Si Raphaëlle avait pu chercher dans son ancien monde, elle se serait composé un petit Gotha; malheureusement, ses relations avec ceux dont elle s'était séparée ou qui plutôt s'étaient séparés d'elle ne lui permettaient point de s'adresser à eux; elle eût été bien accueillie vraiment! et cependant il y en avait qui pour elle avaient fait les folies les plus extravagantes, qui s'étaient ruinés, déshonorés, avaient été jusqu'au crime; mais ces temps étaient loin, et le souvenir qu'ils en avaient conservé n'était ni doux ni attendri.
En ne se montrant pas trop difficiles dans leur choix, ils avaient fini par former une liste dont les noms de tête ne manquaient pas d'une certaine apparence décorative.
Le comte de Cheylus d'abord, ancien conseiller d'Etat en service extraordinaire, ancien préfet, député, commandeur de Légion d'honneur, grand-croix de cinq ou six ordres étrangers;—un général qu'à Nice et à Cannes on avait surnommé le général Epaminondas, ce qui, dans le monde des grecs, était caractéristique;—un commodore américain;—un musicien et un statuaire affamés de notoriété, toujours en quête de relations, comme si chaque relation nouvelle allait donner des commandes à l'un et faire jouer les cinq ou six opéras que l'autre gardait en portefeuille depuis vingt ans; un journaliste qui exerçait autant d'influence dans la presse que dans le gouvernement, disait-il, et par là devenait un personnage utile, avec qui il était prudent de prendre les devants.
Ce n'était pas seulement parmi les gens en vue, sur lesquels ils avaient des raisons personnelles de compter, qu'ils recrutaient leur troupe, c'était encore parmi les connaissances de leurs amis. Ainsi Barthelasse, autrefois directeur de cercles à Biarritz, à Pau et en Provence, où il avait gagné une fortune de deux à trois millions et chez qui Frédéric avait été croupier, avait offert un ancien ambassadeur qu'on pourrait exhiber tous les soirs dans les salons du cercle, moyennant lesuif, c'est-à-dire le dîner de la table de l'hôte, et un jeton d'un louis qu'il perdrait d'ailleurs consciencieusement: à la vérité, Barthelasse avait, pendant plusieurs années, promené cet ancien ambassadeur dans le Midi, mais ces représentations en province ne l'avaient pas encore tout à fait usé, et à Paris, où son nom seul était connu, il ferait encore assez bonne figure.
Quand Raphaëlle aurait son duc, on laisserait à Adeline le soin de trouver les autres comparses nécessaires à la représentation parmi les gros commerçants parisiens avec lesquels il faisait des affaires et aussi parmi ses collègues. Plusieurs de ceux qui avaient honoré de leur présence les dîners de l'avenue d'Antin seraient suffisants pour cet emploi, et particulièrement l'un d'entre eux qu'ils caressaient pour être président au moment même où la faillite des frères Bouteillier leur avait livré Adeline. Ce Nivernais, plus provincial encore que l'Elbeuvien, était à coup sûr le plus travailleur des députés, et il n'y avait guère de projet de loi d'intérêt local qui ne fût rapporté par lui: «L'ordre du jour appelle la discussion du rapport de M. Bunou-Bunou.» Il était si souvent imprimé dans les journaux, ce nom de Bunou-Bunou, qu'il était connu de la France entière, et que par là aux yeux de Raphaëlle il avait une certaine valeur, celle de la notoriété. Il est vrai que cette notoriété, il la devait pour beaucoup au rapport fameux dans lequel il avait traité de la vaine pâture et de la divagation des animaux domestiques dans les rues de Paris, qui pendant six mois avait fait la joie des journaux; mais cela importait peu; car, en fait de notoriété, ce qui compte, c'est la notoriété même, et, la dût-on au ridicule, ce qui reste au bout d'un an ce n'est pas le ridicule, c'est le bruit qu'il a fait autour d'un nom que le public n'oublie plus; Bunou-Bunou connu, très connu; oubliée la vaine pâture. D'ailleurs le meilleur et le plus honnête homme du monde, toujours à son banc où il écrivait, écrivait, écrivait, penchant sa tête blanche sur son pupitre, ne s'interrompant que pour voter. Au cercle il continuerait ses écritures, mieux éclairé et chauffé que dans sa chambre d'hôtel où, comme il le disait lui-même, «le bois coûtait diantrement plus cher qu'à Château-Chinon.»
Ainsi préparés, il n'y avait qu'à presser Adeline; ce fut ce que Raphaëlle demanda, exigea même, tandis que Frédéric se montrait disposé à laisser à la réflexion le temps d'agir.
—C'est un irrésolu, ton Normand: décidé aujourd'hui, il ne le sera plus demain; il pèse le pour et le contre comme un pharmacien pèse ses drogues.
—Avoue que la pilule est dure à avaler.
—Qu'est-ce que ça nous fait? ce n'est pas nous qui l'avalons; d'ailleurs il n'y a qu'à la lui dorer, et c'est ton affaire.
—Je suis à bout.
—Alors c'est bien vrai? tu ne vois plus rien à dire et tu ne vois plus rien à faire?
Il haussa les épaules.
—Ne te fâche pas contre ta petite femme, si elle te montre qu'il y a encore à dire et à faire; écoute-la, et souviens-toi plus tard, quand nous serons mariés, que tu as eu intérêt à la consulter, alors que tu restais à bout dans une affaire d'où dépendait notre fortune, et qu'elle est bonne à quelque chose.
