CHAPITRE V

Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle ma mère s'était conviée elle-même!... et pourtant, miracle étrange, la ville et la cour applaudissaient à ce spectacle impossible. Le peuple, auditeur actif et passionné, s'amusait, à en mourir de joie et d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non plus de l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La comédie avait fait de singuliers progrès, à cette époque. Elle s'attaquait au trône, aux croyances, à la force, à la justice; elle brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle renversait des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître, au besoin, toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous était devenu la flatterie adressée au pauvre aux dépens du riche, au faible aux dépens du puissant; le peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de cour s'éclipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par Molière, était frappé au cœur par Beaumarchais; mais aussi le peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois, le fanatisme et l'instinct de ses justes perversités contre le monde féodal; sa joie était sérieuse à la façon d'une vengeance où d'un châtiment.

Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va s'ouvrir, tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à l'échafaud!

Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où vivait Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne se fit entendre en faveur d'autrefois! Aux premières loges, les femmes étaient attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les mœurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de leurs vœux. Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour; l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin des temps était proche, elles se hâtaient d'aimer.

Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes dévastées par l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper à la lave ardente, emportant ce qu'il a de plus précieux. Ainsi, pendant que les femmes se hâtaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le chemin de l'ambition.—Allons! disaient les jeunes gens, hâtons-nous, l'heure approche!—Hâtons-nous, disaient les vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément pourquoi!

Le peuple disait tout bas, comme Figaro:Et moi, morbleu!

Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier maudit, imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur parut beau de ne pas sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV, plus prévoyants et plus sages, s'étaient plaints à outrance quand le roi eut ordonné à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et pour montrer qu'elle ne craignait rien despetits espritset despetites gens, la cour se plaisait à ce spectacle, elle riait à gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus aimable et plus fin, à lui seul, que toute la cour. Voilà qui est bien! Puis cette piquante réunion des plus jolies femmes de la comédie ajoutait une grâce nouvelle à toutes ces licences. En ce moment la fête était double, et pendant que les grandes dames des premières loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune homme, le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches broderies, des plumes légères et des éperons d'or d'un jeune page, les hommes du parterre dépouillaient Chérubin de son habit de cour, ils voulaient que don Chérubin ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses fines dentelles attachées au bonnet de la nuit. Être double et dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chérubins de quinze ans, mais ceux-ci...osaient oser. Quant aux hommes, n'est-il pas dit dans cette fameuse comédie:Il n'y a que les petits hommes qui s'effraient des petits écrits?

On voyait aussi, étalés aux places les plus apparentes, et prenant leur part de ces scandales, des abbés, des monseigneurs, des prélats qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnaître l'Église de France en ce cuistre abominable échappé, tout au plus, des cuisines du cardinal de Rohan?

Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abbé, le seigneur et le bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette poésie, ils tournaient sans peur autour de l'abîme, ô fantômes!

Seule en ce monde éperdu, ma noble mère était une créature intelligente de ces tortures. Elle les sentait au fond de son cœur, et jusqu'aux moelles. À chaque instant elle était sur le point de crier: à l'incendie! au meurtre! Longtemps elle attendit une réaction à tant d'infamies, une peine à tant de forfaits; longtemps elle appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes vengeresses... le spectre ne vint pas. La pièce se termina par un tranquille mariage, et par des chansons obscènes... Madame la princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure dans ses mains.

Elle pensait à ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne venait à savoir qu'elle était venue à ce spectacle, en pleine loge, et parée de l'ordre de Marie-Thérèse, avec son jeune fils!

Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible de regret et de pitié. Son regard suppliant avait l'air de me dire: Pardonnez-moi!

Elle attendit que la foule se fût retirée, avant de se retirer elle-même. Elle qui marchait toujours le corps droit et la tête haute, à la façon d'une noble dame, il me fallut l'entraîner hors de la salle; on eût dit à son attitude humiliée, à l'indignation de ce noble visage, qu'elle avait été insultée et que je ne l'avais pas défendue; moi-même j'étais honteux de voir à ma mère tant de honte sans pouvoir en demander raison à personne.

En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle ne trouva pas assez respectueux: elle tenait beaucoup à cet intendant.

Je la reconduisis, ce soir-là, jusque sur le seuil de sa chambre à coucher, et je lui présentai mes plus humbles respects.

Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur: «Je le dirai à la reine; la reine le saura demain!»

En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une cause plus juste que la terreur de ma mère... et j'ai vu où l'on arrivait, en partant duMariage de Figaro!

Je sentais bien que j'étais en dehors de ce siècle, et que je ne le comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce désordre était en deçà ou au delà de mon intelligence, et qu'à ce mouvement terrible il devait y avoir une cause apparente ou cachée, et que cette cause, il fallait la savoir! Quel était le héros, quels étaient les dieux de ce chaos politique? Où se tenait véritablement la cause de cette décadence? Je l'ignorais entièrement. Je n'étais alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je m'inquiétais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde était un spectacle amusant, auquel cependant j'aurais préféré, si l'on m'eût donné à choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori. Voilà pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgré le hasard qui m'a favorisé au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de ces tempêtes sans égales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une histoire... à peine est-ce un vieux conte, à mon usage! Ces événements qui représentent le chapitre le plus intéressant de ma jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va jusque-là, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que je tiens à faire un vrai conte, de la présente histoire, ensuite parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je serais très-malheureux s'il fallait me fatiguer à ne confondre aucun nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux écrivains de profession.

