Cela, il l'avait fait machinalement; aussi haussa-t-il les épaules en souriant de cet oubli.
Pouvait-il apercevoir la Terre, si petite qu'elle était forcément invisible, et ensuite, si rapprochée du Soleil, qu'elle était perdue dans son rayonnement?
De même pour Mercure, Vénus et Mars; quant à Jupiter, après bien des recherches, Sharp le découvrit, mais il eut peine à le reconnaître, tellement son disque était petit et faible sa clarté!...
Il en fut de même pour Saturne qu'il distingua des autres étoiles, uniquement à cause de sa pâleur; car, ne présentant qu'un demi-disque, la «merveille céleste» n'envoyait aux Uraniens que le huitième de la clarté que lui connaît la Terre.
Neptune lui-même, si l'astronome ne fût arrivé par une série de calculs à établir mathématiquement sa place, ne se fût en rien distingué des autres étoiles dont scintillait l'espace.
Quand Sharp braqua de nouveau son télescope sur Uranus, la planète avait disparu.
Alors il poussa un profond soupir, songeant avec effroi au voyage plein de monotonie qui lui restait à accomplir, car maintenant il allait sillonner le désert sidéral sans côtoyer la moindre oasis stellaire où rafraîchir et reposer sa pensée.
Les jours s'écoulaient pour lui en une lenteur désespérante; il partageait son temps entre la lecture de volumes qu'il savait par cœur, la rédaction de ses notes de voyage et des promenades que l'exiguité du mondicule sur lequel il vivait rendait nécessairement fort courtes.
La nuit, il dormait peu et encore était-il contraint, pour forcer le sommeil à engourdir ses membres et sa pensée, d'user d'une boisson opiacée.
Et il appelait, de toutes ses forces, un événement quelconque, fût-il dangereux, qui pût l'arracher à l'espèce de catalepsie cérébrale et morale dans laquelle menaçait de sombrer son intelligence.
Comme si Dieu eut écouté son appel, il fit tomber sous la main du savant uneRevue astronomiquequ'il avait négligée jusque-là et qu'un soir, par désœuvrement, il se mit à feuilleter.
Tout à coup, il poussa un cri et se redressa, le visage animé, l'œil vibrant, la pommette enflammée.
Cette revue contenait un long article sur le courant astéroïdal qui trace dans l'espace son immense orbite touchant à Neptune et à la Terre.
Mais ce courant, il fallait que le fragment cométaire le traversât pour gagner la Terre et dans cette traversée, quelque chose pouvait se produire. C'était un danger,... c'était la mort peut-être!
Mais en même temps, pour Fédor Sharp, c'était un motif de sortir de cette léthargie dans laquelle il s'endormait; et, à partir de ce moment-là, il se plongea dans des calculs fantastiques pour arriver à prévoir le moment exact où il pénétrerait dans le courant.
Et c'est au milieu même de ses calculs qu'un choc formidable avait eu lieu, faisant osciller l'obus sur le sommet de la colline mercurienne qui lui servait de base.
Une seconde, Sharp avait eu la sensation d'une catastrophe finale résultant de la rencontre du mondicule qui le portait avec l'un des corpuscules du fleuve astéroïdal; puis, presque aussitôt, sous l'influence du choc en retour, il avait été arraché de son fauteuil et projeté sur le plancher où il était demeuré étourdi pendant plusieurs minutes.
Revenu à lui, son premier mouvement fut de courir au hublot pour constater les désastres occasionnés par ce tamponnement formidable.
Rien ne lui parut changé.
Il consulta ses instruments: l'épave cométaire poursuivait invariablement sa route vers l'orbite terrestre: elle n'avait pas dévié d'une ligne.
Cela parut prodigieux à Fédor Sharp, qui se frotta énergiquement les yeux pour se bien convaincre qu'il n'avait pas rêvé.
Son fauteuil renversé, sa table bousculée, la bibliothèque sens dessus dessous étaient là pour lui prouver qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination.
Certainement, un choc s'était produit, et peut-être, en parcourant le fragment cométaire, en aurait-il une preuve évidente.
C'est alors que, bien qu'il fît nuit encore, il avait endossé son respirole et était parti en toute hâte à la découverte.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quel avait été le résultat absolument négatif de ses recherches, et comment, presque asphyxié, Fédor Sharp avait pu, à grand'peine, regagner son habitation métallique.
Quand il eut repris ses sens, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences tomba en une méditation profonde, absorbé par ce problème insoluble tout d'abord:
Un choc avait eu lieu, cela était indéniable; comment avait-il pu se produire sans laisser aucune trace?
Depuis le temps qu'il vivait sur cette minuscule épave, il l'avait assez parcourue pour en connaître tous les coins et recoins, et si un changement, quelque petit fût-il, s'était produit à sa surface, il s'en serait aussitôt aperçu.
Mais, rien,... rien,... absolument rien.
Et il arpentait rageusement son étroit laboratoire, tournant et retournant sur lui-même, comme il tournait et retournait dans son esprit cette question:
Comment cela se peut-il faire?
Soudain, il s'arrêta net dans sa course, poussa une sourde exclamation, se frappa le front et s'écria:
—Eurêka!
Il venait de se rappeler ce principe de physique d'après lequel l'arrêt instantané du mouvement engendre la chaleur.
Il courut à sa table de travail et inscrivit, sur son carnet de notes, ces lignes tracées d'une main fébrile:
«Aujourd'hui, 5 février du calendrier terrestre: réveillé par forte secousse résultant d'un abordage contre l'un des corpuscules du courant astéroïdal.—Recherches sur épave complètement inutiles.—Présume que le bolide rencontré a pénétré assez profondément dans le fragment qui me porte pour que l'écorce cométaire, vitrifiée par la chaleur, se soit refermée sur lui ainsi que le vernis qui enduit les aérolithes.»
Et il ajoutait ces mots qui prouvaient combien était enraciné, dans son âme, l'espoir de regagner sain et sauf sa planète natale.
«À vérifier dès mon retour sur la Terre.»
Lorsque, du fond de l'espace est accouru un corps énorme, monstrueux.
Ah!
À cette exclamation, poussée d'une voix angoissée, déchirante, Fricoulet se redressa sur son hamac et aperçut le comte de Flammermont assis sur le bord du sien. L'œil hagard, la face pâle et inondée de sueur, les membres tout frémissants.
—Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur pris d'inquiétude, en accourant au chevet de son ami,... es-tu malade?
Le jeune comte secoua la tête, regarda Fricoulet comme s'il ne le reconnaissait pas dès l'abord, puis son regard se promena autour de lui, examinant chaque chose avec un étonnement croissant.
Enfin, il passa ses deux mains sur son front, comme pour rassembler ses souvenirs, et partit d'un large éclat de rire.
—Dieu! fit-il en sautant sur les planches, quel bête de rêve je viens de faire!
La face soucieuse de Fricoulet se dérida.
—Alors, ce cri?... fit-il.
—J'ai crié? demanda Gontran... cela ne m'étonne pas,... j'ai eu assez peur pour cela.
Et il ajouta:
—C'est si bête... les rêves...
—Je ne suis pas de ton avis,... il en est de fort agréables;... ainsi, durant que tu t'encauchemardais, moi, de mon côté, je rêvais,... mais d'une façon pas désagréable du tout,... et tu m'as interrompu au plus beau moment.
Ici, nous demandons la permission d'ouvrir une parenthèse indispensable à la compréhension du présent chapitre.
