Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la belle Alice.
Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que des moricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques heures, une amitié touchante et cordiale.
Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait très-bien de ses fonctions difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son maître, il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars et à tous les députés de se réunir à Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la guerre qu'il allait soutenir.
A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se souvenait toujours des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée par Doubleface à lord Henri Braddock.
Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils, le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran. Grave sujet d'inquiétude.
On se souvient aussi que la paix avait toujours été fort chancelante entre Louison, Garamagrif et Scindiah.
Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux, sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était très-justement fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé de le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.
L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait par-dessus tout la colère de Corcoran, résolut de satisfaire sa vengeance pendant que le maître etSifflante, sa bonne cravache, n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner.
Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions, comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de l'oeil, s'attendant à tout, et se préparant à leur donner une leçon dont ils se souviendraient longtemps.
Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle éclata de la manière suivante.
Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient leur île par le chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,—ou peut-être cinq heures,—Alice et Sita revinrent de la promenade portées par le puissant Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux, et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier du palais d'Holkar.
A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les lions), éclata derrière Scindiah.
Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une curiosité maligne et méprisante.
Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le peu qu'on connaît de la langue des tigres) signifiait à peu près ceci:
«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête!»
A quoi Louison répondit dans sa langue:
«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit mordant et juste. Tu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa peau est sale comme celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois; il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses affections qui voudra jamais de lui.»
Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux, prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse lui prodiguaient.
«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le: il entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre son honneur.
—Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu qu'il se serve? à moins que par son épée tu n'entendes ce nez prodigieux qui est si long, si long, qu'on pourrait en faire un pont pour passer le Gange.
—Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre.
—Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-dessus, et je parie qu'il n'osera rien dire.
—Bravo! saute.»
Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.
Scindiah ne remua pas plus que s'il avait été de granit ou de marbre.
«Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit que tu auras fait mieux que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en long.»
Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la tête.
Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car Scindiah, voyant le tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva malgré ses griffes et le lança sans effort jusqu'à la hauteur du second étage du palais.
A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et Alice, en l'entendant, frémirent de frayeur.
«Séparez-les!» s'écria Sita.
Mais personne n'osait s'approcher.
Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec son ami Moustache, voulut descendre et rétablir la paix; mais Sita le retint.
Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et fermaient soigneusement les portes.
Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable encore. Garamagrif, enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur du second étage, avait espéré du moins mettre enfin pied à terre et prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas.
A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, que l'éléphant le rattrapa et le lança en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du palais, pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, il continua de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux fendaient l'âme des personnes sensibles et déchiraient les oreilles des spectateurs les plus indifférents.
Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines, essaya de tourner l'ennemi.
Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses flancs; et quant à ses derrières, grâce au mur auquel il était adossé, il se croyait en sûreté.
Pendant que Louison faisait son plan de bataille, les rugissements de Garamagrif redoublaient. Il semblait dire:
«Vas-tu me laisser périr?»
Enfin elle se décida, prit son élan, fit une feinte sur la gauche; puis, d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commença à lui déchirer l'oreille droite.
Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber Garamagrif à terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait pas prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses mouvements, quoique un peu écloppé par sa chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença à la mordre à belles dents.
Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par le sang qui coulait jusque sur ses yeux, étourdi par les rugissements féroces des deux tigres, perdant même la conscience de ses actions, galopait au hasard dans la cour. C'était un spectacle effrayant.
Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir tous les deux à la fois et ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha à les écraser sous son poids.
Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre à ce piége, abandonna sa proie, et Garamagrif lui-même, quoique plus acharné, sentant craquer ses os à chaque mouvement de l'éléphant, lâcha prise.
Il y eut alors une courte trêve.
Chacun avait de nouvelles injures à venger et voulait porter le dernier coup.
Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore au mur; mais un nouvel ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste situation.
C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fenêtre du premier étage, voyait tout le combat et qui, retenu à grand'peine par Rama, avait cru le moment venu de secourir son père et sa mère.