Le lendemain du jour funeste où ma mère avait été à la Comédie, elle dormait profondément, fatiguée qu'elle était des pénibles émotions de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et du côté opposé à ce logis provisoire était une joyeuse taverne où naguère les jeunes gens à la mode avaient coutume de s'enivrer. L'histoire de ce cabaret serait longue à écrire. Il avait commencé par être un rendez-vous de beaux esprits. Il s'était fait, en ce lieu, plus de poésie et de bons mots qu'on n'en fit jamais à l'Académie! Après les gens d'esprit étaient venus les gens d'épée; enfin, les philosophes avaient remplacé les soldats autour des brocs écumants. Au temps où je parle, la politique avait envahi cette maison, reine, à son tour, dans ces lieux hantés par tant de pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il déclamait; l'éloquence avait remplacé la chanson joyeuse; où régnaient Collé et Piron naguères, se montraient Puffendorf et le président de Montesquieu. Ce cabaret était une humble image du royaume de France, et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'étude et de curiosité.

Chaque soir, c'étaient, dans cette étrange maison, des cris joyeux, des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles médisances, un jeu brutal..: voilà pour les buveurs! C'étaient des dissertations sans fin, des projets inouïs, des accusations incroyables, des républiques imaginaires, des utopies de toute espèce, une révolte intelligente contre tout ce qui était l'autorité: voilà pour les politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportât sur le cabaret, et, réciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se terminaient par des coups d'épée, et par l'intervention de la maréchaussée! Ainsi, ma mère et moi, nous pouvions nous vanter d'un voisinage assez fécond en tristes discordes, et en clameurs insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le voisinage ne me déplaisait pas; j'aimais ces bruits étranges, ces subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres dont le bourdonnement arrivait à mes oreilles, comme l'écho d'un canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette élégante ivrognerie où perçait le bel esprit et le bon sens; même, plus d'une fois, j'avais envié ces divertissements de chaque jour; mais ils fatiguaient étrangement ma mère, et ils lui auraient été tout à fait odieux, si d'ordinaire les matinées n'eussent pas été calmes, et favorables au sommeil du quartier.

Donc, ce matin-là j'étais dans ma chambre, rêvant encore et regrettant, dans mon rêve, mon Allemagne si tranquille et si réglée, quand je fus réveillé par d'horribles clameurs qui partaient du cabaret voisin. Au premier abord, le bruit était effrayant. C'étaient des hurlements, plutôt que des cris. On jurait, on chantait, on appelait à haute voix le maître de la maison; en un instant, tout le repos du quartier fut troublé, les laquais eux-mêmes se réveillèrent, comme au bruit d'une assemblée nationale... Or, ces messieurs se réveillaient de trop bonne heure, et ils se remirent paisiblement à dormir, quand ils se furent assurés qu'il ne s'agissait guère que d'une dispute entre quelques jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils n'avaient le droit d'en faire, à six heures du matin.

Malgré le bruit, ma mère dormait encore. Elle avait si grand besoin de repos, son sommeil était si précieux pour moi! J'envoyai donc un de mes gens à la taverne, priant ces messieurs de faire, à leur plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'hôtel voisin; elle dormait, elle avait passé une mauvaise nuit, et son fils priait ces messieurs d'avoir quelques égards pour son sommeil.

L'instant d'après mon messager rentrait effaré: son message avait été reçu avec des cris de fureur: on l'avait rappeléà l'ordre!à l'ordre!Même il avait été menacé du bâton, s'il ne se retirait pas sur-le-champ: c'était donc une insulte à ne pas supporter.

Je pris mon épée, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis à la taverne; j'étais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce lieu. Elle représentait un trompette de régiment vidant sa bouteille avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne étaient écrits ces mots:Au Trompette blessé. J'entrai d'un pas très-calme dans la chambre haute duTrompette blessé.

Naturellement, je m'attendais à trouver en ce lieu quelques jeunes militaires de bonne volonté, et à terminer mon affaire à l'antique façon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut mon étonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais des législateurs! Je venais l'épée à la main, j'étais reçu par une exorde en:Quousque tandem?Mes spadassins étaient occupés à reconstruire l'édifice social! Mon cabaret était une chambre des députés! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles sonores, au moment où s'agitaient les plus terribles et les plus brûlantes questions.

C'était la première fois, certes, que j'entendais parler avec tant d'audace et de licence de ces choses à part que toute l'Europe était encore habituée à respecter: du roi, de la reine, des nobles, des prêtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de la liberté moderne, de la lâcheté des anciens temps. Tout brûlait, tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. À peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperçue, et j'eus ainsi le temps de considérer cette réunion tout à mon aise. Or ce fut un grand étonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette France obéissant à tant de lois confirmées par tant d'années de soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec toute cette véhémence haineuse, par les hommes audacieux en présence desquels le hasard m'avait conduit.

Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes à travers les gerbes, étaient jeunes, pour la plupart, et de conditions très-différentes. Le plus grand nombre était vêtu très-simplement et sans recherche. Il y en avait d'autres habillés à la façon de M. de Lauzun lui-même, et qui ne songeaient guère plus à leur habit brodé d'or, que ceux-ci à leur bure, à leur linge tout uni. Si bien qu'au premier abord, il eût été difficile de dire à quel ordre de l'État appartenaient ces gens-là. C'était à la fois l'air du commandement et la raillerie éloquente des hommes faits pour obéir; il y avait sur ces figures, animées de la même passion, le doute mêlé à la croyance, l'espoir à la peur, le sentiment de la révolte et l'épouvante même de ces émeutes; on les eût pris pour des conspirateurs légaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y avait de douces figures et des physionomies terribles, puis d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute... surtout celui qui présidait l'assemblée, avait une de ces têtes pleines d'énergie et d'intelligence, et façonnées de telle façon qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau.

Je vivrais mille années que jamais je n'oublierais cet homme et son premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis à l'aise sur un fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains, une poitrine vaste et sonore, et sur les épaules d'un portefaix, cette tête énorme, heureusement dessinée, une bouche où le sarcasme avait posé ses tabernacles, un sourire à la Voltaire, des yeux d'escarboucle étincelants de malice et de génie, le regard soucieux d'un débauché, le front olympien d'un poëte! Déjà mille passions avaient ravagé ce visage étrange; à ces ravages du corps et de l'âme, la petite vérole avait ajouté sa grêle implacable; elle avait sillonné dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de vice, de despotisme et de liberté; tout était miracle, abîme, épouvante en cet homme extraordinaire... Il était la lave ardente, il était la fumée, il était le volcan. Sa voix retentissait comme un tonnerre, et tout en l'écoutant parler vertu ou liberté, avec la véhémente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous deviez croire, ou de la probité de ses paroles, ou du vice et de la dégradation superbe imprimés à tous ses traits.

Dieu merci! je le vis tout à mon aise, et, cloué sur le seuil de la taverne par cet étonnement voisin de l'épouvante, il me fut permis de comprendre à quel point s'embellissait ce visage intelligent, à la clarté soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lèvres, dans ces yeux; son attitude même elle lui avait été révélée, et, silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystère! Il avait le doigt appuyé sur son front, comme s'il eût voulu s'enfoncer le crâne, et il disait en montrant sa tête, en secouant ses cheveux semblables aux anciennes forêts de la Gaule dans les commentaires de César:Voilà une tête dans laquelle il y a de quoi réformer les empires... En même temps, il vida d'un geste énergique un grand verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournèrent vers moi avec un sourire où respirait tout ce que le grand seigneur, le bel esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mépris.

—Messieurs, s'écria-t-il un air singulièrement effronté, regardez la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grâces au ciel de nous divertir de si bon matin... À sa parole, ajoutez le geste et le regard! Voyez-le, ce débraillé qui me toise et qui m'insulte, et moi cherchant en vain une parole, un geste, un mépris... J'admirais!

—Holà! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel étrange accident te pousse, et t'amène en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu? D'où viens-tu? Que nous veux-tu, fantôme? Esprit d'autrefois, Seigneur des temps féodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta casaque bariolée, ton ruban vert autour de la tête, et tes cheveux dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs à ton chevet, ou bien, malheureux époux, viendrais-tu me redemander ta femme à main armée? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la belle, et ton nom à toi-même, ombre immobile?... Ou plutôt, reprit-il, en s'adressant à ses amis, j'imagine que c'est là un avertissement d'en haut, Messieurs; un fantôme arrive tout exprès des sombres bords, et des temps féodaux, pour nous avertir que nous ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme à la vie errante, aux songes lointains, aux vaines espérances, aux vastes pensées. Néanmoins, si ce fantôme vous inquiète, qui de vous sait, par hasard, en quelle écurie, en quel boudoir l'abbé Maury a couché cette nuit? J'enverrai un garçon de cuisine lui emprunter son missel à exorciser!

J'étais toujours immobile, écoutant, contemplant, attendant! J'avais certes un grand intérêt à laisser tomber sans les relever ces plaisanteries cruelles, et je me résignai au silence. Pendant un moment ce silence eut son effet; j'étais livide; habillé d'une façon bizarre, armé, je puis le dire, à la légère! Les pâles lueurs du jour, jointes aux clartés vacillantes de la lampe, me jetaient dans une fausse lumière qui me grandissait d'une coudée.... En ce moment, je suis sûr qu'un visage moins hardi eût pâli, à me voir ce visage de l'autre monde, et que plus d'un fidèle, aux alentours de Saint-Merry, eût crié:Vade retro!Je sentais bien que le Satan qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais été qu'un fantôme à ses yeux.

Quand il eut cessé de parler, je fis deux pas en avant, je pris place à table sur un siége vacant, je plaçai mon épée entre mes deux jambes, et je m'appuyai sur la poignée.... Au milieu de ces mouvements, tout solennels qu'ils étaient, ma robe de chambre s'était entr'ouverte, ma poitrine était nue, et l'homme pouvait voir que si j'étais étonné, je n'étais pas un poltron.