Qu'est-ce que le rêve?
C'est la faculté que possède l'esprit humain de se dédoubler, pour ainsi dire, et de vivre d'une vie spéciale, la véritable vie spirituelle, dégagée de l'enveloppe charnelle, débarrassée des liens de la matière qui l'alourdit.
Pendant le sommeil, l'esprit continue le travail commencé à l'état de veille, ou reprend la suite des idées dont le cours a été momentanément interrompu par l'assoupissement du corps. C'est l'existence qui se poursuit véritablement, sans solution de continuité, et le dormeur, dont le cerveau dégagé de toute préoccupation physique, est, en quelque sorte, affiné, ou, pour mieux dire, a sa force et son acuité poussées jusqu'à l'ultime puissance, trouve parfois, à l'état de sommeil, la solution d'importantes questions insolubles à l'état de veille, et met aussi à exécution d'irréalisables projets conçus et déclarés par lui impossibles, quelques heures auparavant.
C'est sous l'empire de ce phénomène mystérieux et magique du rêve que nos héros étaient tombés, alors qu'ils demeuraient étendus côte à côte sur le plancher de leur véhicule, dans un état léthargique voisin de la mort.
Et tandis que, sans qu'ils pussent en avoir conscience, leur catalepsie charnelle reprenait, avec le fragment cométaire dans lequel elle était pour ainsi dire ensevelie, le chemin de la planète natale, leur esprit, dégagé des liens de la matière, poursuivait le voyage tel qu'il se fût logiquement accompli sans l'accident qui avait, d'une façon si inattendue, arrêté dans sa course le wagon l'Éclair.
Cela une fois bien établi, nous fermons la parenthèse ouverte quelques lignes plus haut, et nous reprenons le dialogue des deux voyageurs endormis, là où nous l'avions interrompu.
—Ma foi! mon cher Alcide, dit le comte de Flammermont, je te dois mille excuses; l'existence que nous menons dans cette cage de lithium est si désespérément triste et monotone, qu'en vérité, lorsque la Providence vous envoie un rêve quelque peu réjouissant...
—Plus que réjouissant, mon cher, merveilleux, réellement merveilleux...
—Tu ne m'en veux pas?
—Tu plaisantes,... mais, tu m'as fait une fière peur avec ton cri...
—Si tu avais été à ma place, tu aurais crié sans doute, tout comme moi.
Et, secouant les épaules:
—Brrr,... fit-il, je frissonne encore en y pensant.
—Mais, enfin, qu'est-il arrivé?
—Figure-toi que j'étais de quart et que, pour me distraire, je regardais par l'un des hublots de la machinerie, lorsque tout à coup, du fond de l'espace, arrivant sur nous avec la rapidité de la foudre, est accouru un corps énorme, monstrueux... Alors, je me précipitai vers le levier du gouvernail sur lequel je pesai de toutes mes forces;... mais j'avais beau faire, le véhicule suivait la droite ligne, refusant d'obéir, filant, avec la rapidité d'une flèche, dans la direction de ce bolide, comme s'il eût été attiré par un aimant invisible.
En faisant ce récit, le jeune comte repassait de nouveau par toutes les angoisses de son épouvantable cauchemar, car ses traits étaient contractés et une légère sueur perlait sur son front.
—Ce qu'il y avait de plus horrible, poursuivit-il, c'est qu'en dépit de tous mes efforts, je ne pouvais sortir de la machinerie; j'étais comme cloué près des appareils, incapable de faire un pas; je voulais appeler au secours,... mes lèvres s'ouvraient, mais ma gorge était tellement contractée par la terreur, qu'aucun cri n'en pouvait sortir,... et nous avancions,... nous avancions toujours... Soudain, le contact eut lieu avec un bruit épouvantable,... l'appareil s'aplatit contre le bolide, comme un hanneton qui, dans son vol affolé, s'écrase contre un arbre,... puis tout devint noir... C'est alors, sans doute, que j'ai poussé le cri qui t'a éveillé.
Fricoulet se mit à rire en voyant M. de Flammermont se palper avec inquiétude et murmurer:
—J'ai tellement eu l'impression de la catastrophe, que je me sens courbaturé par tout le corps et que je suis stupéfait de trouver mes membres au complet.
—Eh bien! moi, dit à son tour l'ingénieur, j'ai rêvé tout le contraire de toi; pendant que tu assistais à la destruction de l'Éclair, je trouvais le moyen d'accélérer sa marche.
—La mécanique!... toujours la mécanique! dit Gontran en plaisantant.
—La mécanique, mon cher, est la plus belle conquête de l'homme.
Et comme le jeune comte haussait les épaules.
—En tout cas, poursuivit-il, si quelqu'un doit la dédaigner, ce n'est pas toi.
M. de Flammermont répondit avec un ricanement:
—Je doute que tu sois d'accord sur ce point avec M. Ossipoff, aux yeux duquel l'astronomie l'emporte sur toutes les autres connaissances humaines.
—Peu m'importe l'opinion de M. Ossipoff; mais, en ce qui te concerne, je te ferai remarquer que ton dédain pour la mécanique me paraît résulter d'un caractère enclin à l'ingratitude.
—Parce que?...
—Parce que c'est la mécanique qui t'a tiré de tous les mauvais pas où t'a mis, jusqu'à présent, l'astronomie, parce que c'est encore la mécanique qui va te sauver...
—Comment cela?
—En me permettant, comme je te l'ai dit tout à l'heure, d'augmenter dans des proportions notables la marche de notre appareil.
—Mais, mon pauvre ami, fit Gontran incrédule, tu oublies que ce système merveilleux, tu l'as rêvé.
—Mon cher, répliqua l'ingénieur, le rêve confine, plus que tu ne crois, à la réalité,... et la preuve...
Fricoulet s'interrompit pour jeter rapidement sur son carnet quelques calculs, qu'il tendit ensuite narquoisement à son ami.
—Qu'est-ce que c'est que ça? bougonna M. de Flammermont, en repoussant de la main le carnet de l'ingénieur.
Celui-ci répondit:
—C'est la preuve que les quatre-vingt mille mètres que nous parcourons par seconde—soit soixante-quinze mille lieues à l'heure—peuvent se transformer en soixante-quinze mille lieues... par seconde...
—Mais c'est de la folie pure! s'écria une voix derrière Fricoulet.
Celui-ci se retourna et se trouva nez à nez avec M. Ossipoff, qui sortait de sa cabine.
—C'est de la folie! répéta le vieux savant.
Fricoulet le regarda d'un air gouailleur.
—Vous êtes bien certain de ce que vous avancez là? demanda-t-il.
—Il me semble que nous avons atteint le maximum de vitesse que pouvait nous donner l'électricité.
—Il vous semble bien, mon cher monsieur, répliqua l'ingénieur, et cela pour deux raisons: la première, c'est que, comme vous venez de le dire fort justement, l'électricité nous a donné le maximum de rapidité qu'il lui est possible de nous donner; la seconde raison,... c'est que notre provision d'électricité est épuisée.
Ces mots furent accueillis par la même exclamation terrifiée, sortie en même temps de la bouche de M. Ossipoff et de Gontran.
—Mais nous sommes perdus!
—C'est-à-dire que nous le serions, si je n'avais trouvé ce moyen.
Le vieux savant enveloppa l'ingénieur d'un regard incrédule.
—Et ce moyen merveilleux vous permet de vous passer d'électricité?