Au moment où Scindiah s'attendait le moins à recommencer la lutte et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses oreilles, Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et essaya d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse épaisse qui protégeait son ennemi.
Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, qui saisit le malheureux Moustache et le lança contre le mur avec une telle force, que si Louison, toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir à la volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! de sa postérité.
Le combat recommença, furieux; mais Louison, occupée de modérer l'impétuosité du jeune Moustache, ne montrait plus le même acharnement.
Quant à Scindiah, sa colère était au comble.
Il y avait dans la cour une énorme barre de fer qui fermait la porte extérieure du palais. Scindiah, négligeant le soin de sa sûreté et ne pensant qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et en porta un coup terrible à Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le dos avec ses dents et ses griffes.
Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée et presque séparée du corps. Cette belle queue, alternativement blanche et noire, dont il était si justement fier, pendait désormais comme un poids inerte. Louison en poussa un rugissement de colère et recommença le combat pour son compte.
Mais, au moment où la fureur des deux partis semblait ne pouvoir s'éteindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient les combattants avec une frayeur facile à comprendre, poussèrent un cri de joie:
«Les voila! les voila!»
Presque au même instant la Frégate s'abattit dans la cour avec une promptitude effrayante. Corcoran mit pied à terre, devina tout, saisitSifflante, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, sonjuge de paix, et en cingla un coup sur le dos de Garamagrif, qui avait ressaisi Scindiah par l'oreille.
Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, poussant un rugissement, il regarda Corcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait voulu le dévorer.
Mais le maharajah le regarda à son tour d'un air qui fit rentrer en terre le pauvre Garamagrif. Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il vint se rouler sur le sol aux pieds de Corcoran.
Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperçue, il est probable qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante; mais elle avait eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit de sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança d'un air modeste et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au parloir.
Mais il lui jeta un regard sévère:
«A bas, Louison! à bas! Vous êtes indigne de ma confiance! Comment! je vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux au monde, et le premier usage que vous faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah!»
Louison, honteuse d'une réprimande si bien méritée, baissa les yeux.
«C'est elle qui t'a cherché querelle, mon pauvre Scindiah, n'est-ce pas?» dit Corcoran.
Scindiah abaissa sa trompe affirmativement.
«Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a commencé la querelle?»
Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'était pas éléphant à le souffrir.
«C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera deux jours au cachot. Toi, Louison, tu seras aux arrêts pour cinq jours.»
Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la vue de Sifflante le réduisit bientôt à l'obéissance, et on l'emmena sans tarder dans les cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre.
Cette affaire importante réglée, le maharajah et son ami montèrent au premier étage du palais et rendirent compte à la belle Sita et à son amie des incidents du voyage. Comme il achevait son récit, on annonça l'arrivée de Sougriva. Il était fort ému.
«Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive.
—Qu'est-ce que je te disais? s'écria Corcoran en se retournant vers son ami.... Oh! mon pressentiment de ce matin!»
Puis, prenant à part Sougriva:
«Qu'est-ce? dit-il.
—Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et Cipayes. Le général Barclay doit, avec son armée, se joindre à celle-ci sous les murs de Bhagavapour.
—Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à craindre. Quant à l'autre, rien n'est perdu. On l'a donc laissé avancer sans le combattre?
—Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et une partie du corps qu'il commandait ont passé du côté des Anglais.
—Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un moment de réflexion, je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour apprenne en même temps la trahison et le châtiment. Fais seller mon cheval et préparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et j'espère que tout le monde,—amis et ennemis,—me reconnaîtra.»
Quand Sougriva fut parti:
«Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que s'est-il passé? As-tu quelque nouveau Barclay à combattre? Le premier me semble assez vigoureusement éconduit pour ne pas revenir de sitôt à la charge.
—Comment! vous avez battu le fameux général Barclay, le héros de Lucknow? demanda Alice.
—Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur la route de Bombay.»
Et il raconta l'incendie du camp anglais.
Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudissements qu'il croyait avoir mérités. Alice se montra même très-offensée qu'il eût pris part à cette affaire.
«Ma foi, reprit Quaterquem, je suis resté neutre. C'est Corcoran et ce démon de Baber qui ont tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma voiture.
—Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous arrive encore de prêter votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre île et je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer.
—Diable! fit Quaterquem, on ne peut même pas rendre le plus petit service à un ami sans que les femmes s'en mêlent. Je te promets de ne plus me mêler de rien.»
Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et Corcoran, toujours hospitalier, malgré la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses adieux avec autant de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem à le secourir.
Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix inestimable. Il avait appartenu à la célèbre Nourmahar, qui fut pendant trois générations la plus belle femme de tout l'Hindoustan, et il avait été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar.
Alice se défendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brûlât d'envie; mais la générosité de Sita lui faisait sentir bien délicatement la dureté qu'elle venait de montrer.
«C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon cher et bien-aimé Corcoran est vainqueur, je n'aurai pas besoin de ces trésors. L'Hindoustan est à nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne lui survivrai pas. Je monterai sur le bûcher, comme ma grand'mère Sita la Videhaine; et, ayant eu le plaisir d'appartenir au plus glorieux des hommes, je me poignarderai moi-même pour le retrouver plus tôt et me confondre avec lui dans le sein de Brahma!»
Sita parlait avec tant de simplicité, qu'Alice vit bien que sa résolution était prise. Elle accepta en fin ce don inestimable et embrassa Sita avec une tendresse véritable. Elle pensait ne la revoir jamais; car, en bonne Anglaise qu'elle était, il lui semblait impossible que Corcoran fût vainqueur. Pour lui, avec une douce et cordiale gravité, il fit ses adieux à Quaterquem et à sa femme et embrassa ses amis en homme résolu à vaincre ou à mourir.
«Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je ne sais si je te reverrai. Garde-moi cette caisse en dépôt dans ton île. Si tu apprends qu'il nous soit arrivé malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est à toi. Si je suis vainqueur, je te la redemanderai.»
Et se penchant à son oreille:
«Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il à voix basse. Elles valent plus de quinze millions de roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive, l'héritage de Rama. Adieu.
Ils s'embrassèrent encore, et Quaterquem monta dans la frégate avec sa femme. Avant de prendre son essor:
«Madame, dit-il à Sita, je viendrai le 15 mars à Bhagavapour vous chercher, et je vous emmènerai dans mon île, que vous ne connaissez pas. Corcoran, qui sera, je l'espère, débarrassé de toute inquiétude, et qui aura fait sa paix avec lord Braddock, nous accompagnera. Alice va organiser sa maison en conséquence et chercher une femme de chambre. Adieu, cher et ambitieux maharajah. Tu as pris un chemin de traverse pour arriver au bonheur; mais l'expérience te rendra sage. Adieu.»
La frégate s'enleva dans les airs et se dirigea vers l'Orient.
Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama sur son coeur, monta à cheval avec son escorte et courut au galop dans la direction de l'armée anglaise.
Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relâche, grâce aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte harassée l'avait abandonné tout entière après dix-huit heures d'une course effrénée. Corcoran, sans s'étonner, galopait toujours, ne s'arrêtant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et repartant tout de suite.
Vers le matin du troisième jour, il rencontra enfin les fuyards de sa propre armée. Tout couvert de sueur et de poussière, mais fier et intrépide comme on l'avait toujours vu, il les rallia dès les premiers mots.
Un officier supérieur galopait sans l'écouter. Corcoran le saisit au collet, et le retournant de l'autre côté:
«Où vas-tu? dit-il: c'est là qu'est l'ennemi.»
Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, cherchait encore à fuir:
«Si tu fais un pas de plus, je te brûle la cervelle.»
A ce geste, à ce mot, tout le monde s'arrêta épouvanté. On avait reconnu le maître.
«Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt?
—Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un cheval, et en avant!»
A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il courut à l'avant-garde.
L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte était dans le plus affreux désordre. L'armée commandée par des traîtres que payait l'or des Anglais, avait été mise en déroute cinq jours auparavant. Trois zémindars avaient donné le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un était un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé du côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites et ces défections, avait tourné le dos dès les premières décharges de l'artillerie anglaise.
