CHAPITRE VI

—Ou plutôt, reprit-il, car il me voyait résolu à ne rien répondre, ou plutôt, si vous ne voulez pas répondre, écoutez-moi, écoutez; je vais vous dire ici, moi-même, tout ce que vous avez fait cette nuit; je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif à ces fatals secrets!

Il porta sa main à ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence pour me parler; j'attendis.

—Hier, reprit-il, la reine a passé la soirée chez madame de Polignac; vous y avez été introduit avec madame votre mère à dix heures; vous y êtes resté jusqu'à minuit. Ici il s'arrêta, et d'un ton solennel et suppliant: Répondez-moi, de grâce! répondez: y étiez-vous à minuit?

—Ainsi, reprit-il à voix basse et chagrine, vous avez vu Cagliostro?

—Le sorcier était le comte Cagliostro?... m'écriai-je.

—Allons donc, est-ce possible? Il est encore à Rome, au fortSaint-Ange, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir que dans cet imbécile et crédule pays Cagliostro ne meurt pas; véritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires, la France, à tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque jour... À force de ne pas croire en Dieu, elle interroge, à chaque instant, le passé, le présent et l'avenir; la France appartient aux sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce misérable Cagliostro vole et ment à perdre haleine... On le chasse, on l'enferme; une monarchie est troublée et déshonorée, ou peu s'en faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est chargée d'outrages, et le lendemain du jour où le fourbe est puni, au lieu d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre, on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du peuple; aussitôt toutes les portes, des portes qui m'auraient été fermées à moi-même, impitoyablement fermées, s'ouvrent au devin; il gratte à la porte et la porte lui est ouverte, à lui, un bouffon de carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main lui est laissée, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se penche à la ternir de son souffle impur! Damnation! imbécile cour! imbécile femme! Oui, malheureuse, infortunée!... en effet, livrer sa main à ce misérable, à ce mercenaire! O ces femmes! ces reines! elles sont folles! Ouvrir sa porte à Cagliostro... pendant qu'à moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lèvres à genoux! ô reine! ô femme! Alors, c'est seulement alors qu'un véritable devin serait à tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui voudrais te sauver, pauvre étrangère! Ah! cette main! ce Cagliostro! cette confiance à lui... cette haine à moi, à moi terrible, à moi tout-puissant, à moi blessé au cœur, à moi qui l'aime, à moi dévoué si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait même pas l'honneur de me craindre, ou de me haïr... Elle n'a pas même du mépris pour moi; elle méprise un seul homme dans l'assemblée nationale, et cet homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle me dédaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raillée, et que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menacé, j'ai crié, j'ai prononcé d'horribles vœux; j'ai été quelquefois orateur, j'imagine; et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigué de tant d'efforts, j'ai choisi un intermédiaire qui fût à la taille d'une reine, je lui ai ressuscité Cagliostro.

Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il été bien terrible, la nuit passée? Cette dédaigneuse majesté, la reine surtout, la reine a-t-elle eu peur?

—Oui, Monsieur, répondis-je, oui, vous pouvez vous réjouir, votre projet a réussi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, étranger, moi peu habitué aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour le véritable. Encore une fois, félicitez-vous, la reine a eu peur! Ah! si vous avez voulu attrister cette soirée, si vous avez voulu vous jouer de la crédulité des femmes, si vous avez voulu éprouver par vous-même le courage des hommes et combien c'est peu de chose que ces brillants courages arrachés à leurs habitudes ordinaires, certainement vous avez réussi; jamais terreur ne fut plus grande, et découragement plus universel, plus complet... À mon tour, si vous me permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous troubler ainsi la reine dans son intimité? Comment, vous, jeune homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces joies innocentes et ces confidences d'intérieur, par les épouvantables prédictions d'un charlatan? J'ai entendu parler autrefois d'une société de mauvais plaisants, qui s'amusaient à se moquer des incrédules; oseriez-vous vous attaquer à des crédulités royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hénin jusqu'à la femme de votre maître, à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche? En ce cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure même personnelle; car moi aussi j'ai été la victime de votre plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas!

Il reprit:—Que parlez-vous de jeu, de fête et de plaisir? sommes-nous à une époque plaisante? À coup sûr, ceci n'est point un jeu. J'y vais sérieusement, je vous jure, en cette tentative inouïe. Or, ne pouvant parler à la reine, et lui dire en même temps qui je suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu'à son grand concert ou à sa chapelle, et voulant donner à cette frivole majesté quelques avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai parlé à son imagination plus qu'à son esprit; je lui ai fait dire hier encore par une voix étrangère tout ce que pensait la ville, et les menaces du peuple, enfin les tempêtes dont le temps est gros. À ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frémi... je le crois bien, que vous avez eu peur; moi-même je tremblais en dictant ces révélations suprêmes. En effet, tout cela est la vérité même; en effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde. Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez pas les écueils où viendra se briser irréparablement cette monarchie haute de neuf siècles, dont les éclats dispersés au loin ébranleront tous les trônes de l'univers?

—Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant à réveiller ces royautés endormies! Cette nuit même, avez-vous remarqué le nom terrible et glorieux que mon sorcier a jeté dans les oreilles de la reine?... Un nom sonore et d'une physionomie active et redoutable, un lamentable écho; il a retenti comme le nom de Cromwell. Mirabeau: ce nom seul a glacé toutes les âmes imprévoyantes... Mirabeau... Lui tout seul, il va suffire à briser un monde...

Oui! mais quand le frisson a passé, tout s'oublie. Ils ont peur sans rien comprendre; ils se disent entre eux:C'est un jeu!et ils s'endorment paisiblement, sans prévoir que le lendemain sera le jour sans lendemain peut-être... Insensé que je suis de m'inquiéter de cette reine inintelligente qui se tient là-bas bien tranquille, et qui ne conçoit pas un mot des avertissements que je lui envoyais! Malheureuse!... ah! malheureuse!—Ainsi il parla longtemps, exalté, furieux.

—Monsieur, me dit-il d'une voix très-calme, avant peu, j'en ai peur, vous comprendrez si la scène de la nuit passée était une jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient pas en tirer quelque profit. Quant à moi, j'y renonce... Assez longtemps j'ai attendu qu'ils eussent des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre... Ils sont sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue irrévocablement, sans retour et sans espoir.

—Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'écriai-je épouvanté moi-même de cet accent plein de tristesse et de vérité.

—Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses; elles sont sous votre regard et vous ne les voyez pas; si vous vouliez en avoir quelques salutaires explications, il faudrait savoir, auparavant, si nous pourrions compter sur vous?

—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, répondis-je; en ce moment j'ignore à quelle conspiration vous obéissez et de quels dangers la reine est menacée; avant tout je dois me souvenir que je suis étranger, fort ignorant des choses du temps présent et qu'il m'est défendu, plus qu'à tout autre étranger, de me mêler aux intrigues de la cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue est double, quoique je sois en peine de comprendre comment vous vous trouvez dans cette double intrigue; vous, Monsieur, que j'ai rencontré dans le club duTrompette blessé, parmi les détracteurs les plus ardents de l'autorité royale, et que je retrouve aujourd'hui dans les jardins de Versailles estimé et connu du fou de la reine: évidemment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous êtes un traître ici ou là. De deux trahisons: ou vous trahissez la reine, ou vous trahissez le parti du peuple auquel vous appartenez; voilà des choses vraiment que je ne saurais comprendre et que je comprends pas! Disant ces mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas de couleur, et me dit:

—Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux, moi aussi, le perdre à jamais ce trône insensé et chancelant du faîte à la base, et ce n'est pas de ce projet-là que je vous parle. Un prince, un Allemand, un seigneur, travailler à la liberté française; y pensez-vous, Monseigneur? La liberté ne voudrait pas de vos services; aussi bien n'est-ce pas de liberté que je vous parle. Ainsi, croyez-moi, ne vous inquiétez donc pas de nos projets; laissez le tribun à ses propres forces; je n'ai que trop la puissance de détruire ce que je veux détruire; en revanche (et voilà pourquoi je m'adresse à vous) j'ai besoin de tous les appuis, et du vôtre peut-être, afin de sauver la fille de vos rois, votre archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche... et maintenant, Monsieur, répondez, me comprenez-vous?

—Sauver la reine et briser le trône! Eh bien! je ne comprends pas cela, je ne le comprends pas.

—Au fait! s'écria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et je vous ai parlé uniquement de Marie-Antoinette; on vous parle au nom de la femme innocente et belle, au nom de ses chagrins, de ses malheurs, de sa ruine imminente et des périls qui l'entourent. Et maintenant comprenez-vous comment je suis double, et que je le suis sans trahir personne? Oui, je perdrai le trône, oui, je sauverai Marie-Antoinette sans être infidèle à ma mission; et voilà comme, et voilà pourquoi je puis avoir besoin de vous, prince de l'empire allemand!

—Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilité dans votre conduite, et vos discours sont à double sens; donc permettez que je m'explique, et voyez si j'ai compris tout ce que je puis comprendre à vos projets. Vous aimez, vous haïssez; vous êtes sûr de vos haines, vous doutez de vos amours, et parce qu'en effet votre étrange passion a besoin de mes services, il faut que je fasse ici, par vertu, ce que vous faites par égoïsme! Ainsi pour vous tous les plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes les inquiétudes les plus cruelles du dévouement absolu; il faut désormais que je conspire avec vous, contre vous-même, que je vous aide à sauver la reine (encore est-ce bien la reine?) des débris du trône que vous allez renverser; il faut que je répare, à force de courage et de vertu, les crimes que vous méditez. En un mot, je suis votre esclave, et je dois vous obéir aveuglément; je veux sauver la sœur de notre empereur, en pensant que je n'ai le droit de rien demander, si je ne veux point partager vos projets parricides contre la reine. Est-ce bien cela, Monsieur? et cependant savez-vous une position plus équivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute votre orgueilleuse démocratie accomplirait l'action que vous demandez à ma seigneurie; il faut que je vous obéisse et je vous obéirai; j'accepte avec orgueil cet humble rôle, et je vous obéirai comme un esclave... à condition que vous sauverez ma princesse... Ainsi vous le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement tenez-vous pour averti que je veux sauver la femme... et la reine, si je puis.

—Prenez garde, reprit-il, de perdre en même temps la reine et la femme par trop de bonne volonté et trop de hâte. Enfin, n'oubliez pas que nous courons un grand danger.

—Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, répondis-je; à vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'étudier.

Ici s'arrêta cette conversation fort incomplète et fort obscure, et cependant je me voyais chargé d'une grande responsabilité par un homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais sous les yeux. J'étais malheureux de l'obscurité dans laquelle je marchais; j'étais malheureux de me savoir nécessaire à quelqu'un dans ce pays, plein d'embûches, de mystères, de menaces... Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces ténèbres?... Je fus interrompu dans ces réflexions très-sérieuses par mon complice intelligent.

—Prenez garde à ne rien changer à vos habitudes, me dit-il; au contraire, abandonnez-vous à vos penchants de jeune homme, à votre rêverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites l'amour, si vous aimez l'amour: seulement hâtez-vous, quand tout se hâte; il serait malhabile et malséant aujourd'hui de consacrer plus d'une heure à l'amour éternel.

Là-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un écolier à qui son maître a donné un jour de congé.

Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain de ma présentation à Versailles, et ma mère absente, il me prit une étrange fantaisie:—Allons, me dis-je, allons au bal de l'Opéra!

Ce bal de l'Opéra fut le dernier auquel assista le Paris de la révolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces fêtes nocturnes, à l'usage de la cour, se soient renouvelées. Des fêtes semblables ne se voient pas deux fois en deux siècles. Au moment dont je parle, au plus fort des enivrantes solennités du carnaval, le bal de l'Opéra était le seul moment d'égalité qui fût en France... Épouvantable et charmante façon de réunir tous les extrêmes, de combler toutes les distances! Il est nuit, les bougies étincellent, la vaste salle est jonchée de fleurs, l'orchestre chante, et déjà tout est prêt pour cette confusion des confusions. Çà! ruez-vous dans ces abîmes de la chair fraîche et parée, ô peuple! Arrivez, grands seigneurs, comédiens, grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses, escrocs et princes du sang, étrangers, gens d'église; arrivez,... il est temps; venez, dépouillez vos titres, oubliez votre rang, passez au niveau; mademoiselle Guimard, à défaut de toute autre, sera la reine de cette nuit de plaisir; Vestris ou Gardel seront les dieux. À ces despotes souverains de ce monde nocturne, apportez en tribut beauté, jeunesse, esprit, talent, fortune et santé, afin que le genre humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les voluptés. Et cela se presse et se mêle, et comme il est convenu que dans ces abîmes il ne peut y avoir que des grands seigneurs ou des femmes déshonorées, vous voyez se glisser sourdement les puissances naissantes sorties du sein du peuple; irrégulières puissances, qui bientôt remplaceront toutes les autres; elles se cachent encore dans la foule des grands; elles observent, elles étudient; elles partagent cette immorale nuit inventée aux écoles de Sardanapale! O ruine! abjection! fièvre impudique! ô splendide prostitution des corps et des âmes! quand tout se déguise et s'avilit à plaisir, quand le cordon bleu se cache sous l'habit d'Arlequin, quand le prêtre arrive en Gilles, dansant, comme David, la danse aux gestes obscènes; quand la grande dame étale à plaisir sa gorge en avant des gorges prostituées; quand la prostituée arrive et jette aux vents les lascifs hennissements de son argot! Il y a là quelques heures de délire, une vraie nuit de Pétrone. En ce moment montent au cœur enfiévré la vapeur des femmes assemblées, le murmure des voix qui s'appellent, le bruit des mains qui se cherchent. Il y a des éclats terribles, des silences affreux... Voyez! partout l'égalité a passé son joug, l'humanité est rabaissée au moins de trois pieds. À cette heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi humain qui ose ici se révéler; les fanges chantent leur cantique, le ruisseau se lamente, le carrefour danse avec la borne. À cette heure, il n'y a point de honte au front, point de remords au cœur, pas de frein au langage, et la nudité même des corps n'a rien qui les effraie!

Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphèmes, ces mugissements, ces rugissements?

J'entrai donc à ce bal de l'Opéra comme on entre au milieu de la fournaise ardente... Ah! quel délire! Ah! quels rêves! Tout brûlait... Je brûlais! Jamais bruits si étranges n'avaient frappé mon oreille, et jamais plus vifs désirs n'avaient pénétré jusqu'à mon âme en même temps; j'étais ivre et j'étais fou; je cherchais à qui parler dans cette foule... Oui, mais cette foule ardente était un rendez-vous général où tout était décidé à l'avance, où chacun se rencontrait à coup sûr, et jamais on ne fut plus seul que j'étais seul. À cette heure, en ce lieu, la dernière des courtisanes doublait de valeur... Il fallait être un des seigneurs de Versailles ou de la Comédie, un mousquetaire, un évêque, un duc et pair, un prince du sang, pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que ces dames fissent d'un burgrave allemand?

Souvent, dans ces bruits divers, un frémissement nouveau se faisait entendre: alors, avertie à je ne sais quelles palpitations, la foule allait se précipitant dans les loges. On montait sur les banquettes, une haie active et curieuse se formait subitement; dans cette haie arrivaient et passaient, masqués, silencieux, de nouveaux masques, et l'on se disait tout bas, désignant chacun les nouveaux venus:—C'est monseigneur! c'est le duc d'Orléans! c'est la reine! À quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-être était-ce un mensonge de plus, et celle qu'on saluait pour la reine était à peine une danseuse de l'Opéra.

Revenu de ma première surprise et tâchant de me calmer, je m'ennuyais, quand tout à coup la foule s'écria:—«Voilà M. de Mirabeau!» À ce grand nom, je me retourne, et je vois justement mon héros de l'autre jour. C'était bien lui, mais tout glorieux, tout gonflé, tout rempli de son importance! Il passait, semblable au feu qui passe et se fraie une route en brûlant. Ce hardi gentilhomme était évidemment plongé dans une ivresse joviale; il arrivait à ce bal poussé par l'amour; il cherchait je ne sais quelle femme obéissante qu'il appelait à haute voix, apostrophant de côté et d'autre ses amis et ses ennemis, tendant la main à tous les mousquetaires de sa connaissance, un vrai mauvais sujet de caserne, enluminé, gourmand, charmant!... Tel il était; et maintenant, à cette heure, il me semblait que je le voyais pour la première fois. Il allait plein de force et de grâce, acceptant également la raillerie et la louange, écoutant le sarcasme et répondant par un bon mot, gai jusqu'à la licence, imprudent jusqu'à la folie, abordant l'une, abordé par l'autre et tutoyant et tutoyé. Il avait toutes les physionomies, il parlait toutes les langues, dans tous les accents. Il était bien l'homme éloquent des plus grandes affaires et l'homme ingénieux des plus charmants plaisirs; si vif, si gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un fou, causant comme on crie. Les mains d'une femme et le regard d'un aigle... il attirait, il fascinait, il brûlait... Et moi, je le suivais dans sa lumière et dans son sillon, oubliant toute chose; et que j'aurais bien donné la plus belle part de ma principauté pour qu'il m'accordât un coup d'œil...

Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait personne; il s'enivrait de l'enivrement universel... On eût dit que parfois le donjon de Vincennes, le fort de Joux, toutes les prisons, passaient sous ses yeux éblouis, comme un encouragement à s'emparer de la vie et de la gloire. Et songez que cet homme était l'appui, le dernier appui de tant de siècles que sa parole avait fait crouler!

Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne m'avait pas vu dans la foule. Un petit masque, enrubané de la tête aux pieds, vint s'asseoir près de moi, et d'une voix futée, il me dit:—Seigneur, vous êtes invité à souper, ce matin, après le bal.

Et voyant que je m'étonnais:

—Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte et les plus grands seigneurs de la cour; nous disons les plus grands noms et les plus révérés de la monarchie, à savoir: le marquis de Fénelon, le prince de Monaco, le prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey, le duc de Fitz-James et, par-dessus le marché, mes grandes cousines et mes petites sœurs de l'opéra, mesdemoiselles Guimard, Adeline, mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult. Nous y joindrons, si vous voulez, quelques bouffons de renom, des gens de lettres, La Harpe, Laclos, Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rétif de La Bretonne, un rustre en baillons. Là, voyons, laissez-vous faire, obéissez et trouvez-vous sous la loge de la reine à deux heures du matin.

—Et toi, mon petit masque, où vas-tu? Comment, tu m'abandonnes à la solitude, esprit follet?—J'en suis fâchée, me dit-elle; mais, avec la permission de Monseigneur, j'irai rejoindre un prince qui vaut mieux que vous, Monseigneur... Et elle s'en fut légère et piquante comme une abeille!

Et moi, resté seul, plein d'envie à l'aspect de ce Mirabeau, roi des aventures galantes et des rencontres joviales, je revins par un long détour à mes sombres pensées. Ces plaisirs, où je trouvais si peu ma part, me parurent bientôt misérables. Cet amour banal, dont je n'avais ni le secret ni le langage, me trouva timide, et je me retirais à l'écart, loin de ces intrigues croisées où je ne pouvais être qu'un embarras, justement au coin de la reine, à cette même place où déjà s'était opérée une révolution.

Révolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand la jeune Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui se meurt, jeune et chaste princesse exposée au contact de la comtesse du Barry, la consolation et l'espoir de tout un peuple affligé par le hideux spectacle d'une royauté avilie, s'en vint un soir à l'opéra, tenant par la main le révolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la musique en France, celui qui donna à la FranceArmide,Alceste,Orphée, et les deuxIphigénies. Digne de l'Iphigéniede Racine, l'Iphigéniede Gluck, c'était toute une révolution, c'était un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine. La première elle soutint les novateurs dans leurs essais les plus hardis. Sous les yeux de Marie-Antoinette, et parce qu'elle applaudissait Gluck jusqu'à l'admiration, on applaudit Gluck jusqu'au duel. La révolution musicale s'accomplit avec des transports de joie et des cris de plaisir; elle triompha comme toutes les révolutions triomphent, par la force, jointe à la conviction; l'art, obéissant à cette vie inespérée, marcha en avant, aux grands transports de la jeune Dauphine étonnée et charmée aussi de son triomphe! Aussi le peuple entier lui avait consacré la belle chanson: «Chantons, célébrons notre Reine!...» Et les plus douces larmes venaient à ces beaux yeux, chaque fois qu'elle l'entendait chanter.

Et maintenant, me disais-je à moi-même, que sont devenues ces disputes animées, le soir, quand le lustre étincelle, à l'heure où le roi et la reine, assis dans leur loge, donnaient le signal au vieux Gluck, quand les dieux et les déesses de l'Olympe descendent du ciel, quand l'harmonie emporte en haut toutes les âmes, quand on crie à la fois: Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en vient, timide et superbe, assister aux enchantements duDevin du Village?.. Où sont-ils ces instants d'un délire ingénieux? Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions décevantes?

Hélas! le vieux Gluck est mort à Vienne, en priant pour la reine de France, sa protectrice et son élève; J.-J. Rousseau, le musicien, est mort en pleurant sa jeunesse et ses rêves; la révolution faite pour les arts, et qui leur est si favorable, a passé de l'art à la politique; elle dédaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut aux rois à présent.

Ainsi, toujours préoccupé du passé ou de l'avenir, toujours loin du présent, je m'inquiétais tout à mon aise et je serais resté à la même place, toute la nuit, préoccupé des mêmes pensées, si je n'avais pas été interrompu dans ma rêverie par une aventure étrange, à laquelle je n'avais nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a décidé de ma vie entière, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de moi, qui vous parle, un marquis de l'Œil de Bœuf, un roué du Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant à travers tous les amours, sans y jamais rien laisser; mais, Dieu soit loué! nul ne saurait mentir à son âme, à son esprit, à son cœur... et dans ce bonheur inespéré, dans cette minute heureuse... ô gloire et bonheur, et le premier enivrement étant passé, je suis resté le galant homme que j'étais.

Mais quoi! je suis attendu par la fête de tout à l'heure:

«Allons, saute, marquis!» prends ta part de ces folies de la nuit suprême, et demain,.. demain, tu raconteras l'aventure de cette nuit!

J'eus d'abord quelque peine à retrouver mon introducteur dans la fête où il devait me conduire; il avait oublié l'heure, et, lancé dans la foule, il s'abandonnait librement à tous ses délires; mais enfin le hasard le poussa vers moi qui l'attendais...

Il n'était pas seul; il tenait dans ses bras une femme éclatante et très-jolie: une brune, à l'œil vif, aux lèvres rebondies, au teint coloré: c'était sa conquête heureuse de ce moment où il ne pensait qu'au plaisir. Cette élégante, svelte et charmante femme avait ôté son masque, et, contente et fière de son cavalier, elle le regardait avec un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie... Évidemment cette femme était doublement heureuse; elle aimait et elle était aimée, et puis elle trahissait quelque brave homme qui se fiait à ses serments.

—Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend plus à cette heure; donnez-moi la nuit tout entière, ainsi nous arrangerons tout cela demain.

La femme aux yeux noirs répondit par un sourire, et nous fûmes souper tous les trois, remettant le mari au lendemain.

Le souper était dressé sur le rempart, dans le faubourg, en quelqu'une de ces petites et discrètes maisons bâties, vernies, dorées, tapissées pour le mystérieux accomplissement des vices du peuple d'en haut. Dans ces murs sombres au dehors, pleins de lumière et de parfums, les seigneurs et ce monde croulant amenaient les tristes complices de leurs voluptés passagères; le vice habitait ce somptueux hôtel;la petite maisonétait son logis; et pas un étranger, même un père au désespoir et redemandant sa fille égarée, un amant dont la maîtresse est perdue, un mari courant après sa femme arrachée à ses bras, n'auraient frappé à cette porte inflexible... Elle ne s'ouvrait qu'au vice, à la débauche, à l'adultère, à l'inceste; elle eût repoussé la loi même... Un boudoir pour la courtisane, une bastille pour l'honnête femme...

À peine entré dans ces salons mystérieux, je fus tout ébloui du luxe et des splendeurs que j'avais sous les yeux. Je sortais de ce bal où tous les visages étaient masqués, où des femmes sans forme et sans nom,... accourues des deux extrémités du monde aux lieux où commence le trône, où s'ouvre aux filles perdues l'abîme de Saint-Lazare, allaient cherchant dans la foule un cœur... un souper; je me trouvais tout à coup face à face de femmes demi-nues et parées comme des duchesses, préparées à tout entendre et prêtes à tout dire; leurs robes de gaze étaient décolletées et tenaient à peine à leur épaule haletante; c'étaient des vêtements si légers qu'un souffle les eût soulevés: le cou de ces femmes était chargé de diamants, des fleurs paraient leur corsage: et pourtant, malgré les plus séduisants apprêts de la coquetterie, il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent très-belles. Au contraire, elles n'étaient guère que des beautés médiocres, des grâces vulgaires: Aglaé mal jambée, Euphrosine au nez retroussé. Ce qui les faisait belles et désirées, c'était le vice; il était leur femme de chambre, il était leur père et leur mère à la fois! Le vice entourait ces têtes impudiques d'une auréole irrésistible,.. il y avait autour de ces femmes tant de petits boudoirs, bleus, roses, blanc pâle, éclairés à demi par des lampes complaisantes... En même temps les hommes étaient beaux et bien faits, et d'un ton exquis qui rachetait le sans-gêne et la vulgarité de ces dames; en ce lieu, peint par Beaudoin, le peintre des Indes galantes, le grand seigneur faisait passer la courtisane: il s'appelait Bourbon, il s'appelait Montmorency. Ajoutez que je sortais de l'enivrement, de la vapeur, des extases de ce bal de l'Opéra où j'étais venu pour la première... et pour la dernière fois... Dans cette nuit des voluptés païennes, le hasard m'avait comblé de ses faveurs les plus inespérées: j'avais encore l'œil humide de bonheur, les mains tremblantes de volupté, volupté incomplète, inouïe, et que je ne m'expliquais pas.

