître le quartier de l'Opéra, tout étincelant de ses mille lumières et son animation extraordinaire; pour Séléna et son père, c'était la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'étendait à leurs pieds; quant à Farenheit, il avait proclamé tout de suite que, de la nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec ses avenues rectilignes et brillamment éclairées.

Mais ce qui donnait à laVille-Lumièreun aspect étrange, fantastique, c'étaient moins ces milliers de lumières qui découpaient, dans l'ombre de la nuit, la carcasse même de la cité, avec ses rues et ses monuments, que surtout des centaines d'étincelles qui sillonnaient l'espace dans tous les sens, semblables à des myriades de feux follets voltigeant à la surface du sol.

—Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les Martiens se rendent à leurs plaisirs.

—Ou à leurs affaires! reprit Farenheit.

—La nuit n'est généralement pas le moment que l'on choisit pour faire des affaires, reprit le jeune comte.

—The business!!répliqua sentencieusement l'Américain.

Et se tournant vers Fricoulet.

—Ne m'avez-vous point dit, hier même, que ces gens-là, plus que nous encore, se conformaient à la devise:Time is money!

—Assurément! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si précieux pour eux, ils le consacrassent aux affaires...

Sir Jonathan ouvrit des yeux énormes.

—À quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps?

—Je vous l'ai dit: les Martiens, doués par la nature d'une somme considérable de curiosité, consacrent leur vie à satisfaire cette curiosité... tout, pour eux est problème... et chaque fois qu'ils sont arrivés à en résoudre un,—si petit fût-il—ils sont persuadés d'avoir fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts sont-ils dirigés vers la science,... la seule clé qui puisse leur ouvrir la porte de l'éternel mystère.

—Alors, dit Gontran, tu es persuadé que tous ces individus ne sont point à leurs plaisirs?

—Vous croyez qu'ils ne courent point à leurs affaires? poursuivit Farenheit.

L'ingénieur secoua la tête en souriant:

—Vous avez raison tous les deux quant à l'expression même; mais vous avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps suivant son goût et ses aptitudes, n'éprouve-t-on pas un véritable plaisir?

En ce moment, Aotahâ poussa une exclamation gutturale, désignant de la main, au centre même de la ville, une masse toute étincelante de lumières.

—Qu'est-ce que cela? demanda l'ingénieur.

La réponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise.

—Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff.

—Si j'ai bien compris, ce monument illuminé serait à la fois une sorte d'Institut et de Palais de gouvernement.

—Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le même toit?

—Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et même personne... ou plutôt que la première est absorbée par la seconde... dans un monde aussi avancé en civilisation que celui-ci, la race spéciale appelée sur terre, homme politique, a disparu depuis de longs siècles... elle a dû certainement exister, mais à une époque pour ainsi dire préhistorique, correspondant peut-être à la nôtre actuelle.

—Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont.

—Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la conséquence de leurTime is money. Le temps, à leurs yeux, a une trop grande valeur pour qu'ils le gaspillent à la politique,... en outre, chez nous, la politique cache toujours un intérêt personnel, et ces gens-là ont l'esprit trop vaste, le cœur trop grand pour que de semblables petitesses y puissent trouver place.

—Ah! s'écria Gontran, n'était mon amour pour Séléna qui me fait souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque là seulement j'y dois trouver l'écharpe municipale, indispensable à mon bonheur, je planterais ma tente ici,... car un pays où l'on ne parle pas politique et surtout où la politique n'existe pas, un pays comme celui-là est le Paradis!

Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles il planait, était descendu insensiblement jusqu'à une centaine de mètres au-dessus de la ville.

Aotahâ prononça quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute, car il se leva et prit la place du Martien qui venait de déployer ses ailes et de quitter l'appareil.

—Où donc va-t-il? demandèrent les Terriens.

—Il va prévenir les autorités de notre arrivée, répondit l'ingénieur,... dans quelques instants, il va être de retour.

Bientôt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit entendre et Aotahâ les rejoignait.

Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hélicoptère se dirigea sur le monument désigné par Fricoulet comme étant l'Institut; une fois là, la grande hélice supérieure s'immobilisa et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba perpendiculairement, comme la balle d'un fil à plomb.

Puis les voyageurs traversèrent une zone étincelante, tellement étincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermèrent les yeux, et sans qu'ils pussent immédiatement se rendre compte du pourquoi, ils entendirent bruire à leurs oreilles un indescriptible tumulte.

Soudain, un choc léger les fit tressauter sur leurs sièges, ils entr'ouvrirent les paupières.

L'appareil, immobile maintenant, était suspendu par sa grande hélice à la voûte d'une vaste salle, voûte transparente car, au travers, on apercevait les cieux étoilés, mais, en même temps, cette voûte réfléchissait, comme un miroir, les milliers de lumières qui étincelaient de toutes parts.

Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considérait avec étonnement, poussant de brèves interjections et agitant les ailes dans des battements précipités.

—Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain effet.

—Oui, l'effet d'un lustre dans un théâtre, riposta l'Américain d'une voix rogue.

—C'est ma foi vrai! dit à son tour Gontran... il est seulement regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions à un faisceau de lumières Jablochkoff.

