L’an III de la République, Bonnal trembla de terreur. Par-dessus les plus humbles bourgs, une déesse au rire furieux portait au ciel, dans ses poings fermés, une motte brûlante de la terre patrie ; et cent mille garçons criaient dans sa bouche. Le craquement des os et des muscles que l’on force, la lueur du sang répandu couraient dans l’air. Le soupçon s’aiguisait ; les troupes effrayantes du mystère ralliaient celles des vivants. Ce qui est effréné montait dans les cœurs dont le battement se déréglait ; la colonne de feu marchait aux frontières en tournant, avec un nœud de foudre à son faîte.
La nouvelle de grands événements arrivait à Bonnal, murmure d’orage lointain dont on ne voit qu’une bande cuivrée sur la ligne de l’horizon. La peur frappait sourdement de sa cognée enveloppée d’étoupe.
Le curé jureur Fanlac annonça qu’il ne dirait plus sa messe et prit le coche sans avertir la municipalité. L’abbé Broussel fut arrêté. Le 19 frimaire an III, des gens sans aveu forcèrent le château d’Argé. Sylvie put se réfugier dans un souterrain, sauver sa vie et celle de Marie-Gabriel. Jeanne Cabiaud s’était échappée et avait prévenu Jean Chabane de ce qui arrivait. Il accourut accompagné d’hommes décidés, et mit en fuite les bandits. Forclos réunit sans retard les officiers municipaux dans la salle des séances et déclara que Sylvie Dargé et son fils se mettaient sous la protection de la commune. Jean Chabane, obéissant à la volonté de Jacques, qui ne manquait jamais dans ses lettres de lui recommander de protéger Sylvie, la pria de se réfugier sous son toit.
— Argé est trop éloigné de Bonnal, on ne pourrait vous porter secours. Dans ma maison, votre vie sera sauve et celle de votre enfant. Je ne risque rien, puisque vous n’avez pas conspiré contre la nation. Il ne faut point me remercier. C’est Jacques qui le veut. Il est à cette heure sous-lieutenant, et c’est un garçon courageux.
Sylvie hésitait ; sur le seuil de cette salle publique, dans le vent pluvieux, elle tenait embrassé Marie-Gabriel, sans prendre garde aux gens qui l’entouraient. Elle était sans force ; d’une main amaigrie, elle enveloppait dans son manteau le petit enfant qui se serrait contre sa jupe. On voyait à peine son visage à demi caché par une dentelle noire. Une seule pensée l’avait empêchée de mourir ; elle devait sauver Marie-Gabriel. Claude enseveli dans la fosse commune, mais dont l’âme volait dans ce pays de Bonnal, le lui criait. Elle suivit Jean Chabane. Quand elle entra dans la maison basse et comme accroupie sur la terre battue, qu’une chandelle de cire guère plus grosse qu’une corde éclairait, il lui parut qu’elle faisait un songe douloureux.
La fièvre ne tombait pas, les ordres de réquisitions arrivaient sans cesse à Bonnal : réquisition des grains que l’on conduisait à Bellac, des cendres à mesurer et à inscrire, des bœufs et des juments, des toiles, des draps bleus et blancs, des laines de toutes couleurs, des vieux tonneaux, des barriques et des charrettes, fers, fontes, poteries de fer, plaques de cheminées ; chanvre, cuir, chapeaux et tout ce qui peut servir à l’équipement. On requit des ouvriers pour faire des baïonnettes.
Forclos tenta d’apprendre aux citoyens de Bonnal comment on fabriquait le salpêtre ; il lut le rapport de Robespierre sur les idées religieuses et morales, les principes républicains et les fêtes nationales. On lui répondit par le cri de liberté que chacun poussait d’une poitrine fière. Après l’inventaire de l’église, il fut remis à la commune un calice avec sa patène, une grande custode, un soleil et une petite custode pour la campagne, le tout d’argent ; une chasuble rouge garnie d’or faux, une blanche avec une croix rouge au centre, une autre avec une croix en tapisserie, aubes, surplis, nappes, étoles, bannières.
