A Rudyard Kipling, qui écrivitLa plus belle Histoire du monde.
Barnavaux, après sa dernière campagne dans le nord du Tonkin, avait été renvoyé en France. On l’avait fait valser, suivant l’usage, de Toulon à Cherbourg, de Cherbourg à Rochefort, puis comme il est nécessaire, à ce qu’il paraît, que Paris soit une espèce de musée militaire où les badauds peuvent contempler des échantillons de toutes les armes, il était devenu l’un des hôtes de la prison-caserne du Cherche-Midi. C’est là que je le trouvai, un dimanche, assis sur un banc de pierre, dans la cour. Barnavaux n’était pas de service, et pourtant n’était pas sorti ! Les galons de sergent ornaient sa manche, et il s’aperçut que je les considérais avec quelque étonnement.
— Oui, dit-il, répondant à mon interrogation muette, je me suis décidé à les avoir. Savez-vous mon âge ? Trente-cinq ans ! Je suis vieux, horriblement vieux, il me semble que j’ai sur les épaules toute la vieillesse du monde. C’est fini : Je ne suis plus bon pour faire un soldat, il faut bien que je fasse un sergent.
— Barnavaux, répliquai-je, si vous n’avez pas le respect de la hiérarchie, même quand il s’agit de vous, je crains pour votre salut éternel. C’est le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui ne sera point pardonné.
— Vous ne me comprenez pas, fit-il. Je veux dire que si j’ai pris les galons, et si je les garde — car ça n’est pas dur, de se faire casser, ah ! non, ça n’est pas dur ! — c’est pour la retraite, pour devenir domestique du gouvernement quelque part, avec une livrée au lieu d’un uniforme. Je donnerai des numéros aux rentiers qui font queue, au ministère des finances. Ou bien je serai huissier, avec un habit noir et une chaîne d’argent, assis derrière une table verte, un buvard rouge et un plumier noir. Ça s’appelle être devenu « un modeste serviteur de l’État ». J’ai lu ça dans les journaux.
— Eh bien, dis-je, vous ne serez pas à plaindre.
— Non, je ne serai pas à plaindre. Ça vaudra mieux que le métier, le chien de métier que je fais depuis douze ans.
Quand Barnavaux dit du mal de la carrière, c’est qu’il est vraiment hors de lui-même. Il continua :
— Regardez où nous sommes. Avant, on m’a dit, c’était un hôtel habité par un grand seigneur. Après, on y a mis des soldats. Maintenant, on y juge des prisonniers, de pauvres diables de prisonniers. Et bientôt, on va tout démolir, pour faire passer un boulevard. Le vide à la place du plein, quoi ! C’est la même chose pour l’infanterie coloniale. Elle fout le camp, l’infanterie coloniale ! Avant c’était des soldats, aux marsoins, maintenant c’est des escarpes. On peut faire un soldat avec un escarpe, je ne dis pas. Seulement, il faut qu’il apprenne que l’honneur du corps, ça peut tenir lieu de tous les autres honneurs. Pourquoi n’apprennent-ils plus ça ? Pourquoi est-ce qu’on ne leur apprend plus ?
Nous étions en plein été. Le soleil tapait dur sur les pavés de la rue. On respirait l’infâme relent qui sort au mois de juillet des égouts desséchés. Barnavaux dit encore :
— Vous rappelez-vous l’Annam en été ? Il fait plus chaud, bien plus chaud qu’ici, mais ça sent le jasmin, et aussi cette plante, vous savez l’ylang, dont l’odeur vous reste si longtemps dans les doigts, quand on en brise une tige, rien qu’une tige ?
Il m’inquiétait : il faisait de la philosophie, presque de la politique, il avait le mal d’un pays qui n’était pas le sien. Je sentis qu’il fallait changer le cours de ses idées. Je l’emmenai loin, très loin, à pied, et le fis déjeuner sur les bords de la Marne, sous une tonnelle, au milieu de pêcheurs à la ligne doux et silencieux. Il se leva de table un peu rasséréné, et les hasards de la route nous conduisirent, près de Champigny-la-Bataille, au Théâtre de la Nature.
