Chapter 2

—Permettez-moi, Maman, de vous faire observer qu'il nous était bien difficile de nous plaindre de nos embarras, sans paraître en faire remonter la responsabilité à l'effort que nous nous sommes imposé pour vous rembourser votre part, car c'est à partir de ce moment même que notre gêne a commencé. Nous avions compté sur de bonnes années; nous en avons eu de mauvaises. Fallait-il à chaque perte ou à chaque inventaire vous dire: «Voilà la situation!» Cela eût-il été discret et délicat? Nous ne l'avons pensé, ni Constant ni moi; je ne l'ai pas plus influencé qu'il ne m'a influencée lui-même. Cela s'est fait tacitement, spontanément entre nous. D'ailleurs je pensais comme lui que ce n'était vraiment pas la peine de vous tourmenter pour des embarras qui, pour moi comme pour lui, semblaient ne pas devoir durer.

—Et quand vous avez vu qu'ils duraient?

—Il était trop tard pour vous porter un si gros coup.

—Enfin, quels sont-ils?

Ce fut Adeline qui, sur un signe de sa femme, reprit la parole:

—Un mot va te répondre: tu as vu les cinquante mille francs que j'ai remis à Hortense en arrivant; d'où crois-tu qu'ils viennent?

—De chez un banquier?

—De chez un ami. Encore le mot ami est-il trop fort. En réalité, de chez une simple connaissance ù qui je n'aurais jamais pensé à m'adresser, qui est venue à moi et qui m'a presque fait violence pour que j'accepte ce prêt.

Sa femme le regarda avec une telle surprise qu'il voulut tout de suite la rassurer.

—C'est le vicomte de Mussidan, de qui je t'ai parlé, que je rencontre chez mon collègue le comte de Cheylus toutes les fois que j'y vais; un homme du monde, charmant, très lancé. Je dînais hier chez M. de Cheylus, et le vicomte de Mussidan comme toujours s'y trouvait. On n'a guère parlé que de la débâcle des Bouteillier, qui tenaient dans le monde parisien une place égale à celle qu'ils occupaient dans le commerce. Sans avouer l'embarras dans lequel elle me mettait, je n'ai pas caché qu'elle était un coup sensible pour nous et qui se produisait aussi mal à propos que possible. Quand je suis sorti, M. de Mussidan m'a accompagné; nous avons causé des Bouteillier, longuement causé: très galamment il s'est mis à ma disposition, en me demandant d'user de lui comme d'un ami; qu'il serait heureux de m'obliger; enfin tout ce que peut dire un homme aimable. Je l'ai remercié, mais, bien entendu, j'ai refusé. Ce matin, il est venu chez moi et a recommencé ses offres de services d'une façon si pressante que j'ai fini par accepter ses cinquante mille francs; il se serait fâché si j'avais persisté dans mon refus.

—Voilà qui est bien étonnant, dit la Maman.

—Qui serait étonnant de la part de tout autre, mais qui l'est beaucoup moins de la sienne: c'est, je vous le répète, le plus charmant homme que j'aie rencontré, et si je ne suis pas son ami, je crois pouvoir dire qu'il est le mien; jamais personne ne m'a témoigné autant de sympathie; s'il connaissait Berthe, je croirais qu'il veut être mon gendre.

—Peut-être veut-il être tout simplement celui de la maison Adeline, dit la Maman.

—Je crois que la maison Adeline ne dit pas grand'chose à un jeune homme lancé comme lui et vivant dans un monde où la gloire des maisons de commerce n'est pas cotée. Quoi qu'il en soit, les choses sont ainsi: c'est lui qui m'a prêté ces cinquante mille francs, et il nous rend un service dont nous devons lui être reconnaissants.

—En es-tu donc là, mon pauvre enfant, de ne pas pouvoir trouver cinquante mille francs? s'écria la Maman.

—Non, Dieu merci; mais j'en suis là de savoir gré à celui qui m'épargne le souci de les chercher. Au lendemain de la débâcle des Bouteillier, dans laquelle on sait que nous sommes pris, il est bon qu'on ne croie pas, dans notre monde, que je puis avoir un besoin immédiat de cinquante mille francs; notre crédit déjà bien ébranlé s'en serait mal trouvé; la prêt de ce brave garçon nous donne le temps de respirer et de nous retourner: n'est-ce pas, Hortense?

—Assurément, surtout si, comme tu l'espères, les Bouteillier reprennent leurs payements.

—Mais enfin, demanda la Maman, comment cette situation s'est-elle créée? comment en est-elle arrivée là?

—Ah! comment! comment! dit Adeline en secouant la tête d'un geste découragé.

—Pourtant, continua la Maman, il n'y a rien à dire contre Hortense, elle administre aussi bien que possible.

—Si l'administration seule pouvait faire la fortune d'une maison, la nôtre serait superbe; malheureusement elle ne suffit pas, il faut la direction, il faut des circonstances, et la direction a été mauvaise, comme les circonstances depuis quelques années ont été désastreuses.

—La direction mauvaise! interrompit la Maman; mais c'est toi le directeur.

—Eh bien, j'ai été un mauvais directeur: je me suis endormi dans le succès, comme d'autres que moi se sont endormis à Elbeuf; nous faisions bien, nous avons cru qu'il n'y avait qu'à continuer à bien faire; que nous aurions toujours l'exportation, et que nous battrions l'importation parce que nous lui étions supérieurs: l'exportation a diminué à mesure que l'outillage des pays étrangers s'est développé, et l'importation nous bat, parce qu'en France on aime le nouveau et l'original, et que les commissionnaires comme les tailleurs ont intérêt à vendre au prix qu'ils veulent des étoffes dont on ne connaît pas la valeur vraie. Nous nous sommes spécialisés dans notre supériorité, et au lieu de développer par la science professionnelle le sens de la transformation et de la mobilité, nous avons vécu pieusement sur le passé, sur lefoulé, sans nous apercevoir que lefouléne pouvait pas être éternel, La mode n'en veut plus; nous voilà à bas. Qu'importe que nous produisions bien, si on ne veut pas de nos produits et si nous les vendons à perte? C'est là que ma direction a été mauvaise. Fier de ma supériorité, je me suis conduit en artiste, non en commerçant.

—Tu as été un Adeline, dit la Maman.

—Peut-être; mais tandis que j'étais un Adeline des temps passés, d'autres étaient des hommes de leur temps, marchant avec lui, au lieu de rester tranquilles comme moi. On nous oppose souvent Roubaix, et c'est quelquefois avec raison, surtout pour son flair à imiter et à perfectionner les tissus, à transformer son outillage pour lui faire produire l'article du jour. C'est là qu'a été la source de sa fortune industrielle; c'est la souplesse, c'est l'esprit d'initiative qui lui ont fait produire l'article de Lyon pour l'ameublement et la soierie légère, l'article de Saint-Pierre-les-Calais, en tissant sur des métiers mécaniques la dentelle et la robe en laine et en schappe, la rouennerie, la cotonnade d'Alsace, la draperie anglaise. Qu'il y ait demain de l'argent à gagner en tissant de l'emballage, et Roubaix se mettra à l'emballage qu'il tissera aussi bien que les étoffes de prix. Le jour où la mode a décidé que les vêtements de femme serait en petite draperie, Roubaix a fait de la petite draperie. Puis il a pris aux Anglais la draperie nouveauté pour hommes, et il l'a fabriqué mieux qu'eux et à meilleur marché. C'est ainsi qu'il a commencé sa concurrence contre nous, aidé par les tailleurs qui achètent le Roubaix moins cher que l'Elbeuf, et le revendent comme anglais au prix qu'il veulent; c'est vulgaire d'être habillé en Elbeuf, c'est chic de l'être en anglais... de Roubaix. Un moment j'ai pensé à me lancer dans cette voie.

