L’automne jeta son feu au vent d’ouest qui tondait les châtaigneraies ; et saint Martin leva sa crosse sur le pays : une haute lumière qui cachait l’avancée des jours froids.
Par un matin de novembre, arriva de Paris une voiture pleine de meubles, d’objets, de tentures que Mme de Flamare avait achetés pour le plaisir de Sylvie. C’étaient des sièges recouverts en tapisserie de Beauvais et d’Aubusson, des estampes de Moreau le jeune, une pendule rocaille, trois paires de bras, ornés de feuilles de laurier ; une tenture de gros de Tours où l’on voyait, se mêlant : plumes, rubans et fleurs ; des guéridons tournés par les Amours, une coiffeuse en amarante, une table à ouvrage en acajou parées de bronze ciselé ; deux paires de vases en albâtre ; un baromètre en bois doré où Cupidon abandonnait son carquois. Des petits chenets remplacèrent dans la cheminée les landiers de fer forgé. Mme de Flamare gémit :
— Ils sont perdus dans ces antres, les pauvres mignons !
Puis elle déroula des tapisseries de verdure, si maladroitement qu’elle trébucha en tentant de les élever à bras tendus.
— J’ai manqué de me tuer, dit-elle ; c’est un mauvais signe.
Et elle se mit à rire. Sylvie poussait des cris de joie et Claude admirait les meubles gracieux qu’il plaçait et déplaçait sans cesse. Un sourire naissait dans la sévère demeure, comme si un enfant potelé y fût entré soudainement. Le cuivre doré étincelait, le bois précieux brillait ; et la tapisserie couvrit les murs d’où l’on avait enlevé des portraits trop majestueux peints par Largillière.
Les gens du château, chambrières, marmitons, filles de cuisine s’empressèrent autour de Sylvie et de Mme de Flamare, qui s’écria :
— Quand le comte reviendra…
Elle chanta ces premiers mots et poursuivit les mains levées :
— Il croira que nous avons été touchés par la baguette des fées. Il n’aime pas les fées, le pauvre !… Comprenez-vous que l’on n’aime point les fées, Isabelle, Marion, Nadalette ?
A ce moment, Jacques Chabane, le fils aîné du forgeron de Bonnal, entra. Il sciait souvent du bois à la cuisine ou rafistolait la batterie de cuivre et de fer. Il se rendait utile par maints travaux où il montrait beaucoup d’adresse.
— Qui t’a dit de venir ici ? dit Claude.
— J’ai pensé que je pourrais vous aider…
Du même âge que Sylvie, il était de haute taille et très robuste, avec une tête droite aux cheveux durs. Quand il regardait fixement, ses yeux bleus devenaient sombres. De la chemise de chanvre, le cou sortait, musculeux et mordu par la flamme de la forge.
Claude s’agitait et s’émerveillait, mais Mme de Flamare contraignit chacun au silence, car ses paroles se pressèrent avec une joyeuse fureur.
Jacques Chabane porta la coiffeuse et la table en amarante dans une chambre transformée en boudoir.
— Que le nid sera joli ! dit-il en joignant les mains.
On entendait Mme de Flamare qui criait :
— Tout cela ne m’a coûté qu’un millier de louis…
Les gens du château l’écoutaient, ébaubis. Quand tout fut remis en place, ils s’en allèrent. Et seule, dans la grand’salle, Mme de Flamare chanta :
Qui veut ouïr chansonnetteDes demoiselles de Paris,Qui ne savent comment se mettre ?Vous les voyez aujourd’huiDans un panier, landeriretteDans un panier, landeriri.La fille la plus honnêteSi elle veut se divertirAfin d’être plus alerte,Elle se met sans contreditDans un panier, landerirette,Dans un panier, landeriri.
Qui veut ouïr chansonnetteDes demoiselles de Paris,Qui ne savent comment se mettre ?Vous les voyez aujourd’huiDans un panier, landeriretteDans un panier, landeriri.La fille la plus honnêteSi elle veut se divertirAfin d’être plus alerte,Elle se met sans contreditDans un panier, landerirette,Dans un panier, landeriri.
Qui veut ouïr chansonnette
Des demoiselles de Paris,
Qui ne savent comment se mettre ?
Vous les voyez aujourd’hui
Dans un panier, landerirette
Dans un panier, landeriri.
La fille la plus honnête
Si elle veut se divertir
Afin d’être plus alerte,
Elle se met sans contredit
Dans un panier, landerirette,
Dans un panier, landeriri.
Elle répéta le refrain : landeriri, landerirette ; puis, s’arrêtant net, elle s’adressa au comte d’Argé qui était Dieu savait où :
— Ah ! monsieur le comte, monsieur du Bougon, il faut bien sourire un peu. Les grâces, les jeux, les ris ont plus de pouvoir qu’une troupe de guerre en ce temps-ci, tra la la li, en ce temps-là, tra la la la… Que dites-vous ? Oui, il vaut mieux que vous gardiez le silence… mais, monsieur, vous pouvez me répondre si vous voulez…
Sylvie, pour fêter l’arrivée de tant de choses ravissantes, s’était assise au clavecin et chantait un air d’Orphée; Claude lui répondit par un chant mélodieux, tiré de l’Aspasiede Grétry.
Jacques Chabane se tenait en arrêt, dans une encoignure de fenêtre. Sylvie s’arrêta de jouer ; il lui parut que le regard du garçon la touchait :
— Vous pouvez vous en aller, Jacques, dit-elle.
Mais Mme de Flamare entra, en pinçant ses jupes du pouce et de l’index, le petit doigt en l’air.
— Il est gentil, cet enfant ; par son œil bleu, il mérite d’avoir du sang de même couleur.
Et elle le prit familièrement par la pointe du menton.
Tous les jeudis, le curé Broussel disait la messe dans la chapelle d’Argé. Avant qu’il eût atteint la quinzième année, Jacques Chabane la servait. Ce jour-là, il endossait sa veste la plus propre, mettait des bas fins et des souliers à boucles. Il avait fort bon air quand, d’un geste noble, il élevait le missel. Pour rien au monde, il n’eût manqué cette fête. Dès son plus jeune âge, il avait été enfant de chœur à l’église de Bonnal. Le curé, voulant le pousser dans les saints ordres, lui avait enseigné les premiers rudiments du latin, les règles de la langue française, tout en lui permettant de lire et d’admirer les bons auteurs comme Massillon et Fléchier. Il devinait en ce garçon une intelligence vive et un caractère bien trempé. Mais Jacques ne répondit pas à ses soins ; il ne pouvait se résigner à se séparer du siècle. Il préférait une humble vie tissée de peines et d’obscurs plaisirs à celle qui est faite de silence et de mortification. Depuis le jour où il brisa une burette sur les dalles de la sacristie, dans un mouvement d’extrême violence, et se déchirant les mains aux parcelles du verre broyé, l’abbé Broussel n’osait plus lui faire le moindre reproche. Il s’était mis à genoux pour implorer son pardon, mais un garçon qui montrait un sang si bouillant ne pouvait être un messager de paix.