Chapter 9

—Je te demande de faire le bonheur de Berthe et le mien, rien autre chose, et c'est cela seul que tu dois considérer.

—Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce quand on sent la main de la mort suspendue sur sa tête qu'on se damne? Ne la vois-tu pas, cette main? Attends qu'elle m'ait frappée, tu feras après ce que tu voudras, je ne serai plus là; veux-tu empoisonner mes derniers jours?

—Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer notre repos à tous: elle aime Michel Debs....

—La malheureuse!

—Le mariage qui se présente est plus beau que dans notre situation nous ne pouvons l'espérer, voilà pourquoi je te demande ton consentement, pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister dans ton refus qui nous désespérerait tous.

—Constant, je donnerais ma vie pour toi avec joie, je le jure sur ta tête; mais c'est mon salut que tu me demandes; je ne peux pas te le donner; ne me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends, jamais!

—Eh bien? demanda madame Adeline aussitôt que son mari revint dans le bureau où elle était seule avec Berthe.

—Elle résiste.

—Tu vois! s'écrièrent la mère et la fille.

—Aviez-vous donc pensé qu'elle céderait au premier mot?

Certes non, elles ne l'avaient point pensé.

—Il faut qu'elle s'accoutume à cette idée, continua Adeline, nous reviendrons à la charge, moi de mon côté, toi du tien, Hortense, toi aussi, Berthe; pour ne rien négliger, je vais voir M. l'abbé Garut ce soir même et lui demander de nous aider; il me semble qu'il ne peut pas nous refuser son concours.

—En es-tu sûr? demanda madame Adeline.

—C'est à essayer; en attendant je vais envoyer un mot à Michel pour qu'il vienne dîner avec nous demain: ce sera son entrée officielle dans la maison en qualité de fiancé, et je crois que cela produira un certain effet sur Maman; si elle a la preuve que son opposition n'empêche rien, elle comprendra qu'il est inutile de persister dans son refus, qui n'a d'autre résultat que de nous rendre tous malheureux, elle et nous; et puis, il est bon qu'elle connaisse mieux Michel: c'est un charmeur; il est bien capable de prendre le coeur de la grand'maman comme il a pris celui de la petite-fille.

Berthe vint à son père et l'embrassa en restant penchée sur lui un peu plus longtemps peut-être qu'il n'en fallait pour un simple baiser.

—Nous avons quinze jours à nous, dit Adeline, employons-les bien; et, pour commencer, soyez avec Maman comme à l'ordinaire, ne paraissez pas vouloir la fléchir par trop de soumission, ni l'éloigner par trop de raideur.

Mais ce fut la Maman qui ne se montra pas ce qu'elle était d'ordinaire, quand le lendemain son fils lui annonça que Michel Debs dînerait le soir avec eux.

—Un juif à notre table! s'écria-t-elle dans un premier mouvement de surprise et d'indignation.

Mais aussitôt elle se calma:

—Tu es le maître, dit-elle.

—Nous faisons chacun ce que nous croyons devoir faire; moi, pour ne pas désespérer ma fille; toi... pour ne pas blesser ta conscience.

Adeline n'était pas sans inquiétude quand il se demandait comment se passerait ce dîner, et quel accueil la Maman ferait à Michel: il fallait qu'elle sentît qu'il était vraiment le maître, comme elle le disait, et qu'elle crût que par son opposition elle n'empêcherait pas le mariage de sa petite-fille; ces deux preuves faites pour elle, il semblait probable qu'elle ne persisterait pas dans un refus dont elle reconnaîtrait elle-même l'inutilité.

Mais ses craintes ne se réalisèrent pas: si la Maman n'accueillit pas Michel en ami et encore moins en petit-fils, au moins ne lui fit-elle aucune algarade; quand il lui adressa la parole, elle voulut bien lui répondre, et elle le fit sans mauvaise humeur apparente, comme s'il était un inconnu ou un indifférent qu'elle ne devait jamais revoir. Quand, après le dîner, Michel, qui avait une très jolie voix de ténor, chanta avec Berthe le duo deFaust: «Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,» elle ne quitta pas le salon, et sa seule manifestation de mécontentement fut de dire à sa belle-fille:

—Si j'avais eu une fille, je ne lui aurais jamais laissé chanter de pareilles polissonneries avec un jeune homme.

Madame Adeline voulut marcher dans le même sens que son mari:

—Quand ce jeune homme est un fiancé? dit-elle.

La Maman resta interdite.

Après que Michel fut parti et que la Maman fut rentrée dans sa chambre, Adeline, madame Adeline et Berthe tinrent conseil sur ce qui venait de se passer:

—Vous voyez! dit Adeline.

—J'ai tremblé tant qu'a duré le dîner, dit madame Adeline.

—Et moi donc! murmura Berthe.

