CHAPITRE VI

Le retour de Castelnaux me rendit à moi-même; en ce moment ma mère allait mieux; notre voiture, grâce à Castelnaux, était à la porte.—Partez, nous dit-il, il est temps; à présent, s'il y a un Dieu dans le ciel, la reine est sauvée, et la révolution a perdu sa proie... Et demain le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit royal à fouiller avec ses baïonnettes, plus de têtes royales à souiller de son bonnet rouge; demain les mégères des faubourgs ne souilleront plus les chastes oreilles des enfants de Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais lieux et leurs blasphèmes de carrefour; à présent la royauté est sauvée! Allons, partez, vous ne courez plus le danger de mettre l'ennemi sur ses traces; partez, le peuple va se réveiller dans une heure... et je veux assister à son réveil.

Oui je tirerai ma vengeance! et de ce pas je vais m'asseoir aux Tuileries, à l'angle du pont, vis-à-vis la fenêtre de la reine, fermée encore, et gardée, et surveillée. Ah! ma sentinelle bien veillée! Ah! mon peuple... eh bien! hurle et calomnie... Ah! ah! l'entendez-vous! il crie, il vocifère, il maudit la reine.—À bas la reine! À bas la reine!et cependant la fenêtre est toujours fermée.À bas la reine! mort à la reine!Et quand il verra, malgré ses cris, que la reine enfin ne vient pas le saluer humblement, lui le souverain déguenillé, quand il ne verra pas la reine en larmes, son dauphin dans les bras, lui rendre un sourire pour un blasphème, unbonjourpour ses cris de mort; le peuple, à lui-même, il se dira:—(il sait que sa victime est matinale... il a tué son sommeil!) il dira:—pardieu, l'Autrichiennea diablement prié ce matin! Et quand ce peuple hideux la sait à genoux, en prières, pour son époux, pour ses enfants, pour la France, il redouble, ô blasphémateur, de rage et de fureur:

—La Reine à mort!... à la lanterne!..Elle est le fragile jouet du peuple. Il s'est donné rendez-vous autour de sa tête, et la fait pleurer à volonté. Il la fait sourire, il la menace, il la pousse, il l'emprisonne, il la chasse, et le tigre tenant sa proie, il se la renvoie comme un jouet; la mordant jusqu'au sang, en attendant qu'il la dévore... À Versailles même, et dans le palais des rois, ce peuple impie est entré chez elle, une nuit, comme un époux jaloux, après un long pèlerinage, en brisant les portes, en se précipitant au lit nuptial...—Ah! foule insolente!... à la fin, ta proie, elle échappe à tes appétits! et maintenant qu'elle est partie... et qu'elle est sauvée... allons, va le chercher ton jouet:la reine! eh! la reine!Plus de reine et plus de jouet, plus de femme et plus de mère, et plus d'épouse et plus de prisonnière, et plus de victime, et plus d'injures... Or çà, citoyens, vous n'avez plus que le ciel à blasphémer!»

Ainsi parlant, Castelnaux se frottait les mains de joie, il bondissait autour du salon, il crachait dans le baquet de Mesmer, il était triomphant, il était fou tout à fait... fou de triomphe et de bonheur.

—Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais; on frappe à la porte du roi. On entre en même temps chez le roi. Personne! On se trouble, on court, on cherche, on appelle... Il est perdu. Plus de roi! Croyez-vous qu'il y ait de la pâleur, à cette heure, dans l'histoire de France, à cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la création, où la voix venue de l'Orient dira aussi à la terre... Il n'y a plus de soleil! Eh bien! ce mot sans forme et sans nom: plus de roi! plus de roi à immoler! plus de reine à charger d'outrages! plus de royauté qu'on insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que je sois le premier à l'entendre, à m'en réjouir! Cette effrayante pâleur d'un peuple sans pitié, Castelnaux veut la voir, pour se venger; ces palais déserts, ces temples déserts, parce que les palais sont déserts, Castelnaux les veut parcourir, pour savoir ce que c'est qu'un trône inoccupé... un sanctuaire inerte et vide. Il veut savoir ce que dit l'écho de pareilles solitudes, et si cela fait peur aux nations, quand le trône et l'autel rendent un son funèbre, privé de son roi dégradé, de son Dieu! Victoire à Castelnaux, cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille et l'Ajax Télamon de cette nuit troyenne. À moi l'honneur, chassant les sans-culottes, les sans roi et les sans Dieu, d'éventrer, le premier, la muraille de la ville assiégée. Aussitôt vous voyez entrer, de toutes parts et par la brèche, la mort, la peur, la famine et la vengeance du ciel et le châtiment des hommes, les meurtres sans fin, le pillage, les réactions sanguinaires, les longues terreurs, l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute et les misères accomplies des bourreaux, enfantant des massacres et des échafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez! Le roi et la reine, il n'y en a plus; entrez, tout cela, c'est Castelnaux qui vous ouvre la porte! Entrez, dissensions intestines, bavardages sans fin; entrez, brigands armés; entrez, populace; entrez, femmes sans honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez, armées étrangères: Anglais, Prussiens, hordes sauvages, vagabonds, Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de sang, pillez les églises, renversez les châteaux, incendiez les chaumières, dévalisez les sacristies, ouvrez les tombeaux, brûlez les livres, déchirez les chartes, violez les vierges, chassez les saintes filles des saints monastères, ruez-vous dans le désordre, à la proie, au meurtre, à l'incendie; allons! çà! brisez les statues et les images, démolissez les maisons royales pour en vendre le plomb et la pierre; saccagez, brûlez, dévorez tout sur votre passage... à vous la France! Elle est à vous, à vous seuls; elle n'est plus ni à Dieu, ni au Roi; elle est à vous; venez, venez tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en passant vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau ou votre bonnet devant Castelnaux!»

Et nous le vîmes ainsi bondir tout un quart d'heure, et jamais dans tout Paris logis plus sombre et plus caché n'avait entendu un si grand bruit; la cuve, à ces cris, retentissait comme un tonnerre, et l'écho troublé balbutiait à peine ces paroles pressées et haletantes. Or ma mère, hébétée, était là, contemplant toutes ces choses sans y rien comprendre, Hélène, à mes côtés, se pressait effrayée et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses mains.—O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a perdu un roi, il a crucifié un Dieu, il a chassé Mesmer: royauté, religion, charlatanisme, et psit... tout est parti; tout a quitté Paris, cette nuit; il n'y a plus rien à Paris. Paris n'est plus!De profundis... Alleluia!

Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit jusqu'à notre voiture, et il nous dit adieu en pleurant!

C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne devais plus revoir. Je le laissai vide; il était si rempli quand j'y entrai, pour la première fois! J'étais si jeune alors, j'étais devenu si vieux en peu de temps! Tout ce que j'admirais était tombé! Je laissais dans ces ruines mes illusions, mes espérances, et maintenant je ne pensais plus qu'à suivre, à mes risques et périls, les traces de cette royauté perdue au milieu des grands chemins.

Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants! Ma mère était retombée en ce triste état d'anéantissement, voisin du rêve... ma cousine Hélène, abattue et pensive, semblait dévorer l'espace qui s'étendait devant nous. Elle oubliait ses dangers, à force de terreur.

Qui l'eût vue ainsi penchée à mon côté, et nous deux, au matin, courant la grande route où le soleil courait après nous, celui-là nous eût pris pour deux amants heureux qui se sont rencontrés dans l'ombre, et qui s'enfuient loin de leur vieux tuteur.

