XXII

Jacques Chabane apprit le départ de Claude d’Argé, mais, pour le moment, il lui plaisait d’en ignorer les vrais motifs. Il se traçait une ligne de conduite, à l’exemple des héros dont il avait lu l’histoire. Il délaissait la forge où le travail n’abondait pas, les terres demeurant en friche, par grandes étendues. Il passait des journées et des nuits de veille, à lire pêle-mêle les livres del’Encyclopédie, qu’il avait empruntés à la bibliothèque d’Argé. Il repoussait à présent lesMémoires d’un homme de qualité, où il méprisait une vie trop facile ; cette Manon, qui l’avait fait tant pleurer, il la plaignait d’être tombée dans les pièges de l’or et du plaisir, tendus par un garçon que les vices de la noblesse avaient corrompu, et qui, en d’autres temps, eût fourni l’étoffe d’un héros. Il apprit les lois de la physique et de la chimie, les éléments de la philosophie ; il poussait son intelligence dans ces domaines jusque-là fermés. Les hommes étaient malheureux parce que trop ignorants ; la religion attachait un bandeau sur le front de ceux qui tournaient à la meule. Et quand il démêlait quelque problème, une chaleur d’orgueil lui montait aux joues.

Pousser en avant son esprit, cela était nécessaire, mais il fallait aussi endurcir le corps, le préparer aux combats. Cette garde nationale, ce n’était qu’un troupeau ; il entrerait dans les cohortes et retrouverait le pas romain qui fit trembler l’univers.

Il s’exerçait à tirer au pistolet et il cassait une branchette d’arbre à une bonne distance. Il élevait et abaissait, pour le roulement de ses muscles, un fort essieu de voiture qui se rouillait devant la forge de son père. Il s’habituait à courir d’un pas cadencé dans la campagne, en des solitudes. Il éprouva ainsi le souffle de ses poumons. Bientôt, peut-être, il bondirait pour des assauts ou se plierait au rythme des longues marches dans la nuit. Sur un vieux cheval de trait, il aimait à sauter et à réussir ces mouvements de voltige qu’un ancien dragon lui avait appris.

Il démêla vite que le comte et son fils quitteraient la France, mus par des desseins inavoués. Ils allaient vers la défaite, car la nation était souveraine et serait terrible. Ces nobles se prenaient en des lacets de procureur. S’ils étaient montés à cheval, d’un seul élan, pour défendre, épée à la main, pistolet au poing, leurs privilèges, qui les aurait arrêtés ? Le marteau bien manié assouplit le fer, à coups redoublés. Tant pis pour ceux-là qui n’avaient pas su garder leur pouvoir. Il sentait avec force que la considération de ses compatriotes l’entourait à présent comme celle qu’il eût reçue étant noble, avant la révolution. Quand il passait dans les ruelles de Bonnal, il voyait bien qu’on l’admirait. Dans la salle commune, sa parole était écoutée des vieillards ; et des femmes l’applaudissaient.

Sylvie était seule ; il désira de courir vers elle, et plein d’une joie si sombre de savoir qu’elle veillait sans défense, sublime et fragile, sur le berceau de Marie-Gabriel, qu’il en fut effrayé. Le cœur ne devait pas sauter comme le chevreau. Il attendrait, en se maîtrisant, d’aller la voir en cet air nouveau qui l’entourait depuis que Claude était parti. Une espérance folle se levait dans le silence de ses nuits ; il baisait la miniature qu’il glissait sous son oreiller. Malgré l’ombre, la couleur du visage chéri rayonnait comme d’un soleil caché.

Après une semaine d’attente volontaire, il prit la route d’Argé. L’automne soufflait ses cendres ; dans les brouillards qui se déroulaient en fumées, des arbres dépouillés de leurs feuilles ressemblaient avec leurs ramilles serrées à quelques filets qu’un gel fabuleux aurait durcis au point de les empêcher de retomber sur des océans de brume. Dans leurs mailles ne se prenaient que les vapeurs de la nuée ou quelques corbeaux croassant.

Si Jacques Chabane, qui avait lu lesRêveries d’un promeneur solitaire, découvrait un peu du mystère de la nature, la mélancolie du sol et des eaux ne pouvait rien contre son cœur trop vif. A son gré, Sylvie lui souriait, oubliait Claude, et elle ne souffrait pas de son départ. Mais vite il rappelait la réalité dont on sent le poids. Il se demandait comment il occuperait la vie de celle qu’il osait aimer, comme les grands capitaines, mêlant force et ruse, occupent la plus belle des villes. Il se méfiait de soi-même et des premiers mouvements qui l’agitaient, pour n’en garder que l’utile et le possible.