—Je t'écoute.
—Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est pousser notre homme?
—Sans doute, répondit-il avec une certaine impatience.
Il s'agaçait de la voir tant insister pour lui démontrer qu'elle était bonne à quelque chose, quand lui n'était bon à rien; trop souvent elle avait insisté sur la supériorité de sa finesse et l'ingéniosité de ses ressources, croyant ainsi se faire valoir, tandis qu'en réalité elle se faisait plutôt prendre en grippe: elle n'avait jamais eu la main douce avec ses amants, et ne savait pas que les hommes se laissent d'autant plus facilement conduire qu'ils ne sentent pas les ficelles qui les tiennent.
—C'est à l'intérêt d'Adeline que nous nous sommes adressés, dit-elle, à son orgueil, à sa gloriole, et tout ce que tu lui as dit, il le roule dans son esprit, parce que c'est à son esprit seul que tu as parlé.
Il la regarda sans comprendre où elle voulait arriver.
—Eh bien, maintenant, c'est par les yeux qu'il faut le prendre, c'est à ses yeux qu'il faut parler.
—Les yeux? Quoi, les yeux?
—Tu le conduiras avenue de l'Opéra et tu lui feras visiter le local en détail. Ce n'est pas difficile, ça.
—J'y suis; il sera ébloui.
—Je te crois. Te mets-tu à la place de ce bon bourgeois se promenant dans ces salons qui vont lui jeter toute leur poudre d'or aux yeux et qui va se mirer en se rengorgeant dans ces marbres imposants? crois-tu qu'il ne va pas se sentir fier en se disant qu'il sera le maître dans ce palais?
—Es-tu canaille!
—En sortant, tu le conduiras chez Lobel et tu lui feras montrer le mobilier, surtout les tapis et les tentures; il doit être sensible aux couleurs, ce fabricant de drap; les ouvrages en laine, c'est son affaire. Je ne dis pas que ça le fichera les quatre fers en l'air comme les salons, mais ça lui inspirera confiance: sérieuse, l'impression du mobilier; tu le conduiras aussi chez le tailleur pour qu'il voie la livrée; si en revenant tu ne me dis pas que l'affaire est enlevée, j'avoue comme toi que je suis à bout.
Frédéric n'apporta qu'un changement à l'exécution de ce programme; il en intervertit l'ordre au lieu de finir par le tailleur, il commença par là: il y aurait progression.
Aux premiers mots, Adeline se défendit:
—Il sera temps si je me décide, mais je vous avoue que je balance: je vous assure que je ne suis pas du tout celui qu'il vous faut; un bon bourgeois comme moi serait déplacé dans ce rôle de président, je n'en ai aucune des qualités, et j'y serais l'homme le plus emprunté du monde; je compromettrais le succès de l'entreprise; on se moquerait de moi... et, ce qui est plus grave, de vous.
Frédéric protesta poliment, mais sans se lancer pourtant dans une réfutation en règle:
—Nous reviendrons plus tard à la question de savoir si vous acceptez ou si vous n'acceptez point, dit-il; pour le moment, ce que je vous demande simplement, c'est vos conseils dans le choix de notre livrée; nous ne fondons pas une oeuvre d'un jour, et nous ne prenons pas cette livrée pour qu'elle dure un mois ou deux; pour moi, gérant de l'affaire, il faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap que je demande de m'assister.
Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses conseils à son ami. Il se laissa donc conduire chez le tailleur, où il choisit un drap solide, un bon drap français, comme le demandait Frédéric, qui devait durer longtemps.
Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier Lobel; dans tout ce qui était travail de la laine, il avait des connaissances spéciales qu'il ne pouvait pas ne pas mettre à la disposition de son ami: là, il n'eut qu'à admirer les tapis de Smyrne, de Perse et de l'Inde qu'on lui montra et qui étaient vraiment superbes, les portières magnifiques; il passa plus de deux heures à se griser de l'enchantement de leurs couleurs.
Mais où «il se ficha les quatre fers en l'air», comme disait Raphaëlle, ce fut en visitant les salons de l'avenue de l'Opéra.
—Comment trouvez-vous ça? demandait Frédéric dans chaque place.
Et partout il faisait la même réponse:
—C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment digne de Paris.
—Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien nous donner quelque chose.
Comme ils redescendaient l'escalier tout en marbres de couleur où leurs pas sonnaient comme sous la voûte d'une église, Adeline eut un mot qui trahit le travail de son esprit et la progression des sentiments par lesquels il avait passé.
Ils s'étaient arrêtés devant une niche ouverte sur le palier et faisant face à la porte d'entrée.
—Nous mettrons là un buste de la République, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.
—Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher président, car vous serez maître chez vous; mais si c'est moi qui suis maître ici, je ne mettrai point ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles qui me retiendraient, j'estime qu'un cercle est un terrain neutre où tout le monde doit pouvoir se rencontrer.
Adeline hésita un moment:
—Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.
C'était la première fois qu'Adeline avait quelque chose à demander pour lui-même.
