CHAPITRE III

—Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que ta bouche implore!—Adieu!

Il faut bien que je le châtie et que je me châtie! Adieu! Elle était déjà sur le seuil de cette porte où l'avaient conduite sa hardiesse et sa mauvaise étoile... Elle s'arrêta, comme obéissante à un remords mêlé de pitié, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus tendre, elle ajouta: Pourtant si bientôt arrivait ton dernier jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta pitié me restaient fidèles... ou tout au moins si par quelque grande action vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans notre premier... dans notre dernier baiser!

À ces mots... elle disparut, comme une apparition, dans cette muraille du Palais-Royal et de l'Opéra où tant de vices avaient passé!

Resté seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me dis-je, elle a bien joué son rôle... et je la reverrai demain! Tant le doute est un corrupteur certain des âmes les mieux trempées! Certes, j'étais convaincu de l'honnêteté de cette femme autant que de sa beauté suprême... Eh bien! lâche et misérable ergoteur, j'aimais mieux la nier à moi-même que d'entourer son cher souvenir de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'étais, ingrat et lâche amoureux, quand tout me disait que j'étais le premier amour de cette beauté sans nom... Je me faisais toutes sortes de raisonnements misérables pour me bien démontrer à moi-même que j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se moquait de ma naïveté...

Heureusement que j'eus donné bien vite un démenti sans réplique aux sophismes qui s'arrêtaient dans mon cerveau, et ce démenti qui me sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon cœur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par la sincérité de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais! J'étais aimé! Elle s'était livrée à moi toute entière... Oui! mais je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleuré cette lèvre où murmuraient ces tendres paroles... à l'instant même où j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la cherche... ou bien la voilà qui me revient, mais toujours invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantôme... Et veux-tu me donner enfin ton sourire et ton baiser?

Telle était mon anxiété! Voilà ma peine! À l'instant même où je quittais la France, épouvanté du bruit, des ténèbres, et de l'immensité de l'abîme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections complètes, ces rêveurs à la poursuite de tant de misérables petits bonheurs, pour comprendre à quel point il serait misérable et honteux de ne pas chercher à compléter, moi aussi, la plus belle heure de mon premier amour.

Ainsi je me rendais compte, à moi-même, et ne voulant rien oublier de cette aventure étrange, des moindres incidents de cette nuit de folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me consolait de me raconter à moi-même les plus fugitifs souvenirs... Un peu calmé par ces confidences, je revins à Versailles, dans cette ville à part qui n'avait pas, même à cette heure où s'éclipsait la royauté de la France, son égale sous le soleil! En ce moment, la ville était déserte, le roi, la reine et la cour fatigués du spectacle éternel de la cité devenue trop grande pour la royauté nouvelle, avaient cherché une ombre, un refuge, un peu de calme et d'oubli dans le palais de Saint-Cloud où la mort avait fait tant de ravages. Trop heureux ce roi dont le trône est chancelant, trop heureuse aussi cette reine exposée à tant de clameurs, à tant de violences, d'échapper à la fatigue, à l'isolement, aux ennuis de la ville de marbre et d'or.

Versailles, la ville esclave où tout passe, où le grand siècle a passé... Cité d'un jour!... Caprice éphémère d'un seul roi qui n'avait pas songé que ses enfants et ses petits-enfants ne suffiraient pas à remplir cet asile exagéré de sa propre grandeur. Rien qu'à parcourir cette ville sonore, on comprenait confusément que sa prospérité n'était plus qu'un mensonge, et sa grandeur un rêve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le châtelain, dont les deux rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour, encore une heure, il sera trop étroit pour le peuple souverain, pendant que ces hôtels bâtis pour ces ministres, ces capitaines, ces évêques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de simples citoyens. La mort pesait déjà sur cette ville insensée à force de richesse et de grandeur, comme elle a pesé sur les villes des lacs sulfureux de l'Écriture, ou sur les villes profanes de la molle Ionie, et sur toi, Venise, ô reine, ô prostituée! À peine elle a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd dans la débauche et le plaisir.

Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du passé, sans souci du présent, et déjà courbant la tête sous la main pesante de l'avenir, telle on m'a dit qu'elle était encore aujourd'hui, cette ville ouverte à toutes les dégradations. Comme elle vivait de la royauté, elle est morte avec elle. Elle a succombé sous le poids de ses habitudes paresseuses; elle est semblable à ces grands sépulcres ouvragés, taillés et ciselés par les grands artistes que la postérité étudie et contemple sans trop s'inquiéter du nom des morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la dernière fois, ce temple dégradé où se tenait la majesté de Louis XIV, déjà tout était sombre et mort, l'herbe, ornement des cimetières croissait déjà dans les places publiques, les volets de ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme à l'heure où l'on part pour un long voyage, tout est fermé au dehors; tout est sombre au dedans; le feu est éteint; le lit est défait; le meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cessé de sonner les heures, le jardin est mort, vide est le bûcher; la vie est absente à jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va naître et plus de vieillard qui va mourir! spectacle épouvantable! Une ville entière qui se meurt! Un règne entier qui s'efface! Une maison pareille, la maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et dans son abandon, cette antique cité des miracles, lorsque au bas de l'escalier du palais j'aperçus un étranger dont la figure douce et calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits gâteaux.

Je m'approchai de l'étranger, il me salua.—Voulez-vous manger un petit gâteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont à Saint-Cloud, et Leurs Majestés ne nous verront pas.

—Je suis bien sûr, répondis-je en acceptant l'offre de l'étranger, que si le roi et la reine nous voyaient, plutôt que de nous blâmer, ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur à cette croix de Saint-Louis.

—La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau à la corbeille, elle est si belle... et si bonne.

—Oui, répondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa Majesté n'a pas mangé de ces gâteaux; cette croix, elle l'aurait vue; elle voit les malheureux de si loin!

—Et cependant, reprit l'amateur de petits gâteaux, vous voyez bien cette dalle de pierre; elle a cédé de deux pouces depuis que ce brave officier est venu se poser à cette place, pour la première fois.

Ainsi nous devisâmes, lui, l'officier et moi. Lui était affectueux, bienveillant et causeur, l'officier était simple et réservé, moi j'étais fort à l'aise en cette société d'honnêtes gens sans prétentions, et je trouvais les petits gâteaux excellents.

L'étranger était un causeur très-fin, et très-ingénieux; il courait après les plus imperceptibles nuances de la pensée et des objets extérieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il était le héros, il en avait de charmantes, à propos de rien. Par exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les avait achetés...—Dans une humble boutique éclairée à demi; le comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs, à la peau blanche, et qui sourit à merveille...

Ainsi la confiance allait s'établissant entre nous; j'étais tout oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement à sa corbeille à peu près vide... encore un gâteau, j'allais savoir toute sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui vint à moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres, emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tête, il prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air calme et résigné; l'étranger, le suivit, en me jetant un regard de reproche et de pitié.—Je les suivis longtemps des yeux l'un et l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais.

Je fus désespéré de les avoir perdus si vite.—Mon Dieu! Monsieur, m'écriai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus agréable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont vraiment d'honnêtes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il fait tant de peur?

—Mais, reprit l'homme à l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait, que je sache, à épouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable qui a la rage, malgré la consigne, de faire son commerce sur les marches du château; l'autre, savez-vous qui est l'autre?

