— … Ils ne franchiront pas l’île Pelée, me dit Barnavaux : la marée baisse.
La pauvre petite barque de pêche, montée par cinq ou six hommes, prise par la formidable rafale qui soufflait du Nord-Ouest, n’avait pu remonter dans le vent pour prendre le grand chenal ; et elle essayait de passer entre l’île Pelée et la terre, pour entrer dans le port de Cherbourg.
— Autant vouloir naviguer sur une route départementale, continua Barnavaux au milieu du vent : il n’y a plus d’eau !
Puis il cria :
— Ça y est, nom de Dieu ! Ils sont au plein !
La barque s’était arrêtée brusquement, le nez dans la vase, et la tempête, frappant sur les voiles rousses, qui ne pouvaient plus pousser cette coque devenue immobile, les arrachait d’un coup, les envoyait à travers le ciel sale, rayé de pluie : lambeaux déchiquetés qui nous parurent voler longtemps, une minute peut-être — et c’est si long ! — avant de retomber dans la mer.
— Il y a un homme à l’eau ! dis-je, le cœur serré.
— Il s’est accroché au bout du mât, qui s’est cassé, poursuivit Barnavaux. Les autres tiennent encore sur le pont. Mais la barque sera en miettes dans une demi-heure. Et alors…
Il n’acheva pas. A un seul cri de commandement le canot de sauvetage, près du sémaphore, avait largué ses palans. Il prenait la mer, déjà, avec ses six hommes et le patron. Et on voyait, cramponnées sur les avirons, les grosses mains brunes que les embruns devaient piquer comme des aiguilles, les dos courbés sur les cirés d’un jaune verdi. Le canot avançait, d’une poussée si régulière qu’on aurait cru que c’était facile, et que n’importe qui aurait pu faire ça ! Je me mis à crier, à crier d’enthousiasme, d’espoir, d’orgueil aussi, parce que, quand on voit d’autres hommes dans un grand effort de courage, il vient naïvement à tous ceux qui les regardent une sorte d’incompréhensible fierté : on croit qu’on agit soi-même ! Barnavaux dit :
— Hein ? C’est une manœuvre, ça ! Ils n’ont pas mis deux minutes à mouiller le canot.
Et c’est vrai que le plus beau et le plus difficile c’est de larguer toutes les amarres d’une même longueur et en même temps, le plus vite possible, en douceur cependant, de façon à bien prendre l’eau. Mais je n’avais plus d’yeux que pour cette chose brave et légère qui s’en allait sur les vagues, les vagues énormes et pourtant aplaties par-dessus, comme si le vent, après les avoir soulevées, les écrasait. Elle allait, elle allait ! Comme, sur la face tranquille d’une mare, les pattes d’un insecte aquatique qui sait où il va, et y va tout droit, tout naturellement, les avirons enfonçaient à peine dans l’eau furieuse. Bientôt ils demeurèrent immobiles : on repêchait l’homme à la mer. Quelques secondes après, le canot s’arrêtait une seconde fois : il recueillait les hommes de la barque. Sauvés ! Ils étaient sauvés ! Le canot tourna, mit le cap vers Cherbourg. Je battis des mains. Les yeux clairs de Barnavaux riaient de joie des deux côtés de son nez mince. Mais comme c’est une âme simple, il dit tout de suite :
— Il faut aller boire quelque chose auCaveau des Dessalés, sur le port. Et quand ceux de la barque de sauvetage passeront, on les invitera. Ça vaut ça !
Quand Barnavaux eut englouti d’une gorgée un grand verre de calvados brûlant, épicé de clous de girofle et de citron, il dit :
— J’ai vu un autre sauvetage, dans le temps, mais les sauvés, c’était pire que des fantômes.
» Je me rappelle. Il y a plus de dix ans, mais je me rappelle ! A cette époque, j’étais redescendu, en convalescence, de l’hôpital de Mévatanane, à Madagascar, jusqu’à Majunga, et pour m’utiliser, on finit par me prêter à Plévech, qui n’était pas plus marin que moi, puisqu’il était douanier, mais qu’on avait tout de même chargé de surveiller la contrebande de la poudre, entre Béravine et Maintirane. C’est vrai que les mercantis hindous et les Arabes de Zanzibar arrivent de l’autre bout du monde, pour vendre de la poudre aux Sakalaves, mais je déclare ignorer encore comment Plévech aurait pu s’y prendre pour les en empêcher, avec sa mauvaise barque et ses quatre matelots indigènes ramassés à Majunga ! Quant à moi, je représentais les fusiliers marins, le corps de débarquement, toute la force armée, et c’était suffisant puisque nous n’avons jamais vu l’ennemi : mais c’était les idées de l’administration, et il ne faut jamais discuter les idées de l’administration.