—Je te l'ai assez demandé! interrompit madame Adeline.

La Maman jeta un regard indigné à sa bru, à laquelle elle avait plus d'une fois reproché d'être une mauvaise Elbeuvienne.

—Il est certain que, pour la nouveauté, il était possible de faire à Elbeuf ce qu'a fait Roubaix, et de développer le tissage mécanique; c'est même là, sans aucun doute, que sera l'avenir. Mais combien de difficultés dans le présent qui m'ont inquiété! Où trouver les ouvriers en état de conduire ces métiers? Comment les rompre, du jour au lendemain, à ce nouveau système? Comment affiner la délicatesse de leur toucher et de leur vue de manière à passer brusquement de nos fils d'hier aux fils ténus d'aujourd'hui? Le métier à la main bat vingt-cinq coups à la minute, le métier mécanique en bat de soixante à soixante-dix; il faut pour suivre la rapidité de ces métiers, une légèreté de main et une finesse d'oeil que nos ouvriers n'ont pas présentement et qui ne s'acquiert pas en un jour.

—Jamais on ne fera de la belle nouveauté sur les métiers mécaniques, affirma la Maman avec conviction: du Roubaix, de l'anglais, peut-être, de l'Elbeuf, non.

Sans engager une discussion sur ce point avec sa mère, ce qu'il savait inutile, il continua:

—Une autre raison encore m'a retenu—la mise de fonds dans l'outillage: pour une production de trois millions par an, il faut cent vingt métiers prêts à battre et à remplir les ordres; chaque métier coûtant deux mille cinq cents francs, c'est un ensemble de trois cent mille francs; avec l'immeuble, la machine à vapeur et les outils accessoires, il faut compter deux cent mille francs; bien entendu, je laisse de côté la teinture et la filature qui doivent s'exécuter au dehors avec avantage, mais j'ajoute l'outillage pour le dégraissage, le foulage et les apprêts, qui ne coûte pas moins de deux cent mille francs, et j'arrive ainsi à un chiffre de sept cent mille francs; je ne les avais pas.

Cela fut dit en glissant et à voix basse, de façon à ne pas l'appliquer directement à la Maman, et tout de suite, pour ne pas laisser le temps à la réflexion de se produire, il reprit:

—Enfin une dernière raison, qui, pour être d'un ordre différent, n'a pas été moins forte pour moi, m'a arrêté. Ce qu'il y a de bon dans notre travail elbeuvien, que tu as bien raison d'aimer, Maman, c'est qu'il s'exécute en grande partie chez l'ouvrier qui n'est pas à lasonnette, comme on le dit si justement, qui est chez lui, dans sa maison, à la ville ou à la campagne, avec sa femme et ses enfants auxquels il enseigne son métier par l'exemple. L'individualité existe et avec elle l'esprit de famille. Au contraire, dans l'usine l'individualité disparaît comme disparaît la famille; l'ouvrier perd même son nom pour devenir un numéro; il faut quitter le village pour la ville où le mari est séparé de sa femme, où les enfants le sont du père et de la mère; plus de table commune autour de la soupe préparée par la mère, on va forcément au cabaret pour manger, on y retourne pour boire. Je n'ai pas eu le courage d'assumer la responsabilité de cette transformation sociale. Je sais bien que, pour la terre comme pour l'industrie, tout nous amène à créer une nouvelle féodalité. Mais, pour moi, je n'ai pas voulu mettre la main à cette oeuvre. Justement parce que je suis un Adeline et que deux cents années de vie commune avec l'ouvrier m'ont imposé certains devoirs, j'ai reculé. Sans doute d'autres feront—et prochainement—ce que je n'ai pas voulu faire, mais je ne serai pas de ceux-là, et cela suffit à ma conscience. Je n'ai pas la prétention d'arrêter la marche de la fatalité. Voilà pourquoi, revenant à notre point de départ, je trouve que la demande de M. Eck ne doit pas être accueillie par un brutal refus. Ma tâche est finie, la leur commence; ils sont dans le mouvement.

—Dans tout ce que tu viens de me dire, rien ne prouve que tu ne peux plus marcher, interrompit la Maman; ne le peux-tu plus?

—Je suis entravé, je ne suis pas arrêté, voilà la stricte vérité.

—Eh bien, marche lentement, petitement, en attendant que la mode change et que notre nouveauté reprenne: les jeunes gens se lasseront d'être habillés comme des grooms anglais et de s'exposer à se faire mettre quarante sous dans la main; ce qui est bon, ce qui est beau revient toujours.

—Attendre! il y a longtemps que nous attendons; il en est chez nous comme à Reims, où de père en fils on s'est enrichi à fabriquer du mérinos, et où l'on continue à fabriquer du mérinos, alors qu'il ne se vend plus que difficilement, on attend qu'il reprenne, et on se ruine.

—Eh bien, alors, retire-toi des affaires, et vis avec ce qui te reste, avec ce que tu sauveras du naufrage; Mieux vaut que la maison Adeline périsse que de la voir passer entre les mains de ces juifs.

—Et Berthe?

—Mieux vaut qu'elle ne se marie jamais que de devenir la femme d'un juif!

—Et toi? demanda Adeline à sa femme en entrant dans leur chambre, dis-tu comme la Maman: mieux vaut que Berthe ne se marie pas que de devenir la femme d'un juif?

—Veux-tu donc ce mariage?

—Et toi ne le veux-tu point?

—J'avoue que l'idée ne m'en était jamais venue.

—As-tu quelques griefs contre Michel Debs?

—Aucun.

—Ne le trouves-tu pas beau garçon?

—Certainement.

—Intelligent, sage, rangé, travailleur!

—Je n'ai jamais rien entendu dire contre lui.

—Et au contraire tu as entendu dire, à moi, aux autres, à tout le monde, que des enfants Eck et Debs il est celui qui semble tenir la tête dans cette belle association de frères et de cousins, et que c'est lui sans aucun doute qui prendra la direction de la maison quand le père Eck se retirera.

—C'est vrai.

—Eh bien, alors? qui t'empêche d'admettre que sa femme puisse être heureuse?

—Je ne dis pas cela; et pourtant....

—Quoi?

—Il est juif.

—Alors ne parlons plus de ce mariage; si Maman et toi vous lui êtes opposées, cela suffit, restons-en là.

—Tu le désires donc?

—Je n'en sais rien; mais franchement je ne peux pas le repousser par cela seul que Michel est juif; pour moi, un juif est un homme comme un autre, bon ou mauvais selon son caractère particulier, mais qui en sa qualité de juif est souvent plus intelligent, plus soucieux de plaire, plus aimable dans la vie, plus souple, plus prompt, plus commerçant dans les affaires que beaucoup d'autres; je ne peux donc partager ton préjugé.

—Il s'applique beaucoup plus aux siens qu'à lui-même, ce préjugé.

—C'est déjà quelque chose.

—Je trouve, comme toi, Michel un aimable garçon, et si je le voyais pour la première fois, si l'on m'énumérait les qualités que je lui reconnais volontiers, si l'on me disait qu'il désire épouser ma fille sans m'apprendre en même temps qu'il est juif, je serais toute disposée à le considérer comme un gendre possible... et peut-être même désirable. Mais il n'est pas seul, il a les siens autour de lui, il a sa grand-mère, et quand M. Eck m'a présenté sa demande, je t'avoue que je n'ai vu qu'une chose, la vie de Berthe dans la maison de cette vieille juive fanatique.

—Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison de madame Eck et sous la direction de celle-ci? Cela n'est pas du tout obligé, il me semble. D'ailleurs la vieille madame Eck mène une existence si retirée qu'elle ne doit pas être une gêne pour les siens. Je comprends que, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, cette existence est bizarre; mais tu sais comme moi que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont nos moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que des chrétiens.

—Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline avec un certain effroi.

—Je ne le veux pas plus que je ne le veux point: je ne lui suis pas hostile et trouve qu'il est faisable, voilà la vérité vraie. Il y a quelqu'un qu'il touche encore de plus près que nous; c'est Berthe; aussi, avant de dire: il se fera ou ne se fera point, je trouve que Berthe doit être consultée. Pour Maman, ce mariage serait l'abomination des abominations; pour toi qui es d'un autre âge et que la tolérance a pénétrée, il serait inquiétant, sans que tu pusses cependant le repousser par des raisons sérieuses et autrement que d'instinct, sans trop savoir pourquoi. Pour Berthe il peut être désirable. C'est à voir. Si elle l'acceptait, il y aurait là un affaiblissement de préjugé tout à fait curieux, mais qui, à vrai dire, ne m'étonnerait pas.

Madame Adeline avait ravivé le feu qui s'éteignait; elle fit asseoir son mari devant la cheminée, et s'assit elle-même à côté de lui.

—Ainsi tu veux consulter Berthe? demanda-t-elle.

—N'est-ce pas la première chose à faire? Je ne veux pas plus la marier malgré elle que je ne voudrais qu'elle se mariât malgré moi.

—Et ta mère?

—A Berthe d'abord. Si elle ne veut pas de Michel il est inutile de nous occuper de Maman; au contraire, si elle est disposée à accepter ce mariage, nous verrons alors ce qu'il y a à faire avec Maman... et avec toi.

—Oh! moi, je ne voudrai que ce que tu voudras et ce que voudra Berthe: il est évident que la répugnance avec laquelle j'ai accueilli la demande de M. Eck n'était pas raisonnée; je reconnais qu'aucun reproche ne peut être adressé à Michel et, s'il n'est pas le gendre que j'aurais été chercher, il est cependant un gendre que je ne repousserai pas; il n'y a donc pas à s'occuper de moi; mais ta mère? Tu interroges Berthe et elle te répond—je le suppose—qu'elle sera heureuse de devenir la femme de Michel. J'ai peine à croire que, jusqu'à présent, elle ait vu en lui un futur mari, et qu'elle se soit prise pour lui d'un sentiment tendre. Mais du jour où tu lui parles de ce mariage, ce sentiment peut naître et se développer vite, car je conviens sans mauvaise grâce que Michel est beau garçon, et qu'il sait mieux que personne être aimable quand il veut plaire. Alors qu'arrivera-t-il? Ou tu passes outre, et c'est le malheur de ta mère que nous faisons; à son âge, avec son despotisme d'idées, cela est bien grave, et la responsabilité est lourde pour nous. Ou tu subis le refus de ta mère, et alors nous faisons le malheur de Berthe, si ce sentiment est né.

—Je passerais outre, et j'ai la conviction que Maman, qui, comme toi, a été surprise, finirait par entendre raison.

Madame Adeline leva la main par un geste de doute: elle connaissait la Maman mieux que le fils ne connaissait sa mère, et savait par expérience qu'on ne lui faisait pas entendre raison.

—J'admets, dit-elle, que tu obtiennes le consentement de ta mère, mais tout n'est pas fini, il y a un empêchement à ce mariage qui vient de nous, de notre situation, et que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons lever—c'est la dot. Pouvons-nous dire à M. Eck que nous marions notre fille sans la doter! Et pouvons-nous faire cet aveu, sans faire en même temps celui de notre détresse? Je ne veux pas revenir sur mon préjugé et dire que c'est parce que Michel est juif qu'il refusera une fille sans dot, alors surtout qu'il doit s'attendre à une certaine fortune escomptée vraisemblablement à l'avance. Mais il est commerçant, et trouveras-tu beaucoup de commerçants dans une situation égale à celle des Eck et Debs qui épouseront une fille pour ses beaux yeux? Nous pouvons donc en être pour la honte de notre confession, et Berthe pour l'humiliation d'un mariage manqué. Est-il sage de nous exposer à un pareil échec qui, se réalisant, aurait des conséquences désastreuses, non seulement pour Berthe, mais encore pour notre crédit. Réfléchis à cela.

Ces derniers mots étaient inutiles. A mesure que sa femme parlait et déduisait les raisons qui s'opposaient à ce mariage, Adeline, qui tout d'abord l'avait écoutée en la regardant, se penchait vers le feu, absorbé manifestement dans une méditation douloureuse.

—Tant d'années de travail, murmura-t-il, tant d'efforts, tant de luttes, de ta part tant de soins, tant de fatigues, tant d'énergie, pour en arriver là! Pauvre Berthe! Que ne t'ai-je écouté quand il en était temps encore!

Elle le regarda, tristement penché sur le feu qui éclairait sa tête grisonnante. Quels changements s'étaient faits en lui en ces derniers temps! Comme il avait vieilli vite, lui qui jusqu'à quarante ans était resté si jeune! Comme sur son visage au teint coloré les rides s'étaient profondément incrustées; ses yeux, autrefois doux et le plus souvent égayés par le sourire, avaient pris une expression de tristesse ou d'inquiétude.

—Si encore, dit-il en suivant sa pensée et en se parlant plus encore qu'il ne parlait à sa femme, on pouvait entrevoir quand cela finira et comment! J'ai été bien imprudent, bien coupable de ne pas t'écouter.

Madame Adeline n'était pas de ces femmes qui mettent la main sur la tête de leur mari lorsqu'il va se noyer: s'il s'attristait, elle l'égayait; s'il se décourageait, elle le réconfortait; de même que s'il s'emballait, elle l'enrayait.

—Je n'étais sensible qu'à l'intérêt immédiat, dit-elle, mais crois bien que j'ai compris toute la force des raisons qui t'ont retenu. A trente ans, ayant sa position à faire, on pouvait courir cette aventure, mais à ton âge et dans ta situation il était sage et naturel de ne pas oser la risquer. Ce n'est pas moi qui jamais te reprocherai de t'être abstenu.

—Tes reproches seraient moins durs que ceux que je m'adresse moi-même, car tu n'as vu que les raisons avouables qui m'ont retenu et tu ne sais pas, toi qui cependant me connais si bien, celles que j'appelais à mon aide quand je me sentais prêt à te céder. Un jour, il y a trois ans, c'est-à-dire à un moment où nous avions encore les moyens de transformer notre fabrication, j'étais décidé. J'avais tout pesé et en fin de compte j'étais arrivé à la conclusion évidente, claire comme le soleil, que c'était pour nous le salut. J'allais te l'écrire et j'avais déjà pris la plume, quand une dernière faiblesse, une sorte d'hypocrisie de conscience, m'arrêta. Au lieu de t'écrire à toi, ici à Elbeuf, j'écrivis à Roubaix, pour demander des renseignements sur le prix que nos concurrents payent le charbon, le gaz, le mètre courant de construction. La réponse m'arriva le surlendemain; le charbon que nous payons 240 francs le wagon, coûte là-bas 120 francs; le gaz, grâce aux primes de consommation, coûte 15 centimes le mètre cube; enfin la construction d'un bâtiment industriel revient à 22 francs le mètre superficiel; tu vois, sans qu'il soit besoin que je te le répète, tout ce que je me dis; et comme je ne cherchais qu'un prétexte et qu'une justification pour rester dans l'inertie, je ne t'écrivis point. Les choses continuèrent à aller pendant que je me répétais glorieusement les raisons qui me paralysaient, et elles finirent par nous amener au point où nous sommes arrivés.