—Je voudrais bien savoir son nom, répondis-je avec empressement.

—Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez, plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins que le fou en titre du roi d'Angleterre, à qui je viens de faire délivrer un passe-port.

—Et son nom, je vous prie, Monsieur?

—Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick.

Le secret que j'avais confié au papier, je l'aurais dit volontiers à Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les dames, en revanche il les estimait assez peu, et je craignais son ironie... Au contraire, il me sembla que Barnave était tout à fait le confident que je cherchais, et je lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne fortune et les doutes qu'elle avait fait naître en mon esprit.

—Bon! dit-il, vous avez trouvé la fin du roman! quelle étrange passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue... Un bonheur incomplet... un baiser qu'on vous a refusé... Ah! triple Allemand que vous êtes, et que dirait M. de Lauzun, s'il avait entendu votre histoire?... Au fait d'où vous vient cet embarras inexplicable? À tout prendre, l'accident qui vous arrive est un accident heureux. Une seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez profiter de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les autres. Vous donc qui preniez en pitié le fou de la reine, on ne vous manquerait pas de respect en vous donnant un grain d'ellébore!—Ah! dites-vous, la dame était masquée!—Eh bien! prêtez-lui tous les visages qui lui conviennent le mieux! Son masque a caché cette femme à vos yeux, il en cache, en même temps mille autres plus belles et plus charmantes, celle-ci que celle-là... Pour vous cette femme est partout; elle a tous les noms, elle prend tous les visages, elle est jeune, elle est belle, elle est noble... elle a tout... Rêvez le reste, et ne pleurez pas! Ainsi parlait Barnave, avec un accent léger, vif, pénétrant, en homme habitué aux objections... Puis, comme il ne me voyait pas calmé...

—O fortune! ô destin, disait-il: une monarchie est en péril, un peuple est renouvelé, l'Europe entière est haletante à l'annonce des plus grands événements, Mirabeau monte à la tribune, éclipsant tout ce qui se présente, et moi, Barnave un élu du peuple, en ce moment je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! À cette heure, et bon gré, malgré moi, et toute affaire cessante, il faut que je m'occupe à compléter une intrigue de bal; il faut que j'assiste aux commencements d'une passion finie! Holà! le joli métier pour toi, Barnave! Et cependant, ajouta-t-il en me prenant la main, je ne trouve pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez malheureux pour respecter toutes les passions; cherchons donc, puisque vous le voulez, quelque remède à vos douleurs d'amour.

—Il faudrait, repris-je un peu rassuré, découvrir quelle était cette femme, comment elle était venue à ce bal et pourquoi donc elle m'a choisi dans la foule, et laissé là, l'instant d'après, sans me dire:Au revoir!

—Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'étais que de vous... je me ferais le plus beau du monde, et la tête haute, et le jarret tendu, j'irais, je viendrais, je chercherais... je ne m'adresserais pas à un orateur populaire, animé de toutes les passions d'une révolution sans pitié, je voudrais deviner, à moi tout seul, la dame et souveraine de ma pensée; je la reconnaîtrais à sa voix, à son geste, au feu de ses yeux, à ses mains, à sa parole, à son silence, aux révélations du sixième sens... et puis, si elle échappait à ma recherche, à mes transports, voulant compléter absolument l'amour et le bonheur qu'elle m'a donnés, je chercherais dans la plus belle foule, et quand j'aurais rencontré assez de beauté, de jeunesse et de grâce amoureuse, alors, prosterné sous le regard de cette beauté, je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!... Je ferais mieux, j'irais dérober, comme un voleur de nuit, la sensation qui vous manque, après quoi, j'en demanderais pardon à la dame!... Il y a des injures que les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien votre émotion sera complète, ainsi rien ne manque à votre roman de vingt ans!

Et comme il vit à mon désespoir muet que le remède était trop grand pour le mal:—Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux; recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la première qui se livrera. Vous avez raison, point de moitié de bonheur, je n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons une âme. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abîme aussi sépare à jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touché seulement sa main, si son regard était tombé sur moi, agenouillé, à ses pieds, si j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom:François Barnave!En ce moment, je n'aurais plus été Barnave. En ce moment, dompté, docile et soumis aux moindres caprices de la beauté que j'aime, et dont nul ne saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau, la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds: honneur, devoir, conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il eût trouvé son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux autant qu'un mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un sourire de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son cœur. Ce nom-là: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le veux célèbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pesé dans les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris... Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connaît pas assez pour me craindre; et me voilà si loin de mon espérance... et si loin de son désespoir!

Disant ces mots, Barnave était hors de lui. Je le regardais avec un étonnement qui le déconcerta, il domina son trouble, et reprenant son sang-froid:

—Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables; mais j'en suis le maître et je m'en sers pour avoir du cœur. D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes, croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage est de ne pas chercher à le soulever.

Il reprit, d'un air de résolution effrayant:—Voulez-vous que je vous dise absolument, le voulez-vous? quelle était votre inconnue?... Interrogez votre âme et sondez votre cœur!... Répondez-moi!

—Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir.

—Prenez garde, jeune homme, répondit Barnave. Il y a de grands repentirs dans votre curiosité satisfaite. Encore une fois, le mystère est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de plus, je vous en prie, aussitôt que vous saurez ce nom-là, ce nom caché? Comme il sonnera tristement à vos oreilles, quand vous l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de fièvre innocente vous paraîtront cruelles, quand vous saurez d'où elles viennent! Mais, vous le voulez... préparez-vous à tout savoir.

J'attendis.

Il reprit en ces termes:—Vous connaissez, ou du moins vous avez vu, sur le chemin de Luciennes, une femme à la démarche élégante et molle, à la taille svelte et légère, un œil qui brille, un regard qui blesse, un pied qui glisse en passant!

—Mais, lui dis-je, où prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et cependant, j'étais déjà fort inquiet.

—Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mène à Rome, il y a mille sentiers qui mènent au château de Luciennes. Dans ce château, la dame est un mystère, une fable, une aventure, un accident! Rien de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les uns la saluent jusqu'à terre et par habitude, les autres font semblant de ne pas la reconnaître, ingrats! à qui cette femme a tout donné!

Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de la cour, elles couvrent de leurs mépris cette infortunée... Il est vrai que ces mépris sont bel et bien de l'envie, uniquement de l'envie... Elle, alors arrogante et superbe comme une fille de joie et de fortune royale, elle méprise également ces respects et ces dédains; elle marche, et le front levé dans ce Paris, dont elle fut la souveraine; et elle va partout, en simple artiste, qui est restée et femme et reine, en dépit de tous les changements de son visage et de sa destinée...

—Or ça, repris-je, ému jusqu'au fond du cœur, si je vous comprends bien, cette femme est une prostituée, une honteuse personne élevée à toutes les grandeurs de la prostitution! Elle à vécu de honte et d'infamie; elle a fait pleurer le misérable; honoré le lâche, adoré le brigand; elle a rempli les Bastilles et vidé le trésor?

—Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns; mais pour les autres, c'est une idéale créature, encore adorable! Elle est le rêve enchanteur de la dernière passion des rois de France. Elle a remplacé Agnès Sorel, dame de beauté, comme le feu roi remplaçait Pharamond; authentique et précieuse relique de l'amour, comme l'entendaient les vieux Bourbons de France, au temps du pouvoir absolu; c'est une savante à chasser les nuages d'un front couronné; c'est un jovial cynique exhalant les parfums les plus rares, vêtu de gaze et chargé de fleurs; c'est un des lutins de Cazotte, un prophète; c'est mieux qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et des plus beaux qui la rêvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre toutes les choses qu'il allait perdre à jamais qu'ait regrettée, à son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau royaume qui fut à lui le dernier.

Je me levai presque désespéré.—Assez, assez, Barnave; cessez de grâce, et brisons là cette exécrable moquerie. O ciel! serait-ce possible et vraisemblable, en effet? Cette femme... aurait-elle à ce point l'ingénuité, la grâce et le charme? Aurait-elle, en son abandon même, la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui succombe... Ah! feindre ainsi! jouer ce rôle affreux de la courtisane amoureuse, oublier si complétement ce qu'elle était dans ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard, dans le tumulte et le bruit de ses tristes amours... Madame du Barry sous ce masque, y pensez-vous?

—Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-même? Elle a l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues; elle a présidé, la première, à ces bals où tout est possible, où tout est permis; elle est la vanité même, elle n'a plus de roi de France à séduire; elle a voulu savoir ce qu'il fallait penser d'un prince de Wolfenbuttel...

—Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une grosse voix... Voilà, trait pour trait, l'image exacte de la plus séduisante coquine qui se soit assise au trône de France... Et, vive Dieu! mon prince... il faut que vous soyez né sous une heureuse étoile pour avoir rencontré madame du Barry.

L'homme qui parlait ainsi, c'était Mirabeau lui-même! Il avait l'œil du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait, il comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose il faisait un profit, disant que c'était dans son domaine... Enfin ce qu'il n'entendait pas, il le devinait.—Vive à jamais la comtesse du Barry! s'écria-t-il... Et plût au ciel, mon confrère... et mon rival, Barnave, que vous n'ayez pas d'autre amour...

Interpellé brusquement par cette voix irrésistible, Barnave étonné s'éloigna sans mot dire, et s'inquiétant fort peu des doutes dans lesquels il m'avait plongé... Mirabeau suivit du regard Barnave qui s'éloignait. Il y avait dans ce regard de l'intérêt et de la pitié:—Noble jeune homme, dit-il, sublime enfant, dont le cœur vaut mieux que la tête! Génie inquiet dont l'éloquence n'a pas d'égale! Barnave, emporté par la passion qui te brûle! Infortuné! comme il a menti à sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier rang des grands démolisseurs...

—Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau, ce que venait faire ici madame du Barry, quel chagrin pressait Barnave et pourquoi fuit-il ainsi à mon aspect?

—Vous êtes entré dans un de ces moments de malaise qui attristent souvent notre ami, répondis-je, il n'eût pas voulu être surpris, surtout par vous, dans cet état de faiblesse et d'égarement.

—C'est grand dommage, en vérité, que toute cette âme et tout ce cœur en soient réduits là qu'ils n'osent plus se montrer, dit Mirabeau; en vérité, c'est un grand malheur d'aller si vite, quand on marche dans un sentier si mal frayé et si obscur!

—Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez ainsi, et ces regrets conviennent-ils à la bouche de Mirabeau! Il me semble, en effet, que si la France obéit aux passions qui l'emportent, et si elle parcourt des sentiers obscurs, c'est bien vous qui l'avez voulu. C'est votre main qui l'a poussée hors des sentiers battus, c'est aux accents de cette voix souveraine qu'elle s'est mise à courir çà et là, échevelée et saisie de terreur. Voyez, monsieur, que d'épouvante! En ce moment, le trône est ébranlé, l'ardente calomnie entoure incessamment votre jeune reine, le vieux temps est perdu, les vieilles mœurs sont effacées, les ruines s'amoncellent dans ce royaume où rien ne se fonde... où tout est mort. Le hasard, aveugle dieu, préside aux destinées de ce beau royaume. Écoutez! mille prédictions sinistres pèsent sur ce roi plein de respect! En ce moment, plus d'appui pour le trône au dedans, au dehors la vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui sont également funestes; en vérité je ne sais rien de plus triste que cette position des affaires qui ne fait le bonheur de personne; il est vrai qu'elle a fait votre gloire à vous, Mirabeau, mais que de doute et de malaise au fond de cette gloire unique et sans rivale! Hélas la triste position! qui a réduit notre Barnave à cette lutte terrible de son esprit et de son cœur, et qui le perdra, n'en doutez pas!

Mirabeau se prit à réfléchir profondément:—Je conviens, reprit-il après un silence, et j'avoue en effet que ce sont là de grands malheurs généraux et particuliers. Toutefois c'est bien malgré moi que le trône en est venu à cette extrémité. Je suis né un sujet du roi, un sujet loyal, et rien ne m'eût été facile comme d'oublier les abus cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma liberté. Malheureusement le roi est mal conseillé; il est aveugle! Il ne comprend pas! Il ne sait pas que la parole est la force et la vie... Et quand je venais au roi, le regard plein de pitié, le cœur plein de pardons, quand j'implorais... la permission de me perdre en sauvant le trône... ils se sont écriés que je jouais ma comédie, et que le trône serait déshonoré d'être sauvé par Mirabeau! Les voilà bien... les voilà tous!... Et maintenant ils m'implorent, ils me supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous! Sauvez-nous, Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais les sauver, mais que faire? ô royauté misérable! C'est la faute de son orgueil et non pas la mienne, à moi, abreuvé de tous ses dédains!

J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front était chargé de nuages, son visage, ouvert et franc, s'était contracté sous une sensation pénible; il y avait dans toute sa personne éloquente et superbe quelque chose qui ressemblait au remords, mais à un remords combattu.

Le Titan... le voilà écrasé sous les montagnes qu'il a soulevées! Phaéton, le voilà brisé sous le char qu'il a conduit! Le révolté recule à l'aspect de sa révolte! Ah! tu veux détruire et renverser... ruine et détruis, brise et renverse afin que l'heure arrive où ton crime apparaisse à ta conscience, ivre de vengeance et de remords.

Cependant, nous restions plongés l'un et l'autre dans une méditation profonde, interrogeant l'avenir, épouvantés de l'heure présente... Et Mirabeau reprenant la parole, en secouant la tête avec fierté:—Certes, il y aurait de la lâcheté à désespérer du trône: avec la constitution telle qu'elle est, tout peut se réparer encore à condition que les mêmes hommes qui ont poussé le royaume à ces progrès inespérés arrêteront le char dans sa course... il n'y a pas d'autre remède, et pas d'autre secours.

—Et voilà précisément, monsieur de Mirabeau, où est mon doute. C'est un singulier maître et difficile à régler, le mouvement: quand une fois on lui a livré l'âme d'un peuple, et sitôt que le peuple aveugle s'est mis en marche emportant les vœux, les espérances et les craintes d'un royaume, allez dire à ce peuple:Halte-là!