Je m'inclinai d'un signe de tête:—Messieurs, leur dis-je, je suis Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs, S. A. Sérénissime le prince Frédéric. Ma mère est cousine de la reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel.

À ces grands noms, que je prononçai, j'en conviens, avec un peu d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me saluer.... J'étais loin de mon compte avec ces gens-là... ils me regardèrent! Plus d'un même se prit à sourire, et le gros homme, en frappant sur la table à tout briser:—Et nous autres donc, nous prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-là! je suis Français; je m'appelle Gabriel Honoré. Mon père est marquis de Sauvebœuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu et premier baron du Limousin; mon frère est vicomte; moi, je suis mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantôme, que nous veux-tu?

Alors je me levai.—Monsieur, dis-je, tout à l'heure, ici même, quand vos clameurs ont commencé, réveillant en sursaut toute la ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous prier, très-poliment, au nom de l'hospitalité la plus vulgaire, de faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame étrangère; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message, mais encore vos cris ont redoublé avec plus de force, et vous avez insulté mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte est la mienne. Je viens donc à vous, comme c'est le droit d'un gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est vous qui m'avez interpellé le premier, M. Gabriel Honoré, fils de marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me rendre raison!

Mon homme ne se déconcerta pas:—Monsieur, me dit-il presque en souriant, vous êtes un bon fils; on voit bien que votre père et madame votre mère ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu,père et mère honoreras, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous n'étiez pas un étranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis longtemps, et vous auriez honte de votre puéril et misérable défi. Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que désormais le peuple est mon père adoptif; je suis le frère du forgeron, le cousin du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compère de toutes les commères de la halle. Il n'y a pas une échoppe, une taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une hotte, un éventaire, une flûte, une jupe, un violon, une trompette, un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma suite, et votre aimable épée, est-ce donc qu'elle daignerait toucher mes crochets et mes écuelles? Çà, mon prince, on a d'autres chiens à fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute, si vous êtes logé au-dessus de nos révoltes? Réveiller une Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en réveillera bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Césars, tous les rois; les trônes et les dominations, les baillis et les sergents, les maréchaux de France et les maréchaux-ferrants, l'entendront avant peu de temps, la trompette éclatante, la trompette du dernier jugement. Jugez donc si cela nous inquiète et nous dérange, réveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille à tout prix, il peut s'adresser à monsieur mon frère, le comte de Mirabeau, un grand cœur,... un estomac immense... une épée... un tonneau!...

Notre homme, à ces mots, frappa la table d'une voix délibérée en criant:la séance est levée!Alors sans me laisser le temps de lui répondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant, et qui touchait au respect.—Mon prince, me dit-il, rengaînez votre épée et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularité, un gentilhomme écrasé longtemps par la force injuste, et qui se venge, à la fois, de son père et de son roi! Rien qu'à me voir, vous avez bien compris que je ne suis pas homme à éviter la lutte. Attendez, et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez, vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour parrains et pour témoins. Encore un jour, et je veux vous montrer une rencontre à laquelle l'Europe entière servira de champ clos. Cette fois, véritablement, ce sera l'arrêt de Dieu, quand descendu dans la lice, armé de tous les droits du genre humain... moi, le champion de la liberté, je me trouverai tout seul contre un despotisme de tant de siècles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans remords et sans peur, tous les siècles féodaux pour les étouffer de la main que voilà, pour les écraser du pied que voici. Croyez-moi, cependant, ne portez pas si haut vos défis, et regardez à deux fois, afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi! à peine en France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'êtes pas ambitieux, en vérité! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est pas d'une main mortelle que je suis destiné à mourir. Si je meurs je serai tué par une idée; si je suis vaincu, je serai vaincu par un principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines amoncelées par moi-même, et par moi seul. Encelade est mon nom de guerre, et Typhée et Minas sont mes frères. Vous voyez qu'entre nous deux la partie n'est pas égale, et que je suis invulnérable pour tous les princes de la Confédération du Rhin. Donc votre défi est ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus, faites mieux, soyez, s'il vous plaît, un de mes amis, ce sera, quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'être, aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous décidiez, cessez, à ma prière, de vous croire injurié, car les épées et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime point cette espèce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et de nos respects à Son Altesse madame la princesse votre auguste mère, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre épée et votre colère, placez votre petite main royale dans cette large main plébéienne, et vous comprendrez, j'en suis sûr, que vous avez bien agi.

Cet homme était à présent si différent de ce que je l'avais vu d'abord, il y avait tant d'autorité dans sa voix, dans son geste, avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemblée avait été si pleine de courtoisie et de réserve envers moi, que je me sentis vaincu tout à fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous bûmes tous à ma santé, et tout fut oublié.