Il se leva et se mit à marcher par la chambre à grands pas avec agitation:

—Heureux, s'écria-t-il, ceux qui ne voient qu'un côté des choses, ils peuvent se décider et agir, ils ont de l'initiative et de l'élan. Moi, je suis ce que l'on peut appeler un bon homme, je vous aime tendrement, toi et Berthe, je n'ai jamais voulu que votre bonheur, et je fais votre malheur. La faute en est-elle à mon caractère, à mon éducation? Est-ce le milieu dans lequel j'ai vécu pendant les belles années de ma vie, tranquille, heureux sans avoir à prendre des résolutions entraînant avec elles des responsabilités? toujours est-il que lorsque je suis en face d'un obstacle, j'y reste, comme si pendant que j'attends il allait disparaître lui-même, s'enfoncer ou s'envoler.

—Il n'y a que toi pour te plaindre d'avoir trop de conscience, dit-elle tendrement; tu es le meilleur des hommes.

—A quoi cette bonté a-t-elle servi? Qu'ai-je fait pour vous? Que je meure demain, quelle sera votre position? Celle que mes parents m'avaient faite, je ne vous la laisse pas. Tu aurais été seule, tu aurais été libre, tu l'aurais améliorée cette situation; moi, le meilleur des hommes, comme tu dis, je l'ai perdue, et aujourd'hui j'ai le chagrin de ne pas pouvoir marier notre fille comme j'aurais voulu. J'avais fait de si beaux rêves quand nous étions encore les Adeline d'autrefois! C'était à peine si par le monde je trouvais assez de maris pour faire mon choix. Et maintenant!

Il fit quelques tours par la chambre; puis revenant à sa femme et s'arrêtant devant elle:

—Eh bien, maintenant, pour le mariage qui se présente, je ne ferai point ce que j'ai fait toute ma vie, me disant: «Il est bien difficile de l'accepter, mais, d'autre part, il est bien difficile de le refuser», attendant que ces difficultés disparaissent d'elles-mêmes. Pour moi, j'ai pu me perdre dans ces hésitations malheureuses, je ne les aurai point pour Berthe. Demain, j'irai avec elle au Thuit, et là, dans la tranquillité du tête-à-tête je l'interrogerai.

Cela fut dit avec résolution, mais aussitôt le caractère reprit le dessus:

—Après tout, elle n'en voudra peut-être pas de ce mariage.

Dans une famille, la mère n'est pas toujours la confidente de ses filles; c'est quelquefois le père qu'elles choisissent; c'était le cas chez les Adeline, où Berthe, tout en aimant sa mère tendrement, avait plus de liberté et plus d'expansion avec son père.

Occupée, affairée, appartenant à tous; madame Adeline n'avait jamais pu perdre son temps dans les longs bavardages où se plaisent les enfants. Quand, toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser sa maman et se faire embrasser, celle-ci ne la renvoyait point, mais elle ne se laissait pas caresser aussi longtemps que l'enfant l'aurait voulu; elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait pas comme la petite le demandait, sinon en paroles franches, au moins avec des regards attendris et ces mouvements enveloppants où les enfants sont si habiles et si persévérants. Après un baiser affectueusement donné, la mère reprenait la plume et se remettait au travail; ses minutes étaient comptées.

Au contraire, Berthe avait toujours trouvé son père entièrement à elle, sans que jamais il lui répondit le mot qu'elle était habituée à entendre chez sa mère: «Laisse-moi travailler.» Il n'avait pas à travailler, lui, lorsqu'elle voulait jouer, et quoi qu'il eût à faire, il ne le faisait que lorsqu'elle lui en laissait la liberté; et bien souvent même il commençait sans attendre qu'elle vînt à lui. Avec cela s'ingéniant à lui plaire en tout; enfant, lorsqu'elle n'était qu'une enfant; jeune homme, lorsqu'elle était devenue jeune fille. Que de parties de cache-cache avec elle derrière les pièces de drap et dans les armoires! Que de visites aux quinze ou vingt poupées composant la famille de Berthe, qui toutes, avaient un nom et une histoire qu'il s'était donné la peine d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre entre eux un seul de ses petits-fils ou une de ses petites-filles. L'âge n'avait point affaibli cette passion de Berthe pour ses poupées, et, en rentrant du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant aussi sérieusement, aussi maternellement que lorsqu'elle n'était qu'une gamine, ne se fâchant point des moqueries de sa grand'mère et de sa mère, mais sachant gré à son père de la prendre au sérieux et de la défendre.

—Ne la raille point, répétait-il, les petites filles qui aiment le plus tendrement leurs poupées sont les mêmes qui plus tard aiment le plus tendrement leurs enfants; on est mère à tout âge.

Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il voulait bien encore, comme dix ans auparavant, faire le «monsieur qui vient en visite», le «médecin», et surtout le «grand-papa» qui revient de Paris les poches pleines de surprises pour les enfants de sa fille.

Dans ces conditions, il était donc tout naturel qu'Adeline se chargeât de parler à Berthe de la demande de Michel Debs; il avait assez souvent joué le rôle du «notaire» ou de l'«ami de la famille», venant entretenir la «maman» de projets de mariage à propos de Toto ou de Popo, pour remplir ce rôle sérieusement et faire pour de bon le «papa.»

Le lendemain matin, le vent de la nuit était tombé, et quand, à huit heures, le père et la fille montèrent dans la vieille calèche, le ciel était clair, sans nuages, avec des teintes roses et vertes du côté du levant comme on en voit souvent, en novembre, après les grandes pluies d'ouest. Bien que le cocher fût sur son siège, on ne partit pas tout de suite, parce qu'il fallait arrimer le déjeuner dans le coffre de derrière et c'était à quoi s'occupait madame Adeline, aidée de Léonie. Il ne restait pas de domestiques au Thuit pendant l'hiver et, lorsqu'on devait y manger, il fallait emporter les provisions qu'on voulait ajouter aux oeufs frais de la fermière. Enfin le coffre fut fermé.

—Bon voyage!

—A ce soir!

Et de la rue Saint-Etienne la calèche passa dans la rue de l'Hospice pour gagner la côte du Bourgtheroulde; comme le temps était doux, les glaces n'avaient point été fermées; en tournant au coin de la rue du Thuit-Anger, Adeline aperçut Michel Debs qui venait en sens contraire.

—Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? dit-il.

—Il faut le lui demander, répondit Berthe en riant.

—Ce n'est pas la peine.

On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua qu'il y avait dans le regard de Michel comme dans le mouvement de sa tête et le geste de son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait en rien au salut de tout le monde; comment n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?

—Est-ce que Michel Debs savait que nous devions aller au Thuit ce matin? demanda Adeline lorsqu'ils furent passés.

—Comment l'aurait-il su?

—Tu aurais pu le lui dire hier au soir.

Berthe ne répondit pas.

Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien sur Michel, Adeline se demanda s'il ne devait pas profiter de l'occasion pour le continuer; mais il ne s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva que dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté qu'il lui fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur qui allaient se décider, l'émotion lui serrait le coeur; l'heure présente était si différente de celle qu'autrefois, dans ses moments de rêveries ambitieuses, il avait espéré!

Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence, absorbé dans ses pensées, Berthe le provoqua à parler.

—Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu n'es donc pas heureux d'aller au Thuit?

C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon pour l'entretenir tout de suite de Michel, au moins pour la préparer à se prononcer sur sa demande en connaissance de cause; il ne suffisait pas en effet de lui dire: «Michel Debs, l'associé de la maison Eck et Debs, désire t'épouser»; il fallait aussi qu'elle sût à l'avance dans quelles conditions Michel se présentait et l'intérêt matériel qu'il pouvait y avoir pour elle à l'accepter; ce n'était pas du tout la même chose de refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la fortune de ses parents, que de le refuser en sachant cette fortune gravement compromise.

—Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de plus grand plaisir que d'aller au Thuit. C'est là que j'ai appris à marcher. C'est là que tu as fait tes premiers pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas un chemin ou un sentier qui n'ait son souvenir. Depuis dix-huit ans je n'ai pas planté un arbre, je n'ai pas fait une amélioration, un embellissement sans me dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me demande si je ne vais pas être obligé de le vendre.

—Vendre le Thuit!

—Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle puisse être pour toi: nos affaires vont mal, très mal, et si nous ne sommes pas ruinés, il faut avouer que nous sommes gênés; la crise que nous traversons et les faillites nous ont mis dans une situation difficile. J'espère en sortir, mais il est possible aussi que le contraire arrive. Quant au Thuit, hypothéqué déjà lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a été depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation qui a frappé la terre en Normandie, il nous coûte aujourd'hui plus qu'il ne nous rapporte; si la situation s'aggrave, il n'est que trop certain que nous ne pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je n'ai plus le même plaisir qu'autrefois à aller dans cette terre que j'aimais non seulement pour moi, mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec ton mari, tes enfants... et nous-mêmes devenus vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée de m'en séparer m'attriste?

Berthe prit la main de son père et l'embrassant tendrement:

—Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.

Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un chemin coupant à travers des sillons de blé qui, nouvellement ensemencés, commençaient à se couvrir d'une tendre verdure; à une courte distance sur la droite se détachait sur le fond sombre d'une futaie la façade blanche et rouge d'une grande maison: c'était le château du Thuit, qui, par la masse de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en ardoises, par ses cheminées élancées, écrasait les bâtiments de la ferme groupés à l'entour dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers et de poiriers puissants comme des chênes.

—C'était bien vraiment en bon père de famille que je soignais tout cela! dit-il en promenant çà et là un regard attristé.

Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. On avait vu la voiture venir de loin dans la plaine nue, et le fermier, sa femme et ses deux enfants étaient accourus pour recevoir leur maître.

Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait comme des poupées, les prit par la main.

—Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, je leur apporte des gâteaux.

—Faut que je lesdébraude, dit la mère.

—Je lesdébrauderaimoi-même, répondit Berthe, qui voulait bien parler normand avec les paysans.

En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à fond, les peigna, les attifa, et à table en plaça un à sa droite et l'autre à sa gauche, de façon à les bien surveiller—ce qui n'était pas inutile, car avec leur gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point encore adoucie, ils voulaient commencer par les gâteaux.

Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait s'occuper de ces deux gamins, et à voir les prévenances, les attentions qu'elle avait pour eux en leur disant de douces paroles à l'accent maternel, il s'attendrissait.

—Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle à se marier plus tard? Ne serait-elle pas privée d'enfants, elle qui les aimait si tendrement?

A un certain moment, il exprima tout haut cette pensée, au moins en partie:

—Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.

Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le déjeuner, ils sortirent seuls dans le jardin, et par la futaie gagnèrent la forêt. Il avait pris le bras de sa fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées des hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils allaient lentement côte à côte, lui ému par ce qu'il avait à dire, elle troublée et angoissée par cette émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux tourments de leur situation.

—Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une bonne mère, te doutes-tu que ce n'était pas une allusion à un fait en l'air?

Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, et cependant en rougissant.

—As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier soir? continua-t-il.

Elle leva encore les yeux sur lui un court instant, puis vivement les baissant:

—Fais comme si je l'avais deviné, murmura-t-elle.

—Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant de cette réponse féminine.

Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience involontaire.

—Eh bien, il est venu demander ta main pour Michel Debs.

—Ah!

—C'est là tout ce que tu dis?

—Qu'est-ce que maman lui a répondu?

—Qu'elle m'en parlerait.

—Et toi, qu'est-ce que tu as dit à maman?

—Que je t'en parlerais; car avant nous et les raisons de convenance, il y a toi et les raisons de sentiment; pour que nous répondions, ta mère et moi, il faut donc que d'abord tu répondes toi-même.

Cependant, après un moment de silence, ce ne fut pas une réponse qu'elle adressa à son père, ce fut une nouvelle question.

Est-ce que M. Debs sait que nous sommes..., c'est-à-dire est-ce qu'il connaît la vérité sur la situation de tes affaires?

—Je l'ignore; cependant il est probable que s'il ne sait pas toute la vérité, il la soupçonne en partie; dans le monde des affaires, il n'est personne à Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas aujourd'hui ce qu'elle était il y a quelques années. Mais quel rapport cela a-t-il avec la réponse que je te demande?

—Ah! papa!

—C'est naïf, ce que je dis?

Elle lui secoua le bras doucement, par un geste de mutinerie caressante.

—Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont pas bien, demande néanmoins ma main, c'est... qu'il m'aime.

—Ah! j'y suis.

—Dame!

—Et cela te fait plaisir?

—Tu demandes des choses...

—Alors tu ne soupçonnais pas qu'il t'aimât?

—Je ne soupçonnais pas... c'est-à-dire que je voyais bien que M. Debs était très aimable avec moi; partout où j'allais, je le rencontrais; toujours je trouvais ses yeux fixés sur moi très... tendrement; il avait en me parlant des intonations d'une douceur qu'il n'avait pas avec les autres, ni avec Marie qui est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans une situation de fortune supérieure à la nôtre, ni avec Suzanne, ni avec Madeleine, mais... les choses n'avaient jamais été plus loin.

—Maintenant elles ont marché, et il dépend de toi qu'elles en restent là s'il ne te plaît point.

—Je ne dis pas cela.

—Dis-tu qu'il te plaît?

—Il est très bien.

Devant ces réticences il revint à son idée: peut-être ne voulait-elle pas de ce mariage, et n'osait-elle pas l'avouer; il fallait lui venir en aide:

—Il est vrai qu'il est juif.

Elle se mit à rire franchement:

—Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il soit juif?

L'éclat de rire était si naturel et le mot qui l'accompagnait sortait si spontanément du coeur que la preuve était faite: l'affaiblissement de préjugé dont Adeline avait parlé à sa femme se réalisait: féroce chez la grand'mère, résistant encore chez la mère, il n'existait plus chez la fille; il avait si bien disparu qu'elle en riait. «Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il soit juif?»

—Si cela ne te fait rien qu'il soit juif, dit Adeline après un moment de réflexion, il n'en est pas de même pour ta grand'mère.

—Elle est opposée à M. Debs, n'est-ce pas? demanda Berthe d'une voix qui tremblait.

—Peux-tu en douter?

—Et maman?

—Ta mère n'avait jamais pensé à ce mariage, mais elle n'y fera pas d'opposition si de ton côté tu le désires?

—Et toi, papa?

Cela fut demandé d'une voix douce et émue qui remua le coeur du père.

—Tu sais bien que je ne veux que ce que tu veux.

Elle se serra contre lui.

—C'est justement pour cela qu'il faut que tu t'expliques franchement. Tu dois comprendre que ce n'est pas pour t'obliger à te confesser que je te presse; que ce n'est pas pour lire dans ton coeur et pour te forcer, sans un intérêt majeur, à y lire toi-même. Je sens très bien que c'est un sujet délicat sur lequel une jeune fille à l'âme innocente comme l'est la tienne voudrait ne pas se prononcer et sur lequel un père, crois-le bien, voudrait n'avoir pas à appuyer. Mais il le faut.

—Je n'ai rien à te cacher.

—J'en suis certain et c'est ce qui me fait insister: depuis que tu as commencé à grandir, je t'ai mariée déjà bien des fois, mais jamais sans que nous soyons d'accord. C'est pour voir si maintenant cet accord existe que je te demande de me parler à coeur ouvert. Est-ce donc impossible?

—Oh! non.

—Qui prendras-tu pour confident, si ce n'est ton père? Où en trouveras-tu un qui t'écoute avec plus de sympathie?

Ils marchèrent quelques instants silencieusement et quittèrent la futaie pour entrer dans la forêt.