Mickhaïl Ossipoff se rengorgeait, persuadé que toute cette multitude était réunie pour l'acclamer, lui et ses compagnons...

—Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il à l'oreille de M. de Flammermont.

Celui-ci eut un haussement d'épaules imperceptible...

—Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, répliqua-t-il... Si ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-là est exact, nous ne devons être pour eux que de bien petits enfants... à côté de ces penseurs qui ont arraché à la nature une si grande partie de ses secrets, nous en sommes à peine, nous, à l'alphabet scientifique...

—Voilà qui est parlé, mon brave Gontran, exclama l'ingénieur... et tu as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-là sont des délégués scientifiques des différents districts de l'Équateur, venus pour assister à d'intéressantes communications concernant la prochaine guerre...

Aotahâ toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il s'élança sur une haute colonne surmontée d'une sorte de plate-forme où il replia ses ailes; une fois là, il prononça quelques sons gutturaux qui parurent faire, sur l'assemblée, une profonde impression, et rejoignit les voyageurs.

—Que dit-il donc? demanda Séléna.

—Il fait son métier debarnum; il nous présente aux Martiens comme dans les cirques de Paris, on présente au public quelque monstre difforme ou quelque habitant de contrées inconnues... pour lui, d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et représentons l'espèce intelligente de l'Univers sous une forme fort arriérée...

—Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarité des auditeurs?

—Faisant allusion à nos membres inférieurs grâce auxquels nous nous traînions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a déclaré que bien des canaux seraient creusés à la surface de leur monde, avant qu'il nous soit poussé des ailes.

—Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considèrent-ils donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'énormes volatiles...

L'indignation de l'Américain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent d'un grand éclat de rire.

Leur hilarité fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit l'apparition, sur la colonne qui jouait le rôle de tribune, d'un Martien auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un vieillard.

Fricoulet, prévenu par son guide que c'était, en effet, l'un des plus vieux et des plus renommés savants de l'Équateur, s'apprêta à écouter attentivement.

Bientôt, ses compagnons le virent sourire avec pitié.

—Parbleu! murmura-t-il, voilà une idée assez saugrenue et qui, en tout cas, ne doit pas être fort meurtrière... des canons chargés d'air!...

—En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me paraît assez platonique.

—Plus platonique, à coup sûr, que de bonnes pièces de vingt-quatre chargées de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit.

Fricoulet lui posa la main sur le bras.

—Ça, par exemple, non, répondit-il... ce serait encore moins meurtrier que les canons à air dont parle cet individu.

—Pourquoi cela?

—Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans le ciel... à moins qu'une partie des combattants n'aille prendre position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore...

L'attention des Terriens fut ramenée vers l'orateur dont le discours paraissait faire, sur l'Assemblée, un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait.

En vain il gesticulait, tenant à la main un tube de verre mesurant près de cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de diamètre, en vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient l'intensité de cris véritables, l'efficacité du système qu'il proposait ne semblait rien moins que prouvée.

Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où l'opposition était la plus acharnée et, sans mot dire, il lança dans le tube un jet enflammé.

Cette démonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ainsi que des capucins de cartes.

Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un concert de cris, de gémissements, de volettements effarés; dans ce mélange soudain d'individus, les familles disloquées, brouillées, confondues, cherchaient à se reconnaître. Et au fur et à mesure que les maris avaient retrouvé leurs femmes, les pères leurs enfants et les enfants leurs mères, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les baies ouvertes dont la salle était percée.

Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis se retirèrent lentement.

Alors, l'obscurité se fit, et les Terriens, accablés de fatigue, s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil...

Le premier, Fricoulet fut éveillé.

Déjà, le soleil pénétrait de toutes parts dans la salle immense que Farenheit remplissait, à lui seul, du bruit formidable de ses ronflements.

Sitôt l'œil ouvert, l'ingénieur pensa à se rendre compte du pays dans lequel il se trouvait, aussi courut-il à l'une des ouvertures par lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens.

Il poussa un cri de surprise qui réveilla ses compagnons et les fit accourir auprès de lui.

—Mais, c'est Venise! s'exclama Séléna.

Les rues, en effet, au lieu d'être faites du sol même, étaient liquides, et les maisons se reflétaient dans l'eau.

—Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit.

—Comme on fait à Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau.

—Peine inutile... leurs ailes suffisent.

—C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-là ont la propriété de voler. Mais cela doit singulièrement modifier leur architecture.

—Pas besoin d'escaliers, en effet.

M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique.

—Ah! les heureuses gens! soupira-t-il.

—En quoi les trouves-tu si heureux que cela?

—En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands fléaux inventés par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les locataires entrent, sortent, reçoivent, sans être obligés de passer sous les yeux de cet Argus-Cerbère... Ah! les heureuses gens!

Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne négligeait cependant aucune occasion de le tourmenter, lui murmura à l'oreille:

—Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils ignorent également l'écharpe tricolore du maire...

Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitôt.

Aotahâ survint au même moment.

—Un monde aussi avancé que celui-ci dans le progrès et dans la civilisation doit avoir de merveilleux instruments télescopiques?


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