—Aussi bien, reprit l'homme à la grande voix avec le plus aimable sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi accoutré. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse ignorée, ignorante, quand j'étais le jouet des lettres de cachet, la victime des lieutenants de police, l'hôte le plus assidu des Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes bonnes aventures en robe de chambre et léger vêtues, qu'êtes-vous devenues? O mes pantoufles! O ma nudité nocturne, quand je fuyais sur les toits, à la voix de l'exempt! Riantes vallées de Pontarlier, bois épais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout tremblant dans votre couche enrubanée! O Sophie! et vous toutes, mes chères amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bénissez la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et la feuille de figuier! Vêtement doux, commode, heureux, usé si tôt, quitté si vite! Hélas! moi qui vous parle, oui moi-même, autrefois j'en avais une, et je l'avais achetée au petit-fils de M. Dimanche, le tailleur de don Juan. Ce troisième Dimanche était fripier au pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de don Juan.

Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers ces boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trésor de grâce et de beauté, je fus frappé par cette triste enseigne:Au prince déguenillé,Dimanche,fripier de la cour. J'entre, et je trouve un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil dumalade imaginaire.—Holà!... Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un vrai Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du seigneur don Juan?—C'est moi-même, répondit une voix asthmatique... un petit Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruiné par M. le duc de Richelieu, comme mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand tailleur! Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis à peine un fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit à M. de Richelieu ce qu'était don Juan à ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses yeux étaient pleins de flamme... Il était furieux, mais sa colère était impuissante; et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets des vents, il retomba dans son silence et dans sa méditation.

J'en eus pitié!—Voilà pourtant, me disais-je en moi-même, ce que nos ancêtres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et d'abuser du crédit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de MmeJourdain, prends patience encore: un jour viendra, le jour des châtiments et des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu, les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifiée, et, le chapeau à la main, te demander ton suffrage, au nom même des libertés populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche, et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mépris pour mépris:—Hors d'ici, hors d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne veux pas de vous, pour représenter ma volonté suprême, et je donne ma voix à Riquetti, mon confrère, àRiquetti, marchand de draps!

—Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau, que vous voilà déjà bien loin du vêtement dont vous me parliez tout à l'heure, et permettez que je vous y ramène; on ne renonce pas si vite à une histoire qui commençait si bien.

—Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié de ce malheureux Dimanche:—Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque habit qui ait appartenu au seigneur don Juan?

—Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait commandé à mon grand-père, afin de s'en parer, pour célébrer ses noces avec dona Elvire... Ah! le mécréant, l'habit n'était pas cousu que dona Elvire avait changé de nom, et s'appelait l'abandonnée! Aussi bien mon père fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin à don Juan.—Que diable veux-tu que j'en fasse à présent (disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et la petite Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment cette relique est restée entre les mains de mon père, qui la coucha sur son mémoire, où elle dort depuis cent ans.

—Nous la réveillerons, dis-je à Dimanche IIIe, à coup sûr, nous la réveillerons, et elle sera portée au compte définitif... Mais cependant, ne voudriez-vous pas vous en défaire en ma faveur?

Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut toisé de la tête aux pieds, hésita à me confier cette guenille.—Hum! disait-il, vous m'avez tout à fait l'air, monsieur le marchand de draps mon confrère, d'appartenir à l'ancien régime, et je ne sais pas si je dois vous accorder ce que j'ai refusé à M. Diderot. Je sais bien que c'est un chiffon, cette robe à la don Juan, chiffon tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'héritage de mon grand-père... Enfin, soit, à la grâce de Dieu! Emportez le laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan!

Comme en ce moment l'éloquent nous vit encore attentifs, et fort persuadés que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.—Ah! pauvre de moi (s'écria-t-il en se frappant le front)! malheureux Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je n'ai pas payé à Dimanche IIIela robe de chambre que Dimanche Ieravait faite pour don Juan!

Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous ne fassions pas une révolution!

C'est ainsi qu'il était tour à tour sublime et bouffon, gai jusqu'à la folie, et triste jusqu'à la mort! Il allait de la naïveté même à la rêverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrémités les plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il attirait, il repoussait, il charmait, il étonnait, il enchantait! Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde à venir... la ville entière était réveillée, et la rue, à chaque instant, se peuplait... Je demandai à mon nouvel ami la permission d'aller mettre un habit plus décent.—Allez! allez! disait-il, allez vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi:bonsoir!je vous dirai:bonjour!J'espère au moins que nous nous reverrons bientôt; partout oùtuvoudras, à l'Opéra, au cabaret, au bal, à la taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me tutoyait.

Si bien qu'en me retirant, j'étais sur le point d'aimer cet homme, que j'aurais tué de si bon cœur il n'y avait qu'un instant.

Je m'aperçus, en descendant l'escalier, que j'étais suivi; à vingt pas de là, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette société joyeuse dont j'avais remarqué les yeux noirs, le beau visage, et la taille élégante. Celui-là était un homme à coup sûr mieux élevé que tous les membres de cette réunion politique.—Monsieur, me dit le jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à votre hôtel?

Arrivés à la porte:—Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes façons d'agir, et tenez-vous pour assuré que je saisirai volontiers les occasions de me rencontrer avec vous.

À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour de la reine Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mère. Elle s'était parée extraordinairement pour cette cérémonie imposante. Jamais ses vastes paniers n'avaient été plus chargés de dentelles, jamais elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets, et rarement autant de perles et de diamants avaient brillé autour de sa personne. En un mot, ma mère avait pris, ce jour-là, toute la vieille parure allemande, avant Marie-Thérèse. Autant que je puis m'en souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et riche costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame était vraiment imposante. On eût dit une citadelle imprenable; à peine le bras, à demi-nu, était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut longtemps à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur la manière de me conduire à cette nouvelle cour.

—Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de douleur; un instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un philosophe. Il faut laisser, Monsieur, à plus grand que vous, ce funeste travers. Notre empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur. Pour nous, soyons les premiers à respecter notre rang, si nous voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation sociale que nous avons trouvé partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impiété pour un gentilhomme, de déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits enfants; ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Croyez-moi, l'esprit d'égalité est une contagion funeste, et par respect pour ce que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se dépouillent de leur dignité en échange d'une gloire populaire, sous laquelle ils finiront par succomber.

Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la première cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout que c'est à S. M. la reine Marie-Antoinette elle-même, que nous allons présenter nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence passée, elle entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu à ne plus lui déplaire, effrayé de toute la philosophie à l'abandon que j'avais déjà apprise, en ce plaisant pays de France, effrayé de l'égalité qui débordait de toutes parts, je me sentais tout disposé à écouter respectueusement ces sages conseils. Hélas! dans le doute où j'étais, je m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit, que comprenait mon cœur. J'étais, tour à tour, dévoué aux droits du peuple, aux privilèges du trône, homme indécis, s'il en fut. Ce qui fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je me trouve assez souvent coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance, et tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être à plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes d'avoir une opinion.

Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant de gêne pendant lequel il est bien difficile de savoir où s'arrêter. Retenu, d'un côté, par l'habitude et le souci des traditions, emporté, d'autre part, à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les théories nouvelles et persécutées, il est bien difficile, en ces années ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir entre le passé auquel on appartient, et le présent auquel on voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la route même de ce grand Versailles, vis-à-vis de ma mère, si grande dame et si parée, orné de mes ordres et paré fabuleusement de mon habit de cour, vaincu comme je l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour, par un valet, à ma première excursion dans le monde réel, par ce hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce chercheur d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand de draps, tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus fièrement: Mirabeau, et dont le nom véritable étaitLégion..; honteux de ma nullité, à une époque et dans un pays où chaque citoyen commençait à compter par sa valeur réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert de neige, sous le toit de chaume éclairé par la lune, dans une belle nuit d'hiver.

La voiture allait lentement, mes réflexions étaient profondes.

—Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir pourrait m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité de chaque jour? De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon âme, cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à présent? Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route enfin me paraît longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire verser ma chaise au milieu du chemin, à côté d'une chaumière, ou de l'arrêter à la porte de mon château, sur les bords du Rhin, par exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres qui l'ombragent?

Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela.

—Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de perdre ici mon plus beau privilège: un étranger qui voyage, et qui n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de m'inquiéter, ici, d'ordre ou de désordre, et je n'irai point, non certes, tirer l'épée contre des idées; je ne déclarerai point la guerre à des faits, je ne m'intitulerai pas un héros, à propos de systèmes politiques, je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle, à moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun maître. Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses formes, le hardi défenseur des passions innocentes, le chevalier errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour me guider, l'exemple de ma mère elle-même? Elle est impassible, elle est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels étaient mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens je m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à l'heure où plus que jamais c'était mon droit et mon devoir de me mêler hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon siècle, à ses batailles, à ses hasards!

La voiture allait toujours: nous parcourions la routeéternelle(on le disait) qui conduit de Paris à Versailles. La route est bordée, hélas, de chaumières, de masures, de petits jardins entre deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de poussière, en été. Voilà donc le chemin des géants? Voilà l'unique sentier qui mène aux honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier mal pavé et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette route abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres et de la vertu guerrière! O sentiers du soleil, traversés par tant de passions, par tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallière, du grand Condé et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... Où donc êtes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette voie, à ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au contact de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide appareil, restait debout sur la route.... Il avait été frappé de la foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le souvenir.

Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire, où se jouait la fortune insolente, elle a été parcourue, à son tour, par le siècle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont à pied, ils dédaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent lentement, toujours sûrs d'arriver. Alors, quand le XVIIesiècle eut accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé le régent d'Orléans, le voyage à Versailles recommence avec le même ordre, mais l'heure du voyage est changée, les voyageurs ne sont plus les mêmes; et le but seul est resté le même but: fortune et pouvoir. C'en est fait; le grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le chemin de Versailles. En ce moment la nuit succède au grand jour. Les voyageurs se rapetissent, le poëte fait des vers à Chloris, le prosateur écrit des contes, le chrétien dépouille la foi de ses pères. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnaîtrait ce chemin de l'ancien Versailles, parcouru à grands pas par des géants? Était-ce donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France le temps de réparer cette route effondrée? Quand Philippe se tenait à Paris, fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût peur, ou qu'il respectât le palais du grand roi, le trouvant trop difficile à remplir par sa majesté viagère et d'un jour, majesté de second ordre et faite à sa taille à lui, le spirituel rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui met en doute même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises si correctes, même dans vos écarts? Le siècle est là chancelant sous l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de doute et de paradoxes sous cet imprévoyant gouverneur, et sous son digne disciple, traîtres à la royauté, tous les deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à se parodier elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en va dans les champs, la gorge haletante et les cheveux épars; Philippe et madame de Parabère, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et le lieutenant de police ont infecté cette route consacrée par tant de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours avaient laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchés de honte, de terreur, d'égoïsme et de fausse gloire; ils les ont dégradés de toute la force de leur caducité et de leur déshonneur!

Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin, le vrai chemin de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse à l'usage des filles perdues, des ministres prévaricateurs, des goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremêlée horriblement de mille pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes! Que d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés dans ces forêts! Que la danse des morts doit être solennelle en ces carrefours de chasse, où tous les vents se sont donné rendez-vous... au sommet des grands arbres, à l'heure où l'étoile du soir jette en silence sa pâle clarté sur les gazons desséchés, foulés par des ombres muettes! Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait toujours.

Les règnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles et sans forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intérêt; je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets et par mes larmes; bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi seul. Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune roi, aux jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le son du cor dans les échos de la forêt, je revois la nymphe errante sur son cheval, agaçant le roi des chasseurs; je me figure aussi la prostituée arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise de voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je réunis, à mon bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de débauche, je me promène à la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes, pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais, des anciennes amours, des grands noms, voilà pour le passé; et si vous joignez à ces poussières, à ces échos dans le temps présent, des craintes folles, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des révolutions qui menacent, une jeune reine, belle et à ce point malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage à Versailles.

Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes étranges réflexions.

Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable, et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère, qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu.

Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai entendu peu de voix d'un accent plus doux.

—Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais, par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas! hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.

Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:

—Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins, je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse! Ah! terreur!

J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut sur-le-champ.

—Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine, Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez, Messieurs.

Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté.

Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:—Oui, me dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle, et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu, quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente, sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon cœur!...

L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat, j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon, c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je l'appelai tout simplement:Madame!Elle parut me sourire, et elle me regarda;... elle me parla même, et la veille...

La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné: Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine, à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi, depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon Dieu, je l'aime tant!

Disant cela, il était calme et son front était radieux.

—Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!

Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait toute sa raison:—J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage, insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés, prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi tout seul?

N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui criaient: victoire! quand le Dieu était blessé?

Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphémant, le ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des dieux immortels, on détrône, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son égale sous le soleil: à ce prix, on est un grand homme, on est promené dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronné au théâtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un fou... un fou, un pauvre fou!

Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces charmantes, mon bonheur de la guetter à travers le bosquet chargé de neige, à travers le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes injustes, vous autres, les hommes sensés. Vous défendez jusqu'à l'adoration! Vous ne savez pas être superstitieux, vous n'osez pas; vous vous tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est rien; tout ce qui passera au delà de cette ligne est folie!... Oh! vous me faites pitié!

Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le crépuscule du matin.—Silence, dit-il, voici l'heure: elle se lève... En même temps, il prêtait l'oreille et redoublait d'attention:—Non, dit-il, elle n'ira pas dans la forêt ce matin; elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'après:—Voici la nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée... Écoutez! Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me rendra ces nuits d'été, ces mystères vaporeux sous un ciel étoilé, cet air chargé de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes, silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois, quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette elle-même? J'étais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle, et respirant le même air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc, adossé auGladiateur; même une fois, j'étais si près d'elle... elle a parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a parlé du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que j'eusse pu répondre un mot, elle s'est levée, elle m'a salué, elle a repris sa promenade, et tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel!

Ce malheureux m'intéressait vivement:—Venez, me dit-il, en baissant la voix, venez là-bas, à gauche, sur le bord de l'avenue, et vous comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret à vous dire, auBain d'Apollon; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa bouche, et je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien, c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce soir, après le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de venir... Vous êtes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans les gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir...

Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre à son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement pour que ma parole ne fût pas sincère. Enfin, je me demandai si tout cela était un mystère aussi simple que le motfolie?... Ainsi rêvant, je rencontrai unvalet bleuapportant l'ordre que l'on m'ouvrit la porte du château... Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits appartements.

Ce palais de Versailles, cefavori sans mérite, au dire de M. le duc de Saint-Simon, était pourtant, à le bien voir, un monument digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargés, les portes, sculptées avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode, représentent un entassement de chefs-d'œuvre; les salons sont vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer, sur le bois de cèdre et sur la laine des tapis, on retrouve à profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait encore, en ce palais de Sa Majesté, le jour où nous y fûmes admis ma mère et moi. Tout était silence et repos, à cette heure. Au sommet de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait à pas comptés; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du roi se livraient à un jeu effréné; dans la salle des gardes, de vieux officiers réunis autour de l'âtre immense parlaient de batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes cadençaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras.

Alors nous traversâmes l'Œil-de-Bœuf, cette antichambre du grand siècle où se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant, nous jetâmes un coup d'œil dans la vaste galerie où Lebrun a représenté tout le règne; la galerie était déserte, les ombres du foyer s'alongeaient sur le mur attristé; les héros paraissaient se battre encore; les tentes étaient agitées par le vent du nord; les armes s'ébranlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde menaçante; la grande France allait, à grandes enjambées, enseignes déployées, toute brodée et chargée à profusion de plumets et d'ornements, comme à un tournoi. Voilà vraiment la bannière antique, et voici les belles écharpes, les couleurs des dames, le bruit des poëtes, la grâce accorte des comédiennes: Racine et Despréaux, Molière et MlleBéjart, les fantaisies et les poëtes qui courent les camps, voilà le bel âge! Arrêté sur le seuil de cette vaste galerie, il me semblait que tout à coup ces géants allaient descendre de la muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir de nouveau,... j'étais prêt à tomber à genoux!