Enfin tout paraissait perdu.
Mais la vue de Corcoran ranima les courages et fit tourner bride aux fuyards.
«Halte!» cria-t-il d'une voix retentissante.
Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les soldats crièrent:
«Vive le maharajah!»
Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui avait passé par héritage à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce sabre, dont la poignée était enrichie de diamants d'un prix inestimable, avait autrefois donné le signal de la mort de plusieurs millions d'hommes. Il avait été forgé, à Samarkhand, par un armurier de Damas, le célèbre Mohammed-el-Din, qui grava sur sa lame ce verset du Coran:
Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!
Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!
Sa trempe était telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant debout sur sa selle, avait fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un cavalier afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné.
Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de la victoire. Les rangs se reformèrent rapidement et l'on suivit le maharajah, qui précédait de vingt pas toute son armée.
La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre des gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient pris aucune précaution contre un retour offensif. Ils avaient débridé leurs chevaux et s'étaient assis à l'ombre dans une forêt que traversait la grande route. Bien plus, pour ne pas partager le butin avec leurs camarades, les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie. Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient prendre l'armée mahratte jusqu'au dernier homme.
Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques hindous et parsis déballaient avec soin les provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg, les jambons d'York, les bouteilles de claret et de champagne mousseux, les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et le joyeux tintement des verres.
«Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine Wodsworth, que dites-vous de notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous.
—Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune résistance. Mais cela même, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons battu Corcoran. Je le connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais quart d'heure. Ici, au contraire, grâce à ce brave Afghan....
—Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons à la santé de l'honnête Usbeck, notre ami, et que Dieu donne toujours de pareils lieutenants à nos ennemis.
—Combien a-t-on payé ce coquin?
—C'est une question que le général même ne pourrait pas résoudre. Je crois que lord Henri Braddock et sa police connaissent seuls le prix de cette marchandise.
—Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour?
—Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et d'attendre un peu l'infanterie et le général sir John Spalding.
—Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne veuille pas partager avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force à culbuter la nation mahratte et le maharajah par-dessus le marché?»
A ce moment la trompette retentit.
«Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane.
«A cheval, messieurs, à cheval!» s'écria Wodsworth.
En un clin d'oeil, tous les officiers se levèrent, bouclèrent leurs ceinturons, remirent leurs revolvers à la ceinture et sortirent de leurs tentes.
On commençait à voir des flots de poussière, soulevés par une foule nombreuse qui accourait tout affolée de terreur. C'étaient les valets et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de grands cris:
«Le maharajah! Voilà le maharajah!»
A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mêmes se sentirent émus, et chacun courut à son poste.
Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs fussent reformés, Corcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie anglaise. Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient au galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride dans les dents.
Sans prendre le temps de décharger son revolver, Corcoran passa au travers des Anglais, pointant à coups de sabre tout ce qui était sur son passage.
Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent un courage dont on les aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-même, qui produit ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait familière, tant l'exemple d'un homme de coeur est puissant sur les autres hommes.
Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, étonnés d'abord de l'impétuosité de Corcoran, mais bientôt rassurés par le mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se rallièrent promptement, et, malgré la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrépidité. En peu d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la cavalerie hindoue, et Corcoran, emporté par son ardeur, se trouva enfermé dans leurs rangs. Déjà il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à vendre chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu lui rendit la victoire.
Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut tout à coup que les rangs de l'armée anglaise s'ouvraient pour livrer passage à des amis inconnus.
A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il les voyait déjà reculer, pas à pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui pouvait-ce être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, la tendre, la bonne, la courageuse Louison?
C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue du départ de Corcoran, elle avait résolu de le suivre, oubliant ses arrêts. Elle avait gratté à la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils avaient renversé cet obstacle impuissant et s'étaient précipités à la suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas se séparer de Louison.
Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé sans peine la trace de son maître, et arrivait à propos pour le sauver—l'ingrat!—des mains de ses ennemis.
