Jacques Chabane parut au château d’Argé l’avant-veille de son départ pour Limoges, où le drapeau d’union serait levé sur le peuple.
Il fut introduit dans la grand’salle. Où était la splendeur passée ? Jeanne Cabiaud et sa fille servaient sans faste, aidées par quelques jeunes chambrières. Il salua Sylvie et attendit que Claude lui offrît un siège. Puis il annonça que six gardes nationaux avaient été désignés pour assister à la fête de la Fédération ; il acceptait l’honneur de les conduire.
— On s’est étonné, monsieur, de votre absence. Il s’en est fallu de bien peu que des garçons excités ne vinssent attaquer Argé et demander raison de ce qu’ils considéraient trop vite comme une marque de mépris. J’ai su les en empêcher.
Il se tourna vers Sylvie, qui le remercia avec bonté.
— Ils se seraient bien trompés ; on ne méprise que ce qui compte ! dit Claude.
— Ah ! monsieur, repartit Jacques Chabane, je prends vos paroles comme une simple boutade !
Mais sa colère se fondit dans le doux regard de Sylvie.
— Je n’ai pas voulu parler de gens qui sont attachés au roi, mais de factieux qui ont ruiné Villemonteil.
— Il ne faut pas trop parler de Villemonteil, dont le maître est absent. Mais j’ai désapprouvé ces désordres.
Sylvie changea le cours de ces paroles ; elle s’anima de gaieté factice et brillante.
— Monsieur, faites-nous ce soir le plaisir de manger avec nous un bien modeste repas.
Jacques fut si interdit de cette invitation, qu’il s’inclina sans pouvoir répondre. Elle le considérait d’un œil clair, heureuse du trouble qu’elle éveillait en lui. Il maîtrisait avec peine son orgueil. Pour la première fois, il allait s’asseoir à la table des maîtres d’Argé.
Claude appela des jours où le roi et le peuple formeraient une grande harmonie.
Le soleil descendait ; par les fenêtres de la salle où le couvert était mis, il répandait sa pourpre, mêlée à la verdeur des prairies. Et du foyer des collines, la première étoile gagna le ciel, où elle trembla comme une pointe d’épi.
— Comment ne pas se sentir plein de paix, dit Jacques. La nature, selon Rousseau, nous y invite ! Qui peut songer à cette heure qu’un renard rêve d’égorger quelque lièvre innocent et que le reptile va dormir pour mieux fasciner demain l’oiseau sans défense !
Il cherchait une réponse dans les yeux de Sylvie, qui ne se détournaient pas. Quand le repas fut annoncé, elle pria Jacques, avec une grâce merveilleuse, de s’asseoir. Elle lui demandait s’il préférait tel mets à tel autre et s’efforçait de voiler sous des paroles ravissantes tout signe de hauteur. Au dessert, Claude déboucha un flacon d’un vin de Montbasillac.
— Je sens, mon cher Jacques, dit-il, que vous êtes attaché à notre maison. Il me plaît de voir en vous un défenseur de ma chère Sylvie et de notre petit Marie-Gabriel, si ce n’est de moi-même.
Jacques Chabane se leva pour mieux l’assurer de son dévouement. Et, s’asseyant de nouveau, il écoutait le charmant langage de Sylvie et il était éclairé d’une lumière enchantée. Le repas achevé, il osa demander à Sylvie qu’elle daignât jouer de la harpe. Elle accepta et le rayon de ses bras nus vibrait au regard de Jacques, plus que les cordes harmonieuses.
— Autrefois, murmura-t-elle, nous aimions, Claude et moi, à chanter de beaux airs, jusqu’au soir où nous avons senti se lever la haine près de nous.
Claude raconta comment un rôdeur avait jeté dans la salle un oiseau mort et souillé.
— Cela est triste, soupira Jacques Chabane.
Bientôt, il prit congé et s’en revint dans la nuit, où la lune, entre les arbres, mettait un accent de glace. Un moment, il s’arrêta de marcher et pleura.