À cette heure, autrefois si bruyante et qui résonnait de tout l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure était en proie au silence! Ainsi quand j'eus réparé le désordre de ma toilette et retrouvé ma mère:—Ah! mon fils, me dit ma mère, n'oubliez pas que nous habitons le toit même de celui qui disait: «J'ai failli attendre!...» Il est vrai que voilà bien longtemps qu'il est mort.

La reine était absente, et ma mère avait été introduite, par la volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de la reine. C'était une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de l'infortuné roi Louis XVI, il était entouré de Mesdames, filles de Louis XV; ces portraits étaient empreints d'une sévérité inaccoutumée, et représentaient les princesses dans les habitudes de leur vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait le goût le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuyé sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère, au moment où je vins la rejoindre, était occupée à considérer le portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette aimable et noble figure au fond d'une rose épanouie, élégant et diaphane compliment à la Dorat.

C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une richesse intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle aux deux têtes de la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui éclataient de toutes parts, on eût plutôt soupçonné dans ces retraites la jeune femme que la reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et le respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher, put contempler à son aise cet intérieur plus que royal. Ma mère se souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces détails du coucher de la reine; elle me les a racontés bien souvent. Chaque fois que nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une simplicité qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de cette grâce exquise et de cette auguste beauté. En même temps, ma mère, enchantée et chagrinée à la fois, racontait tout ce qu'elle avait entrevu dans ces ténèbres éclairées: les simples préparatifs de la toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole blanche et boutonnée du corsage au menton, simple et chaste vêtement du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur un tapis des Gobelins représentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en France.—Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune archiduchesse, reprenait ma mère en soupirant, tant il y avait de simplicité et de goût autour de cette couche d'une reine que la France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand elle lui donna son premier dauphin!

Souvent, depuis ce temps, en résumant mes souvenirs, j'ai cherché à me figurer quel dut être l'effroi et l'étonnement du premier brigand qui pénétra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa Majesté. La porte se brise, et la reine, en sursaut réveillée, échappe, à demi-vêtue, à ce brigand, resté seul dans ce sanctuaire, épouvanté et comprenant à peine son audace! Indigne populace! Ah! l'indigne! Elle ne sait pas s'arrêter aux rideaux de l'alcôve royale! Elle a impitoyablement foulé à ses pieds sanglants le sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcôve de la reine et son lit, fouillé par les baïonnettes de ces misérables!... L'invasion de Versailles! Elle a plus déshonoré ce peuple affreux que l'échafaud du 21 janvier sur la place de la Révolution!

Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant à la mort, sur une charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine, enfermée à Versailles et vouée aux tortures de l'émeute, entre les têtes coupées de ses gardes-du-corps... Voilà ce qui va au delà de toute espèce d'invention!... Ce sont là de ces enseignements qui ont manqué à Bossuet.

À ma première entrée au château de Versailles, j'étais loin de prévoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en vrai jeune homme, et je tâchais de deviner, à force de passion, tout ce que je ne voyais pas. Je portais envie à ma mère, qui me laissait sur le seuil de la chambre royale; naguère j'étais entré dans la chambre du grand Frédéric, je m'étais agenouillé devant le lit de camp sur lequel il était mort, j'avais posé mes lèvres sur la table où il écrivait ses histoires, ses musiques, ses lettres à Voltaire, les épitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les murs habités par ce grand homme, les lieux où il rendit le dernier soupir, les meubles consacrés par cette pensée royale, ont produit sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu des portraits de la famille royale déjà si gothiques; j'aurais donné l'épée et le sceptre de Frédéric le Grand pour le miroir de la reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de Prusse, moi qui admire jusqu'à ses vers!

Vous croirez peut-être que ce fut ici l'effet des influences secrètes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse une femme aux lieux qu'elle habite, jetant à pleines mains je ne sais quel charme ineffable qui la fait reconnaître; non, à coup sûr, ce n'était ni le même parfum, ni l'élégance et le goût; malgré moi, malgré la reine peut-être, je me sentis dans une atmosphère plus élevée, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces folles paroles, l'expression me manque; hélas! je suis forcé d'aller au delà de ma pensée, il m'est impossible de la dire exactement... Un grand poëte se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur chrétien se réfugierait sur les hauteurs de l'oraison funèbre... Que de fois, songeant à ces visions, j'ai regretté de ne pas être, un jour, un seul jour, Tacite ou Juvénal, Pindare ou Bossuet!

Nous attendîmes ainsi longtemps, ma mère et moi; ma mère, en s'étonnant qu'une reine de France pût n'être pas chez elle, à cette heure; et moi, en me hâtant de comprendre l'inconcevable bonheur qui m'avait amené du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, où la plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait venir.


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