Chapter 6

—Que puis-je pour vous?

—Vous en rapporter à moi, et ne pas vous inquiéter quand quelque chose se présente mal. Soyez sûr que vous n'avez qu'un mot à dire pour qu'il y soit porté remède. Comme vous, mon cher président, je mets au-dessus de tout honneur de notre cercle, et, si j'osais le dire: avant vous, puisque, pour ceux qui savent, je suis le gérant responsable. Mais, à côté de l'honneur, de la respectabilité dont vous avez la garde, il y des intérêts respectables dont je me trouve chargé par ma gérance effective. On me les a confiés, ces intérêts.—A l'argent que j'ai mis dans cette affaire s'est ajouté l'argent qui m'a été confié,—et dont je suis responsable. Eh bien, laissez-moi l'administrer de façon à ce qu'il donne les produits légitimes qu'on est en droit d'attendre.

—Mais que puis-je?

—Vous ne voulez pas ma ruine; vous ne voulez pas celle des personnes qui ont eu confiance en moi?

—Certes, non.

—Soyez sûr qu'il ne sera jamais rien fait sous ma direction qui puisse nous compromettre ou même nous inquiéter.

—Que voulez-vous donc de moi?

—Simplement ce qui se fait dans tous les cercles? que vous laissiez marcher la partie.

Un matin qu'Adeline rentrait tard chez lui, dans cet état de demi-somnolence du joueur qui a passé la nuit, le corps brisé de fatigue, le sang enfiévré, l'esprit abattu, honteux de lui-même, furieux contre les autres, rejouant dans sa tête troublée les coups importants qu'il venait de perdre et qui avaient augmenté sa dette d'une dizaine de mille francs, on lui dit qu'une jeune dame l'attendait dans le salon de l'hôtel.

Il n'était guère en disposition de donner des audiences et d'écouter des solliciteurs: il fallait qu'avant la séance de la Chambre, où devait venir en discussion un projet de loi dont il était rapporteur, il se rafraîchit, et dans un peu de repos se retrouvât.

—Vous direz à cette dame que je ne peux pas recevoir, répondit-il.

Et il continua son chemin pour monter à son appartement.

Mais, dans son mouvement de mauvaise humeur, il n'avait pas parlé assez bas, la porte du salon s'ouvrit vivement, et il se trouva en face d'une jeune femme de tournure élégante qui lui barra le passage.

—Monsieur Adeline?

—C'est moi, madame, mais je ne puis pas vous recevoir en ce moment, je suis très pressé; écrivez-moi.

—Je vous en prie, monsieur, écoutez-moi, je vous en supplie.

L'accent était si ému, si tremblant, le regard était si troublé, si désolé, qu'Adeline se laissa attendrir.

La précédant, il l'introduisit dans le petit salon banal des appartements meublés qui se trouvait avant sa chambre? En entrant dans cette pièce froide, qui n'était plus habitée que quelques instants, le matin, un frisson le secoua de la tête aux pieds; alors, frottant une allumette, il la mit sous le bois préparé dans la cheminée, puis, attirant un fauteuil, il s'assit en face de sa visiteuse qui attendait dans une attitude embarrassée et confuse.

—Madame, je vous écoute.

Comme elle ne commençait pas, il voulut lui venir en aide: elle était fort jolie et la tristesse, l'angoisse de sa physionomie ne pouvaient pas ne pas inspirer la sympathie.

—Madame? demanda-t-il.

—Madame Paul Combaz.

—La femme du peintre?

—Oui, monsieur.

Cela fut dit avec plus de tristesse que de fierté.

La sympathie un peu vague d'Adeline devint de l'intérêt: il oublia ses fatigues et ses émotions de la nuit pour regarder cette jeune femme qui se tenait devant lui dans une attitude désolée. Non seulement il connaissait le nom de Paul Combaz comme celui d'un peintre de talent, très apprécié dans le monde parisien, mais encore il connaissait l'homme lui-même, un des plus fidèles habitués duGrand I, depuis quelque temps.

—Pardonnez-moi mon embarras, dit-elle enfin; c'est une situation si douloureuse que celle d'une femme qui vient se plaindre de son mari... qu'elle aime, que je ne sais comment m'expliquer... bien que depuis plus d'un mois j'aie préparé cent fois par jour ce que je dois vous dire.

Adeline fit un signe pour la rassurer.

—Vous connaissez mon mari? demanda-t-elle en le regardant avec crainte.

—J'ai autant de sympathie pour l'homme que d'estime pour l'artiste.

Elle laissa échapper un soupir de soulagement, et ses yeux navrés s'éclairèrent d'une flamme de tendresse et de fierté.

—Soyez certain qu'il les mérite; c'est le coeur le plus loyal, le caractère le plus droit: et ce n'est pas à vous que j'ai à dire qu'il est un grand artiste, ses succès sont là pour l'affirmer; je serais la plus heureuse et la plus fière des femmes si... s'il ne jouait pas; et c'est parce qu'il joue... à votre cercle que je viens vous demander de nous sauver, mes enfants et moi.

—Mais je n'ai pas le pouvoir d'empêcher les gens de jouer! s'écria-t-il blessé de cet appel à son intervention, qui semblait le rendre responsable des pertes au jeu de Paul Combaz; vous vous méprenez étrangement sur l'autorité d'un président de cercle.

Elle le regarda, le visage bouleversé, les lèvres tremblantes.

—Oh! monsieur, je vous en prie, ne me repoussez pas. Si ce n'est pas pour moi que vous m'écoutez, et je le comprends, puisque vous ne me connaissez pas, que ce soit pour mes enfants, pour mes trois petites filles, qui dans un mois, peut-être dans huit jours, seront jetées dans la rue, mourant de faim, de froid, si vous n'intervenez pas. Vous avez une fille que vous aimez, c'est au père que je m'adresse.

—Vous me connaissez, vous connaissez ma fille?

—Non, monsieur, je ne connais pas mademoiselle Adeline, mais je sais que vous avez une fille, et c'est en pensant à elle que l'espérance s'est présentée à moi que vous nous viendrez en aide. Désespérée par les pertes au jeu de mon mari, j'ai cherché, comme une affolée que je suis, à qui je pourrais demander protection, et l'idée m'est venue, l'inspiration, que si je n'avais pas pu empêcher mon mari d'aller au cercle où il s'est ruiné, le président de ce cercle pourrait lui en fermer les portes. Mais ce président était-il homme à m'entendre? ou bien me repousserait-il parce qu'il profitait lui-même de la ruine des joueurs... comme il y en a, m'a-t-on dit? Par mon mari que j'avais interrogé, je savais quel homme politique vous êtes, la situation que vous occupez, l'estime dont vous êtes entouré; c'était beaucoup; pourtant ce n'était pas assez; dans l'homme politique y avait-il un homme de coeur capable de se laisser attendrir par le désespoir d'une mère? J'ai une amie de couvent mariée à Rouen, je lui ai écrit pour qu'elle tâche d'apprendre quel homme était M. Constant Adeline. Sa réponse, vous la connaissez sans que je vous la dise. C'est alors, quand j'ai su quel père vous êtes pour votre fille, que la foi en vous m'est venue, et que j'ai eu le courage d'entreprendre cette démarche.

Peu à peu il s'était laissé gagner: cette voix vibrante, ces beaux yeux qui plusieurs fois s'étaient noyés de larmes, cet élan, et en même temps cette discrétion dans les paroles, surtout cette évocation de Berthe lui troublaient le coeur.

—Que puis-je pour vous? Ce qui me sera possible, je vous promets de le faire.

—Je sentais que je ne m'adresserais pas à vous en vain, et de tout coeur je vous remercie de vos paroles: quand je vous aurai expliqué notre situation, vous verrez, et beaucoup mieux que je ne le vois moi-même, comment vous pouvez nous sauver, et de quelle façon vous pouvez agir sur mon mari.

Adeline sonna, et au garçon qui ouvrit la porte, il recommanda qu'on ne laissât monter personne.