—Le premier pas est fait, dit Adeline comme conclusion, il n'y a qu'à continuer, demain, après-demain; ne pensons qu'à cela, ne nous occupons que de cela; Maman nous aime trop pour ne pas céder; il faudra, ma petite Berthe, lui savoir d'autant plus grand gré de son sacrifice qu'il aura été plus douloureux pour elle.

Mais le lendemain il ne put pas, comme il le voulait, ne s'occuper que du mariage de sa fille.

Il avait donné ordre rue Tronchet qu'on lui envoyât sa correspondance à Elbeuf; quand on la lui remit, il trouva au milieu des lettres et des journaux une grande enveloppe cachetée à la cire et portant la mention: «Personnelle»; son contenu paraissait assez lourd. Ce fut elle qu'il ouvrit tout d'abord, et en tira trois journaux. Il allait les rejeter pour prendre les autres lettres, lorsque ses yeux furent attirés par une annotation à l'encre rouge «Voyez page 3.» Il alla tout de suite à cette page, et un encadrement au crayon rouge lui désigna ce qu'il devait lire:

«On sait que le député Adeline était président d'un des cercles où, depuis quelques mois, se joue la plus grosse partie; il vient de donner sa démission.

«Pourquoi?

«Nous allons tâcher de le découvrir.

«Si nous l'apprenons, nous le dirons à nos lecteurs.

«Si nos lecteurs le savent, qu'ils nous le disent.

«C'est en publiant les scandales qu'on en arrête le renouvellement: nous ne manquerons pas au devoir que notre titre nous impose.»

Adeline retourna la feuille pour voir le titre: «Le François 1er» avec le mot célèbre bien en vedette:

«Tout est perdu, fors l'honneur.»

Ce premier journal en disait trop pour qu'il n'eût pas hâte de voir le second:

«Le Redresseur de torts:

«Nous recevons des nouvelles de la Grèce: il parait que le désarroi règne dans l'Épire: on sait que cette province, où les affaires marchaient très bien pour les Grecs, était administrée par le député Adelinos, l'excellent agorète des Elheuviens; celui-ci vient de se retirer dans sa tente, auprès de sa fabrique noire; et l'on ne voit plus ses doigts légers courir sur le tapis vert; on se demande quels vont être les résultats de cette colère désastreuse, qui menace de précipiter chez Aidès tant de fortes âmes de héros criant la faim.»

Le troisième journal avait pour titre: l'Honnête homme; c'était en tête de la première page que se trouvait le trait à l'encre rouge:

«Sous ce titre:

UNE USINE A BACCARA

Nous commencerons prochainement une curieuse étude du jeu à Paris, prise dans le vif de la réalité, avec des portraits de personnages en vue que tout le monde reconnaîtra.

Elle montrera comment se montent les cercles qui ne sont que des entreprises financières, comment ils fonctionnent et les résultats qu'ils produisent sur la ruine publique.

Le sommaire des chapitres dira quel est l'intérêt de cette étude:

1er chap.—Association du demi-monde et de la gentilhommerie;

2e chap.—Où l'on trouve un président en situation d'obtenir une autorisation pour ouvrir un nouveau cercle;

3e chap.—Les jeux et les joueurs: tricheries des grecs et des croupiers; les ressources de la cagnotte;

4e chap.—Les séquences à l'usage de tout le monde;

5e chap.—Mangeurs et mangés.

Adeline fut atterré: il n'y avait pas à se méprendre sur l'envoi de ces journaux: on voulait l'intimider, le faire chanter, lemanger.

C'était dans le bureau qu'il lisait ces journaux, en face de sa femme; le voyant troublé par cette lecture, elle lui demanda ce qu'il avait et si ces journaux lui apprenaient quelque mauvaise nouvelle.

Pouvait-il répondre franchement et confesser toute la vérité à sa femme? La honte lui ferma la bouche. Que pourrait-elle pour lui? Rien. Elle se tourmenterait de son impuissance.

—Des nouvelles agaçantes de la Chambre, oui, dit-il; mais pour nous, non. Les journaux, Dieu merci, ne s'occupent pas de mes affaires.

Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua la lecture de son courrier, mais sans savoir ce qu'il lisait; quand il fut tant bien que mal arrivé au bout, il se leva et sortit: il avait besoin de réfléchir et de se reconnaître; surtout il avait besoin de n'être plus sous le regard de sa femme.

Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne et, tournant à gauche au lieu de la continuer tout droit, il avait pris la vieille rue Saint-Auct, qui par une rude montée tortueuse escalade la colline au haut de laquelle commence la forêt de la Londe. Il allait lentement, les reins courbés, la tête basse, comme dans cette même côte son père le lui avait appris quand il était enfant, pour ne pas se mettre trop vite hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrêtant, il se retournait et regardait en soufflant la ville à ses pieds. Puis il reprenait sa montée, distrait de ses réflexions par les bonjours qu'il avait à rendre aux femmes assises devant leurs portes et aux gamins qui le poursuivaient de leurs cris: «Bonjour monsieur Adeline; bonjour monsieur Adeline», fiers de parler à leur député.