Comme tous les députés, il avait passé bien des heures de sa vie dans les antichambres des ministres et usé de nombreuses paires de bottines sur le carreau poussiéreux des corridors des bureaux à la Guerre, aux Finances, à la Justice, à la Marine, au Commerce, à l'Agriculture, aux Travaux publics, à l'Instruction publique, aux Affaires étrangères, aux Postes, à l'Intérieur, à la Préfecture de la Seine, à la Préfecture de police, aux ambassades, aux consulats, partout où il y a à solliciter et à faire sortir des cartons les paperasses qui s'obstinent à y rester, mais toujours ç'avait été dans l'intérêt des villes ou des communes de sa circonscription, pour les affaires de ses électeurs, jamais dans le sien et pour les siennes; le gouvernement ne pouvait rien pour lui, il n'avait pas de parents à placer, pas de combinaisons financières à appuyer, pas de concessions à obtenir; quand on l'avait décoré, on était venu à lui et il n'avait eu qu'à accepter ce qu'on lui offrait.
Maintenant, il ne s'agissait plus de rester tranquillement chez soi en attendant, il fallait demander.
De là son embarras.
A la vérité, s'il se faisait demandeur, c'était dans un intérêt général, supérieur à toutes considérations personnelles: mais enfin il n'en devait pas moins résulter pour lui certains avantages qui gênaient sa liberté; il se fût senti plus allègre, il eût porté la tête plus haut s'il avait été dégagé de toute attache.
Il s'y prit à trois fois avant d'aborder le préfet de police, comme s'il n'osait point sauter le pas.
Aux premiers mots, le préfet de police, qui, depuis qu'il était en fonctions, avait cependant appris à écouter en se faisant une tête de circonstance, laissa échapper un mouvement de surprise:
—Vous, mon cher député!
Ce n'était pas sans que la leçon lui eût été faite à l'avance par Frédéric, qu'Adeline s'adressait à «son cher préfet». Il savait que sa demande pouvait provoquer une certaine surprise, et même il en attendait la manifestation: «Vous comprenez que le préfet ne sera pas sans éprouver un certain étonnement en vous entendant lui demander une autorisation pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vécu en dehors des cercles. Et puis, à son étonnement se mêlera probablement une certaine contrariété: le nombre de ces autorisations n'est pas illimité; il en est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme ruiné a encore dans sa poche: quand il en dépense un, il compte ceux qui lui restent et fait le calcul qu'il sera bientôt à sec. Et personne n'aime à être à sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent être une monnaie commode pour payer certains services. Je ne dis pas que votre préfet se serve de cette monnaie, mais il a eu des prédécesseurs qui l'ont employée. Et Frédéric avait raconté l'histoire d'un préfet aimable et vert-galant qui avait payé les dépenses d'une liaison demi-mondaine avec une de ces autorisations; que celle à qui il l'avait donnée l'avait tout de suite vendue cent vingt mille francs, en plus d'un tant pour cent sur les produits de la cagnotte. Puis, à cette histoire, il en avait ajouté d'autres, afin qu'Adeline eût un dossier bien préparé et ne restât pas court. Si on avait accordé ces autorisations à des gens plus ou moins véreux, comment en refuser une à un honnête homme, entouré de l'estime publique, dont le nom seul était une garantie?
Ce dossier et ces histoires avaient donné à Adeline une assurance que, sans eux, il n'eût certes pas eue:
—Et pourquoi pas, mon cher préfet?
C'était un homme fin que cet préfet, et peut-être même trop fin, car bien souvent, dans son besoin de tout comprendre et de tout deviner, il allait au delà de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'après lui-même.
Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.
—Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison de vous étonner de ma surprise, qui n'a pas d'autre cause, croyez-le bien, que l'idée où j'étais que vous viviez en dehors des cercles,—en bon père de famille.
—C'est à Elbeuf que je suis père de famille. A Paris, je n'ai pas ma famille; je suis seul; les soirées sont longues. Et elles ne le sont pas seulement pour moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de mes collègues, qui, comme moi, seraient heureux d'avoir un centre de réunion, où nous aurions plaisir et intérêt même à nous retrouver dans l'intimité, sans avoir à craindre une promiscuité gênante.
—Et c'est un cercle s'administrant lui-même que vous voulez fonder?
—Oh! non; nous avons à côté de nous, derrière nous, une société représentée par un gérant qui aura la responsabilité de la question financière; sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas accepté les fonctions de président.
Cette fois le préfet ne laissa échapper aucune exclamation de surprise, mais il regarda Adeline en homme qui se demande si on se moque de lui.
Adeline n'était-il pas le bon provincial qu'il avait cru jusqu'à ce jour? était-il au contraire un roublard qui s'enveloppait de bonhomie? ou bien encore était-il plus profondément provincial qu'on ne pouvait décemment l'imaginer pour un collègue?
Il fallait voir.
—Et quel est ce gérant?
—Un ancien notaire de province.
—Il se nomme?
—Maurin.
C'était là un nom qui n'apprenait rien au préfet, il y a tant de gens qui s'appellent Morin ou Maurin?
—J'ai eu les meilleurs renseignements sur lui, dit Adeline, allant au-devant d'une nouvelle question.
—Je n'en doute pas; sans quoi vous ne l'auriez pas accepté, car ce n'est pas à un homme comme vous qu'il est utile de faire remarquer qu'un gérant... un mauvais gérant, peut entraîner loin et même très loin le président et les administrateurs d'un cercle; vous savez cela comme moi.