—Il y a sept ans que je sais mariée, dit-elle, j'ai apporté une dot de cent mille francs à mon mari, et un an après, à la mort de mon père, deux cent mille francs. Quand mon mari m'a épousée, il n'avait pas de fortune, mais il avait son talent et son nom qui lui rapportaient cinquante ou soixante mille francs. Nous vivions largement dans un petit hôtel de la rue Jouffroy que mon mari avait fait construire, et que nous avions payé, ainsi que son ameublement, avec ma dot et l'héritage de mon père. Ce n'était point là une prodigalité, car vous savez que le peintre qui n'a pas son hôtel n'a guère de prestige sur le marchand de tableaux et encore moins sur l'amateur; c'est une nécessité professionnelle, quelque chose comme un outillage. Nous étions très heureux, j'étais très heureuse: aimée de mon mari, l'aimant, vivant de sa vie, près de lui, fière de le voir travailler, fière de le voir se retourner vers moi pour me demander mon sentiment d'un geste ou d'un coup d'oeil je ne quittais pas l'atelier, et en six années, les seules heures que je n'aie point passées à ses côtés sont celles où je promenais mes filles au parc Monceau. La crise que traverse la peinture nous avait cependant atteints, et des soixante mille francs que gagnait mon mari pendant les premières années de notre mariage, il était tombé à quelques milliers de francs seulement, les marchands n'achetant plus, comme vous le savez. Il avait fallu restreindre nos dépenses. J'avais été la première à le demander, et j'avais pu organiser une nouvelle existence... suffisante au moins pour moi, et qui pouvait très bien se prolonger jusqu'à des temps meilleurs. Les choses allaient ainsi lorsqu'il y a trois mois, il y aura dimanche trois mois, pour mon malheur, je ne sais la date que trop bien, M. Fastou...

Adeline laissa échapper un mouvement.

—... Le statuaire, celui qui fait partie de votre cercle, vint voir mon mari. Naturellement, on parla du krach. Fastou gronda mon mari, lui dit qu'il était trop loup, que, puisque les marchands n'achetaient plus, il fallait vendre aux amateurs; mais que, pour les trouver, on devait aller les chercher; que, pour les rencontrer dans des conditions favorables, les cercles, terrain neutre, étaient un bon endroit; que, pour lui, c'était à son cercle qu'il avait obtenu la commande des douze ou quinze bustes dont il vivait; et il termina en proposant à mon mari de le faire recevoir membre duGrand I. Je suppliai si bien mon mari qu'il refusa; mais il accompagna M. Fastou quelquefois... pour rencontrer ces amateurs qui devaient nous acheter des tableaux.

—Et alors? demanda Adeline anxieusement, car bien souvent il avait vu Combaz à la table de baccara.

—Aujourd'hui, notre hôtel est hypothéqué pour 80,000 francs, c'est-à-dire à peu près pour sa valeur actuelle; tous les tableaux que mon mari avait dans son atelier ont été emportés, et une partie de l'ameublement, ce qui était de vente sûre et facile, a suivi les tableaux.

—Mais la caisse du cercle ne prend pas des hypothèques, s'écria Adeline, elle n'achète pas des tableaux!

—La caisse, non, mais le caissier, ou le chef de partie, je ne sais comment vous l'appelez, celui qui prête aux joueurs: Auguste.

—C'est impossible, interrompit Adeline qui croyait savoir qu'Auguste n'était qu'un petit employé.

—Vous croyez, monsieur, moi je sais; en tout cas, si ce n'est pas à son profit qu'Auguste a prêté les sommes perdues par mon mari, c'est au profit de ceux qui l'emploient, et pour nous le résultat est le même,—c'est la ruine; encore quelques meubles, quelques tentures et quelques tapis vendus, et il ne nous restera rien, car l'hôtel ne tardera pas à être vendu, lui aussi, puisque nous ne pourrons pas payer les intérêts de la somme pour laquelle il est hypothéqué. Vous voyez notre situation: en trois mois tout a été englouti; mon mari ne travaille plus, il est le plus malheureux homme du monde, la fièvre le dévore; il ne dort plus, il ne mange plus; j'ai peur que le désespoir de nous avoir perdus ne le pousse au suicide. Déjà il n'ose plus me regarder et, quand il embrasse ses filles, c'est avec des élans qui m'épouvantent. Vous comprenez maintenant comment j'ai eu le courage de m'adresser à vous. Que mon mari ne puisse plus jouer dans votre cercle, il ne trouvera pas à jouer ailleurs, puisqu'il est ruiné, et il me reviendra, je le consolerai, je le soutiendrai, il se remettra au travail, quand ce ne serait qu'à des illustrations; vous l'aurez guéri; vous nous aurez sauvés.

Adeline secoua la tête, et se parlant à lui-même plus encore peut-être qu'à madame Combaz, il murmura:

—Guérit-on les joueurs?

Croyant que c'était à elle que cette exclamation s'adressait, vivement elle répondit:

—Oui, on les guérit, et mon mari en est un exemple vivant: nous avons fait notre voyage de noces dans les Pyrénées; en arrivant à Luchon, mon mari s'est mis à jouer et à passer toutes ses nuits au Casino; je l'ai accompagné, et comme on ne laisse pas les femmes entrer dans les salles de jeu, je l'ai attendu dans un petit salon, toute seule, me désolant, me désespérant, interrogeant de temps en temps les garçons, pour savoir où en était la partie, et si elle n'allait pas finir. Bien que j'aie été élevée honnêtement, j'en étais arrivée à me faire assez familière avec eux pour qu'ils voulussent bien me répondre. Et non seulement ils me répondaient, mais encore ils voulaient bien dire à mon mari que j'étais là. Il s'est laissé toucher. Le sixième soir, j'ai obtenu de lui qu'il n'irait pas au jeu, et depuis il n'y est jamais retourné.

—A Luchon?

—Ni ailleurs.

—Mais à Paris?

—Après sept ans! Vous voyez que la guérison a duré longtemps et qu'elle est possible.

Adeline ne répondit rien de ce qui lui montait aux lèvres.

—Vous avez eu raison de vous adresser à moi, dit-il, je vous promets que tout ce que je pourrai pour sauver votre mari, je le ferai.

—Surtout qu'il ne sache pas ma démarche.

—Soyez tranquille; c'est en mon nom que je lui parlerai.

Guérit-on les joueurs?

C'était ce qu'Adeline se demandait. Son projet n'était-il pas ridicule de vouloir guérir les autres quand il ne pouvait pas se guérir lui-même?

Pourtant il fallait qu'il tînt sa promesse; cette pauvre petite femme était trop touchante dans son désespoir pour qu'il refusât de lui venir en aide.

Que de ruines, que de désastres seraient évités si les joueurs ne trouvaient pas ces facilités à emprunter, qui, s'offrant à eux, les entraînent et les perdent? Eût-il jamais joué lui-même s'il avait dû tirer de sa poche, où ils n'étaient pas d'ailleurs, les premiers billets de mille francs qu'il avait risqués au baccara? «Auguste, six mille, dix mille» cela n'était pas bien douloureux à dire, alors surtout qu'on comptait sur une bonne série, et l'on était pris pour jamais;—mieux que personne il le savait.

Combaz travaillant toute la journée dans son atelier auprès de sa femme, c'était le soir seulement qu'il venait au cercle, après avoir embrassé ses trois petites filles à moitié endormies dans leurs lits blancs. Adeline avait donc la certitude de ne pas le manquer: en se tenant dans la salle de baccara, il le prendrait à l'arrivée.

En effet, le soir même, un peu après dix heures, Adeline, qui, depuis quelques instants déjà, était à son poste, le vit entrer d'un air en apparence indifférent, mais sous lequel se lisait facilement la préoccupation; ses yeux vagues avaient le regard en dedans de l'homme qui suit sa pensée, insensible à tout ce qui vient du dehors.

Il alla au-devant de lui:

—Je désirerais vous dire un mot.

—Mais, quand vous voudrez, répondit Combaz, sans attacher aucun sens à ses paroles, bien évidemment.

