XXXI

Le printemps de 1793 plongea son soleil dans les hommes ; par les bourgs et les villes, la gloire et la mort, sœurs jumelles, commencèrent de battre les premiers coups de cette charge qui pousserait douze années, sans trêve, des garçons par myriades à l’assaut de l’Europe surprise. Les cordes du tambour éternel étaient de nouveau serrées à fond. Le grondement entra dans la maison des Chabane. Sans attendre, Jacques annonça à son père sa résolution de s’engager dans l’armée de Dumouriez et de partir sans retard.

— Va, mon garçon, dit Jean Chabane, nous ne pleurerons pas, la nation te veut. Depuis quelques mois, ta mine est plus sombre.

Cette matinée d’avril était belle, la terre environnante se montrait dans sa claire nouveauté. Jacques, ayant fait un paquet de ses hardes, l’éleva au bout d’un bâton d’épines qu’il appuyait à son épaule. Il embrassa sa mère et les enfants, et demanda à son père qu’il voulût bien l’écouter. Ils vinrent dans le jardin ; Jacques ne prenait pas garde à la treille qui verdissait, aux pommiers qui formaient leurs boutons dans une sorte de fumée bleuâtre et dorée, à cette jeune lumière qui semblait sortir de terre et glissait avant de s’ouvrir au fond du ciel.

Il était anxieux ; quelque chose l’avait durci.

— Père, dit-il, je ne pourrais partir, si tu ne jurais de protéger Sylvie et son enfant.

Il tournait le dos au soleil qui montait et il retenait une grande douleur cachée et vive.

— Le désir de mon garçon qui va défendre la patrie est sacré. Je fais le serment que tu me demandes.

On entendait sonner les grelots du coche qui allait à Limoges. Jacques cueillit un bouton de rosier dont il mordit la tige, et prenant place dans la voiture, il n’écoutait pas Pierre Forclos qui le saluait en criant, la main ouverte sur son gilet à fleurs :

— Bon courage, ô fier garçon de la patrie !


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