Il arriva au Chêne de la Vierge, qui est le point dominant du plateau, et, n'ayant plus personne autour de lui, il s'assit, se répétant tout haut le mot que, depuis qu'il était sorti, il répétait tout bas:

—Que faire?

Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur répondre?

Mais la question ainsi posée l'était mal; il s'agissait en effet non de savoir s'il pouvait laisser passer ces attaques en les dédaignant, mais bien de trouver les moyens de se défendre contre elles, car, voulûtil faire le mort, ceux qui avaient commencé cette campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas là; le sommaire de l'étude sur le jeu le disait: «Mangeurs et Mangés»; ils allaient s'abattre sur lui; comment les repousser?

Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens l'oubli et la tranquillité!

Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour, son nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il remontât cette côte dans quelques jours, et personne ne se lèverait plus sur son passage; on détournerait la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège, ce ne serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur Adeline.»

Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant, qui il regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays natal, comme il était fier de lui-même:—la ville avec sa confusion de maisons, de fabriques et de cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, le ronflement de ses machines qui montaient jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à l'horizon bleu, la plaine enfermée dans la longue courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par les masses sombres des forêts.

Il resta là longtemps, regardant alternativement autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son passé lui revint, d'autant plus amer à cette heure d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le vivait. En suivant des yeux l'agrandissement de sa ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi, elle avait subi comme lui une crise et l'on avait pu croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait prête à se relever et à reprendre sa marche, il se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible, dans une catastrophe qui devait l'écraser.

Car il ne pouvait pas plus se défendre que céder.

Pour se défendre, il fallait commencer par avouer qu'il avait joué à son insu avec des cartes préparées par des gens qui voulaient le perdre, et les explications ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le monde le saisirait au bond; les explications, qui les écouterait?

S'il cédait, si une fois il accordait auxmangeursce qu'ils lui demanderaient, ne faudrait-il pas céder toujours, tant que ceux qui voulaient l'exploiter lui verraient une ressource?

Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se rendit mieux compte de l'enveloppement qui se faisait autour de lui: ce n'était qu'une préparation, mais combien menaçante s'annonçait-elle!

Pour que sa femme ne les trouvât pas, il les déchira en petits morceaux qu'il jeta au vent; mais une rafale de l'ouest les prit en tourbillon et les emporta vers la ville; alors un frisson le secoua comme si chaque lambeau était un journal complet qu'Elbeuf allait lire.

Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on était venu le demander; quelqu'un qui n'était pas un acheteur et qui devait revenir.

Jamais il ne s'était inquiété des gens qui avaient affaire à lui; il verrait bien; mais il n'était plus au temps où il pouvait se dire tranquillement qu'il verrait bien; il avait peur de voir.

Il y avait à peine un quart d'heure qu'Adeline avait repris sa place en face de sa femme, quand la porte du bureau s'ouvrit, poussée par un homme de trente à trente-cinq ans, portant sous son bras une serviette d'avocat bourrée de papiers: évidemment c'était l'ennemi.

—M. Adeline.

—C'est moi, monsieur.

—Pourrais-je vous entretenir quelques instants... en particulier?

Disant cela, il tendit sa carte à Adeline:

«LEPARGNEUX,

»Directeur de l'Honnête Homme.»

Adeline fit un signe à sa femme pour qu'elle ne le dérangeât point, et, passant le premier, il introduisit le directeur de l'Honnête Hommedans le salon.

—Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa serviette qu'il venait d'ouvrir, si vous connaissez le journal dont je suis le directeur; nous n'avons pas encore une longue durée, et il a pu vous échapper, malgré l'importance considérable qu'il a vite conquise dans le monde parisien.

Il importait pour Adeline de ne pas se laisser emporter et de voir venir.

—Mon journal, continua Lepargneux, a récemment annoncé la publication d'une étude sur le jeu à Paris, intitulée:Une Usine à Baccara; la voici:

—J'ai vu cette annonce, répondit Adeline en refusant de prendre le journal que Lepargneux lui tendait.

—Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.

Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait pas aller au-devant des questions de ce singulier personnage, il ne trouvait ni digne ni adroit de chercher à se dérober.

—Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu déconcerté par le calme d'Adeline, que si je suis le directeur de l'Honnête Homme, je ne suis pas en même temps rédacteur en chef; il y a même entre ce rédacteur en chef et moi hostilité déclarée. Cela vous fait comprendre que je ne l'ai pas commandée cette étude sur le jeu; je ne l'ai connue que par cette annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des portraits de personnages en vue, que tout le monde reconnaîtrait, je me suis inquiété; je me suis demandé quels étaient ces personnages, et parmi les noms qu'on m'a cités se trouve le vôtre comme président de l'Épire....

Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques de la confusion:

—Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je veux dire duGrand I.

Puis, reprenant son récit:

—Je dois encore ajouter, si vous le permettez, que j'ai pour vous la plus haute estime, non seulement pour le député dont je partage les opinions, mais encore pour l'industriel et le commerçant, étant commerçant moi-même: Lepargneux, éponges en gros, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Dans ces conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas permettre que vous figuriez de façon à être reconnu par tout le monde, dans une étude sur le jeu... ou bien des choses scandaleuses seront jetées au vent de la publicité. C'est pour empêcher cela que je me suis décidé à venir à Elbeuf afin de m'entendre avec vous.

—Vous entendre avec moi?

—Je comprends votre surprise. Vous vous dites, n'est-ce pas, qu'étant directeur de l'Honnête Hommeje n'ai besoin de m'entendre avec personne pour empêcher la publication dans mon journal de ce qui me déplaît. Eh bien, c'est une erreur. A côté de moi, directeur, il y a un rédacteur en chef qui fait le journal, et, comme nous sommes en guerre, il n'y met que ce qui précisément me déplaît. Il y a de ces antagonismes dans les journaux que le public ne soupçonne pas.

—En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda Adeline, qui commençait à perdre patience.

—Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans mon journal, j'empêcherais la publication de tout ce qui vous touche. Mais je ne puis l'être qu'en mettant mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est possible que si vous m'accordez votre concours.

Rien n'était plus simple, plus honnête que le concours qu'il venait demander à Adeline,—de commerçant à commerçant, car il était commerçant avant tout, marchand d'éponges par vocation et journaliste seulement par occasion, parce qu'il avait eu la chance de rencontrer une affaire superbe qui devait lui donner une belle fortune en peu de temps: celle de l'Honnête Homme. Malheureusement, le rédacteur en chef à qui il avait confié son journal était un coquin dont il ne pouvait se débarrasser qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il ne les avait pas... en ce moment, et il venait les demander à Adeline, qui était intéressé plus que personne au renvoi de ce coquin. Mais cette demande, il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en échange, c'est-à-dire une part de propriété dans l'Honnête Homme, qui était en train de prendre une place considérable dans le journalisme français—celle réservée à l'honnêteté impeccable, et fondée sur la reconnaissance publique. Il était évident qu'une campagne s'organisait en ce moment dans certains journaux contre le président duGrand I; en achetant un certain nombre d'actions de l'Honnête Hommeavec l'argent qu'il avait gagné dans cette partie qu'on lui reprochait, c'est-à-dire avec de l'argent trouvé, Adeline obtenait des avantages importants: 1° il faisait disparaître la plus dangereuse des attaques qui se machinaient contre lui; 2° disposant d'un journal, il pouvait imposer silence à ses adversaires qui le redouteraient; 3° il employait son journal non seulement dans cette circonstance particulière, mais encore dans toutes celles où son ambition politique était en jeu; 4° enfin, il participait à la grosse fortune que l'Honnête Hommedevait apporter à ses propriétaires dans un délai très court.

Arrivé à ce point de son discours, Lepargneux posa sa serviette sur une table et en tira différents papiers:

—Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du ton d'un camelot qui fait son boniment; ce que j'avance, je le prouve: voici des pièces authentiques qui vont vous renseigner sur la solidité de l'affaire, voyez, regardez.

C'était difficilement qu'Adeline s'était contenu jusque-là. Il se leva, mais, au lieu de venir à la table sur laquelle Lepargneux étalait ses pièces authentiques, il alla à la porte, et, la montrant par un geste énergique:

—Sortez! dit-il.

Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:

—Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le portrait qu'on veut publier dans cette étude doit vous déshonorer, vous perdre à la Chambre et vous perdre ici, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher le mariage de votre fille, que je ne savais pas, mais que j'ai appris en vous attendant; je vous offre le moyen de vous sauver, et vous hésitez?

—Je n'hésite pas, je vous mets à la porte, dit Adeline d'une voix sourde, car il ne fallait pas que sa femme l'entendit.

—Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, réfléchissez. Si vous n'avez pas les fonds en ce moment, nous prendrons des arrangements.

—Sortez, sortez!

—Je peux faire un effort pour vous, et si les quatre-vingt-sept mille francs vous gênent, nous dirons soixante mille.

Adeline montra la porte.

—Nous dirons cinquante mille.

Adeline revint vers la cheminée où un cordon de sonnette pendait le long de la glace.

—Faut-il que je sonne pour qu'on vous jette dehors?

Lepargneux ramassa ses papiers, mais sans se presser.