» Ah ! la drôle de navigation ! Nous avions vent debout tout le temps à cause de la saison. Plévech et moi, on savait tous les deux vaguement qu’il existe une chose qui rappelle tirer des bordées, et qui sert à faire avancer les bateaux à voiles, même quand le vent est contraire. Nos matelots sakalaves n’en connaissaient pas beaucoup plus long que nous, et d’ailleurs ils nous laissaient faire, par respect pour les fantaisies sacrées de l’homme blanc.
» Donc nous partions. On amarrait les écoutes, à droite, à gauche, au petit bonheur, pour voir ce que ça donnerait : ce ne donnait pas grand’chose de bon. Le vent parfois faisait pouffer les voiles, puis les laissait retomber, comme une femme fait pouffer sa robe, et recommence, et s’en va.
» Le bateau avançait, il tournait, il revenait, il repassait par les mêmes places, il croisait son sillage, il dessinait des nœuds de cravate. Nous suivions invariablement la côte, par crainte de nous perdre. On s’arrêtait chaque soir, pour dîner et dormir dans la barque, mais à l’ancre, tout près de terre — j’appelais ça coucher à l’étape — et très souvent nous avions reculé au lieu d’avancer. Alors nos Sakalaves nous appelaient :machicoures !ce qui veut dire, dans leur langue : « agriculteurs », et doit être par conséquent un mot excessivement outrageux pour des marins. Mais nous n’étions pas marins, et cette insulte nous laissait froids.
» Ces jours-là, ces premiers jours-là ! Ils ont été les plus heureux de ma vie. Je m’éveillais exprès pour en jouir, dès potron-minet ; et je vois encore le beau ciel du matin, couleur d’orange mûre, le falot de la barque, à notre avant, encore allumé, mais pâli par l’aurore brillante, et à l’arrière, notre pilote sakalave, droit, indifférent et noir, la main sur sa roue.
» Presque partout il y avait des récifs de corail, qui laissaient de grandes lagunes d’eau tranquille entre eux et la côte. Ces récifs de corail, c’était aussi pareil que possible à des remblais de chemin de fer, effondrés par places, et alors la mer entrait par une espèce de canal ; plus souvent intacts, et alors ils gardaient une hauteur presque parfaitement égale. Le bruit des vagues qui brisaient dessus vous tenait compagnie, vous empêchait de vous ennuyer, et pourtant vous rendait presque somnambule. De l’autre côté des lagunes, c’était la grande terre : quelquefois une large bande plate, qu’on voyait de loin. Sur le ciel, de grands arbres avec des fleurs, des fleurs bleues, des fleurs mauves, des fleurs jaunes, et par dessous, des trous verts, des trous attirants, des espèces de caves taillées dans cette verdure, et qui avaient l’air d’être en cristal vert… Je ne peux pas vous expliquer ; les mots, ce n’est pas mon métier. Et tout ça, c’était vide d’hommes : rien que des rats, des crabes, des fleurs, des oiseaux et des abeilles ; et les oiseaux criaient pour s’amuser, non par peur.
» Mais l’eau, surtout l’eau, dans l’intérieur de ces lagunes ! Si transparente, qu’on voyait le fond à quinze ou vingt mètres ; toute plantée, branchagée, feuillue d’arbres de corail qui fleurissaient, violets, verts et roses ; des poissons sautant, dansant, jouant à travers cette eau presque aussi légère et lucide que l’air, des poissons de toutes les couleurs : des rayés, des tachetés, des gros, des petits, les uns couverts d’épines, d’autres comme des oiseaux-mouches, d’autres avec des becs, comme des perroquets. Dans le fond, de grandes huîtres ouvertes, montrant leur nacre changeante et claire, des pétoncles bleues, des conques toutes tortillées et de tous les roses, des petits coraux tout roses. Et aussi des poissons féroces, qui chassaient les autres… Une nuit, je me souviens : j’ai été réveillé par le mot malgache qui veut dire « requin », et j’ai vu, au clair de la lune, un de nos matelots indigènes, avec sa mâchoire faite comme une gueule, se penchant sur le plat-bord, un trident à la main.
» D’autres fois, les lagunes manquaient. La côte, ravagée par les souffles du large, ou stérile parce que les rivières n’y arrivaient pas, restait presque nue. On ne voyait pas toutes ces belles choses, mais seulement deux ou trois palmiers maigres, qui ressemblaient à un bouquet de poils sur un vieux balai ; et alors, Plévech et moi, on riait, on disait des blagues au paysage. On n’était pas fous, on n’était pas saouls : c’était pure joie de se sentir si vivants et si libres, et de savoir qu’on allait bientôt retrouver d’autres paradis terrestres, d’autres aquariums naturels, d’autres volières sans cage.