Qui m'eût vu l'entourant d'une tendresse ineffable eût juré ses grands dieux que nous accomplissions un de ces drames enchantés de la jeunesse heureuse, quand l'amour jouait un si grand rôle en ce royaume, éclairant les palais, illuminant les chaumières, animant le grand chemin, jetant partout la vie et les sourires dans ce beau pays, sous ces épais ombrages, dans ces vieux châteaux aux gothiques souvenirs.

Je dis à Mllede *** en lui prenant les mains, en signe de témoignage et de serment:—Voulez-vous, Hélène, en ce péril, unir votre destinée à la mienne, et ne plus nous quitter jamais? Voulez-vous que je réveille en ce moment, qui peut être un moment solennel, ma mère endormie, et que je lui demande sa bénédiction pour nous deux? À cette brusque demande, elle ne parut pas étonnée, et comme je lui avais parlé simplement, elle me répondit simplement:

—Écoutez, Frédéric, nous n'avons pas de temps à perdre en vaines espérances; il ne faut pas espérer que nos destinées soient unies; notre séparation est proche, et, je le sens, deux devoirs différents nous appellent. J'appartiens à la reine, et vous appartenez à votre mère. Ainsi nous irons, vous et moi, où elles iront, chacun de son côté: nous ferons notre devoir, tout sérieux qu'il puisse être, et que Dieu nous protége! Hélas! l'heure est sérieuse, et nous devons, avant tout, racheter les fautes de notre jeunesse à force de dévoûment au malheur! Ainsi nous nous partagerons la ruine et les misères de cette royauté qui s'en va, comme nous avons partagé sa gloire et sa folie. O Frédéric! vous ne savez pas toutes les fautes que nous avons commises! toutes les erreurs dont nous devons porter la peine; et si vous saviez cela, mon cousin, combien nous avons été tous coupables, vous plaindriez ce peuple éperdu qui gronde et tue; vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous comprendriez ces cris furibonds de liberté! Pour moi, je ne m'aveugle pas sur cette révolution. Cette révolution, c'est notre mort à tous... Mais vous ne comprenez pas cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux menaces d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que vous ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface, et du peuple que la lie immonde! Vous êtes venu en France au moment où nous renfermions nos vices en nous-mêmes, surpris par le grand jour, au moment où le peuple obéissait aux vengeances de quatre siècles de servitude. Hélas! notre malheur vous a trompé sur notre compte; innocent au milieu de nos corruptions et de nos vices, vous avez cru à notre innocence, et maintenant vous voulez partager notre infortune, et vous me dites à moi: Je suis à vous, Hélène! Imprudent que vous êtes! Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante, et ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous si jeune, à venir porter la peine de tous les crimes de Louis XV? Disant ces mots, elle appuya sa main droite sur ma tête, comme un témoignage d'une ineffable protection.

Je lui répondis avec toute l'assurance et toute la conviction qui étaient en moi; je me montrai bien décidé à ne la plus quitter, à la suivre, à l'aimer, à vivre à côté d'elle, à mourir avec elle...—Non, lui dis-je, il n'en sera pas, cette fois, comme de ma première passion d'amour!

Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos dédains; vous m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et j'en suis sûr!... Innocent, dites-vous! mais j'ai partagé, j'ai copié tous ces vices! Innocent, en effet, et plus à plaindre que si j'avais été coupable! Un matin, capricieux jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprès pour vous voir, ma cousine! et me voilà parti pour la France, que vous habitez; chemin faisant, je me rappelle avec une joie ineffable votre naissante et charmante beauté; j'entends vos chansons, je vous vois me sourire... Ainsi rêvant me voilà tombé sur les chemins, et brisé à demi je rencontre une petite fille agaçante et rieuse, et pour la petite fille aussitôt je vous oublie... Alors, me voilà, sur le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant d'accepter ma fortune et ma main! Voyez si j'étais sage!... Heureusement la fillette me rit au nez, et, sage autant que j'étais fou, elle épouse, à mon nez, mon valet de chambre. Désolé, je viens en France, et je vais à la cour, je vous vois, la nuit, près de la reine, sous un voile noir; on vous eût dit morte, et chez la reine vous me recevez avec une froide réserve... On eût dit que vous saviez mes infidélités de grande route... Éconduit par vous, faiblement reçu par la reine, oublié de ma mère, alors je vais au hasard, et je rencontre en tout lieu des hommes plus puissants que le roi: des libertins qui règnent au nom de la vertu; des charlatans qui proclament la vérité. Le vice est partout, l'égoïsme et la vanité encombrent toutes les âmes, la peur règne en souveraine, enfin vous tremblez tous. Moi, je fais un effort pour être, à l'exemple universel, un brouillon, un émeutier, un Don Juan de carnaval. Je prends Mirabeau pour maître et seigneur; je choisissais bien, convenez-en.

Ainsi... à mon premier pas, à mon premier appel, le vice aussitôt vient à moi dans ses atours les plus charmants. Rien de plus gai, de plus vif, de plus joli: l'esprit au regard, la grâce à la lèvre, un feu de vingt ans... Mon premier bal masqué fut un événement... J'en rêve encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de cette fête amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore... pourquoi? je le sais bien. Malheureux que je suis! je la regrette encore, et (soyons vrai!) j'ai bien peur de la regretter jusqu'au dernier de mes jours, cette nuit d'ivresse et de fête qui devait me dégager des illusions de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle les prolonge, elle les ravive, et voilà mes illusions qui me reviennent! Dès ce moment je suis poursuivi par les spasmes infinis de cette minute heureuse, et je n'entends plus rien, je ne vois plus rien, je cours après une ombre! Ah! Dieu du ciel! je reste un Allemand, rien qu'un Allemand, un Allemand sans vice et sans vertu. Pour un parfum... pour un sourire... pour une jupe fripée... Alors voyant que je n'étais qu'un faux vicieux, un Don Juan de hasard, je retourne à Mirabeau: Tu m'as trompé, lui dis-je... et c'est à peine s'il se rappelle une seule des leçons qu'il m'a données! Le Mirabeau que j'avais vu au bal, en plein délire, amoureux jusqu'au blasphème... en vingt-quatre heures il était devenu un grand homme... un homme d'État! La veille encore il m'avait fait le compagnon de son orgie; aujourd'hui il me fait monter à cheval, et, dans la nuit, enveloppé d'un manteau, seul avec lui, comme un fidèle écuyer, il me conduit à une conférence politique. Et de loin je le vois, réglant les destinées du royaume, et sans vous, que j'ai retrouvée, je jouais cette nuit-là le rôle d'Osmin ou de tout autre confident de tragédie! Honteux de moi-même, et poursuivi par mes rêves, je n'avais plus qu'un espoir, j'espérais en Barnave. Il était amoureux d'un amour sans espoir, j'étais possédé, moi aussi, d'un amour sans espoir. Donc, je le rencontre espérant qu'il me consolerait par le spectacle d'une misère semblable à la mienne... Barnave était changé autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le cœur de Barnave et plus de vice dans la tête de Mirabeau: ils m'échappent l'un et l'autre, après avoir commencé mon éducation tous les deux.

Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave austère, inflexible, ennemi de la reine, implacable... et voici que le même jour, la république dresse la tête à la voix de Barnave, et que la monarchie expire au lit de mort de Mirabeau! Moi resté seul, seul et cherchant dans mon âme à quoi m'a servi mon dévouement à Mirabeau et à Barnave, à quoi m'ont servi ma science et mon amour; je reviens à vous, ma chère Hélène, à vous dont le regard me ravive, et dont la voix me console: c'est vous qui me faites oublier à la fois tout ce que je voudrais oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon peu d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets du passé, mon désespoir pour l'avenir!... et vous ne voulez pas m'épouser!