Cela ne fut pas dit sur le ton d'une leçon, ni comme un avertissement direct; mais, cependant, il y avait dans l'accent une gravité qui devait donner à réfléchir.
—Nous n'aurons rien à craindre de ce côté, dit Adeline en pensant à son ami le vicomte, qui serait le véritable gérant sous le nom de Maurin, beaucoup plus qu'à l'ancien notaire, qu'il connaissait à peine.
Évidemment, s'il avait pu nommer le vicomte de Mussidan, le préfet aurait gardé son observation pour lui, ou plutôt elle ne lui serait pas venue à l'esprit, mais c'eût été une indiscrétion: le vicomte avait des raisons respectables pour vouloir rester dans la coulisse, il convenait de l'y laisser.
—Et quels sont avec vous les membres fondateurs? demanda le préfet.
—Voici les noms de ceux qui ont signé la demande avec moi, répondit Adeline en tirant une feuille de papier de sa poche.
Le préfet lut les noms:
—Duc d'Arcala, comte de Cheylus, Bunou-Bunou, général Castagnède...
A ce nom, il fit une pause, car ce général était celui-là même qu'on appelait le général Epaminondas dans le Midi, et il le connaissait.
Il en fit une aussi au nom de l'ancien ambassadeur, dont l'existence besoigneuse ne lui était pas inconnue.
Mais pour les autres, Bagarry, le compositeur de musique, Fastou, le statuaire, il lut couramment, de même pour les notables commerçants dont Adeline avait obtenu lui-même les signatures.
A l'exception du général Epaminondas et de l'ancien ambassadeur, il n'y avait rien à dire sur ces noms; encore ce qu'on aurait pu opposer à ceux qui n'étaient pas nets manquait-il de précision: on accusait le général de tricher, mais il n'avait jamais été chassé d'aucun cercle; l'ancien ambassadeur vivait dans les tripots, cela était certain, mais en vivait-il réellement comme on le racontait? Barthelasse et les directeurs de casinos qui l'avaient employé s'étaient bien gardés de publier leurs mémoires avec pièces justificatives à l'appui; combien d'autres aussi haut placés que lui étaient comme lui des déclassés!
—Vous voyez, dit Adeline, qui était fier de sa liste, que je ne vous présente que des noms en qui on doit avoir pleine confiance.
—Évidemment.
—Et je crois que plus d'une fois on a accordé des autorisations à des gens qui ne présentaient pas les garanties que nous offrons.
—Malheureusement; mais c'est qu'alors nous avons été trompés. Nous ne sommes pas infaillibles. Il est arrivé, j'en conviens, qu'on nous a présenté des listes de noms aussi honorables que ceux de la vôtre, avec un gérant offrant toutes les garanties de moralité, de solvabilité, et que cependant le cercle que nous avons autorisé s'est changé, au bout de quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avecbourragede la cagnotte etétouffagedes jetons. Mais est-ce notre faute? N'est-ce pas plutôt celle des fondateurs qui se sont laissé tromper et par qui nous avons été trompés nous-mêmes? Voilà ce qu'il faut examiner et le point sur lequel j'appelle toute votre attention, en insistant, si vous le permettez, sur l'estime que vous m'inspirez.
Si Adeline était un naïf et un ignorant qui se laissait duper par des coquins assez adroits pour se cacher, il y avait dans cette tirade de quoi lui ouvrir les yeux et lui donner à réfléchir.
Mais ce n'était pas seulement en son ami le vicomte qu'Adeline avait foi, c'était aussi en lui-même, en son honnêteté, en sa clairvoyance; il ne serait pas un président qui laisserait aller les choses au hasard; il lui donnerait son temps, à son cercle, il le surveillerait, il le gouvernerait d'une main ferme.
—Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il, c'est que leurs administrateurs ne les ont point administrés, c'est que leurs présidents ne les ont point présidés; pour moi, je puis vous donner ma parole que je serai un président sérieux et que le tableau que vous venez de m'esquisser ne se réalisera point pour nous.
Était-il réellement sourd, ou bien ne voulait-il pas entendre? Le préfet voulut faire une dernière tentative; affectueusement il lui prit le bras et le passant sous le sien:
—Voyons, mon cher député, franchement est-ce que vous croyez que la fondation d'un nouveau cercle est bien urgente, et que vous et vos amis vous ne trouveriez pas dans un des cercles déjà existants le centre de réunion intime que vous voulez? n'y a-t-il pas déjà assez de cercles?
—Non, mon cher préfet, et, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire que le gouvernement ne favorise pas assez le développement de la vie mondaine à Paris. Quand le luxe va à Paris, la fabrication va en province.
Et, presque dans les mêmes termes que Frédéric, Adeline répéta ce thème qui lui avait été soufflé, sans avoir conscience qu'il était un écho.
—Évidemment c'est un point de vue, dit le préfet, quand Adeline fut arrivé au bout de son morceau.
Et il en resta là. A quoi bon aller plus loin? il avait dit ce qu'il avait pu pour éclairer cet aveugle inconscient ou conscient, il n'était ni prudent ni politique d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce qu'il adviendrait de ce collègue? Pour être préfet de police, on n'est pas professeur de morale. Et il n'était pas du tout dans son caractère de mettre les points sur les i.
—Je ferai faire l'enquête d'usage, dit-il en terminant l'entretien.