» La seule chose que nous ne pouvions pas nous expliquer, c’est que nos indigènes avaient l’air beaucoup plus satisfaits quand il n’y avait ni coraux, ni lagunes, ni aquariums, ni paradis terrestres. Ce n’était pas crainte d’échouer : par deux brasses on avait du fond plus qu’il n’en fallait. Notre première conclusion fut qu’ils étaient des imbéciles : un imbécile, c’est, avant tout, quelqu’un qu’on ne comprend pas. Puis celui qui parlait le mieux le français, Rainebouze, nous expliqua que sur ces récifs il ne venait que des gens de mauvaise vie : des sorciers, des matoutouas, c’est-à-dire des âmes en peine, et des kinoulys, qui sont des goules horribles, couvertes de chair à moitié décomposée, qui mangent les hommes. J’en conclus qu’ils étaient véritablement des imbéciles, et un matin, avec une veille voile, je m’habillai en matoutoua pour leur faire peur. Mais Plévech ne fut pas content. Il me dit qu’après tout son père et sa mère croyaient aussi à toutes sortes de loup-garous, et qu’il était vexé quand on blaguait ces choses-là.
» Il avait aussi dans l’idée, sans le dire, que ça porte malheur.
» Le soir de cette même journée, nous jetâmes l’ancre dans un de ces canaux qui menaient à une lagune. Nous nous étions boudés tout l’après-midi. Je me souviens aussi qu’il avait fait très chaud. Nous étions fatigués, on ne se parlait pas. Ni l’absinthe même, ni le dîner n’y changèrent rien d’abord. Et voilà que, tout à coup, nous fûmes envahis par une espèce de joie sans cause, surnaturelle, extraordinaire, presque terrifiante. Avez-vous fumé l’opium ? On devient léger, léger, on n’a plus de corps. C’était dix fois comme si nous avions fumé l’opium. Plévech me dit :
» — Est-ce qu’on nous a mis sur une montagne ? L’air n’a plus de poids. Il me semble que je suis à deux mille pieds au-dessus de la mer. Et sens-tu comme il fait frais ?
» Je lui répondis :
» — Je sens qu’il fait frais. Mais je sens aussi l’odeur du pays, l’odeur de France.
» — Oui, dit-il, l’odeur de chez nous en été, l’odeur de l’air fouetté par la bonne pluie d’orage. Qu’est-ce que c’est, mais qu’est-ce que c’est ? Et regarde : ces brutes de noirs ont peur.
» Oui, ils avaient peur ! Ils regardaient l’eau, devenue subitement d’un vert sombre que je n’avais jamais vu encore. Il y a des personnes dont les yeux se foncent quand elles vont se mettre en colère : c’était ça ! Ils regardaient le ciel aussi, un ciel sans nuages et sans vent, avec seulement, à l’Ouest, une teinte cuivrée très étrange : quelque chose comme un chaudron mal récuré, à la fois sale et brillant. Je dis à Plévech :
» — Il fait plus que frais, maintenant. Je gèle !
» En plein canal de Mozambique, il nous tombait sur les épaules un froid de Sibérie. Mais comme Plévech allait répondre, il fut presque renversé par nos quatre Sakalaves, qui tombaient sur les écoutes, abattaient le bau de la barque, la laissaient complètement vide et rasée. Et, au même instant, j’entendis les piailleries aigres d’une bande de mouettes qui fuyaient vers la terre, puis une espèce de gémissement énorme qui venait de tous les côtés du ciel : c’était le vent qui faisait crier la mer !
» Il était venu brusquement, plus vite qu’une locomotive de train express, et l’eau criait sous lui, je vous jure : une espèce de grande lamentation qu’elle poussait sans s’arrêter ; et déjà, de l’autre côté du récif, les vagues tombaient les unes sur les autres comme des maisons dans un tremblement de terre. Je compris : c’était un cyclone, le terrible cyclone de l’Océan Indien, qui parfois, transporte des navires à une demi-lieue dans l’intérieur des terres, sur le dos d’une lame. J’eus l’idée de sauter par-dessus bord et de gagner le récif. Plévech me dit :
» — Pour quoi faire ? Les vagues passent par-dessus. Restons ici. Cette lagune, c’est comme un port, où nous serions contre le quai.