A dire vrai, dès qu'elle parut, suivie du formidable Garamagrif, les Mahrattes ne lui disputèrent pas le passage. Les Anglais étonnés essayèrent inutilement de serrer leurs rangs et lui tirèrent quelques coups de revolver.
D'un bond Louison sauta à la gorge du colonel Robertson, du 13° hussards, et l'étendit mort sur le terrain. C'est dommage, car Robertson était un officier de grande espérance. Garamagrif, de son côté, tomba sur le major Wodsworth, qui criait à ses hommes:
«Avancez donc, damnés fils de...!»
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents de Garamagrif lui donna la mort.
Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait à Bénarès une veuve et six orphelins bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la guerre.
Quelle que fût la pensée des hussards anglais (s'ils avaient une pensée, ce que j'ignore), leurs chevaux commencèrent à se cabrer si violemment que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que le désordre se mit dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivèrent enfin jusqu'au maharajah, qui se défendait seul, adossé à un bananier, et parait de son mieux les coups de pointe.
Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine de cavaliers l'entouraient, cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer.
«Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer rançon.»
En même temps il cherchait à le désarmer, mais Corcoran, d'un coup de son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant contre un autre cavalier, il fendit la tête à ce second adversaire.
Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la suivait à trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant son maître après la réprimande qu'il avait reçue l'avant-veille.
A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers anglais tournèrent bride en un clin d'oeil et rejoignirent leur régiment qui déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son armée.
Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent un long cri de joie et revinrent à la charge. Corcoran, plus prudent cette fois, envoya sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauche des Anglais, pendant que son artillerie, placée en potence, les prenait de flanc et de face, et que le gros de l'armée s'avançait sur le centre.
Le général anglais, qui n'avait ni artillerie, ni infanterie pour se soutenir, ordonna la retraite, qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre. Mais les valets du camp, les vivandières, les femmes et tout ce peuple qui suit les armées anglaises dans l'Inde, craignant d'être abandonnés, se précipitèrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre à l'avant-garde des fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie laissée en arrière avec Spalding.
En quelques instants, le désordre fut au comble.
A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mêmes ne cherchèrent plus qu'à devancer leurs camarades. Heureux ceux qui étaient bien montés! Ils rejoignirent le général Spalding dès le soir même.
Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, fit faire halte à son armée, et laissa à la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.
«Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment il faut battre les Anglais. Courez sur eux, sabre ou baïonnette en avant, sans tirer, et Vichnou et Siva vous donneront la victoire... Au reste, tout n'est pas fini; mais c'est assez pour aujourd'hui.»
Il eut soin de placer lui-même les postes avancés. Puis, se tournant vers Louison qui le regardait fixement et qui attendait un mot d'amitié:
«Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à la mort. Et toi aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais ne va plus chercher querelle à Scindiah.»
Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins l'appelaient. Louison et Garamagrif s'étendirent à l'entrée comme deux factionnaires chargés de veiller à la sûreté du maharajah, et personne assurément ne fut tenté de violer la consigne sans nécessité.
Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les armes à ses troupes et continua la poursuite.
La route était jonchée d'armes, de chevaux et de cavaliers tués et dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou dispersée. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards.
Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les Anglais s'avançaient, se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il voulait s'assurer au moins l'avantage du terrain. Il fit même creuser à la hâte un fossé de dix pieds de large et de trois pieds de profondeur,—non que cette précaution lui parût très-utile, puisque les Anglais n'avaient plus de cavalerie,—mais parce qu'il voulait leur faire croire qu'il se tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes à prendre l'offensive. Son intérêt était, au contraire, d'en finir promptement avec ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Barclay et l'accabler à son tour.
La ruse réussit admirablement.
Sir John Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri, très-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et qui n'avait aucune expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque; il avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute sa tactique consistait en trois points: ébranler l'ennemi avec l'artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par la cavalerie.
Par hasard, sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte qu'il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L'ardeur désordonnée de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans l'attendre, ne lui causait aucune inquiétude.
A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. Toute l'armée du maharajah lui paraissait dispersée sans retour, et l'aurait été en effet sans l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de Corcoran.
Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'était une course au clocher. (Il ignorait encore le désastre de son rival et l'incendie de son camp.)
C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait la funeste nouvelle de l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter, se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne.
«Trois régiments! s'écria Spalding, au comble de la fureur. Où est l'âne bâté qui les commandait? Où est le colonel Robertson?
—Mort, général.
—Où est le major Mac Farlane?
—Tué d'une balle dans la tête.»
Spalding se sentait gagner par la consternation générale.
«Vous êtes donc tombés dans une embuscade? demanda-t-il. Il n'y a pas d'exemple d'un désastre pareil.»
Le lieutenant Churchill fit le récit de l'action.
«Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une volée de perdreaux. Mais tout à coup le maharajah est arrivé....
—Le maharajah! dit Spalding, toujours à cheval sur l'étiquette. Sachez, monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par conséquent, souverainement impropre d'appeler de ce nom un aventurier quelconque.»
Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit.
Quand il fut terminé:
«Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du matin. Nous rencontrerons l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.»
La nuit suivante, à l'heure indiquée, l'infanterie anglaise se remit en marche. Vingt-cinq ou trente hussards, qui avaient à grand'peine conservé leurs chevaux, servaient d'éclaireurs.
Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l'armée mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée en tirailleurs.
Sir John Spalding, toujours ferme dans ses idées de tactique militaire, commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie de Corcoran, qui se retira en bon ordre à l'abri d'un petit bois et attendit là l'ordre de charger. L'artillerie mahratte répondit à peine au feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, se retira dans un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse d'ailleurs en égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever, malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la position.
«C'est le moment d'aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John Spalding.
—Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le maharajah.»
Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec un mépris inexprimable et dit:
«Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux Highlanders d'avancer.»
Churchill obéit.
Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des pibrochs d'Écosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancèrent lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader la colline où les attendait le gros de l'armée mahratte.
Un silence terrible régnait sur la champ de bataille. Les deux artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place à l'infanterie, et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait les sous-officiers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles et les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible anxiété.
Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas du fossé creusé sur le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre et s'écria:
«En joue! feu!»
Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés à plat ventre, se levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des Highlanders.
En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant ceux qui survivaient s'avancèrent avec une intrépidité admirable jusqu'au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui l'occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline.
Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui s'étaient repliés au commencement de la bataille, reprenaient leur poste sur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de Highlanders fusillés et mitraillés en face, par derrière et sur les flancs, il ne resta pas cinquante hommes valides; encore furent-ils forcés de se rendre.
Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction de son infanterie d'élite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible. Bientôt même il dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran.
Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la cavalerie de se déployer sur le flanc de l'infanterie anglaise et de couper ses lignes de communications. Spalding effrayé commanda la retraite, et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de joie.
C'était la première fois qu'une armée indienne, commandée il est vrai par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes.
«C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-même qui s'est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au teint blanc et à la barbe rouge.»
Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge Toujours pressé d'en finir avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lança sa cavalerie sur toutes les routes, avec ordre de dépasser l'armée anglaise, d'entasser toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de l'éloigner de la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de près avec son infanterie et le harcelait avec son artillerie légère.
Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'échapper que son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours à se sauver, tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre.
C'est ce qui arriva dans le cas présent.
La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses opérations avec celles de l'armée.
Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit lui-même la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi.
Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement commençait au moment où le maharajah recommença l'attaque. Les Anglais effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense butin, presque tous leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui s'étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur général blessé à mort sur le champ de bataille au moment même où il allait s'embarquer. Un boulet de canon lui avait emporté la tête.
«Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé, ce n'était ni un César ni un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même; car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi déshonorant que de perdre la bataille de Cannes et de survivre.»
Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l'avaient abandonné, il ne voulut pas leur faire grâce.
«Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck.
—Grâce, seigneur maharajah! s'écria l'Afghan.
—Qu'on le fusille,» dit Corcoran.
Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi l'exemple d'Usbeck.
«Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est nécessaire.»
Ces exemples donnés, il laissa le commandement de l'armée à l'un de ses lieutenants et reprit en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de le suivre.