C’est dans un grand vieux jardin, où personne n’était entré depuis 1870. Peut-être qu’on s’y est battu, il y a trente-sept ans ; les murs en sont ébréchés, comme crénelés, et quand les figurants y tirent des coups de fusil, on a un petit frisson, on pense à des choses déjà lointaines et très terribles. Mais maintenant, je vous dis, ce n’est plus qu’un vieux jardin paisible et magnifique. Il y a du lierre et des mousses autour des grands arbres, plus tragiques et plus beaux que n’importe quel décor. Les acteurs jouent adossés à une colline, au milieu de l’herbe ; ils montent un escalier en véritables pierres, parmi de vrais rochers, et c’est dommage seulement qu’au-dessus d’eux il ait fallu planter une toile peinte sous prétexte de représenter une forteresse dont le besoin ne se fait pas sentir. On jouait une pièce dont le sujet, je pense, avait été emprunté à l’aventure sinistre de ces deux officiers, qui, envoyés en mission dans la boucle du Niger, voici quelques années, refusèrent d’obéir à un ordre de rappel, et massacrèrent le colonel chargé de les ramener en arrière. Seulement, la scène avait été transportée de l’Afrique centrale au Sahara, et si ça commençait comme un drame antimilitariste, brusquement ça devenait du Corneille.
L’officier criminel, la brute qui venait de faire fusiller tous les notables d’un village après leur avoir promis la vie sauve pour leur faire poser les armes, l’homme de proie que l’alcool et le sang affolaient, brave, odieux, hideux, bouffonnant au milieu des meurtres, se dit, quand il apprend qu’il est désavoué :
— On me met hors la loi ? Soit, je vais rester ici, et me tailler un royaume. J’ai pris ce pays, je le garde.
Il se croit sûr de ses spahis indigènes. Il appelle donc le sous-officier Bachir, et lui explique ses plans :
— Sidi lieutenant, répond Bachir, nous t’aimions. Nous te regardions comme fait d’une autre essence que nous. Tu m’aurais dit de mourir, je serais mort sans hésiter. Mais maintenant ! Quand les camarades auront reconnu les cadavres de ceux que tu nous as fait tuer, les cadavres de camarades ! ils te tueront. Eh bien, il ne faut pas que des hommes à la solde de la France tuent de leurs mains un officier français… Voilà ton revolver.
— Mourir ! fait d’Épernon, mourir avec ce coffre-là ! Tu ne m’as pas regardé.
Alors il se met à chanter, ce fou, à chanter de vieilles chansons :
Nous n’irons plus au bois,Les lauriers sont coupés
Nous n’irons plus au bois,Les lauriers sont coupés
Nous n’irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés
Ah ! oui, ils sont coupés, pour un condottiere comme lui. Et même dans ce moment où il refuse de se tuer, on sent bien qu’il décide en lui-même que le suicide est la seule porte de son destin.
— Est-ce que tu crois que j’avais besoin de toi, mon bonhomme, de toi, pour savoir ce que j’ai à faire ? Et ça donne des conseils, et ça oublie son grade ! Maréchal des logis Bachir, pas de familiarités !
Et ce dernier mot, vous savez, c’est bien ! Barnavaux gronda de joie quand il l’entendit, et qu’il vit le sous-officier reprendre « une attitude militaire ».
— Maréchal des logis Bachir, vous avez le commandement de la colonne.
— Bien, mon lieutenant.
— Vous la reconduirez à In-Salah, par petites étapes, vingt kilomètres. Il est inutile de fatiguer les chevaux.
— Bien, mon lieutenant.
— Vous ferez votre rapport sur… sur tout ce qui est arrivé.
— Bien, mon lieutenant.
— Maintenant, repos… Adieu, Bachir !
Et Bachir, plié en deux, lui baise la main, à l’arabe… Il n’y a plus rien qu’un coup de revolver, quelque part dans la brousse.