—Je n'aurais jamais imaginé, dit-il, tout en les fourrant dans sa serviette, que ce serait ainsi que vous me remercieriez de mon voyage, entrepris dans votre seul intérêt. Mais quoi qu'il en soit, je veux croire que vous réfléchirez et que vous comprendrez que j'ai voulu uniquement vous sauver. La publication de cette étude ne commencera pas avant quelques jours: vous avez encore le temps d'écouter la voix de la raison. Quand elle aura parlé, et elle parlera, j'en suis sûr, écrivez-moi aux bureaux de l'Honnête Homme; Dieu merci, je n'ai pas de rancune. Et sur ce mot magnanime, il sortit enfin.

—Quel est ce monsieur? demanda madame Adeline quand son mari entra dans le bureau.

—Un directeur de journal qui voulait me demander de prendre des parts dans son affaire.

—Il tombait bien!

—J'ai eu toutes les peines du monde à le mettre dehors, dit Adeline pour expliquer ses éclats de voix s'ils étaient venus jusque dans le bureau.

Débarrassé de Lepargneux, Adeline se demanda s'il n'aurait pas da répondre autrement à cette menace! Mais quelle autre réponse possible sans se déshonorer? car telle était la situation que, quoi qu'il fît, c'était toujours le déshonneur qui se trouvait au dénouement: par lui-même s'il cédait, par ces misérables s'il résistait. Et quand il céderait, quand il donnerait ces quatre-vingt-sept mille francs, s'arrêteraient-ils là? ne le dévoreraient-ils pas jusqu'aux os tant qu'il y aurait un morceau à manger? Et, bien qu'il se dit qu'il ne pouvait faire que cette réponse, à chaque instant il se répétait la conclusion de Lepargneux: «Vous n'avez donc pas compris que cette étude doit vous perdre à la Chambre, vous perdre à Elbeuf, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher le mariage de votre fille?»

Le mariage de sa fille, comment s'en occuper maintenant? Où trouver assez de calme pour agir continuellement sur l'esprit de la Maman?

Trois jours après, en dépouillant son courrier, ce qu'il ne faisait plus qu'en tremblant et autant que possible en cachette de sa femme, de peur de se trahir devant elle, il trouva une lettre dont l'écriture était visiblement déguisée:

«Monsieur,

«Il se prépare contre vous une machination pour vous faire chanter en vous menaçant de dévoiler certains procédés de jeu qui vous auraient fait gagner de grosses sommes. J'ai le moyen d'empêcher ces machinations s'il vous convient d'entrer en arrangement avec moi. Vous pouvez me répondre: poste restante A.G. 913.»

Bien entendu, il ne répondit pas, et ne chercha même pas à imaginer quel pouvait être ce protecteur qui offrait «contre arrangement» d'arrêter ces machinations.

Un autre jour, il reçut, toujours sous enveloppe, un second numéro duFrançois 1erqui annonçait que l'enquête qu'il avait commencée sur certains joueurs touchait à sa fin, et qu'il en publierait prochainement le résultat... «étonnant».

Ainsi l'attaque se resserrait de plus en plus autour de lui; un jour ou l'autre le scandale éclaterait sans qu'il eût pu rien faire pour le prévenir.

A la vérité, il y avait des heures où il se disait que ceux qui le connaissaient n'ajouteraient pas foi à ces accusations, et qu'à la Chambre pas plus qu'à Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire qu'il avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le connaissait pas, et d'ailleurs il y avait le gain des 87,000 francs qui, quoi qu'il fit, quoi qu'il dit, laisserait toujours dans les esprits, même de ceux qui lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il les avait gagnés, ces 87,000 francs, cela était un fait certain, il les avait volés; comment faire croire qu'il n'était pas d'accord avec ceux qui lui avaient fourni les moyens de les gagner? Toutes les explications qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient pas moins invraisemblables pour ses amis, et pour les indifférents absurde.

Cependant le temps de son congé touchait à sa fin, et il fallait qu'il rentrât à Paris; mais Paris maintenant était-il plus dangereux pour lui qu'Elbeuf où il avait cru trouver le repos et où il avait été si rudement poursuivi?

Il pouvait d'autant moins prolonger son absence qu'avec l'expiration de son congé coïncidait une élection pour lui d'une grande importance: celle du président du groupe de l'Industrie nationale; ses amis le portaient à cette présidence, son élection semblait assurée, il ne pouvait pas se dispenser de faire acte de présence.

Il partit donc en promettant à Berthe de revenir dans quelques jours et de reprendre auprès de la Maman ses instances qui, pour n'avoir pas encore abouti, ne devaient cependant pas être abandonnées.

Sans s'attendre à une rentrée triomphale à la Chambre, il s'imaginait que ses amis, qu'il n'avait pas vus depuis quinze jours, allaient lui faire un accueil affectueux,—celui auquel il était habitué. Au contraire, cet accueil fut manifestement glacial; on s'éloignait de lui; pour un peu on lui eût tourné le dos.

Comme il allait entrer dans le bureau où devait se faire l'élection, on lui remit une dépêche qu'il ouvrit: «Envoyons premier numéro de l'étude à Elbeuf, particulièrement et personnellement à M. Eck; il est temps encore.»