À ce long discours qu'elle écoutait, attentive et calme:—Votre malheur est étrange et me fait pitié, reprit Hélène. À vous entendre on dirait que le vice seul a manqué à votre bonheur! Certes, voilà de ces malheurs qui ne sont arrivés qu'à vous; cependant, mon malheureux cousin, je vous porte envie, à vous, malheureux de si peu!

Disant ces mots, Hélène se prit à rougir; et moi, la suppliant du regard, j'essayai de donner le change à ma passion:—Non, non! m'écriai-je; à présent je n'ai plus d'amour que pour vous; la femme elle-même que si longtemps j'ai cherchée, elle serait devant moi, je ne voudrais pas la voir; je suis à vous, à vous seule, à la reine aussi, puisque vous pardonnez à la reine; enfin, pour vous, j'ai entrepris mon voyage en France, et je veux le finir avec vous!

Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'écoutait tantôt avec peine et parfois avec bonheur, souvent émue; et moi, misérable! si j'eus un instant de calme, oh! je le dis à ma honte, ce fut dans cette fuite où je foulais des traces royales sur ces chemins couverts de tant de désolations, dans ce jour d'effroi où la monarchie de Louis XIV, s'avouant vaincue, accepta les chaînes de la Convention, et s'en revint, esclave et désolée, au milieu de la fournaise ardente et souillée où elle devait mourir à petit feu.

Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout semblait tranquille; en ce moment, le soir tombait, et la Champagne, au loin, s'étendait devant nous. La chaleur du jour avait été suffocante, et la fatigue, unie aux terribles inquiétudes de la nuit, nous avait plongés dans cette espèce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de visions surnaturelles; à ce moment, l'imagination peu à peu s'arrête, le cœur bat moins vite, et le malheur disparaît. Déjà même nous pensions voir la reine sauvée au delà du Rhin, et reçue à bras ouverts, quand notre voiture arrêta au relais, pour changer de chevaux.

C'était dans un misérable petit village, entre Épernay et Dormans. Comme nous étions sans inquiétude et sûrs d'arriver, nous fîmes d'abord fort peu d'attention à ce qui se passait autour de nous. Cependant plus d'un indice annonçait je ne sais quelle hésitation qui nous fut bientôt suspecte. La population du village, inquiète, obéissait à un peu plus de curiosité qu'à l'ordinaire au passage d'une chaise de poste; on s'assemblait, on pérorait. Les orateurs de l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas son Barnave ou son Danton?) montaient sur les bornes de l'hôtellerie, invoquaient les soins de la police et les soucis de la liberté; bientôt, à ne plus en douter, nous remarquâmes des signes de défiance; enfin, le maître de poste, après avoir consulté son entourage, nous annonça qu'il lui était impossible de nous laisser continuer notre route avant d'en avoir reçu l'ordre de Paris même... En ce moment je me réveillai tout à fait..... je compris que le roi était perdu.

Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs extraordinaires, la catastrophe aussitôt se devine. À la plus légère secousse, on comprend que la terre tremble; à la première fumée, on se dit: le volcan s'est ouvert! C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prédit, à cent lieues de Paris, la Saint-Barthélemy et l'assassinat de Henri IV, vingt-quatre heures avant que personne eût rien su des crimes et des horreurs de Paris.

Je dis à ma mère:—S'il vous plaît, vous reposerez ici cette nuit, ma mère; après cette pénible journée, il faut dormir dans cette hôtellerie, et demain nous regagnerons le temps perdu.

C'est ainsi que je cherchais à la rassurer sur l'interruption de notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait pas. L'intelligence avait manqué à cette dame à l'ancienne marque; elle ne comprenait plus rien à ce qui se passait devant elle, et, ne voulant pas ajouter foi au rêve funeste qui l'agitait, elle s'était abandonnée au mouvement de la voiture; elle avait renoncé à la crainte, à l'espoir, à la joie, aux larmes, au sourire, elle obéissait.

Hélène, au contraire, animée à bien faire, et prête à l'exil, à la mort, hostie expiatoire du vieux temps, me comprit à mon premier regard. Elle vit tout d'un coup que quelque chose avait manqué à cette fuite royale, et que tout était perdu.

Elles descendirent en silence dans l'hôtellerie. Hélène entraîna ma mère dans une chambre retirée où elles restèrent, ma mère endormie à demi et priant Dieu, Hélène obéissante à la force implacable... et prête à tout!

Ces deux femmes, à mon sens, représentaient fort bien cette époque, abandonnée à tant de malheurs: d'une part, une vieillesse aveugle, éperdue, et qui tombe au premier souffle en courbant la tête, et cherchant en vain au chevet de son lit un prêtre pour la bénir, un fils pour le bénir, des vassaux pour porter son deuil; tristes moribonds! Ils meurent isolés dans le plus stupide étonnement... Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse même ils sont délivrés de toutes les terreurs, et par la mort de tous les dangers.

Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les jeunes gens, voyant le volcan débordé, choisissent une place apparente où ils attendent le volcan, de pied ferme. Ils savent que la fuite est inutile, ils se disent qu'on les garde et d'en haut et d'en bas et qu'il faut avoir du cœur.

Pour moi, quand ma mère et ma cousine furent retirées dans leur chambre à coucher, je revint sur la porte de l'auberge où je me mêlai à cette vie active, exaltée et violente. En vain, ce soir-là, vous eussiez cherché autour de l'auberge et dans l'intérieur de l'auberge une scène de repos et de gaieté; à l'intérieur, tout était morne et sombre; les fourneaux étaient éteints, les tables étaient dégarnies, aucune voix de buveur ne s'élevait dans l'enceinte, attristée et déserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux naguère, on n'entendait ni chansons ni gaieté; du silence encore, ou bien, plus effrayant que le silence, un perpétuel chuchotement, des rires énigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands politiques, dissertaient tout bas avec émotion et chaleur; les femmes, animées comme à un conte plein de terreurs, se montraient du doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi, l'énorme voiture; elles avaient donné à boire au joli enfant; elles avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante à la belle dame, qui leur avait fait l'aumône; elles avaient vu tout cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un père de famille résigné, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre enfant! c'était la dernière fois qu'il allait dans les champs; il saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misères, ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans le cœur, elles avaient prié pour cette fuite, elles avaient embrassé leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri à leur pauvre chaumière, au mur tapissé de lierre, à la vigne grimpante, au pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier génie. Elles comprenaient tes douceurs, ô sainte pauvreté du travail et du toit domestique! elles savaient que le Louvre était vide, Trianon fermé, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la campagne et l'ombrage des forêts, la clarté du ciel, les eaux limpides, les fleurs, la vie et la liberté, manquaient au roi, à la reine, à sa sœur, à leur fille, à leur fils, le petit dauphin.

La France, en ce moment suprême, appartenait aux indicibles angoisses d'une nation sans présent, qui renonce au passé, et qui doute de l'avenir. C'est une singulière épouvante pour les peuples si longtemps gouvernés par des intelligences honnêtes et par des pouvoirs réguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas, fût-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur se sont emparés de cette nation malheureuse, quand elle est là sur sa porte, oisive, inquiète, attristée, et voyant passer à chaque instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son cœur s'endurcit à l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle se sépare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tête; les faibles qui insultent la royauté qui passe et la couvrent d'injures; les forts qui pleurent sur sa destinée et qui, l'ayant accompagnée au pied de l'échafaud, meurent sur sa tombe vide, en voyant au loin ses ossements dispersés.

Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui souffrent, pour les héros de la foule osant saluer, quand la royauté passe en traînant ses fers, pardonnons aux criminels leur faiblesse; hélas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'étais, moi, pendant cette soirée, à la porte de l'auberge, attendant des nouvelles que j'aurais pu dire à tout le monde. En ce moment, j'avais besoin de consolation et de pitié, donc je laissai les hommes à leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi les rouets et les travaux à l'aiguille, à côté de ces femmes fortes et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles avaient vu passer un famille d'exilés: père, mère, enfants, et maintenant, charitables et chrétiennes, elles faisaient des vœux dans leur âme, pour que cette famille eût le bonheur de l'exil.