Le soleil était descendu très bas dans l’ouest. A travers les branchages et les feuilles vertes, du fond du ciel couleur d’or clair le vent soufflait, tout doux, très frais, pacifique. Et on peut blaguer les théâtres en plein vent, parce que maintenant il y en a beaucoup, beaucoup : on n’y a pas pourtant les mêmes impressions que lorsqu’on a un toit sur la tête, et un lustre avec des ampoules électriques. C’est plus rude, et c’est plus profond. Il y a des mots qui se cognent aux arbres, et qui vous en reviennent plus graves, plus forts et plus déchirants… Tenez : à Paris, pour voir des lutteurs se prendre à bras le corps, il faut aller dans des baraques ou dans des cafés-concerts. En Suisse, ils luttent sur une prairie verte, au flanc d’une montagne : alors ils ont l’air d’accomplir des choses commandées par une religion. C’est aussi la pensée qui vous vient, dans ces théâtres qui ont le ciel pour coupole : les paroles prennent de la majesté.
— Eh bien ? dis-je à Barnavaux.
Barnavaux est un homme simple. Il avait la gorge un peu serrée. Il répondit en se mouchant :
— Celui qui a fait ça… celui qui a fait ça n’est pas une moule. Il sait à peu près où c’est, le désert : il les place à peu près bien, les Touareg Hoggar, Azdjer ou Aoullimidden. Et puis c’est beau, comme c’est arrangé à la fin, ça m’a fait quelque chose. Seulement quand ces hommes refusent de suivre leur chef — et je sais bien de quoi il veut parler, ça n’est pas au Sahara que c’est arrivé, cette affaire-là, mais au Soudan, n’est-ce pas, il y a quelques années ? — Eh bien, ça n’est pas pour les raisons qui sont dans la pièce que les Sénégalais sont restés fidèles ! Le drapeau, l’honneur militaire, ils ne savent pas ce que c’est, ou ils ne le comprennent pas comme nous. Mais je sais bien ce qu’ils ont pensé, moi, je le sais… J’y étais.
— Eh bien ? demandai-je.
— C’est compliqué. Je ne suis pas fort sur les mots, ce n’est pas ma partie. Enfin, je vais vous dire : pour ces Sénégalais,y en avait contrat signé Sénégal. Voilà.
— Vous avez raison, je ne comprends pas, lui dis-je.
— Il y avait un contrat signé au Sénégal, continua Barnavaux. Donc ces noirs voulaient rentrer au Sénégal pour toucher le prix du contrat. Et c’est là qu’ils avaient leurs femmes, leurs champs, leur patrie, quoi ! Et ça, c’était une première raison pour eux de ne pas vouloir rester là-haut, sur le Niger à jouer aux grands chefs. Mais ce n’est pas tout. Il y avait aussila force du papier. C’est très difficile à vous expliquer, mais voilà : quand un marabout donne à un tirailleur musulman un gri-gri, une amulette pour le protéger contre les balles, ou pour le faire aimer des femmes, ce sont les paroles qu’il a écrites sur ce papier, le marabout, quiforcentles événements, qui obligent les fusils à ne pas faire de mal, et les femmes à aimer. Eh bien, le contrat qu’ils avaient avec la France, il était sur un papier, un papier qu’ils considéraient comme tout aussi puissant et mystérieux que ceux que font les marabouts — et ils croyaient que s’ils manquaient à l’engagement marqué, il leur arriverait malheur, en ce monde même… Des esprits, probablement, qui vengeraient la désobéissance, qui viendraient les tirer par les pieds… Je suppose que c’était comme ça aussi, un serment, jadis, pour les Européens, quand ils n’étaient pas civilisés.
— Et c’était tout de même ça qu’on appelait l’honneur, Barnavaux, répondis-je.
— Oui, dit Barnavaux en rêvant. C’était peut-être bien ça qu’on appelait l’honneur.