Arrivé dans son cabinet, Adeline en ferma la porte et, poussant un fauteuil au peintre, il s'assit vis-à-vis de lui, en le regardant.

Bien que Combaz n'eût pas depuis quelques mois l'esprit disposé à la plaisanterie, il était trop resté en lui du rapin et du gamin de sa jeunesse pour qu'il manifestât sa surprise autrement que par la blague:

—C'est devant monsieur le juge d'instruction, que j'ai l'agrément de comparoir? dit-il.

—Non devant le juge d'instruction, répondit Adeline, l'instruction est faite, mais devant le juge, ou, si vous le préférez, devant le président, ou, ce qui est le plus vrai encore, devant un admirateur de votre talent, devant un ami, si vous me permettez le mot.

Combaz restait raide, dans l'attitude d'un homme qui se tient sur ses gardes parce qu'il sent qu'il peut être facilement attaqué.

—Je vous remercie, cher monsieur, de ce que vous voulez bien me dire.

Et il enfila une phrase de politesse à laquelle il n'attachait en réalité aucun sens.

—Vous ne vous blesserez donc pas, commença Adeline, si je vous dis que vous jouez trop gros jeu.

Au contraire, Combaz se fâcha et, relevant la tête:

—Permettez, monsieur!

Adeline ne se laissa pas couper la parole:

—C'est à moi qu'il faut que vous permettiez, car je n'ai pas fini, je n'ai même pas commencé ce que j'ai à vous dire. Je suis le président de ce cercle, c'est en quelque sorte chez moi que vous jouez, et vous admettrez bien que j'ai le droit de vous adresser mes observations, alors surtout qu'elles sont dictées par votre intérêt...

—Mais, monsieur...

—Par celui de votre jeune femme si charmante, par celui de vos trois petites filles que vous venez d'embrasser dans leur lit pour accourir ici, et qui demain peut-être seront dans la rue, sans lit, sans pain.

Combaz étendit la main pour protester; Adeline la lui prit et chaleureusement il la lui serra:

—Vous voyez que je sais tout: votre hôtel hypothéqué pour quatre-vingt mille francs, vos tableaux vendus à Auguste, vos objets d'art, vos tentures emportés.

—Qui vous a dit?

—Etait-il possible que je visse un artiste perdre plus de deux cent mille francs ici, sans m'inquiéter de savoir quelles étaient ses ressources, si c'était sa fortune ou le pain de ses enfants qu'il jouait; c'est le pain de ses enfants; je ne le permettrai point. Si c'est le président qui vous parle, c'est aussi l'ami qui pense à votre avenir gâché, c'est le père qui pense à vos petites filles, parce qu'il aime la sienne et que, par sympathie, il s'intéresse aux vôtres. Allez-vous les sacrifier à votre passion, vous, un artiste qui avez dans le coeur et dans la tête des émotions plus hautes que celle que peut donner le jeu?

Combaz était dans une situation où la sympathie, même alors qu'elle est accompagnée de reproches, touche les plus endurcis, et il n'était nullement endurci.

—Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que c'est la passion qui me fait jouer? Passionné, oui, je l'ai été: quand j'étais plus jeune, tout jeune, j'ai passé des nuits au jeu pour le jeu lui-même et les secousses qu'il donne; mais ce temps est loin de moi.

—Alors, pourquoi jouez-vous?

Il secoua la tête; puis, après un assez long intervalle de silence, en homme qui prend son parti:

—Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je me suis remis à jouer après être resté sept années sans toucher aux cartes: simplement par calcul, sans aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce que mon travail était insuffisant à leur continuer, notre vie ordinaire, rien de plus. Je gagnais soixante mille francs environ bon an mal an. J'ai voulu, quand je n'ai presque plus rien gagné, parce que ma peinture ne se vendait plus, que la transition d'une vie large à une vie étroite ne fût pas trop dure, et j'ai demandé au jeu d'équilibrer notre budget; il l'a culbuté. Que d'autres, gênés comme moi, ont fait comme moi!

—Et comme vous se sont ruinés! s'écria Adeline avec un accent d'une violence qui surprit Combaz, et ont ruiné leur famille. Il manque deux, trois, dix mille francs, pour se remettre en état, on les demande au jeu; et le jeu vous en prend dix mille, cent mille, tout ce qu'on a.

—A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas toujours.

Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas ne pas toucher Adeline.

Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises séries; mais depuis trois mois que vous jouez, vous êtes dans une mauvaise; ne vous obstinez point. Peut-être, si vous aviez quelques centaines de mille francs derrière vous, pourriez-vous continuer et attendre la veine; mais vous ne les avez pas. Ne risquez pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste perdu, vous seriez réduit à la misère. Vous, ce n'est rien: un homme se tire toujours d'affaires. Mais les vôtres, votre femme, vos filles! Vous ne vouliez pas que leur vie fût amoindrie; que sera-t-elle quand on les mettra à la porte de l'hôtel où elles sont nées, et que, brisé ou affolé, vous serez incapable de vous remettre au travail, pensez donc que par votre fait elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire, traîner une jeunesse de misère. Il en est temps encore, arrêtez-vous. Vous serez gênés, cela est certain, mais la gêne n'est pas la honte, n'est pas la misère; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.

Evidemment Combaz était touché; à l'examiner, il était facile de comprendre que ce qu'Adeline disait, il se l'était dit à lui-même bien des fois; mais par cette répétition, ces paroles avaient pris une force que la conscience seule ne leur donnait pas.

Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait obtenu:

—Vous venez pour jouer?

—Je sens que je vais avoir une série, c'est ce qui m'a décidé une dernière fois.

—Combien croyez-vous qu'on prêtera?

—Rien.

—Alors?

—J'ai pu me procurer trois mille francs.

—Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille francs vous pouvez faire vivre votre famille pendant plusieurs mois; rentrez chez vous et remettez cet argent à votre femme, qui se désespère en ce moment, qui pleure auprès de ses filles, en sachant que vous êtes ici; la joie que vous lui donnerez ce soir sera si grande, que si vous vouliez revenir demain, son souvenir vous retiendra.

Ce mot qu'Adeline avait trouvé dans son coeur de père et de mari arracha Combaz à ses hésitations.

Avec un élan d'épanchement, il lui prit la main et la serra longuement.

—Je rentre chez moi, dit-il.

—Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement affaire place Malesherbes.

—Vous ne vous fiez pas à moi? dit Combaz en riant.

Adeline changea la conversation, car s'il était vrai qu'il ne se fiât point à cette bonne résolution d'un joueur, il trouvait imprudent de laisser voir ses doutes; et jusqu'à la place Malesherbes ils s'entretinrent de choses et d'autres amicalement, sans qu'une seule fois il fût question de jeu.

—Vous voici à deux pas de chez vous, dit Adeline en arrivant à la place, bonsoir!

—Je vous porterai les remerciements de ma femme, dit Combaz en lui serrant les deux mains avec effusion, et je vous conduirai mes deux aînées pour qu'elles vous embrassent.

—J'irai chercher chez vous les remerciements de madame Combaz, dit Adeline, et les embrassements de vos chères petites; il ne faut pas que vous repassiez la porte du cercle.

—N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.

Adeline s'en revint à pied, lentement, marchant allègrement, la conscience satisfaite: il avait sauvé un brave garçon. Sans doute dans ce sauvetage, il y avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des points de contact douloureux entre cette situation et la sienne, mais enfin la satisfaction du devoir accompli le portait: il avait fait son devoir.

En passant place de la Madeleine, il hésita s'il rentrerait chez lui se coucher où s'il irait faire un tour au cercle; sûr de ne pas se laisser entraîner au jeu ce soir-là, alors qu'il était encore tout frémissant de ses propres paroles, il se décida pour le cercle.

Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier prononçait les mots qui, si souvent, retentissent dans une nuit: «Le jeu est fait». Machinalement il regarda qui taillait: un cri de surprise lui monta aux lèvres, c'était Combaz; alors il s'approcha de la table et regarda les enjeux: environ une vingtaine de mille francs et Combaz n'avait plus que quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa taille, que ses doigts serraient nerveusement, tandis que sur son visage pâle glissaient des filets de sueur.