Dans ces alternatives de pitié, de terreurs, la soirée avançait. Tout entier à mes inquiétudes, j'avais fini par ne plus faire attention à ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits étranges, étaient rentrés, l'un après l'autre, en leur logis, et dans leurs habitudes ordinaires. L'intérieur de ces maisons s'éclairait peu à peu; le villageois, voyant son troupeau revenu à l'étable, rentrait à la maison; le repas du soir arrachait les hommes à la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'émotion de la journée, alors s'abaissant peu à peu, les femmes, les enfants, le coin du feu, reprenaient leur influence accoutumée; à cette heure enfin, les jacobins les plus forcenés du village étaient redevenus d'honnêtes laboureurs très-disposés à l'indulgence pour tout le monde et même pour les rois malheureux.

Si vous saviez combien c'était un pays calme et réglé, la France! ancienne et poétique patrie où vivent en chrétiens des hommes simples et bons! Chaque heure, en ce vaste royaume, était une heure de travail; le royaume s'endormait à la même heure, il se réveillait, il priait à la même heure! Trente millions d'hommes passaient leur vie à l'ombre d'un château ou d'une abbaye; la cloche de leur baptême était aussi la cloche de leurs funérailles. On parle beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel esprit à cette époque... il n'y eut jamais en France que Paris même; et, non-seulement Paris avait gardé tout l'esprit, mais encore (et comme cela était juste) tous les vices de la France et tous ses vertiges; la France ne se perdit que le jour où Paris eut trop d'esprit. Alors il jeta son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant les extrémités... tout fut perdu.

Resté seul, assis, je suivais, non sans intérêt, le mouvement de ces populations soumises encore à leurs modestes habitudes domestiques. Je voyais les groupes se dissoudre et les curieux les plus animés s'éloigner lentement; j'entendais la sonnette et le bêlement des troupeaux; je prêtais l'oreille au bruit de la fontaine jaillissante, dont le murmure étouffé par les clameurs de la foule reprenait sa mélancolie. Aussi bien, grâce à la nuit, la campagne et le village avaient retrouvé leur calme et leur charme; on respirait de nouveau la paix des chaumières; le pain cuisait au four banal; les grenouilles du fossé défiaient le maître du château voisin; l'auberge même avait retrouvé le mouvement, l'activité; les fourneaux s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait de ce monde villageois. Hélas! ce fut un grand malheur pour le repos de ces campagnes, quand le malheur des temps fit passer sous leurs yeux attristés ces exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia soudain de pitié, d'héroïsme et de terreur!

Tout à coup j'entendis dans le lointain, venant à nous, du côté de Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet et la voix du postillon qui demandait des chevaux.

Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrêtèrent devant la porte de l'auberge; et le postillon descendit, le voyageur restant en selle, en criant:un cheval! un cheval!

Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la poste ne donnait plus de chevaux à personne, en preuve il me montra du doigt, tranquillement assis à la porte, et regardant le voyageur d'un air curieux.

Ce voyageur, c'était Castelnaux. À ma vue il se jetait en bas de son cheval, il vint à moi, et les bras croisés:—Toujours Allemand! me dit-il, toujours couché, assis, patient, patient sur des ruines, patient sur un volcan qui brûle! Et vous ne demandez pas ce que fait Paris à cette heure?... à cette heure il est en route, il s'agite et se démène, insultant le ciel et les hommes, marchant à grands pas sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre aux enjambées de sept lieues!... vous, cependant, vous l'attendez tranquillement à cette porte! et vous espérez que la ville aux cent mille têtes va passer devant vous, dans l'ordre d'une sainte procession des quatre-temps! Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous parle, s'éveillant en sursaut, ce peuple enivré de carnage, et s'arrachant les cheveux de désespoir; tour à tour muet, hurlant, abattu, emporté, frappant ses chefs, aiguisant ses piques, tirant ses couteaux, rougissant ses bonnets, déchirant ses culottes: tête et sang! ruine et feu!...

Si vous l'aviez vu se frappant lui-même au visage et poussant son désespoir jusqu'à sa propre insulte, à coup sûr vous ne resteriez pas ainsi comme un campagnard sur sa porte, et vous ne prêteriez pas si complaisamment l'oreille au bruit lointain du torrent; le tonnerre approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais quoi! vous n'êtes qu'un Allemand, sans passion, sans amour, sans crainte. Or vous ne savez pas un mot des destins de la reine! vous ignorez si elle a touché la frontière, elle et son mari et ses enfants, et je suis sûr que vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand! Puis se tournant vers les écuries:—Un cheval! criait-il, un cheval, ma vie entière pour un cheval! un cheval, messieurs! un cheval à moi, homme du peuple, un cheval à moi, qui suis républicain! un cheval à moi, aide de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de Danton, le valet du bourreau! Un cheval à moi, qui poursuis les traces de ce scélérat de Capet... un cheval, citoyens! il faut que j'arrête au passage ce tas de brigands, et que je vous les ramène pieds et poings liés; un cheval! je vous ramènerai, demain matin, la reine; alors vous vous assemblerez sur vos portes, en haillons; vous vous armerez de haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrière vous et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire; au milieu de vous, bien foulés, je promènerai lentement la reine, et bien lentement... pour que chacun la couvre de boue à plaisir..... vous verrez, ce sera drôle, et pour que vous ayez tout le temps de la voir, je veux mettre un cheval décharné à sa voiture: le chemin sera long, soyez-en sûrs; une injure à chaque pas, à chaque tour de la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous à moi: je suis un brigand!—Un cheval! et pour prix de ce cheval, vous insulterez la reine à votre aise une heure de plus que ceux de Varennes, de Sainte-Menehould, que ceux d'Épernay et de Dormans; vous serez traités comme le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins, citoyens laboureurs! Mais un cheval! par pitié, un cheval!

Je suis un scélérat, voyez-vous, je déteste les aristocrates; j'ai marché sur le crucifix avant de partir; je suis entré le premier dans la chambre de la reine; et c'est moi qui hurlais dans la cour, le jour de Versailles:Plus d'enfant!Le jour où l'on a voulu l'assassiner, c'est moi qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai manqué tuer pour elle madame Élisabeth de France. Il y a sur mon bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est moi qui écrivais les biographies et les pamphlets venus d'Angleterre; oui, je suis un biographe à telle enseigne que j'ai volé le collier de la reine.

Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous dire, à condition que vous me donnerez un cheval; je vous dirai mon nom et vous verrez que je suis un pur, messieurs, et vous verrez si je veux trahir la bonne cause; écoutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de grâce, donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval à Philippe Égalité! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula épouvanté de ce qu'il avait dit.

Les cris de cet homme, ses prières, ses larmes, sa voix émue et son geste animé, tout le bruit qu'il faisait, attirèrent à lui toute l'auberge.

On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec admiration, les autres avec défiance!... Il n'écoutait rien et ne connaissait personne; il se fût élancé à pied sur la route, s'il avait pu marcher!

Cependant trois nouveaux venus étaient entrés dans l'auberge, à la faveur du bruit, sans avoir été aperçus; Castelnaux criait encore: «Un cheval! un cheval!Un cheval à moi! Philippe Égalité!» quand l'un des trois hommes le frappant sur l'épaule:—Pourquoi donc un cheval à cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air sérieux et affligé.

Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant Barnave, il pâlit, il s'appuya contre la table.—«Voici le peuple; allons, tout est dit, tout est perdu!»

Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui prend un parti violent, mais nécessaire:—Assez de mensonges comme cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obéissez pas; je ne suis pas Philippe Égalité.

—Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il à Barnave, qu'un pareil mensonge était fait pour obtenir un cheval!

Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entraîna tous les deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de l'écurie, et quand il se fut assuré que nous étions seuls:—«Écoute, ami Joseph, dit-il à Barnave, ô Joseph! mon ami, mon fils, toi que j'ai tant aimé, je ne veux pas te faire de reproche. Tu étais un honnête homme, et tu te conduis comme un scélérat; tu pouvais te couvrir de gloire, et te voilà dans l'infamie! un peu de courage, et tu sauvais le trône! hélas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux reproches d'un insensé!

Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu; je suis un fou, tu es un républicain, et il n'y a rien de commun entre nous deux que mon amitié pour toi, et ta pitié pour moi. Tu sais bien que nous sommes amis, que nous avons été rivaux un instant... Oh! ne te fâche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph!

Tu es un noble rival, ma jalousie était absurde, enfin tu n'as pas voulu faire un si grand mal à ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami Joseph, tu l'as persécutée et tu as déclamé contre elle, en la couvrant d'humiliations; à présent qu'elle fuit la prison dure, et qu'elle est arrêtée à vingt pas de son pays natal... c'est toi qui la ramèneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une prière, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu prendras pitié de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si tu es vraiment roi aujourd'hui, protége-moi, je suis ton sujet, Joseph!

C'est bon à toi, mon ami, de t'arrêter et de prendre un moment de repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stoïcien, un Brutus, un républicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants à mort, si tu avais des enfants, Joseph! Gloire à toi! mais moi je suis un fou, je tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a là-bas, écoute bien cela, Joseph, il y a là-bas, au delà de la frontière, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la rejoindre au delà du fleuve allemand.

Barnave ici fronça le sourcil:—Plût à Dieu, dit-il, ah! plût à Dieu que la reine eût passé le Rhin!... Après un silence, il ajoutait à voix moins haute:—Elle est prise, elle est arrêtée, elle est à nous, la reine, elle sera ici demain.

—O Barnave! ô Barnave! ayez pitié de moi, s'écria le pauvre fou, laissez-moi partir! que je la voie!

Une fois encore, oh! faites cela par pitié! Que la reine heurtée, écrasée et jouet de la foule, ait du moins un ami à voir dans cette foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des blasphèmes, entendent une prière, un cri de pitié dans ces accents de mort!Dieu protége la reine!

Ayez pitié d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou, cette femme seule, abandonnée au désespoir, et qui n'a pas même un chien pour la défendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si, durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnière et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite à moi: je suis l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commencé par détourner sa vue à mon aspect...

Un fou qui la dévorait du regard, qui était toujours à ses pieds et qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par pitié; elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle s'est faite à ma vue à force d'être moins heureuse, et elle m'a trouvé plus supportable, enfin elle m'a cherché quelquefois, tant elle était malheureuse! Puis ses amis l'ont quittée; ils ont eu peur; ils se sont sauvés, les lâches! Puis elle a forcé madame de Polignac de partir: elle est restée abandonnée; alors étant seule elle a cherché Castelnaux du regard, et toujours elle a trouvé Castelnaux; puis le peuple est entré chez elle, il en a fait une prisonnière, il l'a ramenée à Paris violemment; alors au milieu des têtes coupées elle a vu la tête de Castelnaux, mon regard lui disait:Bon courage!

On n'est pas seule, hélas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On se dit: C'est lui, c'est mon fou! Ça occupe, on sourit, on oublie. Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le fou à Versailles, à côté du jet d'eau; la nuit par le clair de la lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de pitié et de respect, sont un miroir où se montre une lueur des beaux jours; c'est une distraction innocente à laquelle on s'abandonne: oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son unique soutien dans ses voyages à travers les peuples: laissez-moi partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval!

En même temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un des bons chevaux de l'écurie; il le sella lui-même, et le cheval fut prêt en un clin d'œil. Castelnaux le flattait de la main: c'était merveille de voir ce pauvre homme hâtant ces préparatifs, et cependant prêtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut équipé, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit lui et son cheval! Arrivé à la porte de l'écurie, il mit le pied à l'étrier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le retint:—Notez bien que vous faites ceci contre mon gré, Castelnaux! Je manque pour vous à tous mes devoirs.

—Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la reine, et je te la ramène. Adieu, Joseph!

—Dites à la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et qui la ramène à Paris!

Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, très-naturellement, son cheval de deux pas; puis, sans affectation:—Mais es-tu seul à venir au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes compagnons? Je veux dire aussi ce nom à la reine, afin qu'elle se rassure un peu.

—Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave.

Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant à mi-corps, et s'appuyant de la main droite à la croupe du cheval:

—Et le troisième nom, Barnave?

À ces mots, le cheval fit volte-face:—Adieu, Barnave, adieu! Ce troisième nom, je le sais; ton chef à toi, misérable, le chef que tu ne nommes pas, il a nom Pétion. Honte à toi, Barnave! ô subalterne d'un Pétion, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par Mirabeau, puis vaincu par Pétion! Vaincu dans l'éloquence et vaincu dans le crime! Traîné à la remorque de Pétion! Tremble, et repens-toi pour le ciel, Barnave... À cette heure... tu es perdu pour la terre, et ta mission est achevée! Ainsi sois content, tu as commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et déshonoré successeur de Mirabeau, tu avais refusé son joug; tu as courbé la tête sous un joug infâme; tu as trouvé pour maîtres les derniers des criminels; tu étais un homme de parti, tu es devenu un homme de complot; tu étais chef d'une révolution, tu es le courtier d'un émeute. Honte à toi! malédiction!

Malheur à toi!... Je vais dire à la reine, oui, je le lui dirai, que c'est Pétion qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas ton nom, Barnave; elle saura celui de Pétion... elle a su le nom de Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en criant:Vive le roi!

—Je regardais Barnave. Il était accablé.—Qu'allez vous devenir, Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur de Castelnaux a raison?

—Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus mon maître, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la passion m'aveugle; je suis arrivé, trop jeune et trop novice, aux affaires de ce monde, et je me suis usé tout de suite; à présent je suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel à la façon de Castelnaux; ne me frappez pas à terre, et laissez-moi attendre humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend en effet par mes mains. Vous avez lu souvent, dans l'histoire de France, comment les Français amenaient à leurs rois des épouses venues d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment le jeune monarque attendait, patiemment, sa fiancée; ou bien, comme Henri IV, impatient, il montait à cheval et il allait au-devant d'elle avec la foule, et perdu dans la foule. Eh bien! je suis le roi qui attend sa fiancée. On me la ramène, elle traverse, en tremblant, les populations pour venir à moi, son maître... O mon règne... il va durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir, cette reine superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui je suis, moi Barnave.... Après ces deux jours, moi aussi je pourrai mourir.

Il cacha sa tête dans sa main droite, et quand il eut songé, il reprit en ces termes:

—Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envié dans sa vie, il m'a fait passer bien des nuits sans sommeil; mais sa mort au milieu de son triomphe, à l'instant où il changea le monde une seconde fois, sa mort qui souillait une révolution, précédant le dernier jour de la monarchie, elle était le complément de ce bonheur surnaturel... elle fut la dernière supériorité de Mirabeau!

Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel était ce grand homme, et quelle âme, et quel courage, et comme il avait deviné, bien à temps, les honnêtes gens courant après les chimères! Quel démenti cet homme a donné à notre république! Où donc est-elle? Où sont nos institutions grecques et romaines? Athènes, Rome, ô vanité! Où sont-ils, ces orateurs de l'antiquité, ces sages qui devaient surgir parmi nous? O rêveurs, rêveurs que nous sommes! Athènes! Sparte! Rome! Impossibles! Trois utopies qui nous coûteront bien cher à tous!

