XXIII

Nous sommes redevenus Français. Les Allemands doivent demeurer encore quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est débarrassé de leur présence. Les communications sont rétablies. Mon père en a profité pour aller à Paris--d'où il est revenu songeur.

Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant de ses perplexités. Il paraît que la situation de notre chantier de la rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier desGrands Hommesest déplorable.

--Ah! dit mon père, il y aurait là une affaire magnifique... Le propriétaire desGrands Hommesest à bout de ressources... Il n'a pas gagné d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille francs... Hein? vois-tu ça d'ici, Louise? acheter lesGrands Hommes, ne faire des deux établissements qu'un seul... un seul, énorme, colossal... réserver une large place à la menuiserie; et, qui sait? peut-être entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence au Vieux Chêne. Vois-tu ça d'ici, hein?...

Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relâche par son idée fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille canaille de père Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la tante Moreau! Si l'on avait pu prévoir!...

--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dépouiller ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la bouche!... Et vous verrez qu'il ne crèvera pas, le vieux chenapan, qu'il ne nous débarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez ça... Crapule, va!...

Mon père ne dérage pas. Quelquefois il passe sa colère sur moi.

--C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais été moins bête! Ah! je t'apprendrai à faire l'imbécile, idiot!

Pour éviter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Léon et Mlle Gâteclair qui viennent d'arriver à Versailles.

C'est drôle, Léon est convaincu que les Français ont été vainqueurs. Je ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il admet bien qu'en définitive nous sommes battus, mais battus sans l'être, battus avec le beau rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, en poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la question, il est impossible de douter de notre succès définitif. C'est un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est un succès--et le plus grand.

--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux et digne, assistant avec une hauteur méprisante à l'entrée des Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une grande victoire morale?

Je n'en sais rien.

--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette guerre, nous nous sommes conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas été trahis!... Tiens! regarde ce morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et dis-moi si une population qui se résigne à en faire son unique nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population héroïque. Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris!

Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon a évidemment une aptitude toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers.

--C'est que je suis un bon Français, un patriote!

Je m'en doutais.

Là-dessus, il me fait voir une quantité de dessins et de gravures qu'il a rapportés de Paris, des chromolithographies représentant l'Alsace et la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la France prise à la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche à la main; et, enfin, il déroule une grande image, enluminée de couleurs criardes, où l'on voit trois dames habillées, la première en bleu, la seconde en blanc, la troisième en rouge, qui passent, la tête haute, devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitulé: «A Metz. Quand même!»

--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Léon.

Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson là-dessus. Et il ouvre de beaux livres, dorés sur tranche, à couvertures multicolores, qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions héroïques des Français, ils célèbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur d'âme, et, comme intermède, ravalent les Allemands et les dénigrent sur tous les tons. Ils sont illustrés, ces livres-là; et les gravures qu'ils renferment vous font assister à la défense de Belfort, de Bitche, à la bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen...

--Trouve-moi des faits pareils à l'actif des Prussiens, me dit Léon. Trouves-en et tu me les apporteras.

--Oui, je te les apporterai.

Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me défend de continuer à fréquenter Léon. On prétend que sa société m'est nuisible, qu'il fume, qu'on l'a rencontré dans la rue la cigarette à la bouche: des prétextes qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est venu à la maison dans la journée et qu'il a tenu avec mon père une longue conversation.

Il est parti avec une figure longue comme ça.

--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas à la noce cette année.

Que s'est-il passé? Je le demande au père Merlin qui se contente de hausser les épaules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des pièces de cent sous.

--Pauvre Jules!

--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais beaucoup d'intérêt, pourtant.

Je ris, pendant que le père Merlin me fait signe de m'asseoir.

--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes démarches auprès de ton père ont abouti. Je suis parvenu à lui faire comprendre qu'il était dans ton intérêt d'aller passer quelque temps dans un établissement scolaire. Aussitôt que la tranquillité sera complètement rétablie, on t'enverra à Paris, dans un lycée, pour continuer tes études. Ce n'est pas gai, un collège. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-même que tu aimais mieux vivre entre les quatre murs d'un bâtiment noir que dans un milieu que tu exècres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours là, tu sais.

Très ému, je serre les mains du vieillard.

--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lycées, monsieur Merlin?