—Eh bien? demanda-t-il, voyant qu'elle ne se décidait point et voulant l'encourager.

Mais ce ne fut pas une réponse qu'il obtint, ce fut une nouvelle question:

—Pour voir si l'accord dont tu parles existe, ne peux-tu me dire ce que tu penses toi-même de M. Debs?

—Je n'en pense que du bien; c'est un honnête garçon.

—N'est-ce pas?

—Travailleur.

—N'est-ce pas?

—Aimable, doux, sympathique à tous les points de vue.

—Alors il te plaît?

—Je t'ai mariée en espérance avec des maris qui ne valaient certes pas celui-là.

Elle regardait son père avec un visage rayonnant, devinant ses paroles avant qu'il eût achevé de les prononcer.

—Je sais bien que dans un mariage il n'y a pas que le mari, il y a le mariage lui-même, dit-elle.

—Et ce n'est pas du tout la même chose.

—Serais-tu aussi favorable au mariage que tu l'es à M. Debs, le mari?

—Tu m'interroges quand c'est à toi de répondre.

—Oh! je t'en prie, papa, cher petit père!

Il ne lui avait jamais résisté, même quand elle demandait l'impossible.

Elle lui sourit tendrement:

—Qui prendras-tu pour confidente, si ce n'est ta fille?

—Gamine!

—Je t'en prie, réponds-moi franchement!

—Eh bien! non! je ne suis pas aussi favorable au mariage qu'au mari.

Evidemment, elle ne s'attendait pas du tout à cette réponse; elle pâlit et resta un moment sans trouver une parole.

—Tu as des raisons pour t'y opposer? dit-elle enfin.

—Il y a des raisons qui lui sont contraires.

—Des raisons... graves?

—Malheureusement.

—Qui te sont personnelles?

—Qui viennent de ta grand'mère et de notre situation.

—Mais on peut se marier, dit-elle vivement avec feu, sans abjurer sa religion; la femme d'un juif ne devient pas juive; un juif qui épouse une chrétienne ne se fait pas chrétien; chacun garde sa foi.

—C'est à ta grand'mère qu'il faut faire comprendre cela, et ce n'est pas chose facile; me le dire à moi, c'est prêcher un converti; tu sais comme ta grand'mère est rigoureuse pour tout ce qui touche à sa foi, et, d'autre part, elle est d'une époque où les juifs étaient victimes de préjugés qui pour elle ont conservé toute leur force.

Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin bourbeux les obligea à se séparer; sur le sol plat et argileux, l'eau de la nuit ne s'était point écoulée et elle formait çà et là des flaques jaunes qu'il fallait tourner ou sauter.

—Et quelles sont les raisons qui viennent de notre situation? demanda-t-elle.

—Tu les as pressenties tout à l'heure en me demandant si Michel Debs savait la vérité sur nos affaires. S'il connaît la vérité et veut t'épouser, c'est, comme tu le dis très bien, qu'il t'aime, et qu'avant la fortune il fait passer la femme. Il t'épouse pour toi, non pour ta dot; pour ta beauté, pour tes qualités, parce que tu lui plais, enfin parce qu'il t'aime.

—Cela est possible, n'est-ce pas?

—Assurément; mais le contraire aussi est possible; c'est-à-dire que, tout en étant sensible à tes qualités, Michel Debs peut l'être aussi à la fortune qui semble devoir te revenir un jour; au lieu d'un mariage d'amour tel que nous le supposons dans le premier cas, il s'agit alors simplement d'un mariage de convenance: l'un des associés de la maison Eck et Debs trouve que c'est une bonne affaire d'épouser la fille de Constant Adeline et il la demande. Note bien, mon enfant, que je ne dis pas que cela soit, mais simplement que cela peut être. Alors que se passe-t-il quand il apprend que cette affaire, au lieu d'être bonne, comme il le croyait, est médiocre ou même mauvaise? Il ne la fait point, n'est-ce pas? et c'est un mariage manqué. Je ne voudrais pas de mariage manqué pour toi. Et je n'en voudrais pas pour nous. Pour toi ce serait humiliant; pour nous ce serait désastreux. C'est quand le crédit d'une maison est ébranlé qu'il faut de la prudence; et ce ne serait point être prudent que de nous exposer à donner un aliment aux bavardages du monde. N'entends-tu pas ce qu'on ne manquerait pas de dire: «Pourquoi Michel Debs n'a-t-il pas épousé Berthe Adeline?—Parce qu'il n'a pas voulu d'une fille ruinée.» Parler couramment de la ruine d'une maison dont les affaires sont embarrassées, c'est la précipiter. Voilà pourquoi, avant de répondre à M. Eck, j'ai voulu t'interroger et te demander de me dire franchement si tu désires ce mariage. Tu comprends que s'il t'est indifférent et que si tu ne vois en Michel Debs qu'un mari comme un autre, auquel tu n'as pas de raisons particulières pour tenir, il est sage de répondre par un refus: nous échappons ainsi à une lutte avec ta grand'mère; et d'autre part nous évitons les dangers du mariage manqué. Au contraire, si Michel te plaît, si tu vois en lui le mari qui doit assurer le bonheur de ta vie, il ne s'agit plus de se dérober, il faut aborder la situation en face, si périlleuse qu'elle puisse être pour toi comme pour nous, affronter le mécontentement de ta grand'mère, et courir aussi l'aventure d'un refus de Michel Debs ne trouvant pas la dot sur laquelle il comptait... peut-être.

—Qui dit que M. Debs est un homme d'argent?

—Ce n'est pas moi; mais tu conviendras qu'il est possible qu'il le soit; si tu as des raisons pour croire qu'il ne l'est pas, dis-les; tu vois que, par la force même des choses, nous voilà ramenés au point d'où nous sommes partis et que tu es obligée de répondre franchement, puisque ce sont tes sentiments qui dicteront notre conduite.

Et oui, sans doute, elle voyait que la force des choses les avait ramenés au point d'où ils étaient partis, mais la situation n'était plus du tout la même pour elle, agrandie qu'elle était, rendue plus solennelle par les paroles de son père: si un sentiment de retenue féminine et de pudeur filiale lui avait fermé les lèvres, maintenant elle devait les ouvrir loyalement et sans réticences; elle le devait pour son père, elle le devait pour elle-même.

—Certainement, dit-elle, il ne s'est jamais rien passé entre M. Debs et moi qui ressemble même de très loin à ce que j'ai lu dans les livres; il ne m'a pas sauvé la vie au bord du gave écumeux pendant notre voyage dans les Pyrénées, où il ne nous accompagnait pas d'ailleurs; il n'est jamais venu non plus soupirer sous mon balcon, puisque nous n'avons pas de balcon; il ne m'a pas fait remettre des lettres par des soubrettes dont on paye le silence avec de l'or; mais, cependant, il est vrai que, dans les projets de mariage que moi aussi j'ai faits de mon côté pendant que du tien tu en faisais d'autres, j'ai pensé à lui; tu ne sais peut-être pas qu'on se marie beaucoup au couvent, c'est même à ça qu'on passe son temps, eh bien, quand, dans le grand jardin de la rue du Maulévrier, je parlais de mon mari à mes amies, il avait les yeux noirs, la barbe frisée, les cheveux ondulés de... enfin c'était Michel. Pourquoi? Il ne faut pas me le demander; je ne le sais pas, et rien de la part de Michel ne pouvait me donner à penser qu'il voudrait m'épouser un jour. Mais moi, j'avais plaisir à me dire que je l'épouserais; on est très hardi en imagination et aussi en conversation; quand toutes vos amies ont des maris à revendre, il faut bien en avoir un aussi, et on le prend où l'on peut.

—Il ne t'avait jamais rien dit?