Barnave, à son tour, m'inspirait une profonde pitié. Nous rentrâmes ensemble à l'auberge, où sur une table, dressée au milieu de la salle principale, le souper était servi. Pétion, morne, idiot, ivre à demi, développait à grand bruit ses théories d'égalité et de liberté. Je n'ai jamais vu de plus grand contraste! Pétion à côté de Barnave! ils représentaient les deux forces..... 1792 et..... 1793! Barnave, doux, mélancolique, élégant, républicain, sublime rêveur, orateur savant et passionné, entraîné, poussé dans l'abîme, et se perdant pour la politique, comme autrefois il se fût perdu pour une passion d'amour... Pétion était le Falstaff cynique et jovial de ce moment misérable; il représentait toute la partie matérielle de l'atroce pouvoir de 93. C'était, chez cet homme, un enthousiasme idiot, un grossier instinct de puissance; on l'eût pris pour un Marat gonflé de vent; il s'avançait dans la révolution d'un pas bête et lourd, sans rien savoir, sans rien prévoir: heureusement pour lui, il eut peur de lui-même aussitôt qu'il eut vu Robespierre et d'assez près pour le comprendre. Alors il s'arrêta épouvanté de se voir dépassé dans ses rêves les plus sanguinaires; un jour que l'échafaud l'attendait, il fut dévoré par les loups; il mourut à peu près comme Marie-Antoinette et Barnave, seulement son trépas fut plus doux.

La nuit était avancée, et de nouveau le silence régna dans l'auberge où se tenaient les trois députés du peuple; ils se logèrent au hasard; Pétion s'étendit sur un banc et se prit à ronfler. Pour moi, inquiet, éperdu, je me promenai longtemps de long en large, enviant le sommeil de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais son affreux réveil, tantôt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu, Barnave, à l'aspect de cette infortunée aux yeux gonflés de pleurs, appuyée sur ses enfants en deuil, et jetant sur toi, Barnave, un regard solennel avec ces mots:Retournons à Paris, Monsieur!

Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je m'endormis à mon tour.

Sans doute afin qu'il fût dit que de ces cinq personnes qui attendaient le roi captif avec des sentiments si divers, pas une d'elles: amour, haine ou pitié, ait eu la force de veiller pour l'attendre.

O siècle imbécile et barbare! Il dormait: les uns dormaient sur le tribunal, les autres sur l'échafaud... seul, le bourreau ne dormait pas!

Dès qu'il fit jour, un mouvement inusité commença dans le village. Le village se trouva pressé entre deux bruits qui lui venaient de loin, et de deux côtés opposés. D'une part, c'étaient ceux de Paris accourant au-devant de la royauté captive... et d'autre part, c'étaient ceux de Varennes qui ramenaient enchaînée cette royauté douloureuse. Vous n'avez jamais entendu pareille épouvante! Ici la menace, et la mort répondait à la menace, au meurtre le meurtre, et tout cela confusément, bien au loin, bien loin, il s'en fallait encore de plusieurs milles que ceux de Varennes se rencontrassent avec ceux de Paris; si bien que le bruit était aux deux extrémités de la route, et le calme nulle part.

Je regardais Barnave.... Il était pâle et défait; il sortait d'un songe horrible. Il regarda longtemps autour de soi... cherchant à reprendre ses esprits; en me voyant il me tendit la main.

—Voici le grand jour, Monsieur... c'est aujourd'hui qu'on me livre à la reine; et, avec un sourire amer:—Ne m'estimez-vous pas bien heureux? me dit-il.

Je voulus en vain répliquer; l'idée et la voix me manquèrent également. Il retomba peu à peu dans ses réflexions profondes, j'en eus pitié!

Sur ces entrefaites, la porte de la chambre où reposaient ma cousine et ma mère s'entr'ouvrit doucement; Hélène, à travers la porte entr'ouverte, regarda si j'étais seul. J'étais seul en effet, l'appartement était désert. Barnave attendait dans l'angle obscur; la vaste salle, en désordre, était sombre. Hélène attendait, j'allai pour lui parler à demi-voix:

Elle était abattue et défaite; ses beaux yeux étaient rougis par les larmes; sa figure était livide; elle avait mis une robe blanche, une ceinture noire en signe de deuil. Elle me regarda tendrement.

—Je sais tout, me dit-elle, et j'ai tout deviné. Votre mère dort encore, elle ne se réveillera que trop tôt. Mais la reine... hâtons-nous de la rejoindre. Il faut que je la revoie; il faut partir. Par pitié, par devoir, par amour, s'il le faut! donnez-moi le bras, partons!

Elle était hors d'elle-même: elle avait des sanglots dans la voix, son sein battait, son œil brillait. Elle était résolue et prête à tout.

—Hélas! lui dis-je, vous savez si je vous suivrai où vous irez! vous savez si je suis prêt à mourir pour la reine et pour vous! Partons, je le veux. Donnez-moi le bras, allons à pied. Mais comment partir? tous les chemins sont gardés! Le peuple est sur pied, tout réveillé, tout armé, et qui regarde! En ce moment le farouche Pétion est à la porte entouré de meurtriers; le ciel et la terre sont contre nous: comment voulez-vous partir? Et quand bien même nous rejoindrions la reine, espérez-vous percer la foule qui l'entoure, et renverser ce rempart mouvant qui la tient captive? Ah! Dieu du ciel! comment votre voix si faible et si douce ira-t-elle au-dessus des voix du peuple en fureur? Croyez-moi, chère Hélène, attendons! La reine approche, ils la traînent ici, elle sera infailliblement ici dans trois heures; alors nous pourrons la voir et lui parler? Voyez-vous sur cette table un homme endormi? c'est un des commissaires de la Convention nationale, un homme d'honneur qui nous protégera.

En même temps, je lui montrai Barnave... immobile et silencieux.

Hélène alors s'avança près de l'homme endormi. En ce moment la porte de la chambre, abandonnée à elle-même, s'ouvrit tout à fait; les premiers rayons du soleil levant inondèrent l'appartement, et ils allèrent frapper d'aplomb sur la tête de Barnave. Alors seulement il leva les yeux.

Quand il vit, dans cette lumière subite et surnaturelle, cette femme blanche et mélancolique, ce fantôme attristé, superbe et charmant, qui s'avançait lentement vers lui, Barnave, encore occupé des songes de la nuit, se leva brusquement frappé d'un incroyable effroi:

Cependant la vision approchait, et elle dit:

—Barnave!

—Qui m'appelle? dit-il, l'œil hagard. Puis avançant d'un pas, les mains tendues à l'adorable vision:—C'est la reine! dit-il; déjà la reine! Alors se mettant à genoux:—Pardon, Majesté! pardon! je suis coupable! Oh! si vous connaissiez le cœur de Barnave et si vous saviez tout ce qui se passe au fond de son cœur! Si vous saviez tout ce qu'il y avait, pour vous, dans mon âme, ah! vous me regarderiez avec moins de courroux! Vous auriez pitié de moi, Majesté! Majesté, j'ai été entraîné, j'ai été perdu, j'ai été poussé contre vous par mille passions diverses; j'ai voulu attirer votre regard, bon ou mauvais; j'ai voulu être redoutable à vos yeux, qui ne voulaient pas me voir... c'est pourquoi je vous ai poursuivie. et de toutes mes forces; je vous croyais au-dessus de ma colère, vous, la reine! Oh! pardon! pardon!