Quand il pénétra dans la cour d’Argé, une sorte de tristesse sortait des murailles et des fenêtres mi-closes. De la meute des chiens, ne restait qu’un vieux labri à la gueule enrouée. L’herbe poussait entre les pavés ; l’immense verger n’était plus cultivé, sauf une parcelle.

Il attendit à la porte et frappa plusieurs coups qui éveillaient de longs échos. Il découvrait la misère de ce manoir formé pour des hommes puissants et qui n’était plus habité que par une femme et un petit enfant.

Jeanne Cabiaud, en ouvrant la porte verrouillée, s’écria d’une voix plaintive :

— C’est toi, Jacques Chabane, je ne sais pas si la pauvre Sylvie a le cœur d’écouter quelqu’un.

— J’ai à lui parler de choses pressantes, dit-il avec fermeté.

Jeanne Cabiaud le fit entrer, ne voulant pas mécontenter ce garçon. Il entendit la voix de Sylvie ; elle jouait sans doute avec Marie-Gabriel. Il monta le grand escalier tournant, jusqu’au seuil d’un boudoir plein des grâces finissantes du siècle. Comme il frappait à la porte, il entendit les coups de son cœur et s’efforça en vain de l’apaiser. Sylvie vint ouvrir ; elle ne s’étonna point. Et comme pour prévenir toute question, elle dit :

— M. d’Argé, vous le savez peut-être, est à Paris pour régler des affaires d’intérêt. Je ne sais quand il reviendra. Il aurait voulu vous voir avant de partir.

Jacques Chabane regretta de n’avoir pu le saluer.

— Cette absence, dit-il, ne sera pas longue. De méchants propos courent déjà. Je saurai les étouffer.

Elle leva sur lui un regard d’amitié assombri par le souci. Jacques admirait en secret cette femme que la douleur avait mûrie. Un feu de châtaignier craquait dans la cheminée et le jour mourait. Dans une girandole d’argent, elle alluma trois bougies :

— On a posé les scellés au château de Villemonteil et fait l’inventaire. Cela est indigne.

Il écoutait avec ravissement le son de sa voix ; tant de beauté effaçait les mouvements de la révolution.

— Madame, dit-il, je suis votre serviteur et si vous daignez le permettre, votre humble ami. Vos grâces valent plus qu’un royaume. Moi vivant, il ne vous sera fait aucun mal.

— Je pense surtout à mon enfant.

Comme elle prononçait ces mots, deux gouttes d’un ciel infini brillèrent dans ses yeux, et un soupir gonfla sa gorge peu découverte. Le malheur ne pouvait flétrir la fleur de jeunesse en sa première saison. Jacques Chabane la regardait, émerveillé. Être un homme de qualité et se jeter aux pieds de cette femme, essuyer un refus, mais en formant un aveu plein d’orgueil et de douceur !

Il s’humiliait devant elle, baissait les paupières pour cacher des regards de feu et son amour le brûlait. Il éloigna enfin tant de trouble et, cruellement, il sentait que Sylvie n’aurait pu croire qu’il osât l’aimer.

L’enfant s’éveillait ; elle balança le berceau et chanta un de ces airs qui sont marqués d’un rythme bourdonnant et voilé. Elle considérait Jacques avec des yeux pleins de la clarté des cœurs purs.

— Mon enfant est beau, murmura-t-elle.

— Il vous ressemble, madame, dit-il d’une voix rauque.

Elle se tourna vers Marie-Gabriel, dont on ne voyait que les petites mains fermées.

Il se leva et dit tout bas :

— Le départ de M. d’Argé, c’est chose bien grave, madame.

S’il n’émouvait Sylvie par l’amour, il la toucherait du moins par la crainte ; ainsi, l’atteindrait-il au fond du cœur. Elle tressaillit et il eut la joie non pareille de l’entendre murmurer, penchée vers lui :

— Jacques, je vous supplie de nous protéger. Notre sort est entre vos mains. Je sais que Pierre Forclos est notre ennemi juré. Soyez notre ami.

Il crut défaillir dans le souffle de sa bouche. Il vit se lever, à la lueur des bougies, la lumière de ses mains tendues ; et voilà que paraissait la peur, une alliée qui rapprochait de lui celle qu’il considérait jadis comme une fée et qui était à présent une femme mortelle, de chair et de sang, implorant secours.


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