—C'est vrai, Monsieur, le char est lancé, mais peut-être, en me plaçant tout vivant sous sa roue, au risque d'être écrasé, pourrai-je l'arrêter un instant? Rien qu'une heure et tout serait sauvé. On revient si vite en France à la vérité, au bon sens, pour peu que la France ait le temps de se reconnaître. Enfin, croyez-moi, voilà mon ambition présente... Sauver le roi ou périr. Car, entre nous, mon entreprise est une tâche odieuse, absurde, impossible, et ma royauté me poursuit comme une honte. J'étais né peut-être, comme mon cousin le duc de Guise, pour être un héros des dissensions armées, des guerres civiles, des révoltes de citoyens; mais jamais je n'aurais accepté ces émeutes que pour venir, après un jour de victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majesté soumise de mon roi. Oui, j'aurais été heureux et fier de me montrer sujet fidèle, après avoir prouvé que j'étais un sujet redoutable. À l'heure où nous sommes la sédition est changée, et la révolte a perdu toute sa grâce à mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux pieds du trône... Ah! fi d'une sédition en guenilles! Fi de ces mains mal lavées! Que m'importe, en effet, d'avoir brisé le joug léger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain qu'on appelle le peuple? Sous cet étrange souverain que nous nous sommes donné, l'esclavage est une honte et devient un joug insupportable; moi-même, le maître absolu de ce peuple, dont j'ai retrouvé le nom perdu, après que Montesquieu eut retrouvé ses titres égarés, à quelles humiliations m'a condamné son caprice! Allons, Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela, si tu veux qu'on t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre histrion Mirabeau, de la colère ou de la haine, si tu veux que nous soyons contents; allons, Mirabeau, éclate et tonne, prie et pleure et calomnie, au gré de nos passions, renverse et brise et tue! O popularité fatale! humiliante protection! indigne succès! À ce vil métier j'ai perdu toute mon âme; pour cette vile royauté j'ai renoncé à mes préjugés les plus chers; j'ai brisé ma précieuse couronne de comte, que j'avais défendue contre les Caramans eux-mêmes; je suis devenu un fanatique! Mes vices, mes vices si chers, je les ai oubliés et je leur impose un frein. Je me cache, oh! qui l'eût dit! pour aimer ma chère maîtresse, et je me drape en vertueux. Que je m'ennuie et quel vide en tout ceci! Pour moi, la vie est le néant, elle me pèse et me lasse; et je sens dans mon cœur le plus poignant des remords, non pas le remords d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans excuse; le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi que l'opposition n'est plus de mon côté; que c'est moi qui suis le maître, et qu'il y a à défendre une monarchie... un roi, quinze siècles; quand je me vois, à présent le maître absolu, sans obstacle, et que là-bas une reine de France, une femme... appelle en vain le ciel et les hommes à son aide!... et que moi je suis là, frappant cette monarchie à terre, méprisé par cette reine, odieux à ce bon roi qui m'a délivré!... Non certes! non, cela ne peut durer; il faut que je sorte à tout prix de ce malaise et de cette honte; il faut que j'en sorte ou que je meure!...

Ainsi il parlait désespéré; il attendait une réponse; il hésitait.

—Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer des obstacles, même dans votre bonne volonté pour cette monarchie au désespoir?

—Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous avez raison, c'est une race dangereuse. Mais populace pour populace, et tout bien pesé, j'aime encore mieux celle-là que celle-ci; celle-là rampe, et je l'écrase; au contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la flatte. La plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace, qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant:tue et tue!Elle hait la guerre, elle hait le génie et le linge blanc. Elle a cru me faire une grâce extrême en me permettant la poudre à mes cheveux, un carosse et derrière mon carosse un laquais. Décidément, c'est un parti pris; là, dans mon âme, et là, dans ma tête, il faut, sujet, que je revienne au roi; homme, que je revienne à la reine... orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volontés suprêmes... Seulement, dites-moi, dans cette grande résolution que je prends aujourd'hui, voulez-vous me servir?

—Vous ne doutez pas de mon zèle à vous servir, monsieur de Mirabeau! je suis tout à vous, ordonnez. À mon premier voyage à Versailles, je l'ai promis à Barnave; pour sauver la reine de France, pour sauver la sœur de notre empereur, rien ne doit me coûter; ma vie est à vous, à ce prix.

—Ainsi, ce soir, à onze heures, vous consentez à me prêter un cheval et à me suivre, vous-même, vous tout seul, au rendez-vous de cette nuit?

—Mes chevaux seront prêts à onze heures.

—Il faudra prendre garde à ne pas être remarqué, ce soir. Il y va du salut de la monarchie, il y va de ma vie, une vie aujourd'hui précieuse entre toutes, car bien certainement, si le loyal parti dont je me suis fait l'esclave vient à me deviner, je suis mort! et, véritablement, avant ma tâche accomplie, il me serait pénible, il me serait affreux de mourir.

—Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un grand deuil pour les âmes intelligentes qui vous suivent dans cette ardente carrière; ce serait un coup fatal qui dérangerait cette lutte inégale entre le roi et le peuple, à laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un terme. Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une inconsolable douleur de vous perdre à l'heure où je commence à vous connaître, ô vous, mon grand homme et mon héros!

—Votre héros! après Barnave pourtant.

—Barnave est si malheureux!

—Ajoutez, il est si jeune et si grand rêveur, si cruellement marqué par le destin! Ici il passa la main sur son front en relevant sa crinière.

—Mais qui de nous n'est pas frappé à mort? Moi même je sens à mon front le signe fatal.

Puis se retournant vivement:—Ce soir à onze heures dans votre cour.

—Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront prêts à partir!

À onze heures du soir nous étions à cheval. Mirabeau se mit en selle en excellent cavalier qu'il était. Avant de sortir dans la rue, il s'enveloppa de son manteau, et le voilà parti les yeux baissés. D'abord nous marchâmes avec précaution; nous fîmes plusieurs détours pour n'être pas suivis; puis bientôt quittant Versailles, nous entrions dans ces bois épais qui mènent de Versailles à Saint-Germain. La nuit était sombre, le vent agitait la cime des arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de la forêt passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obéissance passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demandé où nous allions.

J'en étais venu, encore une fois, à jouer le rôle secondaire auquel je m'étais vu condamné tout d'abord;—le rôle d'un agent sans intelligence, qui ne sait même pas pourquoi il est dévoué, et qui cependant se dévoue, entraîné par une force irrésistible. Ainsi j'allais subjugué par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de vagues promesses échappées à son découragement. Le Mirabeau populaire, en ce moment le voilà qui trahit sa cause et qui revient par instinct à ses amours primitives; le voilà qui va sauver le trône qu'il a perdu; il se glisse en ces ténèbres, cachant son visage et dissimulant sa route, livré aux angoisses d'un nouvel avenir et d'un passé qui le lie étroitement avec les principes qu'il va combattre.—À quelle lutte horrible était soumise cette âme ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de l'échappé de la Bastille, du calomnié, du méprisé qui se venge, et qui devient dieu dans la foule; c'était l'homme d'État, pensif et réfléchi, s'arrêtant honteux devant des ruines, et tiré de son enivrement par des voix de détresse. O misère! Il tremble à l'idée que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue forêt: sa tête était penchée sur sa poitrine, et de temps à autre de violents coups d'éperons dans les flancs de son cheval venaient attester la violence des passions qui le brûlaient.

Nous marchions toujours, lui, silencieux et préoccupé; moi, pensif et tout entier à mille idées étranges que je rougissais de m'avouer; héros tous deux, lui, à la façon d'un grand homme qui s'est trompé; moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir où.

