VII

La mort de Mme de Flamare frappa cruellement Sylvie. Cette femme, qui agitait l’air de ses paroles et de ses gestes, cachait un bon cœur. Par son testament, elle laissait mille louis aux pauvres de Bonnal et deux mille livres au curé Broussel. Elle avait voulu reposer dans le petit cimetière où dormirait à son tour sa fille chérie, dans la sépulture de la maison d’Argé.

Il semblait que sa disparition marquât la naissance d’un autre temps. En vain, Claude interrogea ses gens, poursuivit de longues recherches pour découvrir comment elle était tombée de sa mule. Comme elle était de forte complexion, on pensa qu’elle avait été prise de vertige.

Sylvie se sentait trop solitaire dans le grand château. Au dehors, les chaumières aux toits bas semblaient des bêtes accroupies et menaçantes. Des rumeurs d’alarme arrivaient, plus nombreuses de jour en jour. Le comte écrivait de Paris des lettres où il ne cachait pas son inquiétude. Claude ne cessait de veiller sur sa chère Sylvie, qui montrait les promesses d’un enfant ; sa taille s’alourdissait et son beau visage devenait plus sérieux. Parfois, comme aux temps paisibles, il s’asseyait au clavecin et elle jouait de la harpe. Courte trêve. Quand elle s’arrêtait d’émouvoir les cordes, attristée soudain, il prenait place à ses pieds, levait vers elle un regard d’amour.

Il souriait, bien qu’il fût plein de trouble.

Ko-Ko, depuis la mort de Mme de Flamare, boudait dans un coin et se grattait le museau en battant de l’œil. Un soir, Claude le découvrit, inerte et glacé, étendu sur la première marche de l’escalier. Ses mains étaient repliées autour de son cou velu ; il faisait penser à quelque étrange enfant trop laid, que ses parents auraient abandonné. Claude le fit enterrer dans le parc sans en avertir Sylvie.

Jacques Chabane fréquentait le château d’Argé. Claude lui permettait de lire dans la bibliothèque. Il en avait une grande reconnaissance.

Les événements, qu’il voyait venir de ses yeux intelligents, lui donnaient une assurance nouvelle.

— Madame, dit-il un jour à Sylvie, n’ayez aucune crainte. Rien ne disparaîtra, si ce n’est la haine et l’injustice. Le bonheur va descendre sur la terre. Il n’y aura plus d’envie.

Parfois, il lui lisait des pages de l’Essai sur l’inégalité des hommes. Peu à peu, il haussait le ton et s’embrasait lui-même au style de l’homme passionné. Comprenant enfin qu’il soufflait un malaise, au milieu de ce logis paré de meubles mesurés, il se taisait, et ses regards pleins de volupté cachée se tournaient vers Sylvie.

Elle pensait que ce garçon au naturel bouillant lui était tout dévoué. En ce temps, ses épaules larges et son esprit décidé pouvaient être bien utiles. Elle avait le sentiment de sa faiblesse, près de Claude qui était de complexion délicate, d’âme généreuse, mais souvent incertaine.


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