—Rien ne va plus?

À ce moment les yeux de Combaz rencontrèrent ceux d'Adeline et vivement il les détourna, puis il donna les cartes.

Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant demandé des cartes, reçurent l'un un dix, l'autre une figure; alors une hésitation manifeste se traduisit sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher une inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il ou ne devait-il pas tirer? Si furieux que fût Adeline, il était encore plus anxieux. Le joueur l'emporta sur le président, et ses yeux dirent ce qu'il eût fait lui-même. Combaz ne tira point et gagna.

—Je vous disais bien que j'allais avoir une série! s'écria Combaz en venant vivement à Adeline, c'est cette certitude qui m'a empêché de rentrer, j'ai pris une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.

—Au moins allez-vous vous sauver maintenant.

—Au plus vite.

Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses plaques contre vingt-cinq beaux billets de mille francs, Adeline s'approcha de Frédéric.

—Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus prêté d'argent à M. Combaz.

—Et pourquoi donc, mon cher président?

—Il est ruiné.

—Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il les empoche.

—Je désire qu'il les garde.

—Et la partie, qui la fera marcher, si nous écartons les joueurs? Vous savez bien que ce ne sont pas là nos conventions; les recettes baissent; intéressant, le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous, mais si nous éloignons les sympathiques, qui nous fera vivre puisque les coquins ne viennent pas ici?

Bien souvent Adeline avait invité le père Eck à venir dîner à son cercle, dans un de ses voyages à Paris; mais les voyages du père Eck à Paris étaient rares; il aimait mieux rester à Elbeuf à surveiller sa fabrique.

Tandis que le fabricant de nouveautés est obligé de venir à Paris deux fois par an et d'y passer chaque fois quinze jours ou trois semaines pour faire accepter par les acheteurs les échantillons de la saison prochaine, traînant chez les quarante ou cinquante négociants en draps qui sont ses clients samarmotte, c'est-à-dire la caisse dans laquelle sont rangés ses échantillons,—le fabricant de draps lisses n'a pas à supporter ces ennuis et cette grosse dépense de préparer à l'avance, pour la saison d'hiver et la saison d'été, cinq ou six cents échantillons dont il lui faudra discuter, avec les acheteurs, chaque fil, chaque nuance, la force, l'apprêt; sa gamme de fabrication est beaucoup plus limitée, et d'un coup d'oeil, d'un mot, ses commandes sont faites ou refusées; pour les recevoir, il n'est pas nécessaire que le chef de la maison se dérange lui-même.

Le père Eck ne se dérangeait donc que bien rarement; que serait-il venu faire à Paris? Ce n'était pas à Paris qu'étaient ses plaisirs, c'était à Elbeuf, dans sa fabrique dont il montait les escaliers du matin au soir comme le plus alerte de ses fils; c'était dans son bureau à consulter ses livres; c'était surtout le jour des inventaires qu'il clôturait tout seul quand il faisait comparaître devant lui ses fils et ses neveux et qu'il leur disait en deux mots: «Voilà ta part, Samuel; la tienne, David, la tienne, Nathaniel, la tienne, Nephtali, la tienne, Michel; maintenant, allez travailler.»

Cependant, un jour qu'une affaire importante réclamait sa présence à Paris, il s'était décidé à partir; par la même occasion il verrait Adeline, et ce fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers six heures, il alla attendre Adeline à la sortie de la Chambre.

—Jefiens tineravecfousàfotrecercle.

Bunou-Bunou, chargé de son portefeuille qu'il traînait à bout de bras, accompagnait Adeline; la présentation eut lieu en règle, et le père Eck exprima toute la satisfaction qu'il éprouvait à connaître un député dont il avait lu si souvent le nom dans les journaux. Ordinairement ce n'était pas un bon moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou que de lui parler des journaux, tant ils s'étaient moqués de lui, mais la physionomie ouverte du père Eck et son air bonhomme effacèrent vite la mauvaise impression que ce mot «journaux» avait commencé à produire..

Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils gagnèrent l'avenue de l'Opéra. Quand, en montant le grand escalier, Adeline vit les regards étonnés que le père Eck promenait autour de lui, sur les revêtements de marbre aussi bien que sur la livrée fleur de pêcher des valets de pied, il sourit intérieurement, comme si ce luxe lui était personnel et devait éblouir le futur oncle de Berthe.

—Voulez-vous que je vous montre nos salons? dit-il en entrant dans le hall.

—Je n'avais aucune idée de ce qu'est un cercle, c'est trèspeau.

Dans chaque salon, le père Eck après avoir promené partout un regard curieux, et tâté le tapis du pied, en homme qui connaît la qualité de la laine, répétait à mi-voix pour ne pas troubler l'auguste silence de ces vastes pièces:

—C'est trèspeau.

En attendant le dîner, ils se retirèrent dans le cabinet d'Adeline avec Bunou-Bunou et quelques commerçants qui connaissaient le père Eck. Comme ils étaient là à causer, M. de Cheylus entra, et s'arrêta à la porte pour écouter le père Eck qui lui tournait le dos, et soutenait une discussion contre Bunou-Bunou.

—Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avançant, il me semble reconnaître l'accent de mon ancien département.

—M. le comte de Cheylus, ancien préfet de Strasbourg, dit Adeline; M. Eck, de la maison Eck et Debs.

Mais le père Eck n'aimait pas qu'on le plaisantât sur son accent:

—Oui, monsieur, dit-il en venant à M. de Cheylus, je suis Alsacien, ou si je ne le suisblusce n'estbasma faute, c'est celle de certainesbersonnes; je suis fier de mon accent et je voudrais enafoirdavantage pour hisser haut le drapeau de mon pays.

Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un peu effaré:

—Malheureusement l'habitude defifretoujours maintenant avec des Normands l'apeaucoupatténué, comme vous pouvez lefoir, et je le regrette: l'accent, mais c'est le fumet duponvin; voudriez-vous des pâtés de Strasbourg qui ne sentissent rien?

—Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fâchait jamais de rien ni contre personne.

À table, le père Eck répéta son même mot, en ne lui faisant subir qu'une légère variante:

—C'est trèspon; vraiment, pour le prix, c'est trèspon.

Et comme il ne soupçonnait pas les mystères de la cagnotte, à un certain moment il ajouta:

—C'est vraiment unepellechose que l'association! Quels miracles elle produit! Je n'aurais jamais cru que, moyennant une cotisation de cent francs par an, on pouvaitchouirde cespeauxsalons et de cetteponnetable, avec des domestiques aussipiendressés, et de tout ce luxe.

Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara les sommes qui se jouaient en deux ou trois minutes, il commença à changer d'avis sur les cercles.

—C'est vrai, demanda-t-il à Adeline, que ces plaques de nacre valent 5,000 francs et 10,000 francs?

—Parfaitement.

—Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient 10,000vrancsen or sur le tapis vert, ils y regarderaient à deux fois, à dix fois; ces plaques, ça glisse des doigts comme les haricots de ceux des enfants. Et je vois des commerçants à cette table, des gens qui savent ce que c'est que l'argent gagné. C'est une honte!

Adeline, qui jusque-là avait été ravi des émerveillements du père Eck, voulut changer la conversation qui menaçait de prendre une mauvaise voie et de conduire à un résultat complètement opposé à celui qu'il avait espéré au commencement de cette visite.

Mais on ne changeait pas le cours des idées du père Eck, pas plus qu'on ne le faisait taire quand il voulait parler; il continua:

—Jetisque le jeu ainsi compris est une honte; c'est une spéculation, non une distraction; ils jouentbourgagner, non pour s'amuser entre honnêtes gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont, comme ils sont pâles ou rouges, comme ils grimacent: tous les mauvais instincts de la bête se marquent sur leurs visages. Allons-nous-en!

Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur cette mauvaise impression; s'il fut bien aise de quitter la salle de baccara où cette indignation d'unPuchotier, beaucoup plusPuchotierque lui encore, était née, il manoeuvra pour que le père Eck ne quittât pas le cercle dans cet état violent, et, après lui avoir fait traverser les salons des jeux de commerce où quelques membres jouaient tranquillement, silencieusement, en automates, au whist et à l'écarté, il le conduisit dans son cabinet, où Bunou-Bunou, bien chauffé et bien éclairé, répondait scrupuleusement, comme tous les soirs il le faisait, aux vingt ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reçues dans la journée.

—Et c'estbourcela qu'on fonde des cercles? dit le père Eck, en s'asseyant devant la cheminée.

—Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu n'est qu'un accessoire, qu'un accident, et ce soir, particulièrement, la partie a pris un développement insolite.

Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus élevé leur cercle avait été fondé; malheureusement il fut interrompu, dans sa démonstration que le père Eck écoutait sans paraître bien touché, par M. de Cheylus, qui entra en riant:

—Il se joue en ce moment une comédie qui aurait bien amusé M. Eck s'il en avait été témoin, dit-il.

—Quelle comédie?

—Le comte de Sermizelles vient de perdre 12,000 fr.; où les avait-il eus? me direz-vous. Je n'en sais rien, mais enfin il se les était procurés, puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va rencontrer une série, il cherche cinq louis seulement pour l'entamer. À la caisse, brûlé. Auprès d'Auguste, brûlé. Auprès de tous les garçons, brûlé, archi-brûlé, et si bien brûlé qu'il ne trouve même pas un louis. Ou bien on ne lui répond pas, ou bien on ne le fait qu'avec les refus les plus humiliants. Il ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il fallait voir ses grâces, ses sourires, ses chatteries, et, devant les humiliations, son impassibilité. Averti par Auguste, je suivais son manège. C'est la comédie que j'aurais voulu que vît M. Eck. J'en ris encore. Enfin il tombe sur une bonne âme ou sur un mauvais plaisant qui lui dit que le chef a de l'argent. Et voilà mon comte qui, par l'escalier de service, se précipite à la cuisine. Il y est en ce moment.

—Est-cebossible!s'écria le père Eck en levant les bras au ciel.

—Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est dans son sang comme dans celui de toute sa famille. Son frère, qui d'ailleurs ne s'est pas ruiné, était si foncièrement joueur qu'il ne prenait même pas la peine d'administrer sa fortune. À sa mort on a trouvé chez lui des tas de titres d'obligations de chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs coupons. Pourquoi se donner le mal de détacher ces coupons avec des ciseaux quand on fait des différences de trente ou quarante mille francs toutes les nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin, pour le moment, le comte est aux prises avec le chef et tâche de l'amadouer. Venez voir sa rentrée, qu'il ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera curieuse.

Quand ils entrèrent dans la salle, le comte n'y était pas, mais presque aussitôt il arriva allègrement, gaiement, et il courut à la caisse: sur la tablette, il déposa un tas de pièces de cinq francs, de deux francs, de cinquante centimes et même une poignée de gros sous.

—Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton de cinq louis.

Et vivement il courut à la table où le croupier annonçait justement une nouvelle taille: «Messieurs, faites votre jeu.» Sans hésitation, en homme qui poursuit une idée, le comte plaça son jeton à gauche: il était radieux, sûr de gagner. Et, en effet, il gagna. Il laissa sa mise doublée et gagna encore. Puis encore une troisième fois.

Mais cela n'avait plus d'intérêt pour le père Eck, qui n'avait nulle envie de passer la nuit à regarder jouer. Il en avait assez; il en avait trop. Adeline le reconduisit à son hôtel, rue de la Michodière, et promit de venir le prendre le lendemain matin pour une course qu'ils avaient à faire ensemble.

Adeline fut exact et il trouva le père Eck sous la porte, l'attendant.

Comme c'était au Palais-Royal qu'ils allaient, ils descendirent l'avenue de l'Opéra, et, en passant devant son cercle, Adeline voulut entrer pour donner un ordre. Dès la porte cochère, ils entendirent un brouhaha de voix qui partait de l'escalier du cercle, et à travers les glaces de la porte contre laquelle il était adossé ils virent un homme en veste et en calotte blanche, un cuisinier évidemment, qui pérorait avec de grands mouvements de bras, barrant le passage au comte de Sermizelles, défait, exténué, qui voulait sortir.

Que signifiait cela?

Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait pas plus moyen d'entrer que de sortir, le cuisinier obstruait solidement le passage et d'ailleurs il ne voyait pas son président, à qui il tournait le dos. Autour de lui et du comte, il y avait une confusion de gens qui criaient ou qui riaient, des membres du cercle, des croupiers, des domestiques.

À ce moment, dans la cour parut Auguste, qui était descendu par l'escalier de service.

—Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en allant à lui vivement.

—M. le comte de Sermizelles avait emprunté hier cent francs au chef; il a gagné cent vingt-cinq mille francs avec; mais il a tout perdu et il ne lui reste pas un sou pour rembourser Félicien, qui ne veut pas le laisser partir.

—Vous m'avez donné votre parole d'honneur de me rendre mon argent ce matin, hurlait Félicien, et vous voulez filer. Vous ne passerez pas!

Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir, et, mettant cinq louis dans la main du cuisinier:

—Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même quittez le cercle à l'instant.

Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent côte à côte assez longtemps sans rien dire. À la fin, le père Eck prit le bras d'Adeline:

—Mon cher monsieurAteline, je sais qu'on n'aime pas les conseils qu'on ne demande pas,bourtantje vous en donnerai un: croyez-moi, laissez ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'estbasla place d'un brave homme comme vous. Vous serez mieux dansfotrefamille. Si nous avons un peu réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille: c'est en étant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'estbasseulement pour la fortune que la famille estponne.

Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous l'impression de ces conseils, sans pouvoir la secouer: «Laissez ces gens-là à leurs plaisirs.» Est-ce que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?

Mais dans la journée il lui vint un second avertissement qui le bouleversa plus profondément encore.

Comme il allait entrer dans la salle des séances, le préfet de police—celui-là même qui lui avait accordé l'autorisation d'ouvrir leGrand I,—l'arrêta au passage.

—Eh bien, mon cher député, êtes-vous content de votre cercle?

Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène du matin, s'empressa de la raconter et de l'expliquer, tout en se disant que la préfecture était bien rapidement renseignée.

Mais le préfet se mit à rire:

—Je ne peux pas partager votre colère contre votre cuisinier, et même je trouve qu'il serait désirable que les joueurs eussent à payer quelquefois leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins. Ce n'était donc pas de cela que je voulais parler. Je vous demandais si vous étiez content de votre cercle.

—Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de nos membres augmente tous les jours; nos fêtes sont très réussies; notre situation financière est bonne; je n'ai que des remerciements à vous renouveler pour l'autorisation que vous m'avez accordée avec tant de bonne grâce.

Puis tout de suite il entama une apologie des cercles bien tenus et sévèrement surveillés, qui n'était à peu de chose près que la répétition de ce que Frédéric lui avait dit et répété plus de cinquante fois, sur tous les tons et avec toutes sortes de variantes, c'est-à-dire que si les tricheries sont jusqu'à un certain point possibles dans un cercle fermé, où, par cela même que tous les membres ne font en quelque sorte qu'une même famille, personne ne surveille son voisin, il n'en est pas de même dans les cercles ouverts, où, au contraire, la défiance et la surveillance sont la règle ordinaire, comme si on était dans une réunion de voleurs connus.

Mais le préfet l'interrompit en riant:

—Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne m'inspirent pas plus une confiance absolue que les cercles ouverts, attendu que partout où l'on joue on peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois, comme dans leclaquedentssouvent, qu'on ait cent mille francs de rente, ou qu'on crève de faim. Je sais bien que lorsqu'on interroge un gérant de cercle ouvert sur les tricheries, il vous répond que par suite de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui, qu'elles sont absolument impossibles; s'il s'en commet, c'est chez son voisin. Il est vrai que lorsqu'on passe à ce voisin, il nous dit qu'il a si bien découragé les philosophes qu'ils n'en paraît jamais un seul chez lui, tandis qu'ils vont tous à côté, où il se passe des choses abominables, et l'on est tout étonné, la première fois, de voir que le récit de ces choses abominables est le même dans les deux bouches; ce qui se fait ici se fait là, et ce qui se fait là se fait ici. C'est par ce simple rôle de confident, aux oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'étais jeune, les procédés de cette aimable philosophie qui enseigne l'art de s'approprier le bien d'autrui; et c'est pour cela que je résiste tant que je peux aux demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux cercles.