Ma victoire a dépassé ma volonté!..... Je n'avais pas compté moi-même sur ce triomphe, abominable, impie... ô reine que j'admire et que j'adore! En ce moment j'ai honte et j'ai peur de ma toute-puissance. Oh! si je vous ai forcée à quitter Versailles; si je vous ai enfermée au fond des Tuileries; si je vous ai chassée des tribunes réservées; si je vous ai fermé les jardins de Saint-Cloud; si je vous ai forcée enfin d'abandonner furtivement votre capitale et votre royaume; si je vous force aujourd'hui à rentrer captive, errante et sans voix, sous le poids de trois cents mille baïonnettes ennemies, pardon! pardon! j'ai été plus puissant que je n'aurais pu le croire, et me voilà, Dieu le sait, horriblement servi dans ma colère et dans ma vengeance. O reine! ô captive! hélas! vous le savez, peut-être, nous autres, les rois du peuple, les rois d'un jour, nous avons des flatteurs comme de vrais princes; le peuple obéit à nos moindres désirs; nous faisons un geste, et soudain, à ce geste, il brûle, il tue, il renverse, il détruit; il n'entend plus rien. Le peuple, un lâche flatteur, se met à deviner nos désirs, et quand nous sommes tristes, il tuerait un roi véritable pour nous distraire!

O ma reine! ô reine, ayez pitié!... Pardonnez à un roi du peuple! Ils sont bien malheureux, les rois du peuple, ils ont une puissance abominable, ils sont peu écoutés et peu obéis, eux, comme tous les rois que l'on flatte! En ce moment voyez la foule. Si je lui dis: Tue! elle tue! et si je lui disais: Sauvons cette femme!... elle tue! Et si je crie: Honorons le roi qui passe, ayons pitié du roi qui revient, et qui n'a pas versé une goutte de sang, qui t'a faite libre, ô nation! qui s'est dépouillé pour toi, qui t'a fait distribuer jusqu'au dernier morceau d'or de sa vaisselle!...

Aussitôt ce peuple, révolté contre son ami Barnave, immolera le petit-fils de Saint-Louis!... Si je dis à mon peuple: O peuple indulgent, charitable et juste, prends pitié de la jeune fille, un ange, qui a pansé tes blessures, une innocente qui a sauvé la reine aux périls de ses jours!... aussitôt le peuple obéissant la tuera, la sainte Élisabeth! Si je dis à mon peuple: Au moins, pitié pour le petit enfant royal qui tend ses petites mains à tes baisers; pitié pour ton dauphin qui sourit... car il joue ignorant avec ta colère; vois-le pleurer, si tu pleures; vois-le sourire à ton sourire!... eh bien! mon peuple égorgera ce bel enfant!

Car je suis le roi du peuple, et je suis obéi comme un roi! je suis un roi vaincu, un roi suspect, un roi dont la voix n'est plus entendue, un roi détrôné, sansveto... cependant si vous me pardonnez, ô reine! un roi tout prêt à mourir, déchiré, lui aussi, par ses propres sujets.»

Barnave, aux pieds d'Hélène, emporté par ses douleurs, achevant ainsi, tout haut, des rêves commencés dans l'ombre, était sublime! En ce moment, sa voix, son attitude et son geste appartenaient à la plus haute éloquence; en le voyant si près de la mort, il était impossible de ne pas l'aimer!

Hélène lui tendit la main, et le releva:

—Plût à Dieu, lui dit-elle, que je fusse la reine, en effet, et que le peuple voulût se contenter de moi! Je vous suivrais sans peine et sans peur, Barnave; avant la mort, je vous pardonnerais tous mes malheurs!... Ces paroles, prononcées avec l'accent de la pitié, firent rentrer Barnave en lui-même; il ne parut nullement chagrin de la méprise, il reprit en ces mots:

—J'aurais dû penser, en effet, que vous n'étiez pas loin, madame la comtesse, digne servante de tant de malheurs.

—Et je donnerais ma vie afin de la rejoindre, une heure plus tôt! dit Hélène. Êtes-vous détrôné à ce point déjà que vous ne puissiez satisfaire à mon envie? Avouez alors que ce n'était guère la peine de détrôner votre maître légitime, au profit de je ne sais quelle puissance honteuse et cachée à laquelle vous obéissez en rougissant!

En ce moment, nous entendîmes une légère rumeur au dehors. La porte extérieure de l'auberge s'ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer, à pas précités, plusieurs hommes et plusieurs femmes, qui tous portaient sur leur visage l'expression de la plus profonde terreur.

Les nouveaux venus dans la grande salle de l'auberge arrivaient cependant l'un après l'autre, en assez bonne contenance. Ils obéissaient à une peur stupide et calme. Ces gens-là ne fuyaient pas un danger, ils marchaient en arrière, au pas, retenus par une irrésistible curiosité; vous eussiez dit des premières feuilles d'automne qui se détachent au premier souffle avant-coureur de la tempête. Oh! ce fut parmi nous un moment de transes inexprimables, quand nous vîmes tous ces étrangers se blottir dans un coin de l'appartement, et rester assis bouche béante, l'œil ouvert, sous une force écrasante qui les empêchait de faire un pas en arrière... en avant!

Nous, qui savions au fond du cœur tout ce que ces gens-là auraient à répondre à nos questions, nous gardions le silence; Hélène appuyée à la muraille et Barnave qui la regardait, croyant voir la reine, moi occupé à tout voir, à tout entendre, et tous trois comprenant que le dénoûment approchait.

Je vis donc entrer ces voyageurs tremblants. Hier encore, heureux et tranquilles, ils rentraient dans leur patrie; ils revoyaient en espérance amis, famille et maison, quand ils furent rejoints par l'affreux cortége. Au bruit qui se faisait derrière eux, ils avaient retourné la tête, et ils avaient vu (chose horrible!) traînés, dans un char misérable, ce roi et cette reine, et tant de siècles de royauté dont le souvenir et le regret les ramenaient dans leur pays.

Alors ils avaient voulu rebrousser chemin; mais les débris d'un trône brisé s'étendent si loin que la voie et l'espoir du retour étaient fermés; force avait été d'aller en avant, balayés, entraînés par le flot populaire qui ne devait s'arrêter qu'après avoir tout renversé.

L'inondation avait monté jusqu'aux bords, l'abîme avait appelé tous les abîmes, le fleuve avait vomi toute sa réserve; Eh! là-bas, là-bas, cette frêle nacelle au-dessus de ces têtes émues! Eh! la vague... Or la nacelle qui portait la France et sa fortune... elle n'arrivera pas au port!

Vraiment, s'il n'y eût pas eu, quelque part, ce pauvre esquif si cruellement chargé, faible barque en proie à l'orage, et portant l'enfant, la mère et la fille, le trône et l'autel, les dieux pénates et les vieilles lois, et l'antique croyance et l'antique fidélité, notre position eût été cruelle à nous qui allions nous trouver entre deux vagues, dans ce débordement du peuple. En effet, de côté et d'autre, à chaque instant, nous arrivait un nouveau venu: l'un venait de Paris, effrayé par des cris de rage, et l'autre arrivait de Varennes, effrayé par des cris de mort. Ah! quand ces deux colères vont se trouver face à face, voilà un double incendie, un double meurtre, un choc à briser la terre et le ciel!

Vous autres, Allemands, mes frères, qui chantez en chœur les chansons de Kœrner, qui faites vos révolutions dans les tavernes, et qui buvez joyeusement à la liberté du monde, vous ne savez pas ce que c'est qu'un peuple qui crie! On n'a rien entendu de pareil, dans le Sabbat de Faust. C'est un bruit à briser la tête, un bruit à briser le cœur! Un peuple hurlant, les narines enflées, l'œil en feu, la lèvre livide, les dents serrées, la joue haletante et les poings fermés! Un peuple hurlant: «àMort! mort! mort!» Un peuple enivré de haine et de rage et de la poussière du chemin... Rien ne l'arrête et rien ne l'apaise...