—Oh! papa, pense donc que je n'étais qu'une gamine et que lui était déjà un jeune homme.

—Et quand tu es rentrée du couvent?

—Il s'est passé ce que je t'ai dit; j'ai bien vu que je ne lui étais pas indifférente... et que je lui plaisais.

Il voulut lui venir en aide:

—Et tu en as été heureuse?

—Dame!

—L'as-tu ou ne l'as-tu pas été?

—Puisque c'était la continuation de ce que j'avais si souvent combiné, je ne pouvais pas ne pas être satisfaite.

—Satisfaite seulement?

—Heureuse, si tu veux.

—Et lui as-tu laissé voir ce que tu éprouvais?

—Peux-tu croire!

—Enfin, pour qu'il demande ta main, il faut bien qu'il pense que tu ne le refuseras point.

—Je l'espère, sans cela il ne serait pas du tout le mari que j'ai vu en lui, ce serait la fille de la maison Adeline qu'il rechercherait, ce ne serait pas moi, et c'est pour moi que je veux être épousée. Ce n'est pas à ta fortune que devaient s'adresser ces yeux tendres.

Ces quelques mots ouvraient à Adeline une espérance sur laquelle il se jeta:

—De sorte que, pour toi, si Michel ne trouvait pas la dot sur laquelle il doit compter, il ne se retirerait pas.

Oh! s'il était seul! Mais il ne l'est pas; il a sa grand'mère, sa mère, son oncle. Me laisserais-tu épouser un jeune homme qui n'aurait rien... que ses beaux yeux? Est-ce que c'est tout de suite que tu vas dire que tu ne peux pas me donner de dot?

—Il le faut bien.

—Alors, demain, Michel peut n'être plus... qu'un étranger pour moi!

Ce fut d'une voix tremblante qu'elle prononça ces quelques mots, avec un accent qui remua Adeline.

—Comme tu es émue!

—C'est qu'il n'y a pas que de l'humiliation dans un mariage manqué.

Ce cri de douleur était l'aveu le plus éloquent et le plus formel qu'elle pût faire.

Traversant le chemin, il vint à elle et, la prenant dans son bras, il l'embrassa tendrement.

—Eh bien, il ne manquera pas, rassure-toi, ma chérie.

—Comment?

—Cela, je n'en sais rien; mais nous chercherons, nous trouverons. Est-ce que tu peux être malheureuse par nous, par moi?

—Il faut répondre.

—Certainement, certainement.

—Que veux-tu répondre?

Le Normand se retrouva:

—Il y a réponse et réponse; si je disais ce soir au père Eck que je ne peux pas te donner demain une dot, peut-être arriverions-nous à une rupture; mais ce qui me serait impossible demain sera sans doute possible dans un délai... quelconque: les affaires n'iront pas toujours aussi mal; nous nous relèverons; ta mère a des idées; il n'y a qu'à gagner du temps.

—Oh! je ne suis pas pressée de me marier.

—C'est cela même: tu n'es pas pressée; nous gagnerons du temps; avec le temps tout s'arrange; ton mariage avec Michel se fera, je te le promets.

De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois, ils apercevaient de petites colonnes de fumée bleuâtre qui montaient droit à travers les branches nues des grands arbres.

—Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où en sont les bûcherons, et tout de suite nous rentrerons à Elbeuf, de façon à ce que je puisse aller ce soir même chez M. Eck.

Sous bois on entendait des coups de hache et de temps en temps des éclats de branches avec un bruit sourd sur la terre qui tremblait,—celui d'un grand arbre abattu.

—Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant dans la vente où les bûcherons travaillaient; malheureusement les bois se vendent si mal maintenant!

Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers et ils revinrent rapidement au château, où tout de suite les chevaux furent attelés. Il n'était pas trois heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.

Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan qu'il avait fait le matin en venant; seulement il le reprit dans un sens contraire: en allant au Thuit, tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien n'était désespéré, loin de là. Et il entassait preuves sur preuves pour démontrer qu'avec du temps il trouverait la dot qu'on offrirait au père Eck.

—Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais enfin elle sera suffisante pour qu'il ne puisse pas se retirer. Tu verras, ma chérie, tu verras.

Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas seulement la situation de la maison d'Elbeuf qui devait s'améliorer; à Paris on lui avait proposé d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances commerciales pouvaient rendre des services, et il avait toujours refusé, parce qu'il voulait se tenir à l'écart de tout ce qui touchait à la spéculation; il accepterait ces propositions; le temps des scrupules était passé; ces affaires étaient honorables, c'était par excès de délicatesse, c'était aussi par amour du repos et de l'indépendance qu'il n'avait point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui; il ne penserait qu'à elle; le premier devoir du père de famille, c'est d'assurer le bonheur de ses enfants, et il n'est pas de devoir plus sacré que celui-là. A plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en avant pour des combinaisons ministérielles, et toujours par amour du repos et de l'indépendance il s'en était retiré. Maintenant il se laisserait faire: fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la corbeille de mariage.

Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père, son coeur serré se dilatait, l'espérance, la foi en l'avenir lui revenaient: il ne pouvait pas se tromper; ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se réaliserait. Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent, était-elle désintéressée? Elle n'en savait rien, n'ayant jamais eu à examiner ces questions. Mais le coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie, et ç'avait même été pour ne pas trahir le trouble de ses pensées qu'elle avait tenu à avoir à sa table ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle pouvait ne point penser à elle.

Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut surprise de ce retour si prompt, ne les attendant que pour dîner.

—Déjà!

Cela ne pouvait qu'augmenter son impatience de savoir ce qui s'était dit entre le père et la fille, mais malgré l'envie qu'elle en avait, il lui était impossible d'interroger son mari, la Maman étant là dans son fauteuil.

—Comme tu es mouillé! dit-elle en le regardant; il faut changer de chaussures, je vais monter avec toi.

Aussitôt qu'ils furent dans leur chambre, elle ferma la porte:

—Eh bien?

—Elle l'aime.

—Elle te l'a dit?

—Elle a fait mieux que de me le dire, elle me l'a avoué dans un cri de douleur en voyant qu'elle pouvait ne pas devenir sa femme.

—Est-ce possible! s'écria-t-elle avec stupeur.

—Il faut t'habituer à ne plus voir en elle une enfant, c'est une jeune fille.

Il rapporta tout ce qui s'était dit entre Berthe et lui.

—Et maintenant? demanda madame Adeline, bouleversée.

Il expliqua son plan.

—Et après? quand nous aurons gagné du temps, le mariage sera-t-il assuré?

—Il sera facilité.

—Je t'en prie, Constant, réfléchis avant d'abandonner la vie qui a été la tienne jusqu'à ce jour: tu n'es pas l'homme des affaires de spéculation; tu as trop de droiture, trop de loyauté.

—Crois-tu que je m'aventurerais et ne prendrais pas toutes les garanties?

—Et toi, crois-tu donc que les coquins ne sont pas plus forts que les honnêtes gens? serais-tu le premier qui, malgré son intelligence et sa prudence, se laisserait tromper et entraîner.

—Faut-il donc ne rien faire? Sois bien certaine que je n'accepterai que des affaires sûres.

—Ce ne sont pas les affaires sûres qui donnent les gros gains.

—Enfin, je te promets de ne rien entreprendre sans te consulter; j'ai laissé passer des centaines d'occasions qui nous auraient donné une fortune considérable, je veux profiter de celles qui se présenteront maintenant, voilà tout.

—Le temps est passé des belles occasions; tu le sais mieux que moi.

—Je vais chez le père Eck, dit-il pour couper court à ces observations, cela n'engage à rien de prendre du temps.

Adeline trouva Berthe dans le vestibule; elle ne lui dit rien, mais en l'embrassant elle lui serra la main dans une étreinte où elle avait mis toutes ses espérances et aussi l'émotion attendrie de sa reconnaissance.