Les femmes de cette société perdue étaient peu habituées à étonner, à surprendre; on les savait par cœur, il n'était pas un jeune homme à la mode qui ne les eût vues sans ceinture; l'amour était à l'époque de ces corruptions une superfluité bourgeoise, un pis aller de grand seigneur, dont un homme du monde eût rougi de s'occuper trop longtemps. Être amoureux... fi donc! qu'aurait dit la philosophie?... Amoureux d'une fille, y pensez-vous?..» On se ruine à plaisir pour ces espèces... On peut même au besoin les épouser, mais les aimer... Elles n'y pensaient guère; elles avaient été les premières à rire de ces sottes amours... Je conviens cependant qu'au premier abord, dans ce salon des prostitutions les plus fameuses, je ne pus cacher mon trouble; il fut remarqué, et, chose étrange! il ne nuisit pas à ma présentation. Au contraire, la première impression me fut assez favorable. Les hommes me regardèrent avec envie, tant je leur semblais jeune, innocent et timide, et les femmes m'accueillirent comme une nouvelle espèce de Chérubin.

Je ne sais qui avait déjà dit à tout le monde que j'étais ce qu'on appelle un grand seigneur, et je trouvais sans peine obéissance, admiration et bon accueil.

On se mit à table après les présentations qui se firent lestement; peu de convives se choisirent, les autres se placèrent au hasard. On mangeait peu; mais en revanche on parlait beaucoup, et je commençai par m'étonner de cette ardente causerie... à la française. Elle était toute ironie; elle allait çà et là vagabonde, active, brillante et folle; sans respect pour personne et sans peur; elle était sans décence et sans honte; elle était tour à tour grave et pédante jusqu'à l'ennui, spirituelle et méprisante jusqu'à la fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrédule et mystique, un flux de paroles sans frein, sans logique et sans but, mais non pas sans chaleur et sans grâce. Ah! quelle société mal habile!... Elle avait cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait confusément que l'heure allait lui manquer; elle se hâtait de vivre et de sourire; elle se disait tout bas que les temps étaient proches, que l'anarchie accourait à tire-d'aile, que le silence allait remplacer tous ces grands bruits qui se faisaient autour de l'Académie, autour du trône, autour de tout ce qui vivait et régnait encore, et, semblable au chien qui porte au cou le dîner de son maître, au moins elle voulait avoir sa part dans ces franches et terribles lippées de chaque heure et de chaque jour.

Cependant, j'eus quelque peine à me faire à cette conversation légère, en bons mots, en petites phrases, en compliments galants, en dissertations bouffonnes, en propos sans suite... à l'aventure du bel esprit. Le repas même se sentait de la recherche et des mièvreries de cette conversation où personne, homme ou femme, ne disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout des lèvres, des mets sucrés, sans substance et sans saveur; les porcelaines représentaient des fantômes perdus dans l'émail bleu du ciel, les cristaux étaient taillés à facettes, les peintures représentaient des bergères en guirlandes de roses, une tabatière à la main, conduisant des moutons poudrés dans des champs semés de violettes et de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il n'y avait de franc et de pur que le vin; il était exquis, et coulait à longs flots. Involontairement, dans ce pique-nique où la poire et l'œillet jouaient leur rôle entre le cytise et l'églantier, je pensais à nos bons gros soupers allemands, et je m'étonnais qu'au milieu de ces voluptés de la nuit, à côté de ces femmes transparentes, dans cette atmosphère aux acres parfums, pas un convive ne songeât à regarder sa voisine ou à s'inquiéter des beautés absentes...

«La première venue!» était sûre de l'emporter sur toutes les autres; maisla première venue, au bout de dix minutes, était toute semblable à la dernière arrivée... On ne la regardait plus, on ne l'écoutait plus, on n'en voulait plus!

J'étais placé à table entre deux femmes d'un certain âge; elles m'accablaient de petites questions: si l'on portait encore autant de paniers en Allemagne? si l'empereur Joseph II m'avait jamais parlé de mademoiselle Compan? si nous avions des poëtes, des fermiers généraux, des danseuses, et des cardinaux dans nos églises? et autres questions, toutes semblables à celle que faisait le roi Louis XV à son ambassadeur à Venise:De combien de conseillers se compose le conseil des Dix?De mes deux voisines, l'une et l'autre avaient embelli en vieillissant.

C'est le privilége de beaucoup de femmes en France. À mesure que vient l'âge, leur visage gagne de l'embonpoint, leur taille se forme, leur main blanchit, leur esprit plus à l'aise devient plus facile et plus enjoué. Rien n'est dangereux pour un jeune homme à ses débuts comme les femmes du second printemps; elles réunissent à la fois l'éclat de la jeunesse et le calme de l'âge mûr: vieilles filles, jeunes veuves, habiles à choisir, se décidant promptement, allant droit à leur but, estimant la réputation à sa juste valeur; au demeurant, à mérite égal avec les autres coquettes, elles n'ont guère besoin que d'une moitié de bonne renommée... et voilà les femmes qui constamment, en France, ont fait les mœurs, la réputation et la politique!—Elles ont fait l'amour, la poésie et le plaisir de ce grand royaume. Expliquez cependant, si vous le pouvez, une origine si grave, pour tant et tant de futiles passions.

Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien questionné, se mirent a me répondre à leur tour sans attendre mes questions. Où donc elles prenaient tant d'histoires, je n'en sais rien. Je me souviens seulement que c'étaient de charmantes choses fines, déliées, quelquefois gazées, pour peu que la chose n'eût pas besoin de voiles. Il fallait avoir étudié à fond la langue française pour comprendre, et même confusément, ce petillement, ce tourbillon, cette malice et ce sifflement de couleuvre au soleil. On regarde, on est ébloui, on est piqué, et chacun rit de votre étonnement.

Dans la conversation vint à tomber le mouchoir d'une de mes voisines, un chiffon brodé par les fées... Un gentilhomme français se fût précipité pour le ramasser... je n'y pris garde, et ce fut un laquais qui releva le beau mouchoir.

Ma voisine en souriant:—Voire empereur François II était plus galant que vous, monsieur; il a ramassé la jarretière de madame du Barry.

—Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il ne l'ait pas remise à sa place; une jarretière détachée par un roi!

Ici Chamfort prit la parole. Chamfort était le bel esprit de la bande joyeuse, un petit homme à l'œil vif, à l'air caustique, au sourire matin; son visage était pâle, et son œil était noir; l'esprit dominait dans toute sa personne, et tout cet esprit n'empêchait pas Chamfort d'arriver à l'éloquence, et fort souvent.

—Et quand même, s'écria Chamfort, l'empereur François II eût remis à sa place, au-dessus du genou, la jarretière de madame du Barry, il en avait bien le droit, j'imagine, puisqu'il l'avait ramassée. Et vous, Messieurs les grands philosophes, qui de vous ramasserait si peu que cela... une jarretière aux armes de France? Eh! vous vous croiriez déshonorés pour un si doux service rendu par vous à cette fille charmante dont l'archevêque a ramassé la pantoufle, ô pudibonds!... Vous eussiez fait naguère de cette pantoufle une façon de Saint-Esprit que vous auriez porté sur la poitrine! En ce temps-là vous faisiez des visites même au sapajou de la favorite; et si la dame eût daigné vous sourire, ah! quel intime contentement! la reine a cependant donné l'exemple de la pitié pour cette beauté qui n'a fait de mal à personne...

Un soir, aux fêtes de la reine, deux personnes s'étaient introduites qui n'étaient pas invitées, le cardinal de Rohan et madame du Barry; la reine fit chasser le cardinal, mais elle voulut qu'on laissât en paix cette femme voilée qui se tenait cachée à l'ombre des arbres, assistant de loin à ces fêtes dont elle avait été l'étoile, sous ces bosquets où chaque rosier avait pour elle un souvenir, où, à chaque banc de gazon, elle avait vu le roi à ses pieds.

En même temps Chamfort, emporté par son sujet et se parlant à lui-même comme s'il eût été seul:

—Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que de voir cette ombre errante au hasard, sans un courtisan qui l'accompagne, sans un flatteur qui la suive, et sans monarque; errante autour du même palais où elle entrait, les deux battants ouverts. C'est pitié de la voir exposée aux mépris des mêmes hommes qui sollicitaient ses faveurs, comme la passion sollicite. Il faut qu'un empereur philosophe et une reine sans tache viennent nous donner des leçons de bon goût! En vérité, je ne vous en fais pas mes compliments, messieurs!

Messieurs, en ceci la femme découronnée a le droit de nous dire: ô misérables vertueux! je la connais votre odieuse vertu! Vous avez la vertu des lâches contre les faibles! vous avez peur d'une infortunée qui ne peut plus vous donner qu'un sourire!