Ces idées étaient pour lui très difficiles à suivre. Il continua, ayant l’air d’avoir peur de ce qu’il découvrait en lui-même.
— Alors, maintenant qu’on n’y croit plus, à ces magies, à ces sorcelleries, à ces religions, à ce qu’il y a de beau dans les mots, et d’effrayant, c’est eux qui ont raison, tous ceux qui vivent aujourd’hui, et ne pensent qu’à eux-mêmes, les gens riches, les révolutionnaires, les marlous nouveau jeu de l’infanterie coloniale ? C’était eux qui avaient raison, ceux qui ont tué leurs frères d’armes, là-bas, au Soudan, pour se faire empereurs ? Alors, c’est moi qui avais tort ? J’ai été un imbécile, un imbécile !
Il frappa du pied contre le vieux sol plein de ruines sur lequel l’herbe triomphante avait poussé.
— J’ai été mis dedans, oui ! Douze ans j’ai roulé ma bosse et risqué ma peau là-bas, dans des pays que je ne puis oublier, parce que je me disais : « Allons, encore aujourd’hui, je ne suis pas mort ! » Ce sont ces pays-là qu’on a dans la mémoire, dans l’œil, dans le sang, ceux où l’on a eu peur de mourir ! Et ils ne m’ont pas donné de pain, et je ne les reverrai plus jamais : ils seront comme les rêves que je faisais quand j’étais petit, chez mon père le chauffeur de fours, à Choisy-le-Roi. Je rêvais que je mangeais de la galette chaude, et je me réveillais l’estomac creux.
Ah ! ce n’était pas commode, de répondre à Barnavaux ! Jadis, quand les Gaulois et les Germains couraient le monde, ils entraînaient avec eux leurs femmes, leurs petits — et ceux qui s’étaient battus victorieusement sur un champ de bataille, le lendemain ils en défrichaient la terre, elle était à eux. Combien c’était différent de ce qu’on voit aujourd’hui, ces migrations de jeunes guerriers et de jeunes femmes : pas de vieillards, pas de pleutres, pas d’inutiles ! Quelles belles races, quelles belles aristocraties elles devaient faire ! Mais Barnavaux, lui, avait l’impression de s’être battu douze ans pour rien, ou pour d’autres, ce qui, dans son opinion, revenait au même. Depuis un siècle, tous les Français, tous, ont des ambitions individuelles, et ne veulent plus travailler pour d’autres que pour eux. Si on ne garde pas cette idée bien présente, on ne comprendra rien à ce qui se passe aujourd’hui. Les Français du peuple ne sont plus assez ignorants pour obéir comme ces beaux chevaux bien domptés qui font gagner des fortunes à leurs propriétaires, et meurent chevaux de fiacre ; mais ils ne sont pas devenus assez savants, assezanoblis, pour connaître qu’ils ont un intérêt dans les intérêts de la maison, de cette belle, vieille et noble maison où ils vivent, la première du monde… et ils ne savent plus se dévouer. Barnavaux se pénétrait de la même idée qui possède maintenant et trouble la plupart : qu’on ne le traitait pas avec justice, et qu’il avait travaillé, lutté, pour la peau ! Ah ! Comment lui dire, comment lui dire ?…
Quand nous eûmes dîné sous la même tonnelle où nous avions déjeuné le matin, je l’emmenai jusque chez moi. Il savait où étaient les choses. Sur ma cheminée, il atteignit tout de suite une grosse pipe annamite en étain, de celles qu’on fume en laissant un charbon allumé sur le fourneau.
— Écoutez, lui dis-je. Je voudrais vous lire une histoire que j’ai écrite. Et je voudrais aussi vous expliquer comment elle se rapporte à vous… à nous tous ici, en France et en Europe.
— De quoi ça parle ? demanda-t-il.
— Vous le verrez. Ça se passe à une époque dont vous n’avez qu’une vague idée. Mais vous comprendrez, à la fin.
Il posa la braise ardente sur le tabac, tira une bouffée, et tendit l’oreille.