L'élection out lieu; trois voix seulement se portèrent sur lui; il ne s'était pas donné la sienne, croyant avoir l'unanimité.

—J'ai voté pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais que voulez-vous, ce qu'on raconte de l'Épirevous fait le plus grand mal.

Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit du Palais-Bourbon la tête perdue; il ne lui restait qu'à se jeter à l'eau; mort, on ne le poursuivrait plus; l'honneur et les siens seraient sauvés.

Traversant le pont, il descendit sur le quai pour prendre un bateau-omnibus; en route il lui serait facile de tomber dans la Seine par accident.

Mais, en voyant arriver le bateau sur lequel il devait s'embarquer, sa femme, sa fille se dressèrent devant ses yeux; pouvait-il les abandonner sans avoir assuré le mariage de sa fille?

Avant de quitter Paris, il envoya une dépêche à sa femme.

«Je rentre à Elbeuf; partez pour le Thuit; invite Michel à passer la journée de demain avec nous.»

Telles qu'étaient les habitudes de la maison, une dépêche de ce genre voulait dire qu'après la paye, la famille montait dans la vieille calèche et s'en allait au Thuit; pour lui, il trouvait la charrette à la gare, à l'arrivée du train de Paris, et rejoignait les siens; par ce moyen, la Maman ne se couchait pas trop tard, et le lendemain on s'éveillait au chant des oiseaux, avec de la verdure devant les yeux, en pleine campagne, ce qui était plus gai que l'impasse du Glayeul où, s'il y avait eu des glaïeuls autrefois, ainsi que le nom l'indiquait, on n'y trouvait plus depuis longtemps, en fait de couleurs gaies, que celles de l'indigo, et en fait de parfums que sa senteur douceâtre.

Les choses s'exécutèrent comme il l'avait demandé: à sept heures, la Maman, madame Adeline, Berthe et Léonie partirent pour le Thuit, et quand il descendit à neuf heures et demie à la gare, il trouva la charrette qui l'attendait: une heure après il arrivait au Thuit, et à la lueur d'une lanterne il voyait sa femme, sa fille et sa nièce venir au-devant de lui.

—Quelle bonne surprise! dit madame Adeline.

—Il n'y aura pas séance lundi; j'ai pu revenir, dit-il pour expliquer ce retour sans que sa femme s'en étonnât.

—Comme tu es gentil d'avoir pensé à inviter Michel pour demain! dit Berthe en se serrant contre lui.

—Tu es contente?

—Oh! cher papa!

—Eh bien, moi, je suis heureux de te voir heureuse.

—Si elle est contente? dit Léonie qui tenait à placer son mot, elle a sauté de joie quand ma tante a lu ta dépêche.

—Veux-tu bien te taire, petite peste! s'écria Berthe.

Comme à l'ordinaire, on lui avait servi un souper froid dans la salle à manger où le feu avait été allumé, bien qu'on fût déjà en avril, mais il ne voulût pas se mettre à table: il avait dîné avant de quitter Paris; au moins le dit-il.

Quand il arrivait au Thuit à cette heure, il n'entrait jamais dans la chambre de sa mère, car la Maman s'endormait aussitôt qu'elle se mettait au lit, et il l'eût réveillée; c'était le lendemain seulement qu'il allait lui dire un bonjour matinal.

Il en fut ce soir-là comme il en était toujours, et le lendemain matin, quand tout le monde dormait encore dans le château, il frappa à la porte de la chambre que sa mère occupait au rez-de-chaussée. Justement parce qu'elle s'endormait aussitôt qu'elle se couchait, la Maman se réveillait tôt, et il n'y avait pas à craindre de troubler son sommeil:

—Entre, dit-elle.

Après qu'il l'eut embrassée dans son lit; elle lui demanda d'ouvrir les volets.

—Que je te voie, dit-elle.

Il fit ce qu'elle désirait, et les rayons obliques du soleil levant emplirent la chambre de leur claire lumière rosée.

Il revint s'asseoir auprès du lit en faisant face à sa mère.

—Comment vas-tu? demanda-t-elle en le regardant.

—Je vais comme toujours.

Elle l'examina longuement.

—Tire donc les rideaux, dit-elle, et laisse la fenêtre ouverte; je ne te vois pas bien.

—Ne vas-tu pas avoir froid?

—Il fait un temps superbe.

—L'air est vif.

—Va donc.

Il obéit et revint prendre sa place, décidé à aborder l'entretien décisif qui devait assurer le mariage de Berthe.

—Comme tu es pâle! dit-elle en le regardant de nouveau; comme tes traits sont contractés! Tu n'es pas bien, mon garçon.

—Mais si.