Elle eût dit cela, Messieurs, madame du Barry eût bien parlé; elle était dans son droit de parler ainsi. Elle avait eu pitié de notre humble monarque accablé de tristesse; et véritablement, de ces deux amants, l'un, roi de France et roi souverain, l'autre, fille de joie et jolie, obéissante à tous les caprices, l'obligé, c'était le roi lui-même. L'obligé, c'est le roi qui dépouille la pauvrette de sa joie et de ses haillons; c'est le roi qui la dépouille de son jupon troué, de ses dentelles fanées, de son diamant d'Alençon... Le roi qui l'a faite, en vingt-quatre heures, dame et comtesse et reine des petits appartements, il l'a perdue, il l'a déshonorée; il a dérangé sa vie et ses amours; il l'a soumise à son joug, à sa vieillesse, à sa honte, à ses ennuis, à ses ministres, à ses courtisans, à ses voluptés, à sa chapelle, à ses cuisines, à ses jardins, aux salutations des ambassadeurs, aux corruptions des princes du sang royal. À quel abaissement es-tu descendue, ô pauvre courtisane royale!—Qu'as-tu fait de ta fierté, noble comtesse? O le temps heureux où tu choisissais tes amants dans la foule, où tu les prenais au hasard, où, parée à la fenêtre, en jupon blanc, comme un chasseur à l'affût, tu disais: Si je le veux, chaque homme qui passe est à mes pieds? Qu'est devenu le temps, beauté sans voile et sans honte, où l'amour arrivait et s'en allait à ton ordre, où ta porte obéissante se fermait et s'ouvrait à tes heures, où tu pouvais chasser ton amant, à ton premier ennui, avec l'assurance heureuse de ne plus le revoir? Ah! vraiment, tu étais reine alors, tu n'es devenue une prostituée que lorsque tu es tombée à la prostitution de ton roi! Que ce fut là, dans ta vie, un changement impitoyable, et combien tu devais te mépriser toi-même, offerte à ce timide libertin qui balbutiait comme un enfant je ne sais quelle plainte inarticulée!

Hélas! toujours le même libertin et le même libertinage, et quel ennui! Toujours dans tes bras le même vieillard, qui seul se souvient de sa royauté pendant que tu l'oublies! Toujours toi assise aux genoux de cette royauté cagneuse, et tremblante de peser trop à cette débile vieillesse, toi naguères si complaisante à t'étaler sur le grabat de ta vingtième année... Il y a dans le poëme de Virgile une histoire où l'on voit un corps vivant attaché à un cadavre... ici, le cadavre était le roi Louis XV. Imaginez Voltaire valet de chambre de Fréron, J.-J. Rousseau secrétaire de M. de Beaumont, Diderot censeur royal, et vous aurez à peine une idée approchante des douleurs de cette infortunée. À ce jeu brillant et fastidieux de favorite, elle a perdu l'existence la plus difficile à perdre, elle a oublié les habitudes les plus difficiles à oublier. D'où je conclus que S. A. le prince de Wolfenbuttel a eu grand tort de ne pas ramasser le mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce fut chose honorable à l'empereur François quand il se baissa pour ramasser la jarretière de la comtesse du Barry... on a fait un ordre de chevalerie avec moins que cela.

—N'est-ce pas votre avis, à vous, M. de Mirabeau? ajouta Chamfort.

Au nom seul de Mirabeau s'évanouirent soudain les fantômes qui m'entouraient dans ce souper où j'étais venu pour Mirabeau lui-même, et désormais, en dépit de toutes les coquineries de mon entourage, il n'y eut plus d'autre intérêt pour moi que celui-là.

Notre homme occupait l'extrémité de la table;—il avait à ses côtés la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on voyait qu'il s'était mis à l'aise en ce coin pour être seul, autant que possible, avec sa nouvelle maîtresse; il lui souriait à chaque instant, il n'était occupé que d'elle et d'elle seule, oubliant tout le reste. Il l'entourait de prévenances, il lui servait à boire et buvait dans son verre, ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance en lui souriant d'une façon charmante et lui disant à demi voix mille tendresses; il était le seul qui s'occupât avec tant de grâce et d'attention de sa voisine: aussi la dame était-elle enviée ici, là, partout. Les hommes disaient:—Qu'elle est charmante! Les femmes disaient:—Qu'il est heureux!

En revanche, et comme un contraste, se tenait à la gauche de Mirabeau une femme au regard plein de fièvre, au sourire ironique et superbe; elle parlait peu; elle buvait beaucoup; une large moustache et remontante aux sourcils coupait en deux le visage de cette virago. Je n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que celle-là, et je m'étonnais de n'avoir pas été frappé plutôt par cette extraordinaire et très-extravagante physionomie, où se mêlaient l'homme et la femme en ce qu'ils ont de plus étrange et de plus hardi.

Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement par Chamfort, Mirabeau se retourna comme s'il eût été réveillé en sursaut:—Parbleu! dit-il à Chamfort, si vous avez de pareilles questions, vous ferez bien de les adresser à de plus savants que moi dans ces matières. Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se connaît en filles de joie, et qui ne serait pas embarrassée à vous répondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:—Bonjour à vous, madame et monsieur. Te voilà donc encore parmi nous, intrépide cavalier? Vous êtes donc de retour, madame? Où en sont tes exploits guerriers? Où en sont tes exploits galants? Sans doute, ô dame et monsieur! sur cette large poitrine où rien ne manque, les cicatrices ne manquent pas, non plus que dans ce tendre cœur. Inconcevable énigme! ingénue aux accents virils, homme intrépide à l'épaule blanche, il faudra bien que nous sachions, un jour, quel est ton sexe et ton vrai nom; mystère! et comment me conduire avec vous, ô ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne me trompe, ou j'ai pour vous, madame, une vive sympathie, ou bien je t'ai connu quelque part, chevalier!

La dame au double aspect, rejetant de côté une plume qui tombait sur sa joue, et souriant d'une façon toute guerrière:—J'y allais quelquefois, en effet, monsieur le comte, et je vous y ai vu bien souvent.

—Mais où donc nous sommes-nous rencontrés, chevalier? dans quel mauvais lieu assez fétide, dans quel donjon assez noir, pour que nous nous y soyons trouvés, en même temps, tous les deux? dis-moi, est-ce au fort de Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les cachots de Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande?

On a vu tant de choses, à mon âge! on s'est piqué à tant d'épées, on s'est brisé à tant d'éventails! J'ai fait aussi de bien mauvais rêves dans mes diverses prisons,

Prisonnier à trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne plus entendre une parole d'amour!

Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre vous était à Vincennes, qu'elle serait belle et charmante! quelle autorité sur ces âmes captives! quel charme au son de votre voix! Que de battements de cœur au seul bruit de vos souliers! De quelle flamme surnaturelle vous seriez revêtues! De quel amour plus puissant vous seriez entourées! En même temps que de rois vous feriez d'un regard! À la Bastille! au donjon de Vincennes, là est née, et j'en suis sûr, la Venus aphrodite... Une fois que j'étais prisonnier, par la volonté de mon père et par la faiblesse de mon roi, que Dieu pardonne, au fond des cachots du fort de Joux... mais c'est une histoire que je n'ose guère vous raconter, et d'ailleurs tu en serais jalouse, reprit-il en parlant à la jeune femme qu'il tenait attentive, émue et curieuse à ses côtés.

Il reprit:—J'étais en prison au fort de Joux, séparé de ma femme et de ma sœur, séparé du monde entier. Personne, excepté toi peut-être, ma Clary, n'a égalé ma sœur en beauté.—Elle était la plus belle du monde, aux yeux noirs; elle avait votre bouche, ô belle Guimard, et votre taille, ô gentille Olivier, souple comme un jonc... En ce temps-là, j'étais prisonnier pour avoir donné un soufflet à un gentilhomme qui avait refusé de se battre avec moi. Car, moi aussi, je me battais très-volontiers, ajouta Mirabeau en me regardant.

La prison est féconde en rêves, en extases; un jour que je songeais à la vie, à l'amour, au jeu, au festin, aux poëmes, aux bons vins, aux chansons, aux riches habits, à Voltaire, à l'Héloïse, à MlleVéronèse, à MlleSylvia, à Rameau, à la belle Eurydice, à Properce, à Vestris, à la Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, à l'eau qui chante, à l'oiseau bleu, à la Dauphine, au prince de Conti, à maître Arlequin, à MmePanache, à la petite comtesse, à la marquise de Brinvilliers, à Watteau, à Wandermeulen, à Beaudoin, à Coysvox, à la Diane d'Allegry, au prince de Hongrie, à l'eau de Luce, aux dés, aux cartes, à la chasse, aux beaux chevaux, à Mmede Tencin, à la procession, aux Récollets, au bourdon de Notre-Dame, à Greuze, aux échecs, au Café de la Régence, à l'École de natation, aux îles de la Seine, à la terrasse de Saint-Germain, aux rôtisseries de la rue Dauphine, aux balayeuses du Pont-Neuf, aux réverbères, au portier des Chartreux, à la comédie, aux tréteaux, à la petite rue Chassagne, à Ramponneau, à M. de Malesherbe, à St-Ovide, à la foire aux jambons, à l'Encyclopédie, à Gilblas, à Saint-Roland l'économiste, à Mesmer, à Triboulet, au neveu de Rameau, à Mmede Maintenon, aux jésuites, au diacre Paris, à la bulle Unigenitus, à M. le régent, à Law, à Mmede Parabère, à Mmela Ressource, au Mont-de-Piété, à Panckoucke, au baron d'Holbach, à Mmed'Houdetot, à Saint-Lambert, à la Samaritaine, au Suisse du bord de l'eau, au jardin du Luxembourg, à l'Académie, à Nicolet, à la Sorbonne, à Jean qui pleure, à Jean qui rit...