--Bientôt, probablement.

C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir «dans nos murs» très prochainement. Il nous explique aussi de quelle façon il a passé le temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pièce de vers qu'il adresse à Gambetta, le coryphée de la guerre à outrance. M. Beaudrain nous laisse entendre que c'est peut-être un moyen très habile d'obtenir les palmes d'officier d'académie. Pourtant, il se trouve fort embarrassé; il n'a pas tout à fait terminé sa pièce.

«Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis arrêté à ce distique:

Tu compris...

Tu compris...

Tu compris...

«(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en poésie. Voyez notre maître Boileau.)

Tu compris qu'il fallait élever notre coeurEt, si l'on succombait, tomber,non sans grandeur.

Tu compris qu'il fallait élever notre coeurEt, si l'on succombait, tomber,non sans grandeur.

Tu compris qu'il fallait élever notre coeur

Et, si l'on succombait, tomber,non sans grandeur.

«C'est précisément ce:non sans grandeurqui cause mon tourment. Il me semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis:avec honneur. Mais je crois avoir déjà lu cette fin d'alexandrin quelque part. J'ai dépouillé, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs recueils de poésies, mais je ne suis pas encore complètement rassuré. Un auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de plagiat. Réflexion faite, je laisserai peut-être:non sans grandeur. Et pourtant...»

Espérons qu'il se décidera.

--Si M. Beaudrain revient, dit mon père en fermant la lettre, c'est que nous n'avons plus rien à craindre.

Je le crois aussi.

Mais, tout à coup, le soir du 18 mars, le bruit se répand dans la ville qu'une insurrection terrible vient d'éclater à Paris.

Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que le péristyle d'un théâtre, désert et silencieux pendant la représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple en fièvre. Autour de l'Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant à toutes les classes de la société, sont accourus s'abriter derrière les baïonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hâte d'armer et de former en régiments pour combattre l'insurrection.

Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents de ville qui ont entouré leurs képis d'un manchon blanc, les prisonniers sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses, sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les opérations sont commencées, déjà. Thiers n'a pas voulu perdre de temps. Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge.

Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère des finances--et sa mère.

M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce à genoux. Il a une mine de pain d'épice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste, on dirait qu'un imprésario, caché derrière lui, vient de tirer une ficelle. J'y ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien, derrière M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote sanglée sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il doit y avoir aussi un fond de culotte lustré par l'abus des ronds de cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu.

M. de Folbert est très solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide comme un manche à balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses petites épaules remontent. Elles sont si étroites que j'ai toujours peur d'en voir passer un morceau par l'échancrure du faux-col. En politique, il est modéré comme une lampe carcel remontée par une main circonspecte. Il s'exprime en phrases officielles:

--La hiérarchie... les préopinants... les statuts organiques... la prépondérance administrative de l'État....

Il est très poli. Il dit:

--Voudriez-vous être assez aimable pour avoir l'extrême obligeance de me faire parvenir la salière?

Il me fait suer.

Sa mère est une vieille personne solennelle, à figure longue, pâle, pâle--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises.

Mon père professe une admiration sans bornes pour son locataire.

--Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin.

Sans échasses? Peut-être bien. M. de Folbert a un oncle député, un oncle à héritage, s'il vous plaît, et très populaire dans sa circonscription; cet oncle, fatigué de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu pour lui céder son siège à la Chambre.

--Quel avenir! répète mon père émerveillé.

Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et financière, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance même de temps en temps, à la dérobée, de petits coups d'oeil américains. Est-ce que ma soeur aurait l'idée?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madamede, ça fait bien Madamede... Tout le monde ne s'appelle pas madamede. Et puis, elle serait dépu... Dit-ondéputéeoudéputète?

Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figuré.--Il a fait obtenir à mon père la construction d'une énorme ambulance en bois, dans le grand terrain vague qu'on voit des fenêtres du père Merlin, et où les Prussiens avaient établi un dépôt de charbons. Mon père pousse le plus possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter gros.--Une chose, pourtant, le désole; c'est de ne pas pouvoir employer des piles entières de planches pourries qui moisissent dans le chantier de la rue Saint-Jacques.

--Ç'aurait été si facile de placer ça ici. Ça aurait passé comme une lettre à la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez malheureux!

Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il ait le temps d'achever sa construction.

