Le 26 novembre, la municipalité de Bonnal posa la première affiche qui proclamait la confiscation des biens des émigrés. A partir de ce jour, les citoyens étaient avertis que tout créancier d’émigré devait faire sa déclaration entre les mains du secrétaire du district et y déposer ses titres, à peine d’être déchu de sa créance. Les biens-fonds appartenant à Jean et Claude d’Argé et situés dans la commune étaient séquestrés entre les mains de la citoyenne Sylvie d’Argé : réserve consistant en jardins, granges, prés, pacages, terres labourables, bois châtaigniers, bois semis, quatre poulains et une jument, deux bœufs, cinq vaches avec leurs suites, deux brettes et quatre petits cochons, un moulin et six domaines dont suivait l’énumération.
Les élections eurent lieu le 3 décembre. Pierre Forclos fut réélu. Il parlait bien, savait lire et écrire à merveille ; au milieu de ses officiers municipaux, qui pouvaient à peine tracer les lettres de leur nom, il pérorait comme un homme éloquent qui prend à témoin des hommes parfaitement sourds. Il ne redoutait que Jacques Chabane et il le comblait de menues flatteries dont il ne lui était pas rendu monnaie. Le nouveau curé qui avait prêté le serment, Anselme Fanlac, ancien religieux, disait-on, se plaignit au maire que l’abbé Broussel lui enlevait un nombre important de fidèles.
Pierre Forclos fit mander Jacques Chabane :
— Je ne veux pas sévir contre cet homme qui a l’insigne folie de mépriser la loi. Son culte ne vaut rien, puisqu’il n’est pas approuvé par la nation. Je sais qu’il n’est pas un méchant homme ; aussi l’avertirai-je de cesser ses prières, qui ne sont pas légales, et c’est toi que je charge de ce soin.
Jacques Chabane, qui gardait à l’abbé Broussel une grande amitié cachée, accepta cette mission en pensant qu’il pourrait écarter le péril qui le menaçait. Il vint à cheval à La Fourcade ; comme il mettait pied à terre, il entendit du bruit sous les combles de la métairie. Il entra et s’écria :
— Je ne viens pas en ennemi !
Il monta d’un pas rapide au grenier. Des femmes poussèrent des cris étouffés, mais il se mit à genoux, comme l’abbé Broussel achevait de dire la messe. Cette attitude apaisa les fidèles. Quand le curé eut enlevé l’aube et la chasuble, il récita les prières d’action de grâces. Bientôt, il resta seul avec Jacques Chabane, qui s’approcha de lui avec respect, car il n’était pas un homme commun celui qui s’offrait tranquillement au glaive de la loi. Il l’avertit de prendre garde et de ne plus célébrer la messe sur le territoire de la commune.
— Tu me demandes ce que je ne peux accorder à personne ; et je tremble de te voir devant mes yeux en ces jours de deuil, car je lis le désarroi de ton âme. L’instruction que je t’ai donnée, tu la détournes de son cours. Pauvre enfant, tu es emporté !
Jacques Chabane repartit :
— Non, je suis libre.
— Libre comme le vent ; mais qu’est-ce donc que cette liberté ?
Alors, Jacques Chabane s’en alla précipitamment ; et il pensait que cet homme était bon, mais faible d’esprit ; il en pâtirait.
En ce temps de Noël le ciel s’éclaira. Les jours étaient d’un bleu glacé, la nuit haute et pure, brillante d’étoiles. Jacques Chabane allait souvent veiller au château d’Argé. Sylvie lui montrait une ardente amitié. Elle s’appuyait à ce garçon qui, dans sa solitude, sans défense, l’avait secourue. Il écoutait avec respect ses moindres paroles, et il se mouvait doucement dans sa vie, attendant l’heure… Cette force qu’elle devinait, elle l’aimait comme un gage de sécurité. Elle ne lui parlait pas de Claude d’Argé, car elle savait qu’il blâmait son départ. Il prenait sur ses genoux Marie-Gabriel à présent guéri, et il l’amusait en riant. Mais Sylvie, il faudrait bien qu’elle lui appartienne un jour. Il s’unirait, ayant franchi tous les obstacles, à cette femme qui portait en elle la grâce et la gloire de plusieurs siècles.
Un soir, il fut mis à une grande épreuve. Elle avait reçu des nouvelles de Claude et il le devina. D’une voix calme, il lui demanda :
— Avez-vous reçu des lettres de M. d’Argé ? Vous l’aimez beaucoup !
— Comment ne l’aimerais-je pas ! s’écria-t-elle, le visage en feu ; l’éloignement, le danger grandissent encore mon amour !
Longtemps, elle dit pourquoi elle admirait Claude et l’aimait, sans voir, emportée par sa passion, la figure contractée de celui qui l’écoutait. Si elle avait pu prêter attention au regard de Jacques tandis qu’elle parlait, elle se fût arrêtée soudain. Quand elle se tut, il repoussa l’enfant, comme s’il le brûlait tout à coup, et il baissait les yeux. Puis il se mit à sourire, murant sa colère, et il changea doucement le cours de la conversation. Ce soir, elle accepta de chanter un air de Rameau, au clavecin si longtemps fermé.
Triste fête de Noël que celle de 1792 ! Les fidèles que rassemblait l’abbé Broussel entendirent la messe de minuit dans le grenier de La Fourcade, tout paré de branches de sapin et de houx. Les cloches sonnaient au fond du ciel et ne descendaient plus sur la terre. En ce temps où l’Enfant divin apporte la puissance et la paix, le pays était plein de guerre. Les anges s’enfuyaient dans les hauteurs. On égorgea quelques volailles ; on bourra de leur sang les petits boyaux des cochons, le cidre coula dans les gobelets, mais on ne voyait pas le rire de l’étoile au sommet des airs. Et la chair est triste, abandonnée à son poids et sans lumière.
Jacques Chabane veilla cette nuit. Il n’entendait pas son père qui chantait des refrains gaulois au coin du feu, tandis que la mère contait à Hubert et Jean de vieilles légendes limousines. Il lut, comme autrefois, l’Évangile, quelques pages duContrat social. Puis il songea. Il devait être mécontent de soi-même. Sylvie était une femme adorable, mais lui, il avait montré trop de faiblesse ; elle aimait son mari, elle osait l’aimer quand il perçait le sein de la patrie ! Mais elle n’était pas coupable, ignorant les vertus de la révolution. Bonne et pure, elle ne voyait pas le crime de Claude d’Argé… Cet homme qui ne craignait pas d’abandonner un ange et un fable enfant ! Ah ! Sylvie, qui la délivrerait ? Son amour était misérable. Il vaudrait mieux qu’elle mourût ou qu’elle brisât ces liens… Elle ne le pouvait et, pourtant, il le fallait.
Elle avait reçu des nouvelles de Claude ; malgré la distance, il exerçait sur elle une influence coupable. Peut-être même rôdait-il dans la province pour conspirer contre la nation et perdre Sylvie avec lui. Et la vrille du soupçon tournait.