J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et qui pleurait! c'était M. le cantinier qui battait sa femme. Elle criait: «À l'aide! au secours!» Le brutal et l'imbécile! il avait arraché le mouchoir qui couvrait ce beau sein, le nœud qui relevait ces beaux cheveux, les souliers qui contenaient ces pieds charmants! À ces chants, à ces larmes, à ces pitiés, je vins en aide à la jeune cantinière... Elle cessa de pleurer, même quand son mari la battait!... Je m'aperçus qu'elle avait quarante ans, au moment où s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions juré pour dix-huit ans, tout au plus!

—Bien obligé de vos jeunesses et de vos beautés, monsieur le comte, reprit la jeune femme aux yeux noirs! Fi! de ces cachots qui rajeunissent! Fi de ces chaînes de fer qui nous font charmantes! Les pauvres femmes qui vous ont aimé, je les plains, s'il vous fallait l'antre des Bastilles pour être amoureux, fidèle et reconnaissant; je les plains sincèrement!

—Tu as raison, Clary, elles ont été pour moi, par moi, bien malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche... bien malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary, tu mourras malheureuse si tu veux m'aimer comme elles m'ont aimé. Elles m'ont aimé de tout leur cœur; elles m'ont aimé malheureux, et quand j'étais proscrit, mendiant, roué en effigie, elles sont venues à mon aide, elles m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi à l'étranger; elle a partagé ma misère en Hollande, quand j'étais aux gages des libraires. O Sophie!—aimé par elle, et par moi consolée, ainsi nous avons parcouru toute la route, nous aimant plus que jamais; l'exempt de police lui-même eut pitié de notre amour, il ne nous sépara qu'à Paris; le digne exempt! Puis je fus enfermé à Vincennes; on enferma Sophie en quelque horrible maison de filles repenties; puis mes deux enfants moururent le même jour, l'enfant de ma femme et l'enfant de ma maîtresse, enfants de mon amour! Il y avait de quoi s'étrangler de désespoir; d'autant plus qu'une fois à Vincennes, et seulement à Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu. Sophie! ô misère! Épouvante et damnation! Seul, dans cet affreux donjon, sans un livre et sans linge, écrasé, perdu, plein de fièvre, appelant Sophie ou la mort... en plein délire, en pleine obscénité! moi, le gentilhomme évoquant le démon de la débauche, appelant dans mon cachot les saturnales entières, rugissant comme un satyre et dansant comme un faune... Ah! quel supplice! Ah! quelle fureur! J'écrivais des lettres folles; elles faisaient pitié même à l'exempt qui les remettait au lieutenant de police, à M. Lenoir, et M. Lenoir les vendait, pour mon compte, à d'honnêtes libraires, qui vous les vendaient à vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus.

J'en reviens à mon texte, chevalier d'Éon: vous auriez été bien séduisante... à Vincennes... ou au fort de Joux.

Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire épouvanta la jeune femme, et la voyant pâle et tremblante:

—Oh! ma très-chère Clary, s'écria-t-il avec un son de voix flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apaisé; je suis libre, à présent; je suis le maître. Hélas! ne craignez rien; je ne suis pas dangereux!

Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal.

—Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous étiez libre au moment où madame de Monnier se tua de chagrin.

—Libre, ai-je été libre un seul jour, ma Clary? J'ai été misérable et pauvre: persécuté par mon père, abandonné par ma femme, et faisant pour vivre des livres obscènes! J'ai fait d'un charmant poëte, appelé Tibulle, un libertin du dernier ordre, pour cent écus; empruntant au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que le neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tenté, pour vivre au jour le jour, comme un malheureux sans asile et sans pain! J'écrivais des journaux, des pamphlets, des livres obscènes, des iniquités; je me suis vendu à M. de Calonne, et j'espionnais en Prusse en même temps que vous étiez espion en Angleterre, madame le chevalier d'Éon. Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres femmes ne mourussent pas d'effroi, me voyant si laid, si mendiant, si vil? Moi-même je désirais les voir mourir, si honteux que j'étais de me voir! En ces temps misérables je portais le linge et les habits de mon secrétaire; ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure de mes vieux habits; Dupont lui proposait de l'acheter, elle, pour quelques écus, et je tendais la main à Rulhière; c'est comme si Voltaire eût emprunté de l'argent à Fréron, ou Diderot à Palissot. Et ces pauvres femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez donc, ma vie et ma fête, que je n'avais aucun rang dans ce monde, où j'étais comte et marquis; songez que j'étais un méchant écrivain, plus boursouflé que monsieur mon père,l'ami des hommes; que j'écrivais mal, que je parlais de tout au hasard, même de finances; que le dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures; que Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi sanglante que les Mémoires contre Goezman.

Croyez-moi, Clary, j'étais bien malheureux! Si vous m'aviez aimé alors, vous seriez morte de douleur, de misère ou d'effroi. Morte en posant votre main sur ma tête, en signe de bénédiction. Il se tut un instant n'étant plus le maître de son émotion; bientôt il releva fièrement la tête:—Or çà! vous tous qui m'écoutez, s'écria-t-il, vous savez si depuis j'ai pris ma revanche avec l'opinion publique, et si l'opinion publique est revenue entière, éclatante et superbe, à Mirabeau! Le premier cri de liberté, messieurs, que la France ait jeté, c'est moi qui l'ai jeté le premier; j'ai été absous de mon passé par la liberté présente, et maintenant ce furieux que vous avez connu si mendiant et si faible, il est roi aujourd'hui comme l'était Voltaire, au même titre; il est le maître, il est le plus fort, et pour régner il ne flatte aucun pouvoir. Cette fois, j'ai rencontré le seul élément dans lequel je puisse vivre, et j'y vis. Je suis encore, il est vrai, parmi vous, le joyeux compagnon, amoureux à outrance, homme de feu et de plaisir comme j'étais autrefois. Oui, j'aime encore aujourd'hui l'orgie et ses flammes, l'amour et ses fêtes, le jeu et ses délires; mais de tous mes vices je suis absous, parce que je suis un grand citoyen! La France est ma maîtresse à cette heure, et, si l'amour m'a puni longtemps, l'amour me récompense enfin. Je le savais bien, moi, que cette proscription finirait; dans mes plus grandes infortunes, je me consolais à force d'être aimé: l'homme qui est aimé n'est pas méchant; l'amour est le plus grand et le plus immortel des pouvoirs!

—Certes, reprit le chevalier d'Éon, un grand pouvoir, M. le comte. La renommée, aujourd'hui, disait qu'hier vous aviez remporté une victoire assez complète sur le grave précepteur d'un prince du sang.

—La renommée a dit cela? reprit Clary vivement.

—Moins que rien, reprit Mirabeau, la renommée est folle et menteuse, Clary; je me suis vengé, une bonne fois, de ce méchant précepteur en jupon, et voici comment:

Le petit Sillery a pris une femme, jolie, accorte, alerte, agaçante et pleine de bonnes qualités que la pédanterie a gâtées. La petite femme, à peine mariée, allait, le nez au vent, faisant de la vertu et de la peinture, un peu de musique, un peu de morale et de petits vers, tout ce que fait une honnête femme aussitôt qu'elle n'a rien à faire. À force de gros livres, de contes moraux et de chansons plaintives sur la harpe, la petite femme à la fin s'ennuya de ses propres vertus; elle fit de l'intrigue; elle se faufila au Palais-Royal où elle devint pour tout de bonle précepteurd'un prince-enfant, le premier prince du sang trouvant qu'il était sage à lui de faire élever messieurs ses fils par cette dame d'honneur, de harpe et de vertu. Jusque-là rien de mieux; je savais à peine l'existence de la dame, quand tout à coup il me revient qu'elle déclame contre moi, comme si j'avais faitMahometet leDictionnaire philosophique. Bon! me dis-je à moi-même, et je me vengerai quand j'aurai le temps.