Elle fut confiée à un agent de la brigade des jeux qui, après avoir visité le local de l'avenue de l'Opéra et constaté qu'il n'avait pas deux escaliers, ce qui est le grand point dans ce genre de recherches, se rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient signé la demande, se bornant à une seule question: celle de savoir si la signature mise au bas de cette demande était bien la leur, puis il fit son rapport, qu'il transmit à son chef, lequel à son tour en fit un second corroborant le premier, qu'il transmit au chef de la police municipale, qui en fit un troisième corroborant le second.
Tout était en règle: le préfet n'avait qu'à donner ou à refuser l'autorisation.
Pouvait-il la refuser quand elle était demandée par un homme dans la position d'Adeline?
Il la donna.
—Après tout, on verra bien.
Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline sombrait, il l'avait averti; si, au lieu de faire naufrage, il arrivait un jour au ministère, ce service rendu lui donnerait droit à son bon souvenir.
L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas ouvrir ses salons dès le lendemain, malgré l'envie qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le personnel était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il fallait laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis et de poser les tentures, aux sommeliers de meubler la cave, au tabletier de bien graver sur les jetons et les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à ce que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser aux joueurs qui se servent de cette monnaie, plus facile, plus productive et moins dangereuse à contrefaire que les billets de banque. Il y a en effet des plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un de ces industriels est pincé au moment où il tâche d'en écouler quelques-unes, il est aussi simplement que discrètement expulsé du cercle, sans encourir les travaux forcés que la vignette des billets de banque promet aux contrefacteurs.
D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir pour la parfaite organisation du cercle, il y en avait d'un autre genre qui devaient tout autant et plus encore que ceux-là, peut-être concourir à sa prospérité—c'étaient ceux de la publicité: un cercle de ce genre ne pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour ni trompette, et il y avait longtemps que Raphaëlle avait engagé son orchestre.
Il avait commencé:pianissimo, il était vaguement question d'un nouveau cercle;—piano, il ne ressemblerait en rien à ceux qui avaient existé jusqu'à ce jour;—adagio, on y trouverait un luxe et un confort inconnus en France, en même temps qu'une sécurité absolue contre les tricheries; à l'avance les joueurs seraient certains de n'avoir pas à se surveiller les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir du jeu;—andante, ses salons seraient avenue de l'Opéra, dans la plus belle maison que Paris ait vu construire en ces dernières années;—l'attention étant alors suffisamment éveillée, les trompettes avaient enfin donné son nom:maestoso ma non troppo, c'était le «Grand international»;—largo, il avait pour fondateurs l'élite du monde de la diplomatie (l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), de l'armée (le général Épaminondas), de la politique (le comte de Cheylus, Adeline, Bunou-Bunou), de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts (Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du commerce parisien, représentés par une kyrielle de noms sérieux bien faits pour inspirer confiance;—fortissimo, ce n'était pas une spéculation louche comme tant d'autres;con calore, c'était une affaire nationale,con fuoco, qui dans l'esprit de ses fondateurs devait concourir,tempo di marcia, au relèvement de la fortune publique.
Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, dont la présence à Paris n'était pas utile, puisque l'aménagement du cercle ne le regardait en rien, avait été passer quelques jours à Elbeuf.
Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait trouvé sa famille dans la salle à manger, l'attendant devant le couvert mis.
Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa respectueusement.
—Comment vas-tu la Maman?
—Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais à être inquiète de toi?
—Pourquoi donc?
—Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus à la Chambre, et depuis plusieurs jours tu n'as pas dit un mot, pas même une interruption.
—Tu sais bien que je n'interromps jamais.
—Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le dit: ça fait plaisir aux électeurs, qui voient que leur député est à son banc.
—J'étais pris par le travail des commissions.
En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation de son cercle qu'Adeline avait été pris; mais il ne pouvait pas le dire à sa mère, puisqu'il n'en avait pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le faire, qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là qu'il lui annoncerait cette grande nouvelle.
Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite après le souper; car en quittant la table, la Maman, au lieu de se retirer dans sa chambre comme tous les soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,—ce qui ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.
Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?
Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre; les paroles ne se figeaient point sur ses lèvres, et ce qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit elle s'en débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe et Léonie se furent retirées, elle commença:
—Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.
Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant qu'une difficulté ou une querelle s'était élevée entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait le plus au monde.
—Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman, mais comme elle n'a pas tenu compte de mes observations, il faut bien que je te les fasse à toi-même, quoiqu'il m'en coûte d'affaiterton retour de querelles, quand tu rentres chez toi pour te reposer.
Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience de chercher où tendait ce discours.
—Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.
—Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne démarre pas d'ici.
—Oh! Maman! interrompit madame Adeline.
—Je suisfiablepeut-être; quand je dis quelque chose on peut me croire: bien sûr que ceclampinne reste pas ici du matin au soir, je ne prétends pas ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir et pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?
—Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel qu'il cherche à la rencontrer.
—Alors tu autorises ces visites?
Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.
—Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse mieux ce garçon; il me semble que c'est toujours ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.
—Et s'il lui plaît?
—Dame!
—Tu l'accepterais pour gendre?
—Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?
—C'est justement pour n'avoir pas à faire son malheur que j'ai demandé à ta femme de fermer notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée; il a continué à venir et on a continué à lui faire bonne figure; je me suis tenue à quatre pour ne pas le mettre moi-même à la porte; c'est un scandale, une abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous pour Berthe; à la messe on me regarde.
Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage de Michel Debs avec Berthe Adeline. Des discussions s'étaient engagées sur ce sujet. On ne parlait que de cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait si c'était possible. Pour tâcher de deviner quelque chose, les dévotes de Saint-Etienne dévisageaient la vieille madame Adeline, et devant ces regards elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant parce qu'elle était un objet de curiosité que parce qu'elle devinait les hésitations de celles qui l'examinaient: comment pouvaient-elles la croire capable d'accepter un pareil mariage!
—Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre franchement et décider entre ta femme et moi: autorises-tu ces visites? Parle.
Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile de ne pas répondre à une question posée en ces termes et avec cette solennité; cependant il l'essaya.
—Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.
—Alors tu les autorises?
—Mais....
—Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu à ce que je fasse comprendre à ce jeune homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter ici?
Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.
—C'est impossible, dit-il.
Il allait expliquer et justifier cette impossibilité, elle lui coupa la parole.
—Roule-moi dans ma chambre.
—Mais, Maman.
—Je te demande de me rouler dans ma chambre. Si je pouvais me servir de mes jambes, je serais déjà sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de ce mariage: mieux vaut que Berthe ne se marie jamais que de devenir la femme d'un juif. Je te le répète. Je sais bien que tu n'as pas besoin de mon consentement pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que je te dis: il n'aura jamais ma bénédiction.
—Mais, Maman....
—Roule-moi dans ma chambre.
Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait, et, tristement, il revint auprès de sa femme.
—Tu vois, dit celle-ci.
—Et justement au moment où j'apportais de bonnes nouvelles, où je croyais qu'un pas décisif était fait pour assurer ce mariage.
—Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec plus d'appréhension que d'espérance, comme ceux que le sort a frappés injustement et qui n'osent plus croire à rien de bon.
Il raconta comment par son ami le vicomte de Mussidan, qui l'avait si gracieusement obligé au moment de la crise provoquée par la faillite Bouteillier, il avait été amené à s'occuper de la fondation d'un cercle, dont le but était le relèvement de la fortune publique, il expliqua la situation qu'on lui faisait, situation honorifique et situation matérielle; enfin, il dit avec quel empressement on lui avait accordé l'autorisation qu'il demandait.
—Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.
—Tout était subordonné à l'autorisation administrative, c'est d'avant-hier que je l'ai.
Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle qui se peignait sur le visage de madame Adeline, tout au contraire.
—Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre position ce n'est donc rien qu'un gain de soixante-quinze mille francs et un traitement de trente-six mille?
—C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.
—De quoi?
—Je ne sais pas.
—Eh bien, alors?
—Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends rien toi-même; comment me rassurerais-tu? Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et que c'est sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.
—Comme tous les cercles: un joueur joue chez nous, il nous paye pour jouer comme un spéculateur paye un agent de change pour jouer à la Bourse.
—Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La source où on le prend me... (elle allait dire: me dégoûte, elle se reprit:)... me répugne.
—C'est celle où puisent tous les cercles; sois sûre qu'il n'y a que les joueurs qui trouvent immoral de payer un tant pour cent sur les sommes qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à trouver que ce tant pour cent n'est pas assez élevé.
—Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A vivre avec les gens, on prend leurs défauts.
—Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand je n'ai qu'un souci, celui de vous gagner de l'argent, j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne crois pas ce que tu dis.
—Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce monde qui vit par le jeu n'a pas bonne réputation.
—Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? Je ne suis pas président à vie: le jour où je verrais la plus petite irrégularité compromettante, si petite qu'elle fût, je me retirerais!
—Et si tu ne la vois pas?
—As-tu le moyen de me donner cinquante mille francs demain pour rembourser le vicomte? Non, n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen de me faire gagner trente-six mille francs par an, que nous pouvons mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! alors, ne repoussons pas l'occasion qui se présente, même si elle nous expose à un risque. Tu conviendras, au moins, que ce risque est bien petit. A nous deux, nous nous en garerons bien.
Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait, et encore vaguement, sans avoir rien de précis à opposer aux réponses de son mari. Elle ne pouvait que subir le fait accompli,—au moins pour le moment. Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de son côté, se promettait de les ouvrir aussi.
Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain matin, un meilleur accueil.
—Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle quand il lui eut expliqué la situation.
—Au moins cela l'avance-t-il.
—Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant que, depuis notre promenade dans les bois du Thuit, je ne vis pas; plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de qualités en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me tourmentais, me désespérais, en me disant que peut-être il faudrait renoncer à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement, n'est-ce pas?
—Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et la sienne. Mais voici une idée qui me vient et qui va te consoler. Nous donnons une fête pour l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta mère, et j'inviterai Michel.
—Décidément, tu es le roi des pères!
—Comme les rois doivent offrir des toilettes royales à leurs filles, tu vas me dire quelle robe je dois commander à madame Dupont.
—Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose que je n'ai mise qu'une fois: elle me va très bien, elle suffira, puisque Michel ne la connaît pas et... que ce sera pour lui que je m'habillerai.
Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme de la fête que leGrand International, ou leGrand I, comme on disait déjà en abrégeant son nom, devait donner pour son ouverture.
Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de brillant, surtout de tapageur qui frappât l'attention. Et en un pareil sujet le neuf est difficile à trouver. On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui devaient être tapageuses, que toutes les combinaisons, même absurdes, ont été épuisées; il est terriblement blasé sur ce genre de fêtes, le public parisien et surtout le public boulevardier.
Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition, mondain, léger et piquant; Fastou avait suggéré l'idée d'exposer quelques-unes de ses dernières oeuvres; des pianistes avaient assiégé Frédéric, Raphaëlle, M. de Cheylus et même Adeline; des guitaristes espagnols s'étaient offerts; un Américain célèbre dans son pays pour jouer des airs variés en faisant craquer ses bottes s'était mis à la disposition de Frédéric, qui avait refusé avec autant d'indignation que de mépris: son cercle servir à de pareilles exhibitions! C'était quelque chose d'artistique, de distingué, de noble qu'il lui fallait, en un mot, un programme caractéristique qui montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.
Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son beau-frère Faré un petit acte inédit, dont la représentation eût été un «événement parisien»; mais le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui était plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle), la soeur elle-même n'avait pas voulu s'interposer entre son frère et son mari pour amener celui-ci à donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier, s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille, elle avait résisté aux prières comme aux reproches et aux menaces:
—De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme autrefois; le nom de mon mari, jamais.
—Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une occasion se présente?
—Non, quand elle se présente mal.
—On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un honneur en entrant dans notre famille.
—Au moins ferait-il honneur à votre maison de jeu en lui donnant son nom, et c'est pour cela que je ne le lui demanderai point.
—Nous nous en passerons.
Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme manqua de cette attraction, il en eut d'autres: d'abord un dîner pour les invités sérieux, ceux qui devaient largement le payer en services rendus; puis une soirée réunissant une élite de comédiens et de chanteurs comme on n'en voit que dans les grandes représentations à bénéfices, et à laquelle des femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité, une innovation que l'influence du président ferait tolérer,—pour une fois; enfin un souper. Quand les nappes blanches auraient été remplacées par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des joueurs dans les salons, la vraie fête commencerait. Adeline aurait voulu qu'on ne jouât point ce jour-là, mais il avait dû céder aux réclamations de son comité: tout le monde s'était mis contre lui, même les honnêtes commerçants ses amis qui jusqu'à ce jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était précisément ceux-là qui avaient montré le plus d'empressement à jouir des plaisirs qu'ils pouvaient enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne serait pas chez eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir s'il ne triche pas.
Le dîner était pour huit heures; dès sept heures et demie les invités commençaient à monter le grand escalier, si bien rempli de plantes vertes et de camélias que le buste de la République, placé dans sa niche, disparaissait sous le feuillage et qu'il était impossible de distinguer si on avait devant les yeux une tête de saint ou d'empereur romain. Dans le vestibule, qui, par les dimensions, était un véritable hall, se tenaient les valets de pied en grande livrée: souliers à boucles d'argent, bas de soie, habit à la française fleur de pêcher, galonné d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le programme, et pour quelques-uns, à ce programme il ajoutait discrètement une petite enveloppe contenant quelques jetons de nacre: c'était une attention délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec quelques milliers de francs, on pouvait donner de la gaieté au dîner... et, plus tard, de l'animation au jeu.
Dans le salon, les membres du comité recevaient leurs hôtes, qu'ils ne connaissaient pas pour la plupart; Adeline, adossé à la cheminée, souriant et accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus, le général Epaminondas et l'ancien ambassadeur qui, pour cette solennité, avaient cru devoir sortir toutes leurs décorations: M. de Cheylus en était si haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait d'un torticolis ou d'un lumbago.
Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont écoeurants par leur banalité, mais celui duGrand Iétait exquis, ayant été préparé dans les cuisines mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait, en effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de la cuisine duGrand Iet qu'on sût dans Paris qu'elle était supérieure, de beaucoup supérieure, à celle que pour le même prix on pouvait trouver ailleurs. Au premier abord, une spéculation consistant à donner pour deux francs cinquante, avec le vin, un déjeuner qui en vaut cinq, et pour quatre francs un dîner qui en vaut huit, peut paraître détestable; cependant elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise par une allocation de vingt ou trente mille francs au cuisinier. Parmi les gens qui fréquentent les cercles, il en est qui savent compter, et qui se disent que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner, quatre francs sur le dîner, donnent deux cents francs par mois, soit deux mille quatre cents francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il est vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est peut-être pas très délicat de faire ce bénéfice; mais sans doute ils n'y pensent pas: la cagnotte payera ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette perte de vingt ou trente mille francs sur la table est une bonne affaire pour elle: c'est par le dîner que bien des joueurs sont attirés et retenus; et c'est par le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée des justes sévérités de la police. Si bien fondées que soient les plaintes contre un cercle, l'administration y regarde à deux fois avant de le fermer, quand son déjeuner est fréquenté par des gens ayant un nom honorable: des commerçants, des artistes, des médecins, des avocats qui levés avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du cercle ce qu'il doit être, un lieu de réunion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.
La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très gai, et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir conscience du temps écoulé.
Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la santé des représentants de l'armée, de la diplomatie, de la politique, des lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.
A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les oreilles, ne se doutant guère qu'en mangeant ce bon dîner, dans cette salle luxueuse, au milieu de ces belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un but patriotique et accomplissait un devoir: vraiment doux, le devoir du cimier de chevreuil, et aussi celui du Château-yquem.