—Absolument.
—En ce cas, quelle force actionne votre moteur?
—Je supprime le moteur.
—Mais l'hélice?...
—Je supprime l'hélice...
Ossipoff recula d'un pas en poussant un «oh!» d'ahurissement. Quant à Gontran, il n'avait pas les yeux assez grands pour considérer son ami.
—J'avais bien raison, murmura le vieillard, c'est de la folie!
—C'est de la folie, en effet, ne put s'empêcher de dire à son tour M. de Flammermont.
—Si vous me laissiez m'expliquer, riposta l'ingénieur avec calme, alors, vous pourriez me qualifier en toute connaissance de cause. En deux mots, voici la chose: je mets en communication, avec le tube central dans lequel tourne actuellement l'hélice, un de nos réservoirs à air comprimé, dont la détente nous procurera une rapidité supérieure à celle de la foudre.
Gontran étirait ses moustaches d'un air pensif et Ossipoff caressait sa barbe avec énergie, ce qui était, chez lui, l'indice d'une méditation profonde.
—Alors, murmura-t-il à mi-voix, comme se parlant à lui-même, nous avancerions par la force de réaction.
—Précisément... Eh bien! que pensez-vous de mon moyen?...
Avant que le vieillard eut eu le temps de répondre, M. de Flammermont s'écria:
—Je pense, moi, qu'il est impraticable.
—Parce que?
—Parce que, avant de songer à aller de l'avant, il faut songer à vivre.
—Eh bien?
—Eh bien! si l'on emploie à actionner notre véhicule notre provision d'air, qu'est-ce qui actionnera nos poumons?
L'ingénieur sourit d'un air triomphant, et, posant sa main sur l'épaule du jeune comte:
—Ne crains rien, fit-il, tes poumons auront, quand même, de quoi se sustenter largement. Je vais plus loin, je veux qu'une fois revenus sur Terre, nous puissions faire respirer, à raison d'un mètre cube par personne, tous les auditeurs curieux de nous entendre raconter nos aventures.
Ossipoff avait pris le carnet de Fricoulet et s'était enfoncé dans une longue série de calculs où les équations s'entassaient les unes sur les autres.
—Si je ne me trompe pas, dit-il, nous pourrions, en deux heures, atteindre Uranus.
—Dame!... à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...
—Et nous serions en quatre heures à Neptune.
Voyant que le vieux savant examinait sérieusement l'inexécutable projet que faisait entrevoir l'ingénieur, M. de Flammermont ouvrait de grands yeux.
—Mais, en ce cas, demanda-t-il, combien, dans ces conditions, nous faudra-t-il de temps pour regagner la Terre?
Avant que Fricoulet n'eut ouvert la bouche, Ossipoff répondit:
—Pas plus de sept heures.
M. de Flammermont jeta sur le vieillard un regard ahuri, se demandant s'il était subitement devenu fou... ou s'il se moquait de lui.
Mais, au visage grave d'Ossipoff, il fut bien obligé de se rendre à l'évidence et de se persuader que l'autre parlait sérieusement.
—Sept heures!... murmura-t-il, sept heures...
Fricoulet avait repris son carnet des mains du vieux savant, et, après y avoir jeté un coup d'œil:
—Je crois que vous faites erreur, monsieur Ossipoff, dit-il.
—Comment cela?
—C'est cinq heures seulement qu'il nous faudrait, car la distance de Neptune à la Terre n'est que de plus d'un milliard de lieues... or, à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...
—D'accord; mais, dans les sept heures dont je parle, je compte le temps nécessaire à la recherche et à l'étude d'Hypérion.
À ce nom, Gontran ouvrit de grands yeux, et, malgré lui, il allait pousser une exclamation étonnée, lorsqu'une voix lui chuchota doucement à l'oreille:
—C'est la dernière planète du système solaire.
La dernière planète du système solaire!
En entendant ces mots, Gontran fut sur le point de se récrier; de ses lectures rapides et distraites desContinents célestes, il avait retenu que les limites du système solaire étaient tracées par l'orbite de Neptune, et voilà que, maintenant, on lui parlait d'Hypérion!
Mais, en vérité, il s'agissait bien d'astronomie!
Foin d'Hypérion et du reste!
Dans douze jours, il allait revoir la Terre, dans douze jours il ferait afficher, à la mairie du VIIIearrondissement, la publication des bans, et, deux semaines plus tard...
Et cette perspective si proche d'un bonheur qui, depuis si longtemps, s'évanouissait au moment où il croyait le toucher du doigt, chassait, loin de son esprit, tous les découragements, tous les déboires, tous les dépits, toutes les amertumes dont sa vie avait été pleine depuis quelques mois.
Il ne songeait plus qu'à une seule chose: c'est que ces éternelles fiançailles allaient prendre fin, c'est que le jour du mariage était proche, c'est qu'il aimait Séléna plus que jamais, et que Séléna allait enfin devenir sa femme. Il s'était retourné, avait saisi entre les siennes les mains de la jeune fille, et, l'enveloppant d'un regard plein de tendresse:
—Oh! mon aimée! murmura-t-il.
Ce furent les seuls mots que son émotion lui permit de prononcer tout d'abord.
MlleOssipoff, qui n'avait point entendu les révélations de Fricoulet, ne comprenait nécessairement rien au trouble de son fiancé, et le considérait avec un étonnement d'autant plus grand que,—comme nous l'avons dit dans les précédents chapitres,—l'humeur du jeune comte s'aigrissait de chaque nouveau retard apporté au retour par la curiosité sans cesse inassouvie d'Ossipoff, et, irrité contre le père, se détachait peu à peu de la fille.
Elle était donc très étonnée, mais, au fond, une grande joie gonflait son cœur; il y avait si longtemps que son fiancé ne lui avait si tendrement serré les mains, si longtemps que sa voix n'avait eu de si affectueuses intonations.
Même, une larme perla à la pointe de ses longs cils, larme de bonheur dont M. de Flammermont surprit le scintillement, dont il comprit la cause, et qui fit naître, en son âme, un cruel remords de son attitude sèche et rancuneuse, depuis plusieurs semaines.
—Qu'arrive-t-il donc, Gontran? demanda MlleOssipoff avec un sourire qui trahissait sa joie et pardonnait à l'ingrat.
Il lui pressa les mains avec plus d'émotion encore, et murmura:
—Il arrive, ma chère Séléna, que le bonheur, qui nous fuit depuis si longtemps, veut bien enfin se laisser atteindre.
—Que voulez-vous dire?
-Je veux dire qu'avant un mois vous serez comtesse de Flammermont.
La jeune fille regarda son fiancé comme elle eut regardé un fou, puis ses yeux se portèrent sur son père pour l'interroger.
Mais M. Ossipoff était, en ce moment, bien trop occupé à vérifier les calculs de Fricoulet pour faire attention à sa fille.
Alors Séléna, s'adressant à l'ingénieur lui-même, qui considérait les deux fiancés d'un air narquois:
—Que me dit Gontran, fit-elle, que nous allons revoir la Terre?...
—Gontran a raison, mademoiselle, répondit Fricoulet d'un ton gouailleur. Tout comme Jeanne d'Arc, j'ai eu, cette nuit, une vision,... et c'est cette vision qui nous sauvera.
MlleOssipoff tendit gentiment sa main à l'ingénieur:
—Monsieur Fricoulet, dit-elle, c'est à vous que nous devrons notre bonheur.
Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.
—Si c'est à ce point de vue-là que vous me remerciez, répondit-il d'un ton bourru, vous avez bien tort, mademoiselle,... car j'ai bien peur que vous ne me reprochiez, plus tard, de vous avoir arrachée au désert sidéral pour vous ramener sur votre planète natale...
—Toujours tes idées sur le mariage? riposta le comte.
Fricoulet secoua la tête.
—Le bonheur, en matière conjugale, prononça-t-il sentencieusement, ne peut résulter que d'un absolu assortiment des époux.
—Mais,... s'écria M. de Flammermont, que nous manque-t-il donc?
—Mon cher, l'astronomie et la diplomatie ne pourront jamais marcher du même pas.
Et, se penchant à l'oreille de Gontran, il lui désigna, d'un geste tragico-comique, Ossipoff qui griffonnait toujours.
—Mais regarde-le donc, malheureux, dit-il; crois-tu, franchement, que tu sois le gendre qu'il faut à un homme comme celui-là?
Gontran se mit à rire.
—Comme gendre, répondit-il, je suis peut-être défectueux; mais j'ai la prétention d'avoir en moi l'étoffe d'un époux admirable.
Fricoulet haussa les épaules.
—Théories dangereuses, grommela-t-il; imprudent celui qui, dans une loterie comme celle du mariage, fait la part de l'imprévu;... si j'étais un véritable ami...
Il s'arrêta et fixa sur le comte un regard singulier.
—Eh bien! dit Gontran, si tu étais un véritable ami, que ferais-tu?
—J'exigerais, avant de mettre à exécution ma combinaison, que tu fisses vœu de célibat;... comme cela, je n'aurais pas à me reprocher, plus tard, d'être la cause de ton malheur.
M. de Flammermont haussa les épaules.
—Tu es fou! dit-il.
L'ingénieur allait sans doute répliquer, lorsqu'un vacarme épouvantable se fit entendre dans la cabine qui servait de cellule à Farenheit.
—Allons, bon! gronda le jeune comte, voilà ce Yankee du diable qui va recommencer à faire des siennes.
Et il s'approcha de la porte pour imposer silence au prisonnier par le procédé qui lui était familier, c'est-à-dire à grands coups de pied appliqués dans la porte.
Mais, à sa grande surprise, le vacarme cessa tout à coup, et la voix de l'Américain s'éleva, demandant avec douceur:
—Est-ce vous, monsieur Fricoulet?
Gontran se tourna vers son ami:
—Entends-tu? chuchota-t-il, il te parle.
L'ingénieur s'avança à son tour.
—C'est à moi que vous en avez, sir Jonathan? fit-il.
—Oui, je voudrais vous dire un mot.
—Parlez,... je vous écoute...
—Non... je ne puis parler comme cela,... ouvrez la porte.
—Jamais de la vie, s'écria M. de Flammermont, pour que vous recommenciez vos bêtises...
—Je ne suis plus malade, riposta l'Américain d'une voix douce; je vous jure que je serai raisonnable.
Gontran se pencha à l'oreille de Fricoulet:
—Il n'y a de pires fous, chuchota-t-il, que ceux qui prétendent ne pas l'être.
—Cependant, s'il était guéri, murmura MlleOssipoff prise de pitié... c'est bien triste d'être enfermé là-dedans, comme une bête féroce dans sa cage...
—Je ne dis pas le contraire,... mais songez que notre apitoiement pourrait nous coûter la vie...
—Baste!... quand on est prévenu, dit l'ingénieur.
Et, faisant signe aux deux jeunes gens de s'écarter un peu, il ouvrit la porte.
Aussitôt, le prisonnier s'élança hors de la cabine, se précipita sur Fricoulet qui, surpris par le choc, roula à terre, l'entraînant dans sa chute.
N'écoutant que son courage, M. de Flammermont sauta sur l'Américain, et avec l'aide de Fricoulet qui, d'un bond, s'était relevé, le maintint en respect.
Ils n'eurent, d'ailleurs, aucune peine à cela, Farenheit ne faisait pas un mouvement, leur abandonnant, sans résistance, ses deux poignets auxquels ils se cramponnaient.
—C'est cela que vous appelez être raisonnable! grommela Fricoulet.
—Je ne voulais pas vous faire de mal, répondit l'Américain d'un air tout confus.
—Au contraire, n'est-ce pas? riposta gouailleusement l'ingénieur.
—Je voulais vous embrasser.
Fricoulet eut un haut-le-corps de surprise, tandis que, s'adressant à Séléna, Gontran mettait son index sur son front pour montrer que, selon lui, le Yankee avait toujours la cervelle déséquilibrée.
D'un clignement d'yeux, Fricoulet recommanda la douceur au comte, qui s'apprêtait à réintégrer l'Américain dans son cabanon.
—Certainement, dit-il, je suis très touché de cette manifestation de tendresse, mon cher sir Jonathan; mais pour quelle raison vouliez-vous m'embrasser?
—Parce que vous êtes un grand homme...
—Un grand homme!... moi!...
—Oui, un grand homme... le plus grand que je connaisse, non seulement dans le monde entier, mais dans les États-Unis! s'écria Farenheit en s'animant.
—Expliquez-moi au moins pourquoi?...
—Parce que vous avez trouvé le moyen de me faire revoir New-York, alors que celui-là voulait me faire traîner mes misérables os à travers ses planètes du diable!...
Et, d'un hochement de tête expressif, il désignait Ossipoff.
Puis, se dégageant brusquement de l'étreinte de Gontran, il sauta au cou de l'ingénieur qu'il embrassa sur les deux joues, avant qu'il eût le temps de se reconnaître.
Ensuite, d'une voix vibrante et attendrie.
—Quand je pense, dit-il, que grâce à vous je m'en vais voir les trottoirs de la cinquième avenue, et mes actionnaires, et l'Excentric club, et...—ah! je vous jure bien que mon premier soin sera de vous élever une statue en bronze sur la principale place de New-York...
—Vous êtes trop bon, sir Jonathan... un aussi mince service que celui-là ne vaut pas la peine que vous vous lanciez dans des dépenses.
—Quel malheur! poursuivit l'Américain, que le ciel n'ait point béni mon union avec mistress Farenheit!
Fricoulet haussa les sourcils en signe de stupéfaction.
—Si j'avais une fille, ajouta le Yankee, c'est avec la joie la plus grande que je vous donnerais sa main.
L'ingénieur fit la grimace.
—Et c'est avec la joie la plus grande que je la refuserais, pensa-t-il.
Puis, tout haut:
—Vous avez donc entendu notre conversation de tout à l'heure? demanda-t-il à Farenheit.
—Tout d'abord, je n'ai fait que de l'entendre; depuis plusieurs jours je me sentais moins mal... ma tête me semblait plus libre, les idées plus nettes, s'enchaînaient avec plus de logique, en même temps, la mémoire me revenait;... puis, soudain, certains mots de votre conversation ont frappé mes oreilles d'une façon singulière, le brouillard qui obscurcissait mon cerveau s'est dissipé comme par enchantement et j'ai compris... Vous parliez de la possibilité de revoir la Terre dans quelques jours et la lucidité m'est complètement revenue.
Puis, saisissant de nouveau les mains de l'ingénieur, il les secoua avec force, en répétant:
—Vous êtes un grand homme!...
Fricoulet hocha la tête.