J'avais oublié la petite dame et ma vengeance; hier cependant je rencontre (elle était chez Chamfort!) une commère en rabat-joie, une belle parleuse en sentences, en révérences, en bons mots bien choisis...—Bon! me dis-je, elle tient son pied de bœuf, et moi je tiens ma pédante. Aussitôt je fais l'aimable et je prends ma douce voix! Je plaisante, je plais, on me dit: «Laisse-moi, jeteprie!» on s'en va, je propose ma voiture: or, je n'avais pas de voiture, et nous prenons bel et bien un fiacre, un méchant fiacre... Elle allait en fiacre aussi, la belle et charmante Manon Lescaut. Nous allons, alors les stores baissés, je me garde bien de viser à l'esprit; je fais mieux, je prête l'oreille à l'esprit qu'on me fait; parfois je porte à ma lèvre indiscrète (et très-discrètement) cette main-ci, cette main-là; bientôt je me remets à écouter, bref, je deviens plus entreprenant, et quand on me trouve enfin par trop hardi... j'écoute; je n'écoute pas si bien quand Barnave est à la tribune. En un mot, j'ai tant écouté, j'ai si peu parlé, qu'arrivé au perron du Palais-Royal, où par parenthèse on vous a vue, belle Luzzi, descendre de voiture avec le comte Orloff...

—Eh bien! reprit Clary, vous avez tant écouté?

Mirabeau continua:—Donc j'ai tant écouté, tant écouté, qu'elle avait les yeux humides et bien tendres quand le fiacre s'arrêta.

—Et c'est là tout? demanda Rivarol.

—Si tu ne trouves pas que ce soit assez, dit Mirabeau, inscris-toi en faux.

—Mais, dit Rivarol, il faut une conclusion à l'histoire.

—Voici la conclusion, dit Mirabeau:

Voyant à la dame empourprée un regard humide... et content, j'étais redevenu un bélître, un beau parleur, un bavard même; à présent c'était elle à son tour qui gardait un silence modeste, et c'était moi qui faisais de l'esprit; nous avions changé de rôle elle et moi... Cocorico!

À la fin, comme je ne disais pas ce que je devais dire, elle se hasarde, en hontoyant, à demander le nom de son séducteur. C'était là justement que je l'attendais.

Je lui dis mon nom tout simplement, sans emphase, et j'y mis aussi peu de prétention que si je me fusse appelé Sillery... tout bêtement.

Mais quand elle entendit ce nom de Mirabeau, elle fut si violemment frappée qu'elle oublia de s'évanouir.

—Madame, lui dis-je, en voilà, j'espère, un beau chapitre à ajouter auxannales de la vertu.

Et confuse, honteuse et non repentante...

Et je te demande pardon, Clary, d'une vengeance assez facile, et dont j'ai regret, te voyant bonne et douce et si peu disposée à te venger.

Je sais bien que je gâte à les raconter ces aventures, ces paradoxes, ces bruits armés et charmants d'autrefois! Ce Mirabeau que je contemple à tant de distance, et dans cette inexprimable confusion, que je suis loin d'en donner la plus faible image! A-t-on jamais défini le tonnerre, et l'éclair, et le nuage? Et l'écho seul de Mirabeau, qui peut le dire? À peine il en est resté des paroles écrites, des paroles sans son âme et sans sa figure, veuves de son geste, et décolorées de ces veines bleues qui se croisaient sur son front comme un réseau mouvant! C'était un homme... un géant d'une race à part, qui s'est perdue, et quand on retrouvera ses ossements fossiles, dans mille ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on les prendra pour les restes d'Encelade entassant Pélion sur Ossa.

Cependant, ayant vu Mirabeau face à face et complet, j'ai voulu le dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre heures la vie ardente que cet homme a menée pendant trente années, et ces vingt-quatre heures de spectacle, elles m'ont fatigué comme n'eussent pas fait cinquante ans d'une existence à l'allemande, au coin du feu l'hiver, à l'ombre en été.—Aussi bien les moindres détails de cette nuit sont présents à ma pensée, elle est pleine de Mirabeau. La belle heure aussi, pour le voir, ces moments d'ivresse et de folles joies, où l'homme abandonné à ses penchants se montrait familièrement dans la corruption de son esprit, dans l'éloquence de son génie et dans la bonté de son cœur!

On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et d'entraînement dans ce merveilleux personnage. Il était, tour à tour, affable et moqueur, dédaigneux, enthousiaste, intrépide, emporté, sérieux, bouffon...; le plus aimable et le plus vrai des libertins, le plus impérieux des grands seigneurs... Il était toujours au niveau de toutes les positions, au-dessus de tous les excès! On était grave, il était sublime; on parlait d'art et de poésie, il était un grand poëte; il pleurait à un conte bien fait, il riait à un bon mot, il jouissait de toute chose en enfant, du vin, des parfums, des émotions du jeu, de la beauté des femmes, de tous les frissons intimes; il était tout âme et tout esprit...; il était un génie, il était un grand cœur. Les femmes qui l'entouraient le dévoraient du regard; les hommes écoutaient et se soumettaient à ses moindres caprices, le reconnaissant tacitement pour leur maître. Esprits, grandeurs militaires, abbés, hommes d'État, débauchés, joueurs, les philosophes eux-mêmes et les gens de lettres les plus insolents, s'inclinaient devant ce génie excellent et superbe. Les anciens maîtres de la société française comprenaient, en voyant Mirabeau, qu'ils avaient un maître à leur tour. Cet homme était encore un progrès de la toute-puissance: le pape, le roi, la philosophie et le peuple enfin! Grégoire VII, Louis XIV, Voltaire, Mirabeau; et après Mirabeau, Bonaparte; après la liberté, la force... Une histoire à recommencer, un monde à régénérer, une liberté à conquérir!

Au milieu de ces réflexions confuses, un nouveau sujet d'attention attira tous mes regards. Non loin de moi était assis un gentilhomme de noble façon, et qui paraissait s'occuper très-peu de ce qui se disait autour de lui. La figure de cet homme était belle et régulière, sa tête était couverte de longs cheveux grisonnants, sa physionomie était calme... Il riait parfois, et son rire était sans pitié; son âge était tel qu'il eût été impossible de dire s'il était plus près de la vieillesse que de l'âge mûr, tant il s'était maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie, où la jeunesse vous dit adieu avec un air de regret et de pitié, et vous jette entre les bras inexorables de la raison.

J'avais remarqué cet homme à quelques paroles pleines de sens qui lui étaient échappées. Évidemment c'était un esprit plein d'expérience et de sagesse; il était l'objet de l'attention générale; les dames cherchaient dans son costume riche et décent quelques vestiges des modes antiques; les hommes le regardaient, les uns avec défiance, et les autres d'un air incrédule; quelques jeunes gens avec un intérêt réel, et comme le seul vieillard qui fût assez âgé pour être au-dessus d'eux.

Il se tenait à cette table comme est la statue auFestin de Pierre, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant bien, sans que personne eût songé à l'inquiéter: il fallait que ce fût une des habitudes connues de sa vie qu'on ne voulait pas contrarier.

Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la table de fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins célèbres, de mille inventions faites pour le goût et pour les yeux. En ce moment où la joie et le bruit accomplissaient leurs plus rares folies, ces dames, sans y songer, détachèrent le dernier lacet de leur gorgerette; un repas français, à cette époque, était composé comme une sonate allemande, le graveandante, le tendreadagio, et, pour finir, le vif et rapiderondo, qui met en train la tête et le cœur: nous étions arrivés aurondo.

On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes, à la gloire, à la liberté des deux mondes. Vint le tour de Mirabeau. Mirabeau ne porta pas de santé politique.—À la santé de notre aïeul toujours jeune... À la santé du plus aimable et du plus âgé vieillard de l'univers (jeunes femmes, méfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,... à la santé du comte de Saint-Germain!

Le toast fut accepté avec transport. Tous les verres se levèrent légèrement couronnés d'un pétillement joyeux, le choc sonna doucement; au-dessous de ces bras tendus, M. de Saint-Germain relevait la tête, souriant et rendant mille grâces aux convives.

—Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte, dit Mirabeau; nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit que vous ne buviez jamais.

—Qu'on me donne un verre, dit le comte.

—Voilà le verre de Clary, monsieur, répondit Mirabeau; buvez et dites-moi: grand merci! Vous êtes le seul, monsieur le comte, à qui je voudrais accorder cette faveur. Mais vous, sage vieillard, vous ne distingueriez pas sur ce verre enchanté la place heureuse où toucha cette lèvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le verre où buvait ma belle Clary.

M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et d'une voix légèrement tremblante: À la santé, dit-il, des républiques à venir! à votre santé, Clary, qui avez dompté le lion, je bois à vous aussi! On buvait à Cléopâtre quand on disait à Antoine:Je bois à toi!

Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage; on eût dit qu'il retrouvait une sensation de bonheur oubliée depuis longtemps, même il parut tout à coup rajeuni.—Mais pourquoi à la santé des républiques, monsieur le comte? pourquoi, je vous prie, à la santé d'Antoine et de Cléopâtre? s'écria Mirabeau.