—Croyez-vous qu'on vole maintenant autant qu'il y a quelques années, quand le jeu était peu connu? demanda Adeline persistant dans les idées qu'il avait reçues.

—Autant, oui, et même davantage; seulement les procédés se sont perfectionnés, ils sont moins gros et par là plus difficiles à découvrir; parce que de nos jours on vole peu à main armée, s'ensuit-il qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur a changé de manière tout simplement, il en a adopté une nouvelle, moins dangereuse... pour lui: c'est ce qui explique votre réponse de tout à l'heure; quand vous vous êtes demandé, bien plus que vous ne me le demandiez à moi-même, pourquoi vous ne seriez pas content de votre cercle.

—Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.

—On triche chez vous.

—C'est impossible.

—Si vous me répondez avec cette certitude, je n'ai rien à ajouter.

—Mais, qui triche?

—Cela est plus délicat; nous avons des soupçons, mais, comme il arrive le plus souvent, les preuves manquent; tandis que mes agents peuvent protéger le pauvre diable à qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent rien pour le monsieur à qui l'on vole cent mille francs, puisqu'ils n'entrent pas dans vos cercles. Enfin, j'ai des rapports sérieux qui ne permettent pas le doute; on triche chez vous; il est vrai qu'on triche aussi ailleurs; mais ce qui se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que vous avez intérêt à savoir ce qui se passe chez vous, afin d'éviter un éclat: voilà pourquoi je vous avertis.

Bien que bouleversé par cette révélation, Adeline trouva de chaudes paroles de remerciement, puis il expliqua les mesures qu'il allait prendre avec son gérant et son commissaire des jeux pour découvrir les voleurs.

Mais aux premiers mots le préfet l'arrêta:

—Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne; prenez-les avec vous-même. Vous avez confiance dans votre gérant, c'est parfait; mais enfin il n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est dans son tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans vous prévenir, il y est encore bien plus gravement; et c'est toujours un mauvais moyen de recourir à ceux qui sont en faute. Opérez vous-même. Ne vous fiez qu'à vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller vos gros joueurs.

—Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.

—Surveillez le prince de Heinick comme les autres: il n'y a pas de prince devant le tapis vert, il n'y a que des joueurs, et la façon dont un joueur surveille un autre joueur vous montre quelle confiance on s'inspire mutuellement dans cette corporation.

—Faut-il donc soupçonner tout le monde?

—Hé, hé!

—Mais alors ce serait à quitter la société.

—Au moins une certaine société.

Sur ce mot le préfet voulut s'éloigner, mais Adeline le retint: il était épouvanté de la responsabilité qui lui tombait sur les épaules, et il ne l'était pas moins de son incapacité qu'il avoua franchement. Comment découvrir les nouvelles tricheries, quand il connaissait à peine les anciennes? Il lui faudrait quelqu'un pour l'éclairer, le guider. Il termina en demandant au préfet de lui donner ce quelqu'un:

—Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux; donnez m'en un.

—Si les inspecteurs connaissent les grecs, les grecs connaissent encore mieux les inspecteurs; que je vous en donne un, et que vous l'introduisiez dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera là se passeront avec une correction parfaite.

Adeline se montra si désappointé que le préfet ne voulut pas le laisser sur cette réponse décourageante.

—Je vais m'informer si on peut vous donner quelqu'un qui exerce une surveillance sans danger d'être reconnu, et aussi sans provoquer l'attention: mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un dont la tournure et la tenue seraient déplacées dans votre cercle. Demain vous aurez ma réponse.

Cette nuit-là, Adeline la passa au cercle à surveiller les joueurs, rôdant autour des tables, cherchant, examinant, mais ne voyant rien d'irrégulier. À la vérité, le prince de Heinick eut une banque exceptionnellement heureuse, mais sans que rien pût éveiller les soupçons dans sa manière de tailler, qui était la plus correcte au contraire, la plus élégante qu'on eût encore vue auGrand I. C'était presque du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte, c'était presque un honneur de se faire gagner son argent par un si noble banquier, numéroté dans l'Almanach de Gotha, et apparenté à des Altesses: «J'ai attrapé hier avec le prince Heinick une culotte qui peut compter!» Ça pose de se faire culotter par un prince.

Le lendemain, Adeline attendait le préfet avec une impatience nerveuse.

—J'ai votre homme, mon cher député, rassurez-vous. Un ancien agent politique versé dans la brigade des jeux. Il paraît qu'il a étéaffranchipar les grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni pour eux. On me dit qu'il opère d'une façon surprenante. En tout cas, il connaît tous les tours de ces messieurs, et si celui qui s'exécute chez vous est neuf, il est assez intelligent pour le découvrir. J'oubliais de vous dire qu'il est assez bien pour passer inaperçu dans votre cercle et partout; en plus décoré, d'un ordre étranger, pour services politiques. Il sera demain matin chez vous, si vous voulez. À quelle heure?

—Dix heures.

Comme dix heures sonnaient le lendemain, on frappa à la porte d'Adeline, et dans son petit salon entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure militaire, correctement habillé comme tout le monde et avec aisance, les mains gantées; la tête était énergique, le visage montrait des traits détendus et fatigués comme ceux des comédiens qui ont exprimé toute la gamme des passions, mais ce qui frappait plus encore chez lui, c'était de beaux yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser, sans mouvements apparents, un rayon visuel plus considérable qu'il n'est donné à une vue ordinaire.

—Je viens de la part de M. le préfet de police.

En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait de lui.

—Très bien, monsieur; vous voudrez bien me présenter comme... une personne de votre connaissance.

—Assurément; votre nom?

—Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est un nom commode, noble ou bourgeois, selon les dispositions de celui qui l'entend et lui met ou ne lui met pas d'apostrophe.

Dantin allait se retirer; Adeline le retint.

—M. le préfet m'a dit que vous connaissiez toutes les tricheries des grecs.

—Toutes, non; car on en invente tous les jours, qu'on apporte toutes neuves dans les cercles, mais je connais à peu près toutes celles qui ont servi; quant aux inédites, une certaine expérience me permet de les deviner quelquefois!

—M. le préfet m'a dit que vous opériez vous-même d'une façon surprenante.

—M. le préfet est trop bon; j'ai acquis un certain doigté. Au reste, je me mets à votre disposition, et si vous voulez que je vous donne une... séance, je suis prêt. Vous avez des cartes.

Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer chercher.

Quand on les apporta, Dantin, qui s'était assis devant le bureau d'Adeline, les prit, les mêla, et, tout en causant, parut les examiner assez légèrement.

—Elles sont bien minces, mais enfin elles seront suffisantes, je l'espère.

Il les étala sur le bureau et les remua à deux mains avec de grands mouvements des épaules et des coudes; puis, les ayant rassemblées, il les posa en tas devant Adeline.

—Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous voudrez. Maintenant si vous voulez bien me désigner le neuf que vous désirerez, je vais vous le donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni celle de dessous ne sont des neuf.

Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta pas des yeux les doigts de Dantin.

—Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un autre?

—Oui, le neuf de trèfle, dit Adeline, se promettant bien de voir comment Dantin opérait.

Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trèfle, ni pour ceux de coeur et de carreau qu'il lui servit ensuite, et il resta ébahi.

—Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et vous ne m'avez pas davantage entendu.

—Pas du tout.