La forêt était sombre et le ciel était noir, la route ne finissait pas. Où allions-nous?

Hélas, je vous porte envie, ô Mirabeau! Votre étoile vous guide: une reine est là-bas qui vous attend; vous savez où vous allez; quelle voix vos oreilles vont entendre; et quelles prières, quelles paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour moi, je vais à votre bon plaisir; je ne sais d'où je viens, où je vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le très-humble valet des passions et des hommes qui ont besoin de moi!

Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivâmes au carrefour de la forêt: six chemins à la fois se présentèrent à nos pas incertains, un poteau unique étendant six bras de chêne indiquait aux passants la route à suivre; mais la nuit était déjà sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions tracées sur le poteau.

Mirabeau s'arrêta; il releva la tête, il tourna autour du poteau indicateur, cherchant sa route, et déjà fort inquiet, et tremblant de laisser passer l'heure du rendez-vous.

Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les chemins se croisaient, se heurtaient, se mêlaient; c'était comme une danse échevelée où les arbres tournent, remuant leurs branches avec l'élégance d'un danseur dont la tête est chargée de plumes: ainsi dansait la forêt. On eût dit, la voyant se mouvoir en cercle devant nous, d'une roue de fortune entraînant avec les vœux animés, les espérances, la bonne humeur, et les imprécations terribles des joueurs.

Mirabeau était immobile, éperdu, béant; il sentait qu'il était doublement hors de sa route, égaré à jamais, doublement égaré, comme un homme qui ne peut avancer ni reculer.

Les nuages marchaient dans le ciel parsemé de taches lactées, c'était au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'était une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement inégal, sur une mesure entrecoupée; un chaos sans règle, un mouvement sans cause, un pêle-mêle, une fascination nocturne impossible à décrire et dont il était impossible en effet de se tirer.

Le chaos était là, avançant, reculant, s'alongeant à terre et s'élevant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre épineux, il soupirait dans le buisson touffu, il riait à gorge déployée, accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, pâle et gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras mystérieux pour nous étouffer.

On entendait à la fois des bruits étranges; des ombres glissaient, voilées et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait toutes les formes, carré, long, oblong, rond, en pointe, en pyramide, en trapèze, ou plat comme la pierre d'une tombe, élevé comme une colonne triomphale, saisissant à faire peur toutes les formules géométriques; il eût fallu un génie à la Newton pour soumettre à la moindre équation ces lignes brisées, ces trapèzes fantastiques, ces capricieux sphéroïdes qui naissent, qui grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se déridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou.

Arrivés à cet endroit du chemin, nous sentîmes que nous étions égarés, égarés jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un frisson, un tintement, un cri de bête fauve, un chant d'oiseau, une onde, un murmure, un écho, une fumée au-dessus des arbres, sans une étoile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus!

Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondément. C'étaient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de résolu, qui attestait le découragement d'une homme supérieur.

Il resta un quart d'heure à se lamenter tout bas. J'étais descendu de cheval à son exemple, et je m'étais assis à ses côtés.

—Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me montrant le ciel.

Puis il reprit:—Oui, là-haut un nuage, un mince nuage au-dessus d'une mince étoile, et voilà une reine à jamais perdue! Une reine! une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glacé; elle frémit, elle pâlit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prête, attentive, l'oreille à l'horloge de son château, pour savoir si l'horloge sonnera minuit, l'heure où vient le fantôme!—et cette nuit le fantôme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera fermée; à tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau crime, elle dira:C'est un lâche!Et elle sera irritée, non pas en reine, en femme; elle se méprisera d'avoir songé à moi, qu'elle méprise! Alors le mépris plein le cœur, elle regagnera la couche de son triste époux, et cet époux endormi, qui ronfle, insouciant comme un villageois dont la récolte est achevée, elle le regardera avec complaisance, et, songeant à moi, elle le trouvera beau! Moi, cependant je vaudrai à ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je réchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera que je me suis vanté auprès de la reine et qu'on m'a vanté près de la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux qu'on lui a vanté. Elle croira qu'une nuit passée à tous les vents d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure forêt s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Après quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle m'a fait fermer sa porte! Ah! malédiction sur moi, Mirabeau! malédiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne et sur ce ciel qui reste noir!»

Il frappait sa poitrine et sa tête, il était hurlant. J'en eus pitié, je ne lui parlai pas.

—Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content et si fier de la sauver! Je portais à ces pieds sacrés et charmants tant de zèle et tant de respects! Je lui voulais crier grâce! et merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effacé, tout brisé! tout déshonoré! Pourtant cette royauté que j'allais sauver, qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans pitié? Vieille monarchie, antique rempart... Royauté de la France! morte! morte! morte! Morte! parce que j'ai passé la jeunesse d'un libertin; parce que j'ai été désœuvré et joueur. Morte! parce que j'ai fait des dettes que je n'ai pas payées, parce que j'ai été séducteur adultère et vagabond sans respect pour mon père, et sans obéissance à mon roi! Parce que j'ai enlevé la jeune femme à son vieil époux. Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaçant les lettres de ce poteau au moment où je franchis ce carrefour. Je voudrais bien tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrétien, pour lui expliquer la vanité de l'histoire du monde, et pour lui dire à combien peu tient un sage, à commencer par un apôtre, à finir par moi, dont mon cheval aurait pitié!»

Il se mit à pousser un éclat de rire, comme s'il eût entendu lire en cet instant l'Histoire universelle de Bossuet.

Ce fut tout à fait comme s'il eût parlé; son rire ici, dans la forêt, autant que sa parole à la tribune, rencontra l'écho obéissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la pierre du rocher, contre la voûte du ciel, il se prolongea bien loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrêta que dans le jardin de la reine, à la place même où Mirabeau était attendu.

—On m'a parlé, reprit-il, des stoïciens. Pour être stoïcien il fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stoïcien s'enveloppait dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tué César: il était appuyé contre la statue du grand Pompée, comme je suis appuyé contre ce hêtre...

Il ajouta, toujours avec la voix du désespoir:—Je ne voudrais pas être Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de César!

Il s'enveloppa dans son manteau; il s'étendit de tout son long auprès du hêtre, et, chose étrange... il s'endormit.

Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de liberté; il rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la plus extrême indigence et la plus incroyable richesse; il rêva de Maury et de Duport; il rêva de l'Angleterre et de la France; il eut des éclats de rire et des sanglots; il sentit ses mains chargées de chaînes, et il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces douleurs, orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes, sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies, tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain, amitié, haine, dévoûment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un noble cœur! Il y eut de tout cela dans son rêve. Un rêve affreux, le rêve idiot d'un géant ivre mort; le rêve enchanté des plus belles années! C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là haut, là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent. J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels; sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier Brutus aux champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui résume sa vie, et qui sent au dedans de lui-même qu'il va mourir.

Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se fût échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprès de Mirabeau qui dormait. Cet homme était vêtu de noir; il me parut d'une taille gigantesque, il étendit une large main sur l'orateur endormi, et le secouant fortement:

—Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons, debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui reviens si tard à la vigne de ton seigneur! Ne voilà-t-il pas, Monseigneur, une aventure héroïque? O l'événement honteux! Cet homme sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur d'un étranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard peut être funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte à rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi jusqu'alors, et puis à la moindre difficulté de la route, au moindre obstacle, ô douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros, il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il dort, comme si la question qu'il va débattre était une simple question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout détruire, lâche au contraire et nonchalant quand il faut réparer! Prêt à dormir, à rêver quand il faut agir! il lui faut pour être un homme une tribune, un écho! seul avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et un fou! C'est un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde, oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion de son cœur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chère à son âme! Or, il faut que ce soit moi qui le réveille, et j'ai beau le secouer, il ne se réveille pas!

Et il le secouait toujours, mais en vain! C'était un sommeil de plomb, un rêve enraciné dans l'âme, un drame hardiment commencé dans une partie de ce crâne inaccessible à tout bruit terrestre, et qui s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau:

—Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il.

—Qui m'appelle? allons! me voici! cria à la fin Mirabeau du fond de sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'échapperait du tombeau!

—Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'être exact à un rendez-vous, cette nuit même? Avez-vous tendu la main à la monarchie aux abois? Avez-vous quitté votre banc à l'assemblée pour aller donner un démenti formel à vos révoltes passées? N'êtes-vous pas un traître à votre parti plébéien? ne marchez-vous pas, dans la nuit, sur les bords d'un abîme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi donc vous endormir sur les bords de cet abîme? Il sera toujours assez temps de vous reposer quand vous y serez tombé; réveillez-vous, comte de Mirabeau! réveille-toi, Mirabeau!

Mirabeau se leva sur son séant. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne voyait pas; son regard était transparent et terne, il le fixait sur l'inconnu:

—Oh! dit-il, par pitié! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue à la fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends mes mains, attache-les; lie avec des chaînes de fer ces deux pieds inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs épais, j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramène en prison. En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on n'est pas enivré par cette fausse gloire, on n'entend pas ces clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas à revenir sur ses actions de la veille, on n'a pas à renier son nom et sa gloire, on n'a pas de remords. C'en est fait, ma route est finie, à jamais finie, et je reste ici, ici à jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi.

Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et lente:—Mirabeau, comte de Mirabeau, réveillez-vous, debout! à cheval! à cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous attend!

Et Mirabeau déjà plus éveillé:—Une femme, en effet... elle m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une créature à part dont l'aspect m'était défendu et dont j'approcherai assez près, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vêtements. Que de progrès n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du cantinier, au fort de Joux?—Mais qui donc me dira le nom de la grande dame qui m'attend? reprit-il en élevant la voix.

—Monsieur de Mirabeau, s'écria l'inconnu, un galant homme, un seigneur, a-t-il jamais oublié le nom de la femme qui l'attend?

Mirabeau releva la tête:—O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou, dit-il, que tu es différent de toi-même! À me voir étendu et dormant, dirait-on que je marche à la faveur la plus enviée? Ah! certes, j'en ai bien connu des hommes, des républicains qui donneraient leur vie en échange du quart d'heure qui m'attend. Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en façon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en génie et en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouvé sur son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que je l'ai caché dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme eût tout sauvé!... Versailles ne sait pas même le nom de ce jeune homme! Et moi, vaincu, brisé, on m'appelle! Cette aimable et jeune renommée, on l'ignore dans ces hautes régions, pendant que mon épouvantable renom m'ouvre à tous battants toutes les portes. Il irait, lui, à cette cour tremblante et qui demande enfin pardon à l'éloquence, au génie, à la liberté, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais, moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as raison, le temps presse, hâtons-nous, j'ai trop dormi; debout! debout! à cheval! à cheval! comte de Mirabeau!» Disant ces mots, il était déjà à cheval.

L'inconnu s'enfonça dans un des six chemins, en nous disant:Suivez-moi!...

Nous le suivîmes quelque temps. Arrivés à une hauteur, nous découvrîmes à nos pieds le château de Saint-Cloud qui dormait au milieu de son parc immense, au bruit des flots.

—Voilà votre chemin, nous dit le guide; allez à votre but, M. le comte, et rendez-moi grâce enfin de vous avoir réveillé, le sommeil le plus involontaire peut être un crime en ces temps de révolutions. Or vous ayant tiré de ce mauvais pas, écoutez ma prière au nom de votre âme, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par tous les moyens que vous trouverez dans votre cœur ou dans votre génie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la! Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui déchirent mon âme, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent flétrir la jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insensé, en mon propre nom... ô maître absolu des opinions et des volontés de la France!... ayez pitié de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la!

—Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par pitié pour toi, Barnave! Au nom de ton amour, s'écria Mirabeau.

Je m'écriai:—Barnave!

—Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur à ceux qui douteraient de la reine! et malheur à vous, Mirabeau, si jamais cette illustre occasion était perdue! Ah! que de repentirs! quels remords à notre dernier jour!

À ces mots, il partit.—Barnave, où vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit un moment de silence, et nous entendîmes une voix dans le lointain:—Je retourne à l'assemblée, où je veux abattre à tout jamais le trône que tu vas sauver.

Nous étions, sans le savoir, sous les murs du château de Saint-Cloud. Au mot d'ordre et prononcé tout bas, la grille s'ouvrit pour nous laisser passer et se renferma en silence; nous parcourûmes lentement la vaste avenue entre la Seine et le palais sombre. Arrivés au grand bassin, couvert de mousse, où dormait le cygne à l'abri de son aile, un homme attendait qui nous invita à descendre, et qui prit nos chevaux, nous indiquant du geste un sentier escarpé qui grimpait en côtoyant les cascades du jet d'eau, jusqu'à la plate-forme, au sommet du château. Mirabeau grimpa péniblement à travers le sentier glissant, et, en s'appuyant sur mon bras, il parvint à un certain point de l'avenue où il s'arrêta.

L'endroit était parfaitement découvert, un vase italien chargé d'un palmier indiquait le lieu du rendez-vous. Là s'arrêta Mirabeau.—Tenez-vous à l'écart, me dit-il, et asseyez-vous sur ce banc, dans le feuillage. Il me fallait un témoin de ce qui va se passer ici, et je vous ai choisi, parce que je n'en connais pas un qui soit plus désintéressé dans ces questions formidables. Vous témoignerez pour moi, quoi qu'il arrive, et véritablement j'ai mérité assez de haines dans ce palais pour avoir quelque raison de n'y être pas en sûreté. Ainsi ne me perdez pas de vue, et, quoi qu'il arrive, il y aura là quelqu'un pour attester que Mirabeau arrivait en ce lieu sans haine et sans peur, mais aussi plein de zèle et de bonnes intentions.

Mon mandat était d'obéir, j'obéis. J'abandonnai cet homme à ses réflexions; je me plaçai sous une tonnelle d'où je pouvais tout voir, et je me mis à penser aux chances funestes d'une révolution qui, à cette heure, en cette nuit douteuse, arrachait la fille des Césars au lit de son royal époux, la forçant d'implorer la grâce et la pitié de ce demi-dieu que la foule avait porté sur ses autels. Trop heureuse encore, ô majesté! que ce tout-puissant vous pardonne et vous protége! Heureuse aussi qu'il vous ait accordé ce moment d'audience! Hâtez-vous donc, reine! hâtez-vous, le tribun n'est pas fait pour attendre; il est un homme impatient, de sa nature; il croira, si vous tardez, que vous manquez à sa dignité personnelle, ou bien encore, il n'attendra plus la reine, il attendra Marie-Antoinette... alors il sera patient, il attendra jusqu'au jour, et tant que vous voudrez. Reine, hâtez-vous, il vaut mieux encore, ô majesté vaincue! implorer la pitié du tribun triomphant, que de venir, femme superbe et vaine, et longtemps attendue, écouter les prières de Mirabeau agenouillé.