—C'est bon... c'est bon, dit-il en riant, vous me direz cela à New-York; pour le moment, il faudrait agir.
Et s'approchant d'Ossipoff, toujours enfoncé dans la vérification des calculs de l'ingénieur.
—Eh bien! demanda-t-il, ça va-t-il ainsi?
—À mon avis, oui... voulez-vous voir, mon cher Gontran?
L'Éclairsemble s'élancer dans l'espace d'un bond formidable.
Et il tendit le carnet au jeune comte, qui le repoussa avec un geste très digne en disant:
—Je ne me permettrai certainement pas de contrôler après vous.
—En ce cas, s'écria l'ingénieur, à la besogne.
—Que faut-il faire?
—Nous débarrasser de l'hélice et du moteur; ensuite, nous installerons les conduites d'air comprimé.
Ossipoff hocha la tête.
—Nous débarrasser de l'hélice, bougonna-t-il, c'est fort facile à dire, mais le moyen.
—Très simple, répondit l'ingénieur.
Il alla au levier qui commandait le gouvernail.
—Attention, dit-il, je vais manœuvrer de façon à dresser verticalement l'appareil; donc, préparez-vous à changer de position.
Peu à peu, il manœuvrait le levier et l'Éclair, quittant la position horizontale, se levait sur son arrière, comme un cheval qui se cabre.
—Là, dit l'ingénieur au bout de quelques instants, voilà qui est fait; maintenant, au moyen de cet autre levier qui communique avec le tube central, je vais dévisser les pivots de l'arbre du propulseur, et l'hélice tombera tout d'une pièce dans le vide... Quant au moteur, il nous suffira d'entr'ouvrir le trou d'homme pour le jeter hors du wagon—ce sera une perte d'air de quelques mètres cubes... mais nous les rattraperons largement par la légèreté que nous acquerrons.
—Et ensuite?
—Ensuite, nous ajusterons les tuyaux qui conduiront l'air comprimé jusqu'au tube central.
Tout en parlant, Fricoulet manœuvrait un levier placé dans un coin de la machinerie, et les voyageurs entendaient distinctement une sorte de grincement dans le centre même du véhicule.
Tout à coup, l'Éclairfrémit dans sa coque et sembla s'élancer dans l'espace d'un bond formidable.
—By God!grommela Farenheit en se cramponnant à la cloison, qu'arrive-t-il donc?
—Tout simplement ce qui arrive à un ballon délesté.
—Quoi!... l'hélice?...
—L'hélice s'est transformée déjà en corpuscule nouveau modèle; maintenant, passons au moteur.
Et Fricoulet s'armant d'un levier allait attaquer l'appareil, lorsque Gontran lui posa la main sur le bras.
—As-tu pensé à une chose?
—Laquelle?
—C'est que cette surprenante vitesse dont tu parles pourrait bien être impossible au sein de l'anneau corpusculaire où nous sommes; les astéroïdes vont nous opposer peut-être une résistance considérable,... qui sait même si cette résistance ne sera pas suffisante pour annuler notre élan?
Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative.
—C'est douteux, murmura-t-il.
—Mais, enfin, si cela se produisait?...
—Eh bien! si cela se produisait, nous en serions quittes tout simplement pour abandonner le courant astéroïdal qui deviendrait plus nuisible qu'utile.
Gontran jeta les bras au plafond.
—Et naviguer dans le vide!... mais ce n'est pas possible!...
—Il faudra cependant que cela le devienne... possible; au surplus, avec une aussi grande vitesse, l'espace sera assez dense pour nous fournir un point d'appui.
Et voyant que le jeune comte paraissait ne pas comprendre.
—Tu sais bien, poursuivit-il, que le vide des espaces n'est pas le vide absolu, lequel, d'ailleurs, impossible à produire, n'est qu'un vain mot; l'espace est sillonné en tous sens, par une quantité d'atomes cosmiques, débris de mondes détruits, et ces atomes peuvent devenir un point d'appui efficace... mais, à condition que notre vitesse soit excessive...
Ossipoff, en entendant ces mots, tressaillit, et s'approchant de l'ingénieur:
—Ainsi, demanda-t-il avec une certaine anxiété dans la voix, vous croyez que l'Éclairpourrait filer assez rapidement pour pouvoir quitter le fleuve corpusculaire?
—Je ne le crois pas... j'en suis certain.
Le visage du vieux savant s'illumina.
—Alors, s'écria-t-il, tout à l'heure, lorsque je parlais d'aller visiter Hypérion, je disais la vérité—sans m'en douter.
Fricoulet ricana.
—Assurément, répondit-il, rien ne serait plus facile que d'aller visiter Hypérion; mais de même que pour faire un civet il faut un lièvre, de même, pour visiter une planète il faut qu'elle existe.
Un flot de sang empourpra les joues du vieillard qui, croisant les bras sur sa poitrine, demanda d'une voix indignée:
—Oseriez-vous prétendre que Neptune soit le point extrême du système solaire?
—Je ne prétends rien, s'empressa de répliquer Fricoulet, je suis ingénieur, moi, et non astronome;... seulement j'avais entendu dire que Neptune était la dernière planète qu'il avait été donné à l'homme d'apercevoir.
—Alors, à quoi attribuez-vous les perturbations remarquées dans la marche de Neptune, si ce n'est à la présence d'un autre monde, invisible pour nous, qui retarde ou avance la course de la planète suivant qu'il est en avant ou en arrière et que son attraction s'exerce d'un côté ou de l'autre?
—Je vous répète, répondit encore l'ingénieur, que je ne puis entamer une discussion à ce sujet; seulement je vous serais très obligé de me dire sur quel point du ciel vous vous dirigerez pour la trouver... cette fameuse planète transneptunienne.
Le vieillard hésita avant de répondre.
—La vérité, dit-il après quelques secondes de silence, c'est que, jusqu'à présent, on n'a, sur Hypérion, que des données très vagues.
L'ingénieur dissimula un sourire moqueur.
—Cela étant, au moment où il s'agira de mettre le cap sur Hypérion, je vous confierai la barre et vous dirigerez l'Éclairoù bon vous semblera;... on ne peut pas mieux faire.
Ossipoff ne répondit pas, mais fixa sur l'ingénieur un regard furieux.
M. de Flammermont qui, jusque-là, était demeuré silencieux, prit la parole:
—Il me semble, dit-il, que cette discussion est tout à fait platonique.
—Parce que? interrogea Fricoulet.
—Parce que le fleuve corpusculaire dont nous descendons le courant ne va pas au delà de la sphère d'Uranus.
—Mais, puisque M. Fricoulet prétend qu'en imprimant au véhicule une vitesse spéciale, on pourra se passer du fleuve d'astéroïdes et trouver un point d'appui dans le vide, rien ne nous empêche de dépasser l'orbite de Neptune et de chercher à percer le voile mystérieux qui enveloppe la planète transneptunienne.
Et, d'une voix vibrante:
—Songez, mon fils, quelle gloire serait la nôtre si nous parvenions à résoudre ce grand problème scientifique,... à répondre à ce point d'interrogation énorme qui se dresse devant tous les astronomes terrestres!
—Je ne dis pas non,... je ne dis pas non,... balbutia M. de Flammermont d'un ton qui laissait supposer combien peu il partageait l'enthousiasme du vieux savant.
Celui-ci continua:
—Et par delà Hypérion, ne sentez-vous pas l'infini qui vous attire? ne désirez-vous pas?...