—Comme vous le savez, c'est là la grande difficulté du filage, l'oreille perçoit ce qui échappe aux yeux; heureusement, j'ai travaillé une heure ce matin, car, pour filer il faut faire ses gammes comme le musicien; si je restais un jour sans travailler, vous ne m'entendriez peut-être pas, mais moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas de prétention au rôle de sorcier, au contraire, regardez ces cartes; pendant que j'occupais votre attention en vous disant qu'elles étaient mauvaises, je les ai marquées de quelques coups d'ongles, à peine perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour mes doigts. Puis, au lieu de battre les cartes comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle lasalade; et je vous ai donné à couper; mais, au moyen de cette carte légèrement bombée, j'ai fait un petitpont, dans lequel vous avez coupé. Et voilà. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude et d'adresse.

À neuf heures, Dantin arriva auGrand I, et par un valet de pied fit passer son nom au président, qui à ce moment causait avec son gérant.

—Dantin, fit Adeline avec un mouvement de surprise assez bien joué, faites-le monter.

Puis s'adressant à Frédéric:

—Un ami de Nantes.

Vivement il alla au-devant de cet ami, qui, présenté de cette façon, devait passer inaperçu, ou tout au moins ne provoquer aucune curiosité: ce n'était point le premier provincial d'Elbeuf, de Rouen ou d'ailleurs à qui Adeline faisait les honneurs de son cercle: le malheur était que ces provinciaux, peu intelligents, se laissaient rarement séduire par les charmes du baccara, ou, s'ils se risquaient quelquefois à ponter un louis au tableau de droite ou de gauche, ils allaient rarement plus loin quand ils l'avaient perdu: les louis n'ayant pas du tout la même valeur à Elbeuf ou à Rouen qu'à Paris.

À cette heure, il n'y avait presque personne au cercle: quelques vieux bien sages qui jouaient tranquillement au whist ou à l'écarté; mais le baccara chômait; si Dantin était venu si tôt, c'est qu'il voulait passer l'inspection des lieux avant celle des joueurs.

Ce fut ce qu'il fit avec Adeline en jouant le provincial à la perfection, c'est-à-dire avec une discrétion qui n'allait pas jusqu'aux gros effets du paysan, mais en homme de sa tenue qui, pour la première fois, pénètre dans un cercle parisien et naturellement regarde autour de lui avec curiosité, parce que ce qu'il voit l'amuse et aussi le surprend un peu.

Cependant, il fallait passer le temps, la promenade dans les salons ne pouvait se recommencer indéfiniment, et, d'autre part, deux amis qui se retrouvent après une longue séparation ne peuvent pas se mettre à lire les journaux en face l'un de l'autre.

—Verriez-vous un inconvénient à ce que nous fissions quelques carambolages? demanda Dantin; il importe de gagner l'heure sans provoquer l'attention.

Adeline eut un mouvement d'hésitation, mais il fut court.

—Après tout! se dit-il.

Ils se mirent à un billard jusqu'à ce que l'arrivée des joueurs permît de commencer la partie; alors ils passèrent dans la salle de baccara; mais les joueurs assis à la table n'étaient guère sérieux, et la galerie autour d'eux était peu nombreuse; encore Dantin ne se laissa-t-il pas tromper sur la qualité de ces joueurs, qui, pour lui, n'étaient que desallumeurschargés de lancer la partie avec quelques modestes jetons de cinq francs qu'on leur remet à la caisse; quant au banquier, c'était non moins certainement un autre allumeur qui avait pris la banque avec quinze louis avancés par la caisse; si la partie avait marché pour de bon, le croupier l'aurait menée d'une autre allure.

Entre la première et la seconde banque, Frédéric s'approcha de l'ami du président, et les présentations se firent.

—M. d'Antin.

—M. le vicomte de Mussidan.

—Monsieur ne joue pas? demanda Frédéric, qui ne dédaignait pas d'allumer lui-même la partie, même au détriment des amis de son président.

—Pour jouer il faut savoir, répondit Dantin avec franchise et simplicité, et je vous avoue qu'à Nantes nous ne cultivons pas encore le baccara.

—Cependant...

—Au moins dans ma société; c'est même la première fois que je vois jouer ce jeu.

—Il est bien facile.

—Il me semble; je ne dis pas que je ne me risquerai pas demain, mais aujourd'hui je regarde; il y a des choses que je ne comprends pas. Ainsi, pourquoi le banquier ne paye-t-il pas et ne reçoit-il pas?

—C'est le croupier qui paie et qui reçoit pour le banquier.

—Ah! c'est le croupier, le fameux croupier qui est assis en face du banquier; je croyais qu'il n'y en avait pas dans les cercles.

Frédéric s'éloigna en se disant que son président avait des amis vraiment bien naïfs,—ce qui d'ailleurs ne l'étonna pas.

—Vous n'aviez pas besoin de si bien jouer l'ignorance, dit Adeline, quand Frédéric fut passé dans une autre salle, le vicomte de Mussidan est le vrai gérant du cercle, et c'est un autre moi-même.

—Pardon, je ne savais pas.

Et Dantin se promit d'être circonspect: si le gérant et le président ne faisaient qu'un, il fallait être attentif à veiller sur sa langue. Il avait reçu l'ordre de se mettre à la disposition de M. Constant Adeline, député, président duGrand I, afin d'aider celui-ci à découvrir des vols, qui se commettaient dans son cercle. Mais quels étaient ces vols, quels étaient les voleurs, il n'en savait rien; c'était à lui de les trouver. Où les chercher? Justement parce qu'il connaissait les tricheries des grecs, il était disposé à voir des voleurs dans tous ceux qui vivent du jeu: joueurs de profession, croupiers, gérants. C'est là d'ailleurs une disposition commune aux policiers et qui fait leur force; s'ils étaient moins soupçonneux, ils ne découvriraient rien. Tel qu'il avait vu Adeline la veille, il le jugeait le plus honnête homme du monde, un brave et digne président, comme après tout il peut en exister. Mais si ce brave président ne faisait qu'un avec son gérant, et un gérant vicomte, c'est-à-dire un déclassé, la situation se trouvait autre qu'il l'avait jugée tout d'abord, et il était prudent de ne pas s'aventurer avec lui. Un député est un personnage influent et c'est niaiserie d'agir de façon à s'en faire un ennemi, surtout quand on n'a que sa place pour vivre et qu'on désire la garder, ce qui était le cas de Dantin. Dans sa jeunesse il avait volontiers joué les Don Quichotte, ce qui l'avait mené à être simple inspecteur de la brigade des jeux à quarante-cinq ans; il ne voulait pas descendre plus bas.

Cependant, la partie continuait et Dantin la suivait avec la franche curiosité du provincial qui voit jouer le baccara pour la première fois; de temps en temps il adressait à Adeline discrètement une question, que ses voisins pouvaient entendre en prêtant un peu l'oreille; elles étaient tellement naïves, ces questions, qu'elles ne pouvaient venir que d'un provincial renforcé.

Mais pour échanger quelques paroles avec Adeline de temps en temps, il n'en était pas moins attentif à ce qui se passait à la table, qu'il ne quittait pas des yeux, allant du banquier aux pontes et du croupier aux valets de service.

Peu à peu la partie s'était animée, les joueurs étaient arrivés, et la misérable petite banque de quinze louis du début était montée à cent, à deux cents, à cinq cents louis.

Il avait été convenu entre Adeline et lui que quoi qu'il vît il ne lui dirait rien, car Adeline voulait avant tout éviter un éclat, qui, colporté le lendemain dans le Paris des cercles et peut-être même dans tout Paris, compromettrait leGrand Ien même temps que la réputation de son président.

Cependant, bien que Dantin se fût conformé à cette instruction, plus d'une fois il avait regardé Adeline pour appeler son attention sur la table de jeu, mais Adeline n'avait pas paru comprendre, non en homme qui ne veut pas, mais parce qu'il ne voit pas ce qu'on lui montre, et que par cela il est dans l'impossibilité d'entendre ce qu'on lui insinue. Alors Dantin l'avait examiné, se demandant s'il avait affaire à un aveugle volontaire ou non, et si vraiment le président et le gérant ne faisaient qu'un.

Il s'éloigna un peu de la table, et tout bas il dit à Adeline qu'il voudrait bien l'entretenir pendant deux ou trois minutes.

