La jeune fille, embarrassée, détourna la tête et reconduisit son père, fatigué, à sa couchette, tandis que, tout surpris, Fricoulet se penchait à l'oreille de Gontran et murmurait:
—Qu'est-ce que cela signifie?
Alors, d'une voix un peu triste, en dépit du sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, M. de Flammermont hocha la tête vers Séléna, en disant:
—Elle est libre.
—Vrai! s'écria l'ingénieur, en saisissant les mains de son ami.
Un grand bruit, en ce moment, retentit au dehors: c'étaient comme des rires auxquels se mêlaient des huées, mais par-dessus lesquels des jurons épouvantables éclataient.
—On dirait la voix de Farenheit! fit Gontran en s'élançant vers la fenêtre.
Et Fricoulet l'eut à peine rejoint, qu'entra dans la cour un groupe d'agents de police au milieu desquels Jonathan Farenheit criait et gesticulait, brandissant avec fureur un tronçon de la queue de billard qu'il avait, on s'en souvient, prise à son départ, pour lui servir de canne.
Les deux jeunes gens sortirent en courant de la salle et se précipitèrent dans la cour, où s'entassait une partie des habitants du village qui servaient d'escorte aux agents...
—Farenheit!... s'écria Fricoulet en allant au-devant de l'Américain.
Mais il s'arrêta à quelques pas, glacé par le regard étrange que son compagnon de voyage attachait sur lui.
—Ah! le malheureux! fit-il en reculant d'un pas.
Et à Gontran qui l'interrogeait, il répondit laconiquement:
—Fou!...
L'Américain n'avait pas reconnu son nom, quand il avait été prononcé; même ses regards, bien que fixés sur les deux jeunes gens, ne les reconnaissaient pas, ne paraissaient pas les avoir vus; mais, tout à coup, comme si seulement, alors, il les eût aperçus, voilà qu'il entra dans une colère épouvantable et que, son bâton à la main, il se jeta sur eux...
—Bandits!... voleurs!... hurla-t-il, en se débattant aux mains des agents qui l'avaient saisi aussitôt... on ira vous décrocher des étoiles, et des soleils, et des planètes, et des nébuleuses... pour que vous les preniez...
Et, se penchant vers eux, il leur cracha à la figure ces mots:
—Voleurs!... voleurs!...
Puis, son exaltation tombant, il se mit à s'arracher les cheveux, en pleurant:
—Et les actionnaires de la «Selene Company»... et les membres de l'«Excentric-Club»...
Mais il se mit à rire, chantant et dansant.
—Je suis Ossipoff... c'est moi le savant... ah! vous pouvez bien prendre mon lithium... j'ai des étoiles et des soleils à revendre... j'en ai une cargaison complète... je suis riche... riche!...
Il lançait sa casquette en l'air et la rattrapait, comme il eût fait d'une balle...
Fricoulet, du premier coup d'œil, avait vu juste: Jonathan Farenheit était devenu fou.
Maintenant, comment cela était-il arrivé? d'une manière toute simple.
Les savants, qui avaient fait mettre autour du bradyte un cordon de troupes pour empêcher qu'on en enlevât une parcelle, avaient totalement négligé de mettre l'Éclairà l'abri de l'âpre convoitise de messieurs les Anglais; si bien que ceux-ci s'étaient tout bonnement rabattus sur l'appareil en lithium, qu'ils avaient dépecé aussi rapidement qu'une bande de fourmis dépèce le cadavre d'un animal.
Quand Farenheit, en quittant la posada, avait atteint le champ où, d'après les indications recueillies sur son chemin, il devait retrouver, couché sur le flanc, l'appareil sur la valeur duquel il avait fondé de si grandes espérances, il avait vu, épars sur le sol, quelques fragments de métal, taudis qu'au loin disparaissaient les derniers touristes de l'Agence Cook.
C'était comme s'il avait reçu sur le crâne un violent coup de marteau; perdant la tête, il avait couru sur les traces des voleurs et, les ayant atteints, en avait assommé une demi-douzaine.
Mais il avait succombé sous le nombre, et les agents étaient arrivés juste à temps pour lui éviter un lynchage en règle.
Voilà comment les actionnaires de la «Selene Company limited», une première fois volés par Sharp, ne rentrèrent jamais dans leur argent, et comment l'«Excentric-Club» fut privé du plus extraordinaire président qui se pût jamais rêver.