Ce fut Séléna qui l'interrompit.
—Mais, cher père, dit-elle, l'infini n'était point inscrit sur notre itinéraire...
—Eh! quoi! s'écria Ossipoff, pourrions-nous passer indifférents à côté de toutes ces merveilles qui remplissent l'infini? et les étoiles, les systèmes stellaires, doubles, triples, les nébuleuses...
Farenheit eut un haut-le-corps véritablement épouvanté; Fricoulet secoua les épaules.
Gontran répliqua:
—Mais, mon cher monsieur, votre soif de curiosité vous fait oublier la réalité des choses... Mon ami Alcide vous a dit tout à l'heure qu'il lui était possible de communiquer à notre wagon une vitesse de soixante-quinze mille lieues par seconde; or, c'est précisément là l'espace franchi, dans le même laps de temps, par un rayon de lumière...
—Je sais cela tout aussi bien que vous, mon cher enfant, répondit le vieillard d'un ton un peu sec; où voulez-vous en venir?
—Tout simplement à ceci: que l'étoile la plus rapprochée de nous est située à une distance 7,400 fois plus grande que celle qui sépare Neptune du Soleil; or, le rayon de lumière parti de cette même étoile et voguant avec une vélocité de soixante-quinze mille lieues par seconde...
—Mettrait, pour nous parvenir, trois ans et six mois, dit Fricoulet en achevant la phrase de son ami.
—Quant aux autres étoiles, nébuleuses, etc., elles sont incomparablement plus éloignées encore... C'est donc, selon moi, de la folie que de songer à les atteindre.
Les lèvres d'Ossipoff se pincèrent dans une grimace de mauvaise humeur.
—Ce ne serait pas une folie, grommela-t-il, si M. Fricoulet pouvait—comme il s'en est vanté tout à l'heure—nous donner une vitesse infinie.
—Infinie!... permettez, se récria l'ingénieur, je n'ai point parlé de cela; j'ai dit que je pensais pouvoir arriver, dans le vide, à cinq cent mille lieues par seconde; avec une vitesse semblable, il ne nous faudrait pas plus de temps pour nous rendre àAlphade Centaure que nous n'en avons mis pour aller de Mars à Saturne.
—Ce serait prodigieux! murmura Ossipoff, qui fut s'asseoir dans un coin, où il ne tarda pas à tomber en de profondes méditations.
—Belle idée que tu lui as fourrée en tête, avec tes vitesses insensées, grommela Gontran à l'oreille de Fricoulet;... tu vas voir qu'il nous emmènera au diable.
—Baste! nous ne sommes pas des enfants, riposta l'ingénieur, et il ne fera que ce que nous voudrons.
—Que le Ciel t'entende, riposta M. de Flammermont en hochant la tête d'un air peu convaincu.
Cependant, tout en causant et en discutant, on avait travaillé; le moteur et ses appareils, une fois lancés dans le vide par l'entrebâillement du «trou d'homme», on avait mis en place les tuyaux destinés à faire parvenir l'air comprimé dans le tube central, qui servait primitivement d'enveloppe à l'hélice.
—Puis, Fricoulet avait replacé le véhicule dans la position horizontale; ensuite de quoi il avait ouvert tout grand le robinet du réservoir à air comprimé.
Comme un cheval de course auquel le jockey applique un coup de cravache, l'Éclairs'élança.
—Eh bien? demanda Ossipoff très anxieux.
—Eh bien! mes prévisions étaient justes; nous avons nos soixante-quinze mille lieues à la seconde;... si vous m'en croyez, maintenant, tout le monde ira prendre un peu de repos.
Tout le monde, y compris Ossipoff, s'empressa de suivre ce conseil et, quelques minutes après, chacun, étendu sur son hamac, ronflait à poings fermés,—même Séléna.
Le lendemain, les voyageurs furent éveillés par un cri de désespoir; croyant à un malheur, ils sautèrent à bas de leur hamac et coururent à la machinerie.
Debout devant son télescope, Ossipoff s'arrachait les cheveux.
—Père! cher père, qu'avez-vous? demanda Séléna tout anxieuse.
—Uranus,... répondit le vieillard.
—Eh bien! quoi!... Uranus? fit Farenheit.
—Disparue, répliqua Ossipoff.
Durant les quelques heures que les Terriens étaient demeurés étendus sur leur hamac, l'orbite de la planète avait été franchie, et c'est cette constatation qui plongeait le vieux savant dans une si profonde douleur.
C'était le malheur irréparable, et Ossipoff se fût arraché tous les cheveux qui lui restaient, que les choses n'eussent point changé d'uniota.
D'ailleurs, un incident important vint faire diversion à sa désolation.
Les corpuscules devenaient de plus en plus rares et disséminés dans le grand courant météorique qui allait, obliquant d'une manière considérable. Avant peu, ou bien l'Éclairserait sorti du courant, ou bien celui-ci, tari, n'aurait pas plus la force de jouer un rôle de point d'appui que ne l'avait le vide ambiant.
—Mes amis, dit tout à coup Fricoulet qui, depuis quelques heures, suivait avec attention la marche de l'appareil, le moment est venu de prendre une décision.
—Qu'arrive-t-il donc? demandèrent à la fois les Terriens réunis autour de l'ingénieur.
—Le courant météorique a des interruptions;... dans quelques instants, nous aurons atteint son aphélie.
Farenheit jeta en l'air sa casquette de voyage.
—En route pour la Terre, alors! s'écria-t-il.
Le visage d'Ossipoff s'assombrit.
—À l'aphélie, murmura-t-il.
—Je puis même ajouter, déclara Fricoulet, qui avait marché vers un hublot, au travers duquel il examinait l'espace, que nous arrivons dans une solution de continuité de l'anneau cosmique, mais que nous sommes sur le bord confinant au désert stellaire... Que décidons-nous?
—Allons de l'avant, implora Ossipoff.
—Droit sur la Terre! dirent ensemble Gontran et Farenheit.
—Hâtons-nous! insista l'ingénieur; dans notre situation, les secondes valent des années.
—Mes amis, mes chers amis, fit le vieux savant d'une voix suppliante, aurez-vous le courage de vous en retourner sans avoir vu Neptune et Hypérion... Gontran, mon ami, mon fils, faites-moi encore ce sacrifice;... et vous, cher sir Jonathan, voulez-vous qu'il soit dit, à votre retour, qu'un Américain a reculé devant la perspective d'un voyage à travers le vide?
—Reculé! s'écria Farenheit piqué au vif dans son amour-propre.
—Et vous, monsieur Fricoulet, ne tiendrez-vous pas à faire la preuve de la théorie de votre air comprimé sur l'espace?
—Hâtons-nous! hâtons-nous,... grommela l'ingénieur pour toute réponse.
—C'est un retard, fit Gontran.
—Oh! de quelques jours à peine.
—C'est un détour, dit à son tour l'Américain.
—D'environ quinze cents millions de lieues, riposta le vieillard, une misère.
Fricoulet frappa du pied.
—Eh bien! demanda-t-il, que décidez-vous?
Il promena autour de lui un regard circulaire, vit toutes les physionomies indécises, excepté celle d'Ossipoff, qui portait les traces de la plus grande anxiété.
Il eut pitié du vieillard et s'écria:
—En avant!
Il pesa sur le levier du gouvernail, le wagon vibra une seconde, puis, évoluant, sortit du fleuve astéroïdal.