Mais Adeline était trop absorbé dans son discours, qu'il disait et ne lisait pas, pour rien voir; il continuait et développait la pensée sur laquelle il vivait depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation de son cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands mots de Paris-lumière, de ville de toutes les élégances et de tous les génies, de relèvement de la fortune publique par le luxe, de travail français, de production nationale.
Si les convives à l'intelligence alerte avaient été un peu surpris d'entendre parler du devoir patriotique qu'ils accomplissaient à cette table, ils ne le furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler au relèvement de la fortune publique.
—En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.
Mais les commentaires ne purent pas s'échanger; Bunou-Bunou venait de se lever pour répondre au président, et aussitôt le silence avait succédé aux applaudissements: c'était un régal qu'un toast de Bunou-Bunou, qui dépensait des trésors de lyrisme dans ses rapports pour ériger une commune en chef-lieu de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants était affiché dans les bureaux des journaux.
—Je parie deux louis que nous allons entendre la fameuse phrase: «J'ignore si je m'abuse», dit un journaliste parlementaire; qui tient mes deux louis?
Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison, car le premier mot qui sortit de la bouche inspirée du député fut précisément la fameuse phrase qui planait sous la coupole du palais Bourbon:
—Messieurs, j'ignore si je m'abuse....
Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et parmi ceux qui avaient déjà entendu cette phrase célèbre, il y en eut plus d'un qui se cacha la figure dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies choses, «on ferait bien mieux d'en tailler une petite.»
Heureusement les discours tournèrent court; il fallait enlever les tables pour la soirée, et il n'y avait pas de temps à perdre.
En sortant de la salle à manger, Adeline se rendit dans son cabinet, où il trouva sa femme et Berthe qui venaient d'arriver avec Michel Debs.
Ils étaient venus d'Elbeuf dans l'après-midi,—ce qui avait donné à Michel et à Berthe la joie de se trouver pendant trois heures dans le même compartiment en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,—et ils n'avaient pas encore visité les salons du cercle.
—Voulez-vous offrir votre bras à ma fille? dit Adeline à Michel; en attendant que la soirée commence, nous ferons un tour dans les salons; il faut que je vous montremoncercle.
C'était de la meilleure foi du monde qu'il disait «mon cercle»: n'était-ce pas lui qui avait obtenu l'autorisation de l'ouvrir, n'en était-il pas le président, ne décidait-il pas des admissions, tout le monde n'était-il pas chapeau bas devant lui: Frédéric se tenait si discrètement à l'écart qu'il n'avait pas paru au dîner; il se montrerait seulement à la soirée, comme bien d'autres.
Ils avaient commencé leur tour, Adeline donnant le bras à sa femme, Michel conduisant Berthe; à mesure qu'ils avançaient, l'impression n'était pas la même chez la mère que chez la fille: madame Adeline se montrait effrayée du luxe qu'elle voyait, Berthe en était émerveillée; quant à Michel, il n'avait d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait être toujours tourné vers elle, il la regardait venir dans les glaces, et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur son bras, il la sentait plus à lui: à la douceur du contact de la main s'ajoutait le ravissement des yeux: qu'elle était charmante dans sa toilette rose!
Ils arrivèrent à la salle de baccara, dont Adeline ouvrit la porte, et ils se trouvèrent dans une grande pièce, plus longue que large et très haute, puisque de deux étages on en avait fait un seul en supprimant le plancher; le plafond était à caissons dorés et les murs étaient tendus de belles tapisseries tombant sur des boiseries sombres.
—Comment trouvez-vous ça? demanda Adeline avec fierté.
—On dirait une chapelle, répondit Berthe.
En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et Frédéric vinrent au-devant d'eux, et les présentations eurent lieu:
—Mon cher président, on vous réclame, dit Frédéric; si ces dames veulent bien m'accepter à votre place, je vais les installer; je resterai avec elles pour leur nommer vos invités; il faut bien qu'elles les connaissent, puisqu'elles sont les maîtresses de la maison.
Et ce fut réellement en maîtresses de la maison qu'il les traita: on ne pouvait être plus respectueux, plus aimable, plus Mussidan; madame Adeline, qui avait pour lui une répulsion instinctive, fut gagnée. C'était vraiment l'homme que si souvent son mari lui avait dépeint.
Les salons s'emplirent «et la fête commença». Comme le programme en avait été très habilement composé, ce fut au milieu des applaudissements qu'il s'exécuta; de tous côtés partaient des exclamations enthousiastes, et les compliments accablaient Adeline, qui ne savait à qui répondre, un peu grisé de ce triomphe.
Cependant tout le monde n'applaudissait point, et dans les coins se manifestaient de sourdes protestations et des impatiences.
—Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?
—On n'en taillera donc pas une petite?
Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que, parmi ces mécontents se trouvaient quelques-uns de ceux à qui elle avait eu la prévenance de faire remettre des jetons de nacre.
Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant un peu en longueur, se termina aussi: les invités peu à peu se retirèrent, au moins ceux qui étaient venus avec leurs femmes.
Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit la salle de baccara, et, quoiqu'elle fût vaste, on s'y entassa si bien que ce fut à peine si ceux qui s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.
—Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien ne va plus.
Le lendemain, les journaux racontaient cette fête, mais, ce qui valait mieux, le bruit se répandait dans Paris, se colportait, se répétait qu'il y avait une caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait facilement.
LeGrand Iétait fondé.