XXV

Jacques Chabane voyait venir le temps où il pourrait montrer quelque héroïsme, mais les jours lui semblaient d’une monotonie odieuse. Ah ! la nation allait-elle crier au secours ? Aurait-on fini d’ergoter, de payer en paroles ? Avec des grappes d’hommes, ferait-on le vin des dieux ? Ils se tairaient, les fous, quand on leur enfoncerait un poing de bronze dans la bouche. Le sang du peuple, enfin versé, brûlerait la pourpre des rois. Les étendards de la mort et de la liberté arrivaient, penchés à l’horizon, sortes de grands feux couchés au souffle furieux qui sortait de poitrines si nombreuses qu’on ne les pouvait compter.

Dans la salle commune, Jacques Chabane, en qualité de secrétaire, recopiait les lettres que les administrateurs du directoire de Bellac adressaient à MM. les officiers municipaux de Bonnal, qui cultivaient leurs champs. C’étaient des mandements de l’imposition foncière que devait supporter la paroisse et de l’imposition mobilière de ladite, un état à remplir pour les charges locales de la municipalité. « Ne perdez pas de temps, citoyens, pour vous occuper de toutes les opérations préliminaires et indispensables ! » La missive demandait de la vigilance et de l’exactitude. Il s’agissait de patriotisme et de zèle pour la chose publique.

Jacques Chabane grondait de colère en remuant tant de papier. On parlait donc encore d’impôts ? Un bon sabre remplacerait parfaitement la plume que l’on arrache à l’aile des oies domestiques qui ne voleront jamais dans le ciel.

Pierre Forclos venait à son aide et blâmait ce qu’il appelait sa pétulance. Il s’asseyait gravement, chaussait ses besicles ; il aimait le murmure du bec de la plume taillée. Sur la table s’amassaient des pétitions qui demandaient des dégrèvements d’impôts, ou des suppliques pour des indemnités, quand une vache, un cochon avaient péri de mort accidentelle ou de maladie. Forclos, ayant travaillé quelque temps, repoussait les liasses de papier et faisait à Jacques Chabane des discours qu’il bouclait avec art. Il trouvait qu’on ne prêtait pas assez souvent le serment d’égalité et de liberté. Il aimait les serments répétés ; trop rares, ils perdaient leur pouvoir.

— A la façon dont un homme lève le bras ou présente la main, plus ou moins ouverte, je juge de la sincérité de son civisme. J’ai écrit, jadis, en des temps d’esclavage, quelques poèmes qui valaient bien ceux de Jean-Baptiste Rousseau. L’académie de Choufise, une admirable ville de trois mille feux, les a couronnés. Je les envoyai à M. de Voltaire, qui ne me répondit pas ; et j’ai connu dans la suite que le génie de ce prétendu grand homme était plus fait de carton que d’or pur. Le propre du génie est de rester ignoré ; dès qu’il est connu, il faut s’en méfier. Ainsi la lumière pâlit les beaux coquillages. C’est pourquoi j’ai voulu demeurer dans l’ombre. Mais j’ai écrit pour moi-même un poème sur la beauté que le bras donne au serment. Si Corneille vivait, il en serait jaloux.

Pendant qu’il parlait de la sorte, Jacques Chabane pensait : « Qu’arriverait-il si je baillais une chiquenaude sur le nez petit de cet homme ? » Et, plein de mépris, il souriait d’un sourire que Pierre Forclos prenait pour une marque d’admiration.

Il s’asseyait, le soir venu, près de la cheminée, dans la salle enfumée et basse où sa mère préparait de pauvres repas et vaquait aux besognes domestiques. Il contait à ses petits frères l’histoire des grands capitaines, qu’il arrangeait en forme de légende. Son père le regardait avec orgueil ; mais sa mère regrettait les beaux contes où les fées filent leurs quenouillées dans les landes et où les galants soupirent en rêvant à la bonne amie. Le règne de la liberté était venu ; le pot de la soupe bouillait toujours avec une noisette de lard et sans poule. La mère n’osait s’en plaindre à haute voix. Son fils, qui l’aimait, n’aurait pas craint de lui imposer silence au nom de la nation.


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