—Il ne faut pas me démentir; j'ai encore de bons yeux quand il s'agit de toi; quand tu étais petit et que tu devais être malade, je le voyais avant tout le monde, avant ton père, avant le médecin; je leur disais: «Constant va avoir quelque chose»; je ne me suis jamais trompée: les mères ont des yeux pour lire dans leurs enfants. Qu'est-ce que tu as? Ce n'est pas d'aujourd'hui que ça ne va pas. Pendant les quinze jours que tu viens de passer avec nous, j'ai bien des fois remarqué que tu étais tantôt pâle, tantôt rouge, sans raison; il n'y avait des instants où tu étouffais, d'autres où tu n'entendais pas ce qu'on te disait.

A mesure que sa mère parlait, une idée s'éveillait dans son esprit, qui, lui semblait-il, devait assurer le mariage de Berthe.

—Il est vrai, répondit-il, que je suis très tourmenté.

—Par tes affaires?

—Par l'état de ma santé et par le mariage de Berthe.

—Qu'est-ce que tu as, mon garçon? demanda-t-elle d'un accent attendri, à qui parleras-tu, si ce n'est à ta mère.

—J'aurai voulu t'éviter un grand chagrin: demain, dans une heure, je peux être mort.

—Qu'est-ce que tu me dis-là! Toi, mon Constant!

—La vérité; et la pensée que je peux partir sans que la vie de Berthe soit fixée, sans que son bonheur soit assuré m'est une angoisse....

—Mon pauvre enfant? Est-ce possible! Mourir! A ton âge!

—Si je n'étais pas sûr de ce que je dis, t'en parlerais-je?

—Mais qu'est-ce que tu as?

Il hésita un moment:

—Un anévrisme.

—Mais on vit avec un anévrisme; le père Osfrey, qui en avait un, est mort à quatre-vingts ans passés.

—Il y a anévrisme et anévrisme; ce que je sais, c'est que demain je peux être mort; tu penses bien que je ne te le dirais pas si je n'en étais pas sûr.

-Oh! mon Dieu! murmura-t-elle en sanglotant, mon fils, mon cher enfant!

L'émotion d'Adeline était poignante, et la douleur de sa pauvre vieille mère lui brisait le coeur, mais ne fallait-il pas qu'il parlât ainsi; cependant il faiblit et se penchant sur elle:

—Sans doute, je peux vivre, dit-il, mais je serais plus tranquille, je me trouverais dans de meilleures conditions si je n'étais pas tourmenté par cette pensée du mariage de Berthe qui m'enfièvre.

—Tu serais plus tranquille, murmura-t-elle comme si elle se parlait à elle-même, tu serais dans de meilleures conditions?

—Tu sais que pour cette maladie les émotions sont mauvaises, et que les chagrins aggravent le mal.

De la main elle lui fit signe de ne pas parler, et, se tournant à demi vers une image de la Vierge fixée au mur contre lequel son lit était appuyé, elle parut lui adresser une ardente prière; puis revenant vers son fils:

—Ta tranquillité, ta vie avant tout, dit-elle, fais ce mariage.

Il la prit dans ses bras, et resta longtemps sans trouver autre chose que des mots entrecoupés.

—Une mère donne sa vie pour son enfant, dit-elle, elle doit peut-être aussi donner son salut; mais ce n'est pas à moi que je dois penser, c'est à toi; tu seras plus tranquille; allons, regarde-moi, et que je ne te voie plus ces yeux inquiets.

Elle voulut qu'il parlât de sa maladie, mais, comme il se montrait mal à l'aise, elle n'insista pas, pour ne pas le tourmenter.

—Va te promener dans le jardin, dit-elle, l'air te fera du bien et te calmera: maintenant tu vas être tranquille.

Comme sa mère le lui disait, il se promena dans le jardin; mais se calmer, le pouvait-il, quand à chaque pas, il se répétait qu'il fallait qu'avant le soir, il en eût fini avec la vie... qui aurait pu reprendre un cours si heureux? En lui, autour de lui, tout protestait contre cette idée de mort: le bonheur de sa fille qu'il ne verrait pas; et le printemps qui dans ce jardin s'épanouissait plein de fleurs et de parfums sous le joyeux soleil du matin.

Et lui, il fallait qu'il mourût: sa fille, il allait l'embrasser pour la dernière fois, et aussi sa pauvre mère et sa chère femme; cette maison qu'il s'était plu à embellir pour finir là ses jours tranquillement; ces arbres qu'il avait plantés, ces champs qu'il avait améliorés et qu'il aimait, c'était pour la dernière fois qu'il les voyait: tout, ces quenouilles blanches de fleurs, ces arbustes bourgeonnants, ces boutons verts qui déplissaient leurs feuilles à la lumière, ces oiseaux qui chantaient, cette odeur de sève parlaient de renouveau, de force, de joie, de vie, et lui ne pouvait pas détacher ses yeux de la mort, résolu à ne pas la fuir, mais cependant secoué d'horreur.