Le comte reprit:

—C'est qu'à présent c'est au tour des monarchies à mourir. J'ai vu tant de républiques tomber: la Grèce expirée, est assez semblable à la fleur qui se fane au soleil. J'ai vu mourir la république romaine... au milieu d'une fête nocturne, en présence des rhéteurs, des sceptiques, des philosophes, des athées et des femmes, les plus charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fête, au milieu de la dégradation universelle. Voilà pourquoi, me souvenant de toutes ces choses, j'ai bu à la santé des républiques à venir, comme autrefois j'avais porté la santé des monarchies. Quant à Cléopâtre... il me souvenait que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente: eh! croyez-moi, cent fois je préfère à ce vinaigre où disparut la perle orientale, le beau verre effleuré par ces lèvres roses, et le reste de ce bon vin d'Aï.

—Vous avez donc connu Cléopâtre? demanda Mirabeau.

—Je l'ai connue, et beaucoup: c'était une toute petite femme, mince et frêle, du corsage le plus élégant, aux yeux noirs et langoureux, à la peau brune et douce; le plus aimable contraste qui se pût voir avec ce robuste, ce gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine, l'homme le plus amoureux et le plus brave de la république, et qui fut vaincu par un lâche. Mais ce serait une longue histoire à vous raconter.

—Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau, contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de misère, ces époques fatales où l'humanité, arrivée au plus haut progrès, ne peut plus que reculer, passant par le vice afin d'arriver plus vite à l'esclavage, s'étourdissant de ses propres éléments, oubliant les vrais principes, et se faisant folle, de gaieté de cœur, pour être dispensée de toute peur et de toute prévoyance. Parlez-nous de ces temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez connus; parlez-nous de Cléopâtre: et toi, Clary, appuie ta tête sur le sein de ton Antoine, mon disciple bien aimé.

Alors, sans viser à l'effet, très-simplement, et comme s'il eût raconté une histoire de tous les jours, le fameux comte de Saint-Germain:

—C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de nous rappeler en quel état misérable était ce bas-monde, à l'heure où Jules César, habile et dément continuateur de Sylla, eut enseigné, une dernière fois, au Capitole humilié, que désormais Rome elle-même était une esclave et que le Capitole avait un maître. O l'abominable et douloureuse leçon! Elle attend, inévitablement toutes les grandes choses dont la chute est d'autant plus cruelle et complète qu'elles tombent de plus haut! La leçon profita surtout à trois hommes: Octave, un lâche habile, Antoine, un brave idiot, Lépide, un caprice du hasard; ces trois hommes furent un instant les trois colonnes sur lesquelles reposait l'univers; mais lorsque Lépide eut été jeté de côté comme un paradoxe qui a fait son temps, il arriva qu'entre Octave et Marc-Antoine le débat fut long et disputé. Le monde alors se partagea entre ces deux maîtres, prêt à battre des mains au vainqueur; et, comme à ce monde, abandonné aux plus tristes hasards, il fallait à toute force une occupation puissante qui pût remplacer la liberté à laquelle il renonçait, on se rejeta dans les théories philosophiques, dans les doctrines du bien et du mal; tantôt le spiritualisme, et plus souvent la sensation; aujourd'hui l'Académie et demain le Portique. Mais ces graves questions avaient été débattues dans la Grèce avec un éclat impérissable; elles avaient déjà assisté à la décadence de cette république enchantée; elles avaient été embellies par ce langage ingénieux et cadencé que Platon avait apporté du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand l'oisiveté romaine voulut aller sur les brisées de l'oisiveté athénienne; elle se perdit dans ce dédale éloquent dont l'éloquence seule a trouvé les détours; Cicéron lui-même les dénatura dans sa maison deTusculum. En dernier résultat, loin d'avancer, la morale fit un pas rétrograde; elle prit un masque, comme dans les histoires de Salluste. Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint à la définition du dernier Brutus.

J'ignore, si l'esprit humain à cet instant périlleux n'eût pas eu d'autre débouché, à quels excès il se fût porté. Peut-être bien que, faute de mieux, Rome se fût mise encore à faire de la liberté, bien qu'à ce métier elle se fût fatiguée et perdue. Heureusement qu'elle fit de la politique, ce qui n'est pas la même chose. Alors mille recherches furent entreprises sur le génie et l'avenir des nations, sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures lois de l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus, malgré mes conseils et mes prières, écrivait l'Oceanasous le règne de Henri VIII, et se dépouillait de son habit de chancelier d'Angleterre pour monter à l'échafaud. La politique était donc la principale occupation du monde romain pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantôt unis, tantôt séparés, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant ensemble Cnéius, le fils du grand Pompée, amis inséparables, ennemis jurés, réunis ensuite par l'hymen d'Octavie, la sœur d'Auguste, dont la touchante beauté et les vertus simples et modestes auraient dû enchaîner ce soldat mal élevé, méditaient chacun de son côté l'asservissement de l'univers.

Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divisé, moi qui, en fin de compte, n'appartenais à aucun parti, j'avais cependant suivi Octave en Orient, parce que l'Orient devait être le théâtre de ces grands débats... Jamais dans vos livres, jamais dans vos extases de jeunesse, et dans vos plus beaux jours de gloire, à l'heure où vos dômes étincelants et chargés de drapeaux resplendissaient sous les feux du soleil, vous n'avez vu, vous n'avez imaginé rien de comparable à l'Alexandrie de Cléopâtre. Figurez-vous l'Italie en sa force, la Grèce aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin ce que la république a de grandeur, ce que la royauté a de grâce et de majesté, deux mondes confondus sur un seul point; à la tête du premier monde Antoine, l'ami de César, son lieutenant dans ses conquêtes, accompagné de ses vieilles cohortes, géant au cœur de lion, au sourire de jeune homme; à la tête de l'autre monde arrivait Cléopâtre, entourée encore de l'amour de César, reine à la tête de jeune fille, aux blanches mains, à la démarche de déesse, montée sur un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux voiles de pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus au-dessus de ces deux puissances, vous aurez à peine une idée approchante de la splendeur et de la beauté d'Alexandrie.

Hélas! dans cette ville même la politique nous avait suivis. Incurable maladie des nations oisives et fatiguées, la politique était partout, dans le palais du proconsul et sous la tente du soldat, en Orient, en Occident, dans les maisons mêmes. Les Romains de la république se trouvant en présence d'une reine affable et pleine d'attraits, les sujets de Cléopâtre, au contraire, appelés à considérer de plus près la bonhomie guerrière d'Antoine, il se fit que chez les républicains survint un grand amour de monarchie; et que les sujets du trône furent envahis d'un grand désir de république. Cela ne prouvait qu'une chose, à savoir que des deux côtés, reine ou empereur, chacun dissimulait, chacun se faisait meilleur que de coutume, uniquement par envie de plaire, car ni l'un ni l'autre n'avait besoin de descendre à flatter le peuple: ils s'en souciaient fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux cohortes, elle souriait à leur général; le général, de son côté, faisait sa cour à Cléopâtre en parlant aux sujets de la reine; c'était toujours la même déception, ce qui n'empêchait pas en théorie que le principe ne restât pur et à l'abri de toute atteinte; il ne s'agissait que de savoir à qui resterait l'empire. À ce sujet je me pris de grande dispute avec un stoïcien du vieux système, imbu des doctrines sévères de son école. Il se nommait Scaurus; il était le frère d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience, qui lui défendait de fréquenter un courtisan, les avait séparés depuis longtemps. C'était, à tout prendre, un homme d'une pensée énergique et d'un beau langage. Cependant il est demeuré sans nom, parce qu'il est donné à peu de philosophes de se faire un nom durable. Il avait quatre-vingt-dix ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la délicieuse maison de Campanie que lui avait laissée son frère en mourant: je le vois encore, orné d'une longue barbe noire et se promenant à grands pas sous les portiques en récitant tout ce qu'il avait ajouté à la République de Platon, tout ce qu'il savait du même traité de Cicéron, que le temps a fait disparaître et que peut-être un jour je retrouverai dans mes papiers; sans compter qu'il avait toujours présentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie, et en particuliercontre ces hommes sortis de la classe des démagogues, forts de la confiance du peuple à force d'avoir calomnié les hommes puissants[1]. Ainsi armé, et m'écrasant de l'exemple de Philon à Argos, de Phalaris dans l'Ionie, de Pisistrate à Athènes, de Denys à Syracuse, mon stoïcien sortait souvent vainqueur dans nos disputes de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer d'exemples passés et de rappeler ces grandes monarchies si admirablement constituées qui avaient fourni à Alexandre le modèle de la sienne, je me retranchais dans la discussion du principe, dont je vous ferai grâce parce que, tout grands politiques que vous êtes, je vous ennuierais mortellement.


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