— … Stachys, dit à voix basse Agabus, as-tu encore de ces châtaignes sèches que tu as prises à Tarente ? Donne-m’en. Je te passe une heure de mon quart de sommeil, cette nuit.
Stachys, lâchant sa rame d’une main, essaya d’atteindre la panetière qui pendait à son côté droit. Un coup de fouet lui cingla l’épaule, et il se remit à ramer, sans gémir.
Dans l’ombre, avec ses membrures apparentes, la carène de la galère semblait la carcasse renversée d’un léviathan. C’était une trirème. Les thranites, sur le pont, abrités du soleil par une tente, manœuvraient à trois des avirons longs et minces comme les pattes d’une araignée nageuse. Esclaves solides, à l’épreuve de la crainte, ils savaient rester impassibles, les jours de bataille, sous les traits lancés, du haut des navires ennemis, par des archers placés dans les châteaux d’avant et d’arrière. La confiance qu’on avait en eux leur donnait des privilèges, en faisait comme l’aristocratie des galériens. Ceux d’en bas les enviaient. Accouplés deux par deux, les zygites ne pouvaient même pas dresser la tête sans se heurter aux solives du pont ; enfin chaque thalamite, encore au-dessous, tirait seul une rame lourde, qui sortait par des sabords ronds, presque au ras de l’eau.
Et, à six pieds de la quille, la traversant dans toute sa longueur, il y avait une longue planche sur laquelle perpétuellement courait un homme : Hérodion l’incitator, le garde-chiourme. Ancien gladiateur condamné jadis aux galères pour meurtre, comme les autres il avait ramé, ployé sous les coups, haleté dans la chaleur puante. Lui-même ne savait pas comment il avait pu survivre à tant de compagnons fourbus qu’on avait détachés de leurs bancs pour les jeter à la mer. Enfin, pour le récompenser de ne pas mourir, et parce qu’il était fort et féroce, on l’avait nomméincitator. Un fouet en cuir d’hippopotame du Nil à la main, il frappait à droite et à gauche, tout le jour, allant et venant infatigablement sur sa planche, comme un fauve enfermé.
Stachys était au troisième banc des thalamites, tout au fond de la cale. Il se sentait à peine malheureux, tant son esprit s’était affaibli. Les jours, dans cette espèce de cave marine, et dans les baraques où on entassait les rameurs après les campagnes, se distinguaient mal des nuits : il les comptait à peine. Cependant, après le repas de midi, le sang battait plus vite dans ses tempes. Alors il se rappelait la ville de Joppéa, où il était né. Des palmiers et des orangers descendaient une colline ; la verdure déferlait jusqu’à la mer, noyant des maisons à terrasse et des huttes de terre, précédées d’un portique de bois. Dans une de ces huttes, il avait dormi avec sa mère, quand il était tout petit. Plus tard, il avait appris à lire le grec, il était devenu économe d’un bon maître. Puis, il avait volé dans les comptes, et on l’avait vendu à un proconsul romain, pour les galères. Mais la régularité de son existence misérable endormait presque toujours ses souvenirs, et, la vie ou la mort lui étant devenues à peu près indifférentes, il ne s’inquiétait plus que de choses très puériles. Un jour, un des zygites, au-dessus de lui, avait glissé, et resta suspendu par la chaîne de son pied. Stachys en riait encore.
On n’enlevait jamais cette chaîne aux rameurs, tant qu’ils restaient dans la trirème. Leurs excréments tombaient dans une mare d’eau de mer, au creux de la cale, et, tous les matins, des esclaves vieux ou infirmes venaient vider cette eau et ces immondices avec des seaux de cuivre. Les rameurs méprisaient beaucoup ces malheureux, et les frappaient sournoisement avec les fers de leurs chevilles. Dans le fond de leur âme obscure ils nourrissaient une jalousie contre eux, parce que ce travail infâme n’était pas fatigant.