Il y avait longtemps qu'il tournait sur lui-même quand Berthe vint le rejoindre, toute fraîche, toute pimpante dans sa toilette printanière.

—Comment me trouvera-t-il? demanda-t-elle, après l'avoir embrassé.

—Tu seras encore bien plus jolie tout à l'heure: ta grand'mère consent à votre mariage.

Elle se jeta dans ses bras:

—Comment as-tu fait? demanda-t-elle après ce premier élan de joie; qu'as-tu dit? Et moi qui, malgré tout, doutais de toi!

—C'était de ta grand'mère qu'il fallait ne pas douter; n'oublie jamais le sacrifice qu'elle a fait à ton bonheur.

Elle voulut qu'il lui promît d'aller avec elle au-devant de Michel, qui devait venir à pied par la Londe et le chemin de la forêt; et quand l'heure fut arrivée où ils avaient chance de le rencontrer, ils partirent.

Il aurait voulu s'associer à la joie débordante de Berthe, rire comme elle, lui répondre, mais il y avait des moments où, malgré ses efforts, il restait silencieux et sombre, ne l'entendant pas, ne la voyant même plus.

Ils n'allèrent pas bien loin dans la forêt; comme ils approchaient d'un carrefour où se croisaient plusieurs chemins, ils aperçurent Michel assis sur un tronc d'arbre couché dans l'herbe.

—C'est comme cela que vous vous dépêchez, lui cria Berthe.

—C'est justement parce que je me suis trop dépêché que j'attendais qu'il fût l'heure d'arriver convenablement, répondit Michel en venant vivement au-devant d'eux.

—Si vous aviez su?... dit Berthe.

Michel la regarda surpris; alors Adeline lui prenant la main la mit dans celle de Berthe.

—La Maman donne son consentement, dit-il; dans un mois, vous pouvez être mariés; mais, aujourd'hui même, vous l'êtes pour moi et par moi; embrassez-vous, mes enfants.

Il voulut que Berthe donnât le bras à son mari, et il les fit marcher devant lui en les regardant.

Et à se dire qu'elle serait heureuse, il se sentait plus courageux; pour elle au moins sa tâche était accomplie.

Léonie avait passé sa matinée à cueillir des fleurs et la table en était couverte, mais ces fleurs, pas plus que les sourires de sa fille, la joie de Michel, le bonheur de sa femme ne pouvaient soutenir Adeline, qui à chaque instant restait immobile à regarder les minutes fuir sur le cadran de la pendule; alors la Maman se disait:

—Le bonheur même de sa fille ne peut pas l'arracher à la pensée de sa maladie.

Et pour essayer de le distraire, elle racontait des histoires de jeunesse, de mariage; elle se faisait aimable avec Michel.

Dans les sauts de la conversation, Michel demanda à Adeline ce que c'était un journal appelé l'Honnête Homme.

—Mon oncle, mes cousins et moi, nous en avons reçu chacun un exemplaire; il annonce une étude sur les cercles, avec des portraits que chacun reconnaîtra; vous me mettrez les noms sous ces portraits, n'est-ce pas?

Adeline avait pâli, et, en sentant les yeux de sa femme posés sur lui, il n'avait pas tout de suite trouvé une réponse.

—Je pense que c'est un journal de scandale et de chantage, dit-il enfin, et je ne crois pas que ses portraits aient de l'intérêt.

Michel n'insista pas: au fait, que lui importait l'Honnête Homme? il n'en avait parlé que par hasard.

Après le déjeuner, Adeline voulut montrer les bâtiments de la ferme à Michel, et, en causant d'un air indifférent, il demanda au fermier s'il avait toujours à se plaindre des lapins:

—Les lapins! n'en parlez pas, monsieur Adeline, ils me mangent tout moncossard; si on ne les panneaute pas, ils n'en laisseront pas.

—Eh bien, vous les panneauterez la semaine prochaine; aujourd'hui je vais vous en tuer quelques-uns à coup de fusil.

—Oh! papa, dit Berthe.

—Pendant que vous vous promènerez; vous me prendrez au retour.

Il alla chercher son fusil, et tandis que la Maman, madame Adeline et Léonie restaient au château, il prit avec Berthe et Michel le chemin du parc.

Ils ne tardèrent pas à arriver à la pièce de colza ou decossard, comme disait le fermier.

—Je reste là, dit-il, promenez-vous et n'ayez pas peur des coups de fusil.

Comme ils allaient s'éloigner, il rappela Berthe:

—Embrasse-moi donc, dit-il.

Le lendemain, les journaux de Rouen annonçaient en termes émus et respectueux la mort de M. Constant Adeline, l'éminent député de la Seine-Inférieure, le grand industriel elbeuvien: en chassant les lapins dans son parc, il avait commis l'imprudence de prendre son fusil par le canon en sautant un fossé, et le coup qui l'avait frappé à bout portant à la tête l'avait tué raide.


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