» Les Sakalaves, qui pourtant nageaient comme des poissons, paraissaient du même avis. Ils s’étaient couchés au fond du bateau et ne bougeaient plus. Pourtant Rainebouze, qui savait un peu de français, leva la tête et dit :
» — C’est la nuit des morts ! Ils reviennent !
» Et alors, Plévech, qui n’était pas entré dans une église depuis sa première communion, et qui lisait les brochures de la Confédération générale du travail, fit un grand signe de croix. Rainebouze ne fit pas de signe de croix, mais il prit, dans le coffre, une poule attachée par les pattes, lui trancha le cou d’un seul trait de couteau, et laissa couler tout son sang dans la mer. Plévech fit un geste d’assentiment et se fit des marques sur la poitrine avec ce sang. Il était redevenu tout à fait sauvage, Plévech. Et il avait quatre mille ans de moins !
» Notre barque s’accrochait dans l’encoignure du chenal comme un moineau blotti entre un toit et une cheminée. Le cyclone passait heureusement par-dessus, tant elle était petite. Un plus grand navire, donnant plus de prise, eût été perdu. Ce n’était pas un vent qui allait droit devant lui, le souffle de cette tempête. L’air virait, virait, virait, comme s’il avait tourné au bout d’une fronde. L’eau virait sous lui, presque aussi vite, comme si elle avait été la pierre de cette fronde. Elle se creusait jusqu’au fond. Elle arrachait des coquilles, des coraux, des morceaux de ces arbres de pierre, que nous avions vus. Et tout à coup le vent se calma, l’air se fit horriblement, impossiblement immobile, tandis que les vagues roulaient toujours, formidables. Je dis : « Comme il fait clair ! » Nous étions au milieu d’un affreux puits noir, fait de nuages qui continuaient à tourbillonner, mais au-dessus de nous, le ciel était devenu pur, invraisemblablement pur ! On y voyait des étoiles que les yeux des hommes n’aperçoivent jamais : il paraît que c’est comme ça quand on est juste au centre du cyclone. Et ces étoiles tranquilles, ces étoiles qui se moquaient de nous, éclairaient l’eau furibonde. C’est à ce moment-là, juste à ce moment-là que j’entendis la voix de Rainebouze :
» — Les matoutouas ! La grandelakane(la grande pirogue) des matoutouas de la mer !
» Puis il se coucha, la figure sur le plancher. Et je l’ai vue, la grande lakane des matoutouas ! Vous ne le croyez pas, vous, qu’il puisse sortir des navires du fond de l’eau, excepté des sous-marins ; moi, j’ai vu, cette nuit-là, un grand navire sortir du fond de la mer, et flotter ! Un grand navire démâté, sauf pour un tronçon à son arrière, qui était plus haut que le reste, et fait comme une maison : tout plein de coraux, doublé de pierre, consolidé de varechs tordus comme des lianes, cuirassé de grands coquillages et peuplé, oui, peuplé de grands crabes furieux d’être dérangés, de poissons plats qui bondissaient et retombaient dans la mer, d’horribles vers, longs comme mon bras, roses et blancs, qui se tordaient, et puis… et puis les matoutouas ! Par de grandes brèches ouvertes, ce trois mâts, naufragé depuis peut-être trois siècles et remonté par miracle, vomissait des torrents d’eau sale, se vidait, s’allégeait ; et voilà que nous vîmes, à travers ces torrents, un squelette, des chaînes aux tibias, dégringoler, rester suspendu un instant, et tomber dans la vague ; puis un autre, et un autre, et un autre : une cascade de squelettes et de vieilles ferrailles. Et quelquefois un des grands crabes se laissait couler à son tour. Le trois-mâts avançait lourdement vers le récif, cahotant comme un chariot trop lourd. A chaque lame qui le prenait sur son dos, l’eau qu’il renfermait, passant de l’avant à l’arrière, cognait contre ses murailles pourries, en faisait tomber de grands pans, avec d’autres squelettes et d’autres ferrailles ; et il avançait toujours, pourtant, cahin-caha, vers le récif,vers nous!
» Sa quille gratta le roc, s’élança de nouveau, frappa une dernière fois un grand coup, dont le récif retentit comme une cloche creuse et sonore, et s’affaissa si vite qu’il me fit penser à une personne qui tombe sur les genoux. L’avant s’éparpilla tout de suite en un tas d’horreurs que les lames se mirent à piler dans de l’écume. Le château d’arrière demeura debout plus longtemps, montrant vaguement, dans cette nuit lumineuse, des chambres ouvertes pareilles à ces plans qu’on publie quelquefois dans les journaux, et qui représentent des intérieurs d’appartements, au cinquième, avec les meubles et les gens qui les habitent. Les meubles ? De vieux canons que les coraux avaient encroûtés, une espèce de coffre long qui pouvait avoir été un lit, des choses en métal rongé, instruments de capitaine marin, sans doute. Les habitants ? un homme dont une poutre en tombant avait broyé les os ; et au milieu de tout ça ces grands vers dont j’ai parlé, qui remuaient, rampaient, rentraient dans l’eau noire en agitant la pointe de leur tête aveugle !