--C'est qu'on me ferait une réduction sur le prix convenu... Pourvu que les communards se défendent encore un mois!...

Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible le saisit.

Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris à mon père que le père Toussaint, depuis le départ des Allemands, mène une vie de polichinelle.

--Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il les amène au Pavillon, où il s'est installé.

--Quelle honte! s'écrie Louise.

--Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que ça finira mal. Je fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui arrivera malheur, pour sûr!... Un homme sanguin et fort comme lui... Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met dans des états, je ne vous dis que ça! Et c'est toujours après déjeuner ou après dîner, quand il s'est empiffré de nourriture, qu'il...

Mon père interrompt brutalement Germaine.

--Laissez-nous tranquille avec ça! Ne nous racontez pas ces ignominies. Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas.

--Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'était pour vous montrer que vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez ensemble, mais, en qualité de parent.....

--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou! Et je vous défends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous venez ici.

--Pour votre bien, monsieur, pour sûr.

Et elle revient, pour notre bien, à peu près tous les trois jours.

La dernière fois, elle a pris mon père à part et mon père, au lieu de l'éconduire, l'a entraînée dans la salle à manger où il l'a écoutée longtemps. Quand il est sorti, il était blanc comme un linge.

Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. Le père Toussaint a amené au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et à qui il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait défiler ses amis et connaissances dans la maison où est morte la tante Moreau et où ont lieu, maintenant, des orgies à faire rougir un templier. Mon père a appris autre chose encore; il a été mis au courant des bruits qui courent à Moussy sur le compte de mon grand-père.

Les premiers jours, il a réussi à se contenir. Mais, à présent, sa colère éclate à chaque instant en imprécations terribles:

--Le vieux cochon! Le vieux traître! Un bandit qui mérite la mort dix fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on sait!

Ma soeur, qui s'aperçoit de l'effet déplorable que produisent ces emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils, essaye de calmer mon père. Elle n'y réussit pas pour longtemps.

--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu'à moi de le faire fusiller!

Il répète ça, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui commencent à se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses idées de vengeance, rien, ni l'achèvement de l'ambulance--qu'on va démolir, car on s'est aperçu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrivée des bandes de prisonniers que l'on traîne à Versailles.

--Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je vous assure que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme on les arrange! Ah! les canailles! Et ils ne répliquent pas, je vous assure! On les écharperait sur place, sans les soldats de l'escorte!

Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue, s'avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus. Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues; des femmes du peuple, portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habillées de riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là, leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des pierres.

Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé longtemps, le soir, le ciel tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue.

Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu'à la mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'armée versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient.

Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a pas renouvelé la police d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes.

Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient, en tenant une lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert assises sur un banc du jardin. Il déchire l'enveloppe, mais, au moment d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est forcé de la passer à ma soeur.

--Tiens, lis... C'est de Paris...

Louise commence:

--Monsieur--Tout est sauvé...

--Hein? fait mon père. Tu dis?...

--«Tout est sauvé. Au moment de l'entrée des troupes nous avions pris nos précautions. Nous avions mis en lieu sûr les fonds et les livres de caisse...

Et elle continue pendant que mon père donne les preuves de la joie la plus exubérante. Il s'est levé et se livre, pendant la lecture, à des tentatives d'exercices chorégraphiques qu'il ne mène point toujours à bonne fin. C'est égal, j'en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan dans sa jeunesse, mon père.

Il s'interrompt tout à coup.

--«Il était grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent à percer le mur de la maison voisine et à se précipiter dans le chantier. Les insurgés avaient déjà apporté du pétrole. Ils n'ont pas eu le temps de s'enfuir. On en a tué huit sous la porte cochère...

--Huit! s'écrie mon père. Ah! tant mieux!

Cetant mieuxm'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je n'oublierai jamais ce cri-là.

Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure à chaudes larmes.

--Ah! mes amis, ces canailles-là m'ont tout brûlé! Mon Dieu! Mon Dieu!

Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de sels et un verre d'eau sucrée.

--Oui... tout brûlé, continue-t-elle... tout perdu...

Et, au bout d'une minute:

--Heureusement que nous étions assurés et que mon mari avait mis en sûreté la plus grande partie des marchandises. Comme ça...

--Vous serez indemnisés, fait mon père avec un geste égoïste.