La fabrique des Eck et Debs n'est pas dans le vieil Elbeuf, mais dans le nouveau, celui qui confine à Caudebec, là, où de vastes espaces permettaient après la guerre, la libre construction d'un établissement industriel tel qu'on le comprend aujourd'hui: isolé, d'accès commode, avec des dégagements, un sol stable reposant sur une couche d'eau facile à atteindre et assez abondante pour le lavage des laines et le dégraissage ainsi que le foulage des draps en pièces. Construite en briques rouges et blanches, elle occupe entièrement un îlot de terrain compris entre quatre rues se coupant à angle droit; sur trois de ces rues se dressent ses hautes murailles percées de larges châssis vitrés, et sur la quatrième s'ouvre, entre les bureaux et les magasins surmontés de l'appartement particulier de M. Eck, la grande porte qui laisse voir une cour carrée au fond de laquelle le balancier de la machine lève et abaisse ses deux bras.

Quand Adeline arriva à la porte, il faisait nuit noire depuis longtemps déjà, mais par les fenêtres tombaient des nappes de lumière qui éclairaient la rue au loin; les métiers battaient, les broches tournaient, de la cour montait le ronflement des machines en marche, et dans le ruisseau coulait une petite rivière d'eaux laiteuses qui fumaient.

Quand Adeline ouvrit la porte du bureau, il aperçut le père Eck travaillant avec ses deux fils et un de ses neveux autour de lui penchés sur leurs pupitres.

—Quelle force vraiment que l'association! dit-il en serrant la main au père Eck et en saluant les jeunes gens affectueusement.

—Les autres sonttansla fabrique, dit le père Eck, à leur poste.

Devant les jeunes gens, Adeline voulut donner un prétexte à sa visite:

—Je viens voir vos métiers fixes, ma femme m'a dit que vous en étiez satisfait.

—Très satisfait; jefaisappeler Michel pour qu'ilfousles montre, c'est son affaire.

Il pressa le bouton d'une sonnerie électrique et Michel ne tarda pas à arriver; en apercevant Adeline, il s'arrêta un court instant avec un mouvement de surprise et d'hésitation.

—C'est M.Atelinequifient foirnos métiers fixes, dit le père Eck.

Tout en suivant Adeline et son oncle, Michel se demandait si c'était vraiment le désir de voir les métiers fixes qui était la cause de cette visite: ce serait bien étrange après la demande adressée la veille à madame Adeline! Mais, si anxieux qu'il fût, il ne pouvait qu'attendre.

Aussi les explications qu'il donna à Adeline sur les perfectionnements qu'il avait apportés à ces métiers manquèrent-elles de clarté: son esprit était ailleurs.

Heureusement son oncle lui vint en aide:

—Fous foyez, mon cher monsieurAteline, avecteuxcents broches ces métiersbroduisentpresque autant que lesrenfideursavec quatre cents broches.

Il est vrai que si Michel était distrait en parlant, Adeline ne l'était pas moins en écoutant: l'un ne savait pas bien ce qu'il disait, l'autre ne pensait guère à ce qu'il entendait.

—Il est vraiment très bien, se disait Adeline en examinant Michel; je ne l'avais jamais vu si beau garçon.

—Il n'a pas du tout l'air mal disposé pour moi, se disait Michel en regardant le père de Berthe à la dérobée.

Et les broches tournaient toujours avec leur ronflement, tandis que le père Eck appuyait sur lesberfectionnementsde sonbetitMichel.

Enfin on quitta les métiers fixes et les renvideurs, Adeline et le père Eck marchant côte à côte, tandis que Michel restait en arrière pour se dérober: il était évident qu'on ne parlerait pas devant lui, le mieux était donc qu'il leur laissât la liberté du tête-à-tête.

Comme ils traversaient un atelier, le père Eck prit une bande de drap divisée en petits carrés de diverses couleurs.

—Quetites-fousde ça? demanda-t-il.

Ça, c'était une bande d'échantillons que les fabricants de nouveautés essayent pour chercher le modèle qu'ils adopteront.

—Je dis qu'avec cela vous allez me tuer.

Le père Eck donna un coup de coude à Adeline et, se haussant vers lui en mettant une main devant sa bouche pour n'être point entendu des ouvriers auprès desquels ils passaient:

—Foustuer, nous, oh non, augontraire.

Ils sortirent dans la cour.

—Fous afezà mebarler, n'est-cebas? demanda le père Eck.

—Oui.

—Les métiers, c'était unbrétexte; jefais fousconduire dans monpureau.

Si Adeline était hésitant pour prendre une résolution, il ne l'était jamais pour l'exécuter.

—Ma femme m'a fait part de votre demande, dit-il aussitôt qu'ils furent installés dans le bureau particulier du père Eck, et nous en sommes fort honorés.

—C'est moi, c'est nous qui serions honorés de nous allier àfotrefamille, madameAdelineatû fous tireque c'est leputde monampition.

—J'aurais voulu vous apporter une réponse catégorique et conforme à nos sentiments, ceux de ma femme et les miens, qui sont favorables à ce mariage....

—Ah! mon cher monsieurAteline!

—Malheureusement nous sommes, à cause de ma mère, obligé à de grands ménagements; vous savez quelle est la sévérité de ses principes religieux.

—Je sais par ma mère ce quebeutêtre cette sevérité; et jefous afoueque je ne lui aibasmêmebarléde ce mariage, qui pour nous n'est pas moins difficile que pour vous, car c'est la première fois que l'untenous pense à épouser une chrétienne: il a fallu l'amour de Michel pour me décider moi-même; vous savez le préjugé, la tradition, la fierté!

—Vous comprenez donc que nous hésitions avant d'en parler à ma mère; il faut des précautions, des préparations, sans quoi nous nous heurterions à un refus formel.

—Jegomprends.

—Il est bon aussi que les jeunes gens se connaissent mieux; ma fille n'a que dix-huit ans, et j'ai toujours désiré ne pas la marier trop jeune.

—Chez nous,fous safez, on se mariecheune; ma mère s'est mariée à quinze ans.

—Enfin je vous demande du temps.

—Oh!barfaitement, noscheunes chens beuventattendre; moi j'aipienétéviancéavec ma femme pendant cinq ans, et quand nous nous sommes mariés j'auraispienattendu encore.

Il dit cela avec son bon rire.

A ce moment on entendit une main tourner le bouton de la porte du bureau.

—N'endrez bas, n'endrez bras! s'écria M. Eck, n'endrez bas, hein!

Cependant la porte s'ouvrit devant une petite vieille vêtue de noir, avec un châle sur les épaules, le front caché par un bandeau de velours posé en avant de son bonnet d'Alsacienne; son visage tout ridé avait un air d'austérité et d'autorité corrigé par une expression affable: c'était madame Eck.

—J'ai cru que c'était ungommis! s'écria le père Eck, est se levant vivement, pour aller au-devant d'elle avec toutes les marques du regret et du respect.

—C'est bien, dit-elle, il n'y a pas de faute.

Et tout de suite s'adressant à Adeline:

—J'ai appris que vous étiez dans la maison et je suis descendue pour vous exprimer toute ma reconnaissance au sujet des paroles que vous avez prononcées sur la tombe de mon gendre; j'aurais voulu le faire depuis longtemps déjà, mais vous savez que je ne sors pas. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, je vous laisse à vos affaires.

—Et elle sortit, marchant avec raideur, redressant sa petite taille courbée.

—Ah!Monsieur Ateline, Monsieur Ateline, s'écria le père Eck quand la porte fut refermée, ma mère vient de faire pourfousce que je ne lui aichamais fufairebour bersonne; çafa pien, çafa pien!


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