Une seconde encore, il flottait dans le vide, en route pour Neptune!
Eh! je te répète, moi, que ce n'est plus de l'astronomie.
Fricoulet regarda son ami avec stupéfaction.
—Alors, comment appelles-tu cela?
—De tous les noms qu'il te plaira, hormis de celui-là; l'astronomie consiste à examiner l'univers céleste, à étudier les mondes dont il est rempli,... au besoin, à fouiller l'espace pour y découvrir des terres inconnues.
—Eh bien! Leverrier n'a pas fait autre chose.
—Jamais de la vie!... je ne sais même pas s'il a mis son œil au télescope pour chercher Neptune... Quelqu'un a dit de lui qu'il avait trouvé Neptune «au bout de sa plume»... c'est là une expression des plus heureuses...
L'ingénieur répliqua:
—Il n'en a eu que plus de mérite.
—Comme mathématicien peut-être, mais comme astronome, c'est différent.
Fricoulet se mit à rire.
—Alors, selon toi, n'est astronome que celui qui passe toute son existence avec l'œil vissé à l'oculaire d'une méridienne ou d'un équatorial?
—Dame! si dans ce fait de rechercher sur le papier la place exacte d'une planète, tu trouves quoique ce soit qui ait trait à l'astronomie!... cela prouve que Leverrier était d'une force remarquable en mathématiques,... qu'il jonglait avec les chiffres d'une manière étonnante...
—C'est bien heureux que tu lui concèdes cela, riposta narquoisement l'ingénieur.
—Mais, poursuivit Gontran; il n'était nullement besoin qu'il fût astronome pour se livrer à ses prodigieuses déductions mathématiques... Tout autre savant, assez patient pour demeurer, comme lui, quinze années durant en équilibre sur des colonnes de chiffres, en eût fait autant.
—Alors, pour toi, Leverrier n'est pas un astronome?
—Je ne veux pas te chicaner là-dessus,... ni enlever au docte corps auquel appartient M. Ossipoff, une gloire dont il s'enorgueillit;... je trouve, quant à moi, que le véritable inventeur de Neptune est, non pas celui qui lui a assigné une place dans le ciel, mais bien celui qui affirma son existence.
L'ingénieur eut un petit mouvement d'épaules qui prouvait que, tout en ne partageant pas cette opinion, il ne la trouvait cependant pas déraisonnable.
—Il est certain, répondit-il, qu'une bonne partie de la paternité de Neptune revient à Bouvard qui, le premier, en 1821, remarqua dans le mouvement d'Uranus certaines irrégularités.
—Et, de même que les irrégularités de Saturne avaient fait conclure à l'existence d'Uranus, de même, la marche singulière de cette dernière planète amena Bouvard à décréter qu'au delà des 733 millions de lieues où gravite Uranus, il y avait encore autre chose.
Ces mots avaient été prononcés par Ossipoff, qui avait quitté sa cabine, attiré par la discussion des deux jeunes gens.
—Oui, déclara Gontran, poursuivant toujours son idée, ce Bouvard était un grand homme, et je m'étonne que les astronomes lui aient fait l'injustice flagrante d'attribuer à Leverrier la gloire qui lui revenait.
Ossipoff releva ses lunettes sur son front, geste qui, chez lui, était l'indice d'une grande surprise.
—Un grand homme,... fit-il, pour avoir déduit, des irrégularités d'Uranus, que Neptune devait exister! Peuh!
—Mais, répliqua Gontran, ces irrégularités pouvaient parfaitement provenir d'une autre cause que de Neptune.
Le vieux savant secoua la tête.
—Impossible, déclara-t-il.
—Parce que?
—Vous oubliez la loi de Titius, mon cher ami.
—La loi de Titius, balbutia Gontran,... la loi de Titius!...
Fricoulet lui chuchota à l'oreille.
—Tu sais bien: la théorie des petites planètes, 4, 7, 10, 16, etc.
M. de Flammermont fit un brusque mouvement.
—Parbleu! répondit-il aussitôt avec un sang-froid merveilleux, la besogne de Leverrier était, en ce cas, simplifiée de beaucoup, puisqu'il lui suffisait de chercher la planète vers la région correspondant à la distance 36 de la progression.
—C'est ce qu'il fit, répondit Fricoulet; mais bien que sa besogne ait été peut-être simplifiée par cette circonstance, elle n'en est pas moins effrayante, tellement effrayante que, lorsque le 31 août 1846 il en annonça le résultat à l'Académie des Sciences de Paris, les doctes académiciens hésitèrent tout d'abord à ajouter foi à cette déclaration.
—Un mois après, poursuivit Ossipoff, le docteur Galle, de l'observatoire de Berlin, invité par Leverrier lui-même à rechercher sa fameuse planète, trouvait, à la place indiquée, une étoile qui offrait à l'œil un disque planétaire sensible, et qui n'était pas marquée sur la carte: c'était Neptune.
—Je me permettrai, dit l'ingénieur, une petite rectification à ce que vous venez de dire.
Le masque d'Ossipoff se fronça.
—Laquelle? demanda-t-il sèchement.
—En prenant pour base de ses calculs la distance 36 de la loi de Titius, Leverrier s'était trompé; ce qui lui fit assigner à la planète un emplacement qui n'est pas le sien; Galle le constata à ses dépens, car après avoir cherché durant un mois Neptune par le 326edegré de longitude, il l'aperçut par le 327ece qui la mettait, en réalité, à la distance de 30°.
—Peuh! fit Gontran en levant les épaules, c'est là une erreur de peu d'importance.
Les yeux d'Ossipoff s'arrondirent derrière les verres de ses lunettes.
—Mon cher Gontran, répliqua-t-il sur un ton un peu nerveux, je comprends que les aventures par lesquelles vous êtes passé vous aient, peu à peu, fait perdre la notion des temps et des distances; cependant, une différence de près de soixante ans dans la période d'une planète...
—Soixante ans!
—Assurément; les calculs de Leverrier, basés sur la distance 36, donnaient à Neptune un orbite tel qu'il lui fallait 217 ans terrestres pour le parcourir;... se trouvant à la distance 30, la planète ne met plus que 165 ans à effectuer sa révolution. Ce qui est encore une jolie période.
Farenheit, qui dormait étendu sur un divan, se souleva sur son coude.
—Neptune n'est pas une planète française, mais bien anglaise.
Fricoulet se redressa.
—Pourquoi pas américaine, pendant que vous y êtes? grommela-t-il.
—Parce qu'elle est anglaise, ayant été découverte par un Anglais.
—Lequel, s'il vous plaît? demanda l'ingénieur.
Farenheit haussa les épaules.
—Vous m'en demandez trop, répondit-il.
Fricoulet se mit à rire.
—Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez même pas le nom de l'inventeur.
—Sir Jonathan a raison, dit alors Ossipoff, pendant que Leverrier travaillait à la recherche de Neptune, de l'autre côté de la Manche, à Cambridge, un étudiant de l'Université, Adams, travaillait aussi à la solution du même problème et, huit mois avant que l'astronome français fît sa déclaration à l'Académie des Sciences, l'étudiant anglais écrivit au directeur de l'Observatoire national de Londres, pour lui faire part de sa découverte.
—Et pourquoi donc, demanda Fricoulet, le directeur de l'Observatoire national ne s'empressa-t-il pas d'annoncer une si importante nouvelle au monde savant?
Ossipoff leva les bras au ciel pour déclarer qu'il lui était impossible de répondre à cette question.