» Le temps que ça dura ? Je ne sais pas. Ce fut très court, peut-être. Après ce grand calme épouvantable, le vent avait repris. Le reste de ce bateau magique, — de ce bateau contre nature, doublé de pierre, naufragé et surnageant, chargé d’un équipage de morts enchaînés, feuillu de varechs, vivant et trépassé — s’en était allé par morceaux. Mais la mer nous apporta encore la figure sculptée à son avant, du temps qu’il était un bateau comme tous les bateaux, au lieu d’un abominable revenant. Je suppose que c’était une déesse païenne, ou une sainte. Mais on n’en voyait presque plus rien. La tempête ou la vieillesse lui avait enlevé le bas du corps, les tarets lui avaient mangé le crâne ; deux seins rongés, un creux à la place du cou, un grand nez demeuré par hasard, tandis que les yeux s’étaient effacés : c’est tout ce qu’on voyait : l’image d’une chouette, bien plus que d’une femme. Et c’est drôle et terrible, quand j’y pense, que le temps puisse faire même des statues ce qu’il fait des femmes : une chose qui fait peur.
» Mais Plévech, à moitié fou, jura qu’il en avait vu comme ça dans les grottes de son pays, près des pierres levées, et Rainebouze dit que c’étaient les mêmes que les sorciers mettent dans son pays à l’intérieur des tombes. Plévech répétait tout le temps : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » et Rainebouze, qui avait été à l’église de Majunga, répétait : « Amen ! » dévotement. Mais il arrangea ensuite des graines pour fairesikidy, c’est-à-dire un charme ; il tua une autre poule, et Plévech imita ses gestes, parce qu’il avait très peur qu’après tout, ça ne fût la vraie religion, celle de Rainebouze, tandis que celle des chrétiens, il n’est pas bien sûr qu’elle soit restée bonne contre les esprits.
» Moi, je n’osais pas réfléchir. Ce ne fut que trois jours après, quand la houle fut tout à fait calmée, que je demandai à Rainebouze :
» — Le bateau des matoutouas qu’est-ce c’était ?
» Rainebouze me regarda d’un air très sérieux et très fier :
» — Esclaves, dit-il, des esclaves ! Tout plein d’esclaves, dans la grande lakane. Pour Bourbon. Attachés avec des chaînes. Volés à Madagascar par les blancs. Mais Madagascar n’a pas voulu les laisser aller, et leurs ombres ont soulevé la mer, à la fin, et leurs ombres ont ramené leurs os dans leur pays !
» Je compris ce qu’il voulait dire : le bateau des négriers enlevant ces Malgaches, il y a deux ou trois siècles, puis poussé à la côte par un cyclone, et coulant. Ces pauvres diables de nègres, les fers aux pieds, noyés comme des rats sans pouvoir monter sur le pont, et, trois cents ans plus tard le retour de leurs squelettes à la terre où dormaient leurs ancêtres et leurs fils.
J’interrompis Barnavaux :
— Mais le trois-mâts, comment avait-il ressuscité, le trois-mâts ?
— Est-ce que je sais ? répondit Barnavaux. Les grands tourbillons d’eau l’avaient arraché du fond. Ensuite des gaz, probablement, dans la cale. Et puis enfin… j’ai vu, quoi, j’ai vu !
A ce moment, les matelots de la barque de sauvetage passèrent, les épaules roulantes, bien tranquilles, mais avec cet œil élargi, surhumainement clair, qu’ont les hommes qui ont travaillé dans le danger, et vaincu. Barnavaux les appela pour prendre un verre. Ils tirèrent les bancs sous leurs cuisses, après avoir salué. Et je leur dis ce que Barnavaux venait de conter.
— Je ne sais pas si c’est vrai, fit le patron, mais quand j’étais sur l’Épervier, à Santiago, dans le Pacifique, j’ai vu une goélette naufragée depuis je ne sais combien de temps, qui était sortie de l’eau, une nuit de tempête. — On l’avait mise dans une espèce de musée. — Il y a dans la mer des choses, des choses… plus de choses que l’imagination des hommes n’en peut inventer.
Et je ne le contredis point, parce que j’ai connu, à Zéilah, l’homme qui a vu les sirènes.