J'en étais là de mes tristes pensées, quand du côté du palais, je vis arriver trois femmes... on eût dit trois ombres qui glissaient sur le gazon, elles se hâtaient lentement; elles avaient peur. Cependant, Mirabeau, calme et fier, se promenait à pas comptés et réguliers avec l'habitude d'un homme qui s'est longtemps promené sur la plate-forme circonscrite des donjons.

En hésitant les trois femmes s'approchèrent; deux d'entre elles passèrent devant moi. C'était la reine et ma mère avec elle. La reine était pâle, elle allait, les yeux baissés et les deux mains jointes, elle tremblait... elle était résolue. Une robe blanche, à longs plis enflés par le vent du soir, dessinait sa taille; ses cheveux blonds couvraient ses épaules: figurez-vous, par une lune voilée, à minuit, l'apparition d'une jeune femme enlevée, il n'y a pas trois heures, par une mort implacable, et qui revient avec le négligé de sa nuit de noces sur une terre où ses pas n'ont plus d'écho, où son corps n'a plus d'ombre, où son souffle, hélas! n'a plus de bruit!

Ma mère suivait la reine et de très-près. Ma mère était toujours impassible; son pas était grave et sa tête immobile: elle marchait comme si elle eût été en présence de toute la cour, un jour de réception solennelle dans la grande salle du palais.

C'est à peine si je m'aperçus que la troisième de ces dames entrait sous la tonnelle où je me trouvais, tant j'étais attentif à regarder le spectacle imposant que j'avais sous les yeux!

Ce fut d'abord la plus étrange et la plus entière confusion. La nuit était profonde autour de nous; le ciel était taché de blancheur, à de rares intervalles; sa clarté incertaine imposait et prenait toutes les formes: le silence était effrayant!

Quand la reine eut dépassé le berceau sous lequel je me trouvais, elle hâta le pas, comme si elle eût oublié ce qu'elle cherchait dans ce jardin; puis, tout à coup, face à face avec Mirabeau elle poussa un cri et elle recula d'un pas. Alors seulement je m'aperçus que je n'étais pas seul sous la charmille où je m'étais caché.

Une femme était là qui voulait s'élancer au cri de la reine... je la retins:—Pardon, Madame! et patience, je vous prie! Il ne s'agit pas ici d'un cri de détresse... un peu d'étonnement, voilà tout. Donc ne troublons pas cette entrevue en prévenances inutiles; ceci est une nécessité qu'il faut subir: subissons-la.

Aussi bien, vous le voyez, la reine est remise et salue. En ce moment l'homme approche... Il s'incline avec le plus profond respect... Ils se parlent; la conférence est commencée, et puisse-t-elle bien finir!

La dame à qui je parlais tremblait comme une feuille au souffle du vent d'hiver. Hélas! disait-elle, elle a tremblé toute la nuit! Elle prononça à voix basse des mots entrecoupés de sanglots... Ah! Monsieur, qui ne serait touché par tant de grâce et de malheur!

La voix qui me parlait était si douce et si touchante que, malgré le spectacle qui m'occupait, je retournai la tête, et je reconnus ma cousine Hélène, elle-même! À peine si je l'avais entrevue à Versailles dans la nuit même où le devin nous avait annoncé tant de peines, de menaces d'échafaud, d'exils et de prisons!

—O ma cousine Hélène, est-ce donc vous que je revois? Vous à côté de moi, dans l'ombre! aussi pâle que la reine elle-même! et qui m'avez à peine reconnu! Parlez-moi de grâce; me reconnaissez-vous, à présent?

Elle me regarda tendrement, elle me tendit la main.—Frédéric!

—Hélas! lui dis-je, il me semblait qu'Hélène avait oublié même le nom d'un proche parent! Il y a si longtemps déjà que vous m'appeliez si bien... Frédéric!

Elle rougit, et d'une voix tremblante:—Écoutez! la reine appelle!... elle a besoin de moi.

—La reine est là-bas tout entière aux paroles qu'elle prononce, aux paroles qu'elle écoute! Il y va de la vie et de la mort, gardons-nous bien de l'interrompre! En ce moment vont s'accomplir toutes ses destinées... Que de tempêtes! Qui dirait que la propre fille de Marie-Thérèse est là, dans cette ombre immense, implorant le pardon de tant de grandeurs! Quant à moi, à peine ai-je mis le pied sur ce volcan, j'aurais voulu partir et revenir en notre Allemagne heureuse et bien aimée... Est-ce donc que vous n'y pensez jamais, Madame, et que vous ayez tout oublié?

Elle m'écoutait... attentive, autant que l'était la reine aux paroles de Mirabeau. Même je vis dans ses veux briller une larme, et d'une voix qui me fit tressaillir:

—O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle reprit: Une patrie, un ciel allemand! un royaume heureux et tranquille! un trône affermi! une royauté respectée! un peuple obéissant! Si vous saviez, Monseigneur, ces hurlements, ces volontés, ces menaces, ces cris du peuple! à quelles fureurs il s'abandonne! à quel point il est implacable! Il est là, menaçant, furieux, affamé, son enfant à sa gauche, et sa femme à sa droite... Il a le feu dans les yeux, la menace à la bouche et la fureur dans le cœur... Que vous dites vrai! notre Allemagne! Allemagne! Hélas! qui me rendra mon Allemagne et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise est glacée! On est mal en France. O peine! ô terreur!.. Ainsi elle parlait, et de ses belles mains glacées, elle disputait son voile au vent funèbre de minuit.

—Eh bien! chère Hélène, eh bien! qui vous arrête et qui vous empêche? Elle est là-bas, la chère et sainte patrie! Elle appelle! elle nous tend les bras à nous ses fils. Voyez au delà du Rhin nos châteaux forts, nos gothiques cathédrales, nos vieilles galeries, nos jardins, nos remparts... Tout cela nous attend, nous appelle, allons-y...

—Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre patrie... elle est ici! Elle est ici, aussi longtemps que cette humble et triste fille des Césars, cette reine au désespoir que vous voyez là-bas éperdue, et plaintive, et tremblante, n'aura pas repassé la frontière où s'arrête enfin son triste royaume! Hélas! pensez-vous donc que je puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que notre archiduchesse, elle, sera Française, une Française accusée, insultée, accablée, ô misère! d'humiliations, réduite à implorer, dans la nuit, dans un horrible tête-à-tête, je ne sais quelle étrange puissance assez semblable aux dieux occultes qu'adoraient les anciens Germains! Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est plus rien pour moi qui vous parle, au delà de ces écueils, au-dessus de ces abîmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est l'honneur qui le veut.

Elle parlait si bien, que je l'écoutais même quand elle eut cessé de parler... Cependant nous pouvions suivre et reconnaître à sa robe blanche, à côté de ce manteau noir, la forme exquise qui représentait la reine de France... On entendait parfois une exclamation pleine de pitié et de douleur...