Il ne voit pas le soleil sur sa tête, il ne voit pas les ronces à ses pieds; pas de remords, de pitié, pas de respects! Ah! vile engeance! Au milieu du chemin, dans la poussière et sous la roue ardente, elle accourt en poussant son cri de mort!... Un bruit à ne pas s'entendre! un enivrement, un délire, un oubli de tout ce qui tient à l'âme, au cœur, aux larmes, à l'intelligence humaine... une ivresse hideuse, un cauchemar à l'opium, mêlé de salpêtre, d'eau-de-vie et de nudités obscènes... un chaos dans lequel il faut avoir été mêlé, non pas pour le décrire... uniquement pour le comprendre. Enfin, permettez-moi ce blasphème affreux: si ce cri d'un peuple est vraiment le cri de Dieu, c'est le cri de Dieu devenu fou!

Le bruit était encore éloigné de plusieurs milles, que nous en avions le pressentiment confus, même nous l'entendions distinctement; ces espèces de bruits dédaignent d'arriver à l'oreille par les moyens ordinaires; le joyeux écho, capricieux messager de l'air, est inhabile à supporter des bruits si énormes; à ces bruits qui ne sont pas du ciel, et qui ne sont pas de la terre, à ces fracas de l'abîme, il frissonne, il se cache, il se blottit dans un endroit retiré, il se tait, l'écho jaseur! jusqu'à ce qu'enfin le bruit arrive, à la voix rauque, inarticulée, prise de vin, semblable à la voix d'une poissarde, un jour de révolution.

Alors, plus le bruit est grand là-bas, autour de vous, plus le silence est effrayant à l'endroit où vous êtes. C'est à peine si vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole à tire d'aile, poussant un cri plaintif, comme s'il avait à rendre compte d'une couronne à ce peuple en fureur.

Moi, voyant ma cousine hors d'elle-même, et Barnave obéissant à la même fascination, l'œil fixé sur Hélène et la dévorant du regard, et toujours prêt, à chaque instant, à l'appeler: Majesté! j'eus peur de ce que Barnave allait dire, et je songeai à fixer autre part son attention.

Justement le hasard m'avait fait reconnaître en ces voyageurs égarés plusieurs acteurs subalternes du drame inextricable et puéril dont j'avais été la victime et le héros.

Je disais à Barnave, en lui montrant le premier voyageur qui était entré du côté de Varennes:—Voyez-vous cet homme? il tremble, et savez-vous d'où vient sa terreur? Cet homme, je le connais, et peu s'en faut que je ne sois parti avec lui pour la Suisse... Il allait en Suisse y chercher un papillon qui lui manque. Il revient! Il rencontre en son chemin cette monarchie éparse en mille fragments, et le voilà qui abrite son chapeau sous sa poitrine et qui va tête nue, exposé, l'imprudent! à saluer le roi et la reine, comme ferait un Montmorency. Mais s'il va tête nue, au moment où le roi passe insulté par ses propres sujets, ce n'est point par respect pour la royauté ou par respect pour le malheur, c'est uniquement afin que sa collection soit complétée, uniquement pour protéger son insecte favori, pour que l'aile d'azur ne perde rien de la poussière qui la dore!... Oh! vous êtes d'une nation bien méprisable, à mon sens!

Comme j'achevais ces mots, et comme Barnave allait sourire, je vis entrer un autre voyageur; il s'assit au coin de la cheminée, et je le reconnus aussitôt.

—Cet homme abandonné, que vous voyez là-bas près du foyer éteint, courber sa tête sous ce beau rayon de soleil, je l'ai vu heureux et bien portant, par une froide matinée en hiver, se mettre en quête d'une édition d'Horace. Rien ne lui coûtait pour posséder son auteur favori. Il en parlait avec l'ardeur d'un amant d'autrefois, courant après sa maîtresse. Eh bien! cet homme entêté de poésie, il a passé, tantôt, devant le char funèbre; il a vu le roi tête nue, et couvert d'opprobre, le roi de France... Or çà, je vous prie, à quoi sert la poésie, à quoi sert l'enseignement du poëte qui se félicitait de l'amitié d'Auguste? voilà un adorateur d'Horace, un poëte, un savant, un artiste... Il n'a pas assez d'âme, assez d'honneur pour faire un instant cortége à son roi! Il fuit devant la foule, en dépit de sa poésie, et pourtant il traduit l'Éloge de Caton, debout sur les ruines du monde! O poésie! ô vanité royale! tu n'as pas trouvé un mot de consolation pour le petit-fils du grand roi! pas un mot de reconnaissance ou de pitié! vous êtes d'une nation bien déshonorée et bien lâche aussi, Monsieur Barnave, convenez-en.

Au milieu de mon discours, une femme était entrée, elle tenait une fille de quatorze ans, par la main. La mère était éclatante de bonheur. Elle fit asseoir sa belle enfant à la table de l'auberge; elle lui donna à boire, en buvant avant elle, et soufflant sur le verre pour le réchauffer: puis elle déchaussa son enfant; elle essuya ses pieds fatigués; puis elle arrangea ses cheveux; elle lui lava les mains et le visage; elle l'embrassa; puis la petite fille appuya sa tête sur les genoux de sa mère et s'endormit: la mère ne fit plus un seul mouvement... Elle veillait, bien heureuse, et retenant son souffle, elle veillait pour son enfant.

Je poursuivis, montrant du regard cette femme et son enfant.—Les mères elles-mêmes, les femmes intelligentes de tout ce qui touche à la passion maternelle, ne comprennent rien à l'étrange phénomène qui se passe en ce moment. Je vous en fais juge, est-ce juste, est-ce vrai, cela? Voici une femme, une mère! Elle a laissé chez elle quatre enfants en bas âge! Elle a son fils aîné qui, pour elle, a prié nuit et jour! Elle a son fils cadet, une tête blonde et bouclée et qui fait des élégies, un autre qui ne pense qu'à Turenne et au grand Condé: que vous dirai-je? Elle les a quittés tous les quatre, pour aller chercher son autre enfant, sa Clémence! Elle arrive, et contente, et triomphante, ayant complété sa collection de beaux enfants, elle rencontre en son chemin une mère, un enfant, une mère qui pleure et son enfant qui la console; elle entend maudire... exécrer cette femme et cet enfant...

Cette femme heureuse et mère de cinq enfants, la voilà qui passe indifférente aux larmes de la reine! Elle essuie, avec une tendresse ineffable, les pieds de sa petite Clémence, et pour le dauphin de France elle n'a pas un regard de pitié!

Son cœur de mère ne lui dit pas que ces deux enfants se tiennent; que ces deux mères se tiennent, l'une captive au fond de ce carrosse exécrable, et l'autre allant librement sur le grand chemin où tout l'accompagne, espace et soleil; elles sont pourtant, l'une et l'autre, unies par le même lien!

Elle ne comprend pas, cette mère heureuse, que tout cela ne fait qu'une famille, une seule vie, une seule captivité, une seule royauté!

Elle ne comprend pas qu'il faut que les pères règnent ensemble ou meurent le même jour; qu'il en sera ainsi pour les mères; que les enfants, jeunes branches si peu vivaces, se sécheront sur le même tronc desséché, et la voilà tranquillement assise auprès de son enfant, comme s'il ne s'agissait que d'un papillon!

Il faut que vous soyez d'un pays bien à plaindre, ô Barnave! pour que les mères elles-mêmes en soient venues à cet excès d'égoïsme et de tranquillité, d'ingratitude et d'aveuglement!


Back to IndexNext