L'ingénieur fit entendre un petit claquement de langue significatif.
—J'ai idée, dit-il, que la lumière ne devait pas être fort brillante pour avoir été ainsi tenue sous le boisseau...
La conversation que nous venons de rapporter avait lieu dans la machinerie, où Fricoulet faisait son quart, l'œil à l'oculaire du télescope de vigie, la main sur la roue qui commandait le gouvernail.
L'Éclaircourait toujours dans l'espace avec sa rapidité vertigineuse et, d'heure en heure, les voyageurs pouvaient constater un agrandissement du disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme, l'horizon céleste.
Maintenant, on pouvait apercevoir, bien que vaguement encore, estompés dans une atmosphère laiteuse et fort épaisse, un nombre assez considérable de corpuscules se mouvant autour de la planète, suivant un plan extrêmement incliné sur l'écliptique et dans un sens rétrograde, tout comme les satellites d'Uranus.
Ossipoff, qui avait signalé depuis longtemps ces corpuscules—grâce à son télescope qui était le plus fort du bord—avait déclaré que c'étaient là les satellites de Neptune.
—Les satellites de Neptune! s'écria Fricoulet, auquel le vieux savant fit part de cette découverte... mais je n'en connaissais qu'un, celui que Lassell a découvert et que l'on aperçoit de la Terre sous l'aspect d'une étoile de 14egrandeur.
—Rien ne servirait d'avoir fait un pareil voyage, bougonna le vieillard, si nous ne devions pas, en avançant, soulever de plus en plus le voile qui cache aux yeux terrestres les merveilles mystérieuses de l'infini... Songez que Neptune est éloigné du Soleil d'une distance égale à trente fois celle de la Terre au Soleil, c'est-à-dire d'un milliard 112 millions de lieues; or, nous sommes maintenant à moins de vingt millions de lieues de la planète... donc...
Fricoulet l'interrompit.
—Vous êtes bien certain de cette distance?
Ossipoff le prit par le bras et l'amena près d'un télescope braqué, à l'arrière, sur le système solaire que les voyageurs venaient de mettre tant de mois à traverser.
—J'ai mesuré le Soleil tout à l'heure, dit-il, et j'ai trouvé 64" de diamètre. Voyez si je me suis trompé; vous vérifierez ensuite si mes calculs sont exacts.
Le jeune homme appliqua son œil à l'oculaire et aperçut alors là-bas, tout là-bas, perdu dans l'obscurité de l'infini, un astre scintillant avec un éclat prodigieux, éclipsant celui de tous les astres environnants: c'était le Soleil.
Un moment, il se sentit singulièrement ému à l'aspect de cet astre merveilleux qui s'offrait à lui sous un disque trente fois plus petit que celui sous lequel, dans le même instant, il apparaissait à ses compatriotes, et en sondant, par la pensée, l'abîme titanesque qui le séparait de sa planète natale, et qui représentait cet amoindrissement.
Involontairement, avant de s'éloigner, il jeta les yeux sur le cahier de notes posé tout ouvert sur une tablette à côté du télescope, et y lut ces lignes:
«Vu de Neptune, disque solaire offre surface 900 fois plus petite que celle apparente pour la Terre—lumière correspondante à l'intensité de 687 pleines lunes—ou encore à celle de quarante millions d'étoiles, égales en éclat au brillant Sirius.»
Le disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme, l'horizon céleste.
L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules.
—À quoi servent de semblables calculs? pensa-t-il.
Et il alla rejoindre Gontran qu'il voyait assis dans un coin, ayant à la main un papier qu'il paraissait fort occupé à noircir de calculs.
—Que fais-tu donc là? demanda Fricoulet.
Le jeune comte étouffa un bâillement.
—Je m'ennuie tellement, dit-il, que je cherche à me distraire.
—En faisant des chiffres? s'écria l'ingénieur ébahi.
—Je cherche à résoudre une devinette que je me suis posée.
—Laquelle?
—Sachant que l'orbite de Neptune est de 6,987 millions de lieues et que, cet orbite, il met 165 ans à le parcourir, je cherche quelle est la rapidité de sa marche.
Fricoulet se mit à rire.
—C'est une simple division à faire, dit-il.
—Oui, répondit le jeune comte; mais une division où il y a des milliards, ça fait joliment de chiffres au quotient.
—Et alors?
—Alors, je n'ai pas encore fini.
—Eh bien! dit l'ingénieur, sache tout de suite que Neptune marche à raison de 5,370 mètres par seconde, 322 kilomètres par minute, 5,000 lieues par heure, 115,000 par jour, ce qui fait qu'au bout de 60,151 de nos jours, il a accompli sa révolution tout entière.
Et il ajouta:
—C'est le plus lent des mondes connus;... il se meut, ou plutôt il se traîne sur son orbite comme une colossale tortue; par contre, il tourne sur lui-même avec une rapidité considérable.
—Comment sait-on cela? demanda M. de Flammermont.
Puis, aussitôt il ajouta:
—Il est vrai que peut-être on a calculé sa vitesse de rotation au moyen de quelque observation faite sur son disque...
L'ingénieur hocha la tête.
—Mon cher, aux yeux des astronomes terrestres, qui savent le trouver là où il est, Neptune offre tout au plus l'aspect d'une étoile de huitième grandeur, dont le disque, légèrement teinté de bleu, n'a pas plus de 3 secondes de diamètre. Comment, diable! veux-tu que l'on fasse des observations là-dessus?
—Alors, riposta Gontran, comment s'y est-on pris pour évaluer cette vitesse?
—De la manière la plus simple du monde; Lassell, après avoir découvert le satellite neptunien, établit que sa distance moyenne à la planète est de 13 rayons neptuniens, ou 100,000 lieues environ, et que sa révolution s'effectue en une période de cinq jours terrestres plus 21 heures. La conséquence logique de cette rapidité du satellite est la rapidité de la planète elle-même, dont la rotation doit être assimilable à la rotation de Jupiter, de Saturne, d'Uranus... Ce n'est pas d'ailleurs le seul point de ressemblance que Neptune ait avec Uranus; outre encore cette similitude de vitesse de rotation et celle de l'inclinaison de l'orbite des satellites et de la marche rétrograde de ceux-ci, les deux dernières planètes connues de notre système solaire ont encore, ou à peu de chose près, la même masse, la même densité, la même intensité de pesanteur et leurs atmosphères sont chimiquement de même composition, ainsi que l'a démontré l'analyse spectrale.
—Ce sont des jumeaux, alors? ricana Gontran.
—Sans t'en douter, tu viens de leur donner le même nom dont plusieurs astronomes se servent pour les désigner;... de plus,—tu peux t'en convaincre en le regardant un moment dans le télescope,—Neptune a, comme Uranus, son axe fortement incliné et ses deux pôles très aplatis.
En ce moment, Séléna, qui avait quitté la machinerie à la suite de son père, rentra dans la salle.
Son visage paraissait tout bouleversé et ses joues portaient les traces de larmes récentes.
Gontran alla vers elle.
—Qu'arrive-t-il, ma chère Séléna, demanda-t-il, que vous voici toute contristée?
Elle baissa la tête et répondit tout bas, comme honteuse.
—Je quitte mon père!
—Eh bien?
La jeune fille étouffa un gros soupir.
—Si vous l'aviez vu pleurer, balbutia-t-elle.
Le comte eut un mouvement de surprise.