Forclos, de sa belle plume, ne cessait de donner des ordres : « Suivant l’arrêté du Comité de Salut public de la Convention nationale du 22 germinal, tendant à mettre en réquisition tous les cochons existant dans la République, tant mâles que femelles, âgés de plus de trois mois, avons nommé pour procéder au dit recensement Joseph Boilier, Jacques Bonfils, aux fins de porter chacun, selon leur arrondissement, le recensement des dits cochons, avant la fin de la prochaine décade. »
Il regrettait le temps où il réquisitionnait d’autres oiseaux pour un poème duveté. Et il soupirait : « On ne pourra jamais recenser tous les cochons de la République. » Le 20 nivôse, il donna l’ordre de « descendre » la cloche de la paroisse. Ce n’était pas facile. Léonard Prufaud, sabotier, Victorin Chansac, Joseph Duchamp, maçon, et Jean Chabane, entrèrent dans l’église vers les neuf heures du matin. Depuis le départ du curé jureur Fanlac, elle était fermée. Quand on ouvrit la porte, une odeur aigre s’éleva ; les murs se moisissaient et, dans le chœur, l’eau des pluies fréquentes avait coulé sur les marches. L’autel était nu, le tabernacle ouvert comme en ces heures de ténèbres où le Christ est au Sépulcre, avant le samedi de la résurrection. Mais cette fois, la douleur veillait plus longtemps ; le divin blé que talonnaient des furieux dormait dans la terre. Un vitrail où l’on voyait saint Martin, le doigt levé pour bénir, était troué ; une des mules rouges qui le chaussaient avait été emportée par le jet d’une pierre sacrilège. Victorin Chansac pénétra dans le chœur et, sortant de sa poche un couteau, il coupa le nez et les oreilles d’un saint de bois. Il croyait rendre ainsi un grand hommage à la vérité. Jean Chabane l’appela rudement. Forclos donnait de la voix, mais l’écho lui déplut sans doute, car il se tut et gravit le premier escalier qui menait au clocher. Les leviers et les câbles étaient prêts ; à coups de pioche, on avait frayé un passage.
La cloche apparut, bellement suspendue ; sur sa robe étaient représentés un Christ en croix, la Vierge portant l’Enfant-Jésus et saint Martin bénissant. Précédé d’une croix grecque, se lisaient en caractères d’un fin relief les noms des parrain et marraine et celui du curé qui l’avait bénite en un jour de joie. Forclos l’émut d’une chiquenaude ; elle murmura.
On glissa un fort câble sous les tenants et, au moyen d’un levier, Jean Chabane la souleva ; puis les quatre hommes, accordant l’effort, maîtrisèrent son poids et elle descendit lentement. Ils avaient la prudence du fossoyeur qui hale un cercueil.
— Doucement, cria Jean Chabane.
Peut-être étouffait-il un regret qui montait de quelque profondeur, et certainement l’église était pleine de tous les morts dont cette cloche avait sonné le départ ; du chœur jusqu’au cimetière, leur peuple se répandait. Ils demandaient compte de ces battements qui avaient ému le cœur de Dieu, à leur naissance, sur la terre. La cloche glissa vers le plancher de la tribune où saignait le vitrail du seuil ; son battant heurtait de temps à autre le bronze et faisait une plainte, un halètement. Enfin elle reposa sur le plancher. On la coucha sur les marches de l’escalier, et, retenue par le câble, elle roula et gronda.
— On aurait dû enlever d’abord le battant, dit Forclos, les mains dans ses poches.
On lâcha sa robe d’airain et elle bondit sur les dalles. Prufaud et Victorin Chansac la poussèrent dehors. Sur la place, le citoyen François Clouzaud, métayer aux Vergnes, attendait levant sa guyade devant ses bœufs liés à une forte charrette. Il évitait de regarder la cloche que l’on mettait debout.
Victorin Chansac blasphéma et, saisissant un lourd marteau pour la fêler, il frappa de toutes ses forces le bronze qui cria. Il asséna un second coup, mais le marteau, en rebondissant, l’atteignit rudement au front. Il gronda, tout étourdi :
— Elle se venge, mais faudrait la fêler pour la tuer.
Forclos se plaignit d’avoir froid aux pieds.
— Allons, hâtez-vous, citoyens !
Au moyen d’un levier, la cloche fut hissée sur