—Monsieur, reprit Hélène après un silence, peut-on vous demander qui donc est cet homme appelé par la reine? À son ordre, elle a tout quitté pour l'attendre, il lui parle... elle écoute, elle pleure, elle a peur! Vous, cependant un prince de l'Empire, vous voilà servant de piqueur à ce fantôme.... Il faut que ce soit le démon!

—Si ce n'était que le démon! repris-je; ah! Dieu du ciel! si nous n'avions à conjurer, cette nuit, que la puissance infernale!... Un mot de la reine eût suffi pour le dompter!

—Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque dieu plus sombre! Il appartient à une éternité plus farouche! Il résiste... il se débat! La reine pleure... Il ne l'entend pas pleurer... ô monstre! Et j'ai bien peur d'avoir deviné ce nom-là!

—La chose est ainsi! cet homme est un génie! Il peut tout perdre... ou tout sauver. Il est le maître! il faut courber la tête, il faut obéir!

—Toujours obéir! toujours trembler! toujours implorer ces regards sans pitié, ces cœurs sans pardon, ces puissances d'en bas! Quelle vie, hélas! quelle vie... et mieux vaudrait mourir!

Toute notre âme et tout notre cœur restaient suspendus au plus léger bruit qui nous venait de cette rencontre abominable et surnaturelle. Un grain de sable, un cri d'oiseau, une feuille, une branche, un soupir... Tantôt la voix de l'homme éclatante et domptée... ou bien la voix timide et touchante de la femme! Elle plaidait pour son mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les droits de sa race; elle plaidait, éloquente, inspirée, indignée, attestant le passé, invoquant l'avenir, appelant à son aide tous les siècles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon; elle disait ses transes, ses peines, ses journées de haine et d'insulte, et ses nuits sans sommeil! Elle racontait les pamphlets, les calomnies, les injures, le duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, le fameux collier, par quelles misères elle en était venue à redouter les colères de ce peuple qui l'adorait naguère, et comment elle doutait, à cette heure funeste, de l'éternité de sa race et de la grandeur de sa maison!... De ces plaintes, de ces terreurs pas un mot n'arrivait jusqu'à nous, et cependant nous n'en perdions pas une, Hélène et moi, tant elle était intelligente, et tant j'étais moi-même intelligent de ces royales misères; elle retenait son souffle! Elle était une âme, un esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux entendre, son bras charmant sur mon épaule, et sa joue à ma joue, elle écoutait, parfaitement oublieuse de ses dix-huit ans, de mes vingt ans.

De son côté... le monstre (elle l'appelait ainsi), répondait au discours de la reine, et par quelques paroles échappées à cette voix portée à l'éclat, nous refaisions, Hélène et moi, tout son discours. Il expliquait... ses révoltes, ses colères, sa déclaration de guerre à cette royauté qui l'avait tenu captif: «parce que c'était son bon plaisir.» Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs, sa propre ruine, et comment il se trouvait attaché par des chaînes de fer à cette popularité qui lui faisait peur; que du reste, il était bon gentilhomme, ami du roi, plein de respect pour la reine, et qu'il sentait dans ses veines que bon sang ne pouvait pas mentir. Tant qu'il parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux! Il était dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste étaient si vivement dessinés que l'ombre même en conservait la grâce et l'énergie! On comprenait que le lion baissait la tête! on reconnaissait qu'il était muselé! O reine, en ce moment quel triomphe! ô majesté, quel retour! Hélène et moi, dans la même émotion et dans le même enthousiasme, heureux, charmés, fascinés, nous nous disions tout bas: la reine est sauvée! Elle est victorieuse! ô joie! ô bonheur! ô fête étrange! Ah! dit Hélène... à la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le comte de Mirabeau... Et dans son épouvante, et contente, elle se jeta dans mes bras... Quelle violence il me fallut en ce moment pour résister à la tentation de lui dire:Hélène, aimez-moi!

En ce moment, la lune au ciel, que voilait un épais nuage, entr'ouvrit ce voile funèbre, et de son pâle et doux rayon elle éclaira le visage aimable et charmant, le front terrible et tout-puissant! Que la reine était belle et touchante, en ce dernier moment de sa grandeur! Que le tribun était superbe et semblable au Titan frappé de la foudre, au moment où, sur le clair gazon, et sous le regard limpide, il tombait agenouillé à ces pieds charmants!

Elle était là, les yeux baissés sur cet homme à genoux; elle triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se croyait sauvée... il avait juré de la sauver!—Madame, ô Reine! dit-il, quand S. M. l'impératrice, votre auguste mère, envoyait un capitaine à la bataille, elle lui donnait sa main à baiser... Alors la reine étendit sa main royale... Il la toucha de ses lèvres, et relevant la tête:—Allons! dit-il, obéissons au destin, au devoir, à la volonté de ma reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis de la sauver.

On eût dit, en ce moment, qu'il portait à son front l'auréole, et qu'il venait de découvrir une étoile inconnue au plus haut des cieux.

La reine en même temps s'éloigna sans mot dire, Hélène et ma mère la suivant d'un pas calme et silencieux. Mirabeau et moi nous redescendîmes par le chemin qui nous avait conduits sur la terrasse. Il marchait le premier, tout pensif et comme accablé sous le poids de ses visions... Nous eûmes bientôt rejoint la grande allée où nous avions laissé nos chevaux.

Le même homme à qui nous les avions confiés les promenait, au pas, au milieu de l'allée, avec la patience d'un laquais qui attend son maître...

Par je ne sais quelle préférence, il visita avec soin la sangle du cheval de Mirabeau, même il voulut lui tenir l'étrier quand il remonta à cheval.

Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine et avec le plus charmant sourire:

—Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez d'avoir souffert qu'un premier président me tînt l'étrier, ce soir, puisque j'ai pour écuyer un prince de l'Empire, un parent de Sa Majesté.

M. de Castelnaux répondit plein d'émotion:

—Et puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, puisqu'enfin vous revenez à la reine, quand je serais un Riquety ou un Montmorency, je consentirais à vous servir de laquais pour le reste de mes jours.

—Non! Monsieur, reprit le tribun, des serviteurs tels que vous n'appartiennent qu'à des reines; quant à moi, je vous demande humblement la permission de me dire, après vous, un serviteur de Sa Majesté.—Vous êtes plus que son serviteur, Monsieur, vous serez son sauveur et son ami. Moi je serai son valet toute ma vie, et pourvu que je la voie heureuse, alors je suis heureux! Adieu donc!... et que rien ne vous retienne en vos projets sauveurs; adieu, notre espoir, adieu notre force, adieu, Mirabeau; adieu aussi à vous, cher Seigneur, me dit-il en se tournant vers moi, votre cœur est honnête et vous aimez notre reine autant que vous pouvez aimer.

—Monsieur le marquis, reprit Mirabeau, voyez-vous cette étoile au plus haut du ciel? c'est l'étoile de la reine et le plus brillant de tous les astres, à dater de ce soir.

Castelnaux ôta son chapeau, Mirabeau ôta le sien, j'étais tête nue, et tous les trois nous avons salué la pâle et douce constellation.

Et partis au galop, nous entendîmes dans le lointain la voix de Castelnaux qui s'écriait:Tout mon sang est à vous, comte de Mirabeau!


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