Aucun des thalamites n’avait de haine contre Hérodion. Une habitude leur était venue de recevoir des coups ; comme des chiens, ils avaient besoin d’être commandés. Leur vie consistant à ramer, le garde-chiourme était le cerveau qui guidait le geste perpétuel de leurs bras ; mais ils détestaient les zygites, qui abusaient de leur situation au-dessus d’eux pour leur donner des coups de talon, et l’estime avec laquelle Hérodion parlait des esclaves de pont, le vélum qui les couvrait, la noblesse des dangers qu’ils couraient au soleil, les jours de combat, toutes ces choses les emplissaient de rage.
La trirème marchait aussi la nuit, mais plus lentement. On arrêtait un rang sur trois, et chaque équipe pouvait ainsi dormir quelques heures.
On était parti d’Ostie, on marchait vers l’Est. Stachys n’en savait pas plus. Il faisait éternellement sombre dans la galère, où le jour n’entrait que par les trous des rames. Mais un matin, une voix cria des commandements.
Hérodion frappa plus fort, et la trirème marcha plus vite. Parfois, on faisait arrêter un côté ou l’autre des rameurs ; la nef virait alors sur place, si vite que les têtes en tournaient ; et cet étourdissement causait une espèce d’ivresse, une sensation de plaisir et d’angoisse, comme lorsqu’un chariot descend très vite une pente raide. On entendait aussi de grands bruits sur le pont. Des cuirasses se heurtaient, des boucliers, froissés, tombaient avec fracas. Enfin, des buccins mugirent, et la mer en retentit. D’autres buccins, plus loin, répondaient. On eût dit des taureaux qui s’appellent dans la campagne. Il y avait dans l’air de la gaieté et de la terreur.
— C’est une grande bataille, là-haut, dit Stachys, une grande bataille !
La souple lanière en cuir d’hippopotame lui mordit les reins. La nef frémissait tout entière. Les galériens soufflaient très fort, en mesure. Hérodion hurlait, le cou gonflé, les yeux hors de la tête. Agabus, tout à coup s’abattit au fond de la cale, la bouche dans les eaux immondes, les joues violettes. Un vaisseau s’était rompu dans sa poitrine. Hérodion sauta, et lui sortit la face de la sentine, afin qu’il n’étouffât pas. Les galériens furent touchés, parce que leur maître avait soin des hommes.
— Apollon, murmurait Stachys. O Soleil d’Héliopolis !
Il sortait des flots une longue clameur, des mots grecs, des mots latins, des mots syriaques et égyptiens, des gémissements d’hommes qui se noient ou qui agonisent dans les blessures.
— C’est une bataille, une grande bataille…
Brusquement, ce fut dans la cale comme une explosion. Toutes les rames, d’un côté de la nef, se brisaient à la fois, heurtées par une autre galère, qui avait tenté d’éperonner celle de Stachys, et qui manquait son coup. Les galériens poussèrent tous ensemble une effroyable plainte, et roulèrent les uns sur les autres, comme fauchés, jambes brisées, poitrines défoncées. Du sang jaillit aux murailles, du sang coula sur les bancs. Les éclats de bois avaient volé comme des flèches dans cet encombrement humain. Stachys avait un œil crevé.
Cela dura longtemps. Puis tout s’apaisa, après de grands cris. Les esclaves de corvée descendirent pour enlever les morts. Ils lavèrent les bancs, et il y eut à manger. Mais Stachys ne mangea pas. Il avait la fièvre et souffrait beaucoup. Comme le soleil, maintenant, entrait par les sabords de gauche, il comprit que la galère allait vers le Sud. Et elle suivit cette direction six jours durant.
Or, le matin du septième jour, elle s’arrêta. Et les thalamites, qui connaissaient toute la Méditerranée, bêtes de trait ayant acquis la singulière divination des lieux qu’ont les bêtes de trait, comprirent, sans même qu’Hérodion le leur dît, à cette odeur de l’eau dormante qui n’est la même dans aucun port, qu’ils venaient d’entrer dans le port d’Alexandrie. Il devait y avoir sur les môles une infinie multitude. Une énorme rumeur s’étendait au loin ; unyou-youde femmes, qui commençait sur un ton très aigu, baissait par degrés, puis remontait pour mourir enfin, et des voix d’hommes, où l’on distinguait parfois, prononcés à la grecque, les mots : OKTABIANOS KAISAR.