--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'écrie-t-elle. Et plutôt deux fois qu'une. Il ne manquerait plus que cela!

Et elle se reprend à pleurer.

--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne me reste plus rien; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les yeux!...

Prenez le pan de votre chemise, alors.

Et la morale?

Embêtant!

En descendant dans la salle à manger, à huit heures, Louise et moi, pour le déjeuner du matin, nous trouvons notre père qui semble nous attendre en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont posés sur la table.

--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle à vous apprendre. Votre grand-père est mort.

--Grand-papa Toussaint! s'écrie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel épouvantable malheur!

Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de désespoir. Mais l'accent est faux, le geste exagéré; les inflexions brusques de l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est contrefait, dissonant; et l'agitation outrée qu'affecte ma soeur achève de défigurer le peu d'émotion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon père était plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les larmes hypocrites d'un désespoir factice.

--J'ai appris cette nouvelle, continue mon père, hier au soir, vers dix heures, lorsque vous étiez déjà couchés. Je n'ai pas voulu vous en faire part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit...

--Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant.

--Votre grand-père est mort hier, subitement, d'un coup de sang, à sept heures et demie, après son dîner. Je vais aller à Moussy tout de suite...

Mais Mme de Folbert et son fils font leur entrée, et il faut recommencer pour eux le récit de la mort du grand-père. Ils paraissent profondément affectés. Mme de Folbert déclare que c'est un malheur irréparable.

--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les grands-parents.

C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, à pousser de longs soupirs entrecoupés de sanglots.

Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui s'est contenté de secouer la tête de droite à gauche, se lever avec précaution et s'approcher à petits pas de la chaise de ma soeur. Il bredouille, tout en avançant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en prêtant l'oreille, on perçoit des bouts de phrases:

--C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je pouvais, si... j'osais espérer... s'il m'était permis... si j'étais assez heureux pour voir des liens plus sérieux... non, plus solides... non... oui, plus solides que ceux d'une simple amitié... unir nos deux familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle...

Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimètre par seconde. Louise se lève, tamponne ses yeux une dernière fois et, avec un énorme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle du chef de bureau.

Nous nous sommes levés, nous aussi. Et Mme de Folbert s'écrie en étendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas:

--Soyez heureux, mes enfants!

J'ai déjà vu quelque chose comme ça, dans le temps, avec Jules. Louise avait la même tête. Allons, elle sera dépu... Je ne sais toujours pas comment on féminise ce mot-là. Il faudra que je regarde dans un dictionnaire.

Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me faut, toute la journée, faire des courses qui n'en finissent pas: aller chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier pour commander des crêpes, chez celui-ci, chez celui-là. Ma soeur aussi se donne beaucoup de mal. Et c'est à peine si elle trouve une minute, le soir, lorsque mon père revient de Moussy, pour lui dire à l'oreille:

--Une bonne journée, hein?

Oui, une bonne journée pour tous les deux. Mon père cache mal sa joie: ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouvée, et le rêve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se réaliser. Il va pouvoir acheter lesGrands Hommeset fonder à Paris un établissement important.

Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a trouvé dans les papiers du grand-père--qui n'a pas laissé de testament--une note datant de plusieurs années déjà. Dans cette note le vieux demandait que son corps fût inhumé à Versailles.

Mon père hésite à exaucer ce désir.

--Des tracas, des dérangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien à Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de faire un testament, le père Toussaint aurait probablement changé d'avis...

Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce détail devant nos locataires, et ma soeur le supplie d'exécuter les dernières volontés du vieux.

--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. Ça fera mieux, à tous les points de vue. Ça fera voir que nous n'avons pas de rancune.

--Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon père.

Pourtant, il finit par se décider. Le grand-père sera enterré à Versailles.

Il sera enterré à Versailles, mais je n'aurai pas de vêtements de deuil. Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement représenté à mon père que des habits noirs seraient bien plus convenables. Car, enfin, un costume marron...

--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de même. D'abord, le marron, c'est deuil. Et puis, c'est assez bon.

Et c'est habillé de marron que je suis le cercueil, depuis l'église de Moussy où l'on a dit une messe jusqu'à la porte des Chantiers où les employés de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons là la plus grande partie des invités à qui nous avons donné rendez-vous, pour leur épargner de trop grands dérangements, à l'entrée de la ville: M. et Mme Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner...