—Vous avez vu quelque chose? demanda Adeline anxieux.

Dantin fit un signe affirmatif.

Ils passèrent dans le cabinet du président, et Adeline referma la porte avec soin.

—Qu'avez-vous vu? parlez bas.

—J'ai vu que le croupier aétoufféde quarante-cinq à cinquante louis, rien que dans les trois dernières banques, répondit Dantin en sifflant ses paroles du bout des lèvres.

—Que voulez-vous dire? murmura Adeline; je n'ai rien vu.

—Je vais vous reconstituer les tours, et quand nous rentrerons dans la salle, comme vous serez prévenu, vous les verrez se répéter si c'est toujours le même croupier, car il les réussit trop bien pour ne pas les recommencer.

—Mais c'est Julien!

Cela fut dit d'un ton de surprise indignée qui signifiait clairement que Julien était la dernière personne qu'Adeline aurait crue capable d'étouffer le plus petit louis.

—Vous avez donné l'habit à vos croupiers, continua Dantin, et c'est une sage précaution qui prouve que celui qui leur a imposé ce vêtement connaît les habitudes de ces messieurs, et sait comment, avec l'argent qui leur passe par les mains, il leur est facile de laisser tomber un jeton dans la poche de leur jaquette ou de leur veston, mais on aurait dû en même temps leur imposer une cravate serrée au cou.

—Pourquoi donc?

—Pour les empêcher de faire glisser des jetons dans leur chemise. Rappelez-vous le col de Julien, il est très lâche, n'est-ce pas? et la cravate est lâche aussi; alors qu'arrive-t-il? c'est que Julien, qui respire difficilement, paraît-il, surtout au moment où il paye ou quand il rend de la monnaie, passe sa main dans son col pour l'élargir, et laisse alors glisser dans cette ouverture un jeton qui s'arrête à sa ceinture. Il a fait ce geste trois fois, ci, trois louis. Comptez-les. De même qu'il éprouve le besoin de respirer, il éprouve aussi celui de se moucher: deux fois il a tiré son mouchoir, mais deux mouchoirs différents, et chaque fois il a fait passer un jeton de sa main gauche, où il le cachait, dans le mouchoir qu'il a replié et remis dans sa poche; ci, deux louis.

—Et personne n'a rien vu, s'écria Adeline, ni le gérant, ni le commissaire des jeux!

C'était le moment pour Dantin de ne pas s'aventurer.

—Je dois dire que tout cela était fait très proprement, avec adresse. Voyez-vous les tours d'un bon prestidigitateur?

—Continuez.

—Deux fois il a demandé de la monnaie: la première, le change a été fait loyalement, on lui a rendu la somme qu'il donnait; mais la seconde, quand il a tendu une plaque de vingt-cinq louis par-dessus son épaule, il en tenait deux dans sa main, et c'est seulement la monnaie d'une qu'on lui a rendue, ci, vingt-cinq louis.

—Mais alors Théodore serait son complice?

—Dame, ça se voit tous les jours. Maintenant passons à la dernière opération. Vous avez dû remarquer un ponte à sa droite, un monsieur à barbe rousse. Eh bien, il l'a payé deux fois: la première, en commençant par lui, il lui a payé sa mise de cinq louis, puis, en finissant, il est revenu au monsieur roux, et alors il lui a payé les dix louis que celui-ci avait laissés sur le tapis, ci quinze louis. Vous voyez que mon compte est exact; au moins le compte de ce que j'ai vu.

Adeline était atterré:

—Dans mon cercle, murmurait-il, dans mon cercle, chez moi, de pareils misérables!

Dantin se dit que si ce président ne valait pas mieux que d'autres qu'il avait connus, en tout cas c'était un habile comédien qui jouait admirablement la douleur indignée; aussi, que cette douleur fût ou ne fût pas sincère, était-il prudent de paraître la prendre au sérieux.

—Mon Dieu, monsieur le président, permettez-moi de vous dire que ce qui arrive chez vous se passe dans bien d'autres cercles. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas des croupiers honnêtes, c'est très possible, seulement, comme dans notre profession ce n'est pas les honnêtes gens que nous voyons, j'en connais plus d'un qui vaut le vôtre. C'est qu'il est mauvais de manier sans contrôle possible de grosses sommes qui semblent, à un moment donné, n'appartenir à personne: pourquoi celui qui les distribue n'en garderait-il pas une part pour lui? C'est comme cela que tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes étonnantes, que ne justifient ni leurs appointements plus que modestes, ni le tant pour cent qu'ils touchent sur la cagnotte, ni les gros pourboires de vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers leur donnent, on ne sait pourquoi, si ce n'est peut-être pour les remercier de les avoir volés proprement. Ils sont partis de bas, garçons de café pour la plupart, valets de pied; ils ont vu le jeu et l'ont appris avec ses adresses, un jour qu'un croupier manque, ils le remplacent et font comme ils ont vu faire leurs prédécesseurs. En deux ou trois ans, ils sont riches; à moins qu'ils ne soient joueurs eux-mêmes. À Pau, à Biarritz, quand vous voyez une charrette anglaise brûler le pavé tirée par un cheval de prix et chercher à accrocher toutes les voitures qu'elle rencontre, ne demandez pas à qui; c'est à un croupier: les plus belles villas, aux croupiers; les plus belles maîtresses, aux croupiers. À Paris, voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la vaisselle, il y a cinq ans et qui ont aujourd'hui des galeries de tableaux de cinq ou six cent mille francs. Ça ne se gagne pas honnêtement en quelques années, ces fortunes, alors surtout qu'on a autour de soi desmangeursqui vous en dévorent une grosse part, car on n'opère pas ces voleries sans que d'habiles gens vous voient, et il faut partager avec eux; le monsieur roux payé deux fois était un mangeur; et si j'allais dire à votre croupier ce que j'ai vu, soyez sûr qu'il m'offrirait une part de ce qu'il a gagné pour me fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers ont autour d'eux toute une bohème qui vit d'eux tranquillement, sans danger, sans rien faire. Allez un jour dans le café où se réunissent les croupiers à côté de Saint-Roch, et si vous les entendez se plaindre, vous verrez comme on les fait chanter.

Adeline restait accablé.

—Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il enfin.

Dantin hésita un moment:

—N'est-ce pas assez? dit-il sans répondre franchement.

—Eh bien, retournez dans le salon du baccara et reprenez votre surveillance, je vous rejoindrai tout à l'heure.

Si Dantin avait hésité un moment pour répondre à la question d'Adeline, c'est que le tout qu'il disait n'était pas le tout qu'il avait vu.

En plus de l'étouffagedes jetons, il y avait eu lebourragede la cagnotte, et, pendant ses quelques secondes de réflexion, il s'était demandé s'il devait parler de cebourrage.

Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il ne sût rien de la situation qui avait été faite au président du cercle dans lequel il opérait, il devait croire que ce président comme tant d'autres touchait un traitement; or ce traitement c'était, toujours comme chez les autres, la cagnotte qui le payait; comment dans ces conditions parler dubourragede cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent volé»; cela n'est agréable à dire à personne; et, d'autre part, quand on n'est qu'un pauvre diable d'employé de la préfecture de police, ce serait plus que de l'imprudence de dire à un ami du préfet «Vous n'êtes qu'unmangeur.»

C'était déjà bien assez gros d'avertir ce président de cercle que son croupier étouffait les jetons, mais enfin c'était possible: le croupier pouvait opérer pour lui-même et sans autre partage que celui qu'il aurait à faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce n'était pas le croupier qui en avait la clef, c'était le gérant, et s'il labourrait, ce ne pouvait être que par ordre du gérant; or, si Dantin s'en tenait au mot d'Adeline «Mon gérant est un autre moi-même», il fallait y regarder à deux fois avant de dénoncer cebourrage.

De là son hésitation, et de là aussi sa réponse ambiguë qui n'accusait personne, mais qui laissait la porte ouverte aux questions.

Que le président le poussât, en homme qui réellement veut tout savoir, il répondrait aux questions nettement posées.


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