La trirème était tout près d’un quai haut comme une muraille, et voilà que les galériens distinguèrent, contre la membrure du bateau, sur le pont, sur la face des eaux, la chute de quelque chose de très doux, d’une pluie plus calme que la vraie pluie. C’était lent, nacré, voletant. Hérodion, monté à demi sur le pont, par l’écoutille, cria :
— Ce sont des roses, des roses, des roses ! C’est le peuple d’Alexandrie qui jette des roses !
Et, du pied, il poussa une moisson de pétales sur les galériens.
Doucement, doucement, les pétales descendirent. Sur les épaules nues et lacérées, doucement ils se posèrent. Leur couleur fut mêlée à celle des meurtrissures, leur odeur à l’odeur de la sentine.
Et les malheureux, ébahis, du fond de leur crépuscule éternel, élevèrent la voix tous ensemble :
— Hérodion, Hérodion, pourquoi le peuple d’Alexandrie jette-t-il des roses ?
Alors Hérodion cria très haut :
— Tas de brutes ! C’est pour la victoire que NOUS AVONS remportée, à Actium !
— Oui, dit Barnavaux, je comprends. C’est eux qui avaient gagné la bataille, les pauvres bougres qui ramaient à fond de cale, dans la vermine, sous les coups. C’est eux ! mais à quoi ça leur a-t-il servi, à quoi ? Ils ne le savaient pas eux-mêmes… Personne ne l’a su, avant vous.
— Si répondis-je, on l’a su. On l’a su parce qu’Actium, ce fut peut-être la plus grande bataille qui se soit jamais vue : Il s’agissait de savoir qui seraient les maîtres du monde : les gens d’Asie et d’Afrique, ou ceux d’Europe ; nous ! Barnavaux, nous ! S’ils n’avaient pas vaincu, ces gens qu’on rossait dans la galère, nous aurions travaillé pour les autres.
— Les autres ? fit Barnavaux. Les Arabes, les noirs de là-bas, sur le Nil, les hommes de Syrie, avec leur gros nez en bec de pioche ? c’est eux qui auraient été les maîtres. Si on n’avait pas foncé dessus, c’est eux qui auraient foncé sur nous ? Oui, c’est vrai : on ne pouvait pas les laisser tranquilles, on ne pouvait pas. Quand il y a un peuple qui reste tranquille, l’autre avance. Quelle blague, la paix, quelle blague ! On se bat tout le temps de peuple à peuple, de monde à monde, même pendant la paix. On se bat en gagnant plus d’argent. On se bat en faisant plus d’enfants. On se bat avec des douaniers. Et la guerre qu’on se fait avec des lances, des flèches, des fusils, des canons, des bateaux d’acier, ça n’est que l’aboutissement nécessaire de toutes ces guerres qu’on appelle la paix. On n’arrive à la vraie guerre que parce qu’elle est moins dangereuse, moins affamante, moins meurtrière, moins détestable que les hypocrites guerres de la paix. C’est bien cette guerre-là qu’ils ont faite, les rameurs d’Actium : et s’ils n’avaient pas été vainqueurs, ils n’auraient même plus trouvé à gagner leur vie en ramant pour porter des ballots. Les autres, les ennemis, les Nègres, les Arabes, les Syriens, les Jaunes du fond de l’Asie auraient pris leur place. Mais la gloire, alors, la gloire… c’est le pain !
Il s’arrêta un instant, presque ébloui :
— Pourquoi est-ce qu’on ne nous explique jamais ça, en France ? Dites, dites : moi, moi Barnavaux, j’ai réellement fait du pain, de la vie, de la gloire ?
— Je le crois, répondis-je.
25 novembre 1907.
FIN