Le Luxembourgeois se place à côté de mon père, lorsque le convoi se remet en marche.

--J'ai trouvé la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi, et je me suis empressé...

--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis quelque temps déjà...

M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanément quitté Versailles. Il est resté à Paris pendant la Commune. Il a même profité de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a fourni des renseignements--des renseignements précieux--à ses risques et périls. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montré ingrat. M. Hoffner a été récompensé, il le déclare lui-même, bien au delà de ses mérites. Et, de plus, il va être l'objet d'une distinction des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur.

--En vérité? fait mon père. Mes compliments, mes compliments... Et vos amis, à propos, vos amis... messieurs Hermann et Müller... que sont-ils devenus? Ils ont enlevé leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais j'étais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retournés à Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce?

--Non, non. Ils avaient l'intention de s'établir à Versailles, mais on leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accepté. Ils ont vendu... rendu, c'est-à-dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils avaient apportés de Saint-Cloud. Ils les ont rendus à leurs propriétaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position, à la Présidence.

--A la Présidence! Ah! bah! Ah! bah!...

--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces malheureuses provinces sacrifiées... Les Alsaciens avant tout! Voilà le mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice...

--Je crois bien!...

Nous arrivons au cimetière. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de toutes les larmes qui se répandent sur la tombe du vieillard, ce sont peut-être celles que je verse qui sont encore les plus sincères...

La cérémonie est terminée; les fossoyeurs achèvent de combler la fosse. On se sépare à la porte du cimetière. Ma soeur, les yeux tout rouges, rentre en voiture à la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je suis mon père qui se rend à pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter la facture. Le père Merlin nous accompagne.

Mon père semble déchargé d'un grand poids. Les idées funèbres ne le tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau temps, et enfin, de politique.

--Oui, nous avions raison de ne pas désespérer, pendant la guerre. Nous avons été battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que jamais; et les Prussiens, à Saint-Germain et à Saint-Denis, assistent avec rage à son réveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple qui, pour vivre, n'hésite pas à couper le mal à sa racine, à s'amputer héroïquement? Oui, nous avions raison. Il faut élever nos coeurs! Debout! Encore plus haut!Sursum corda!Il s'agit de prendre notre revanche aujourd'hui. La grande! La définitive! La patrie est forte, maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune, le baptême de sang nécessaire. Ce sang lave toutes les hontes passées: nous n'avons plus de boue à essuyer, nous n'avons qu'une revanche à prendre. Haut les coeurs!...

Nous sommes arrivés sur la place d'Armes. Et je regarde les pièces d'artillerie prises à Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons rayés et à âme lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangés symétriquement, ainsi que de glorieux trophées. A droite, l'Orangerie, où sont entassés les prisonniers; à gauche, les Grandes Écuries, où siègent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de Satory, où on les fusille.

Mon père continue:

--La revanche! La revanche terrible, sans pitié! l'anéantissement de l'Allemagne! Que tout Français tienne le fusil! Tout pour la guerre! Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voilà ce que je pense, moi; et je vous le dis comme je le pense, tout crûment. Je ne sais pas faire de phrases, moi. Je suis un bon bourgeois...

Tout à coup, il s'arrête. Là-bas, débouchant de la cour du Château, passant dans l'allée ménagée entre les canons parqués sur la place, une voiture arrive au grand trot.

--C'est Thiers! s'écrie mon père. Le vainqueur de la Commune! Le grand patriote!

Et il ajoute:

--Il faut l'acclamer.

Le coupé approche rapidement. Par la portière, j'entrevois un toupet blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon père m'empoigne par le bras et, levant son chapeau:

--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive Thiers!

Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a été. Je sais ce qu'il est. Je ne saluerai pas.

La voiture est déjà passée, et je n'ai pas salué, je n'ai pas mis le doigt à mon chapeau.

Mon père se tourne vers moi:

--Pourquoi n'as-tu pas salué?

Je ne réponds pas. Il lève la main.

Qu'il frappe.

Mais le père Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon père et moi et, souriant:

--Décidément, Barbier,--pour revenir à nos moutons--je dois avouer que vous aviez raison tout à l'heure: vous êtes un bon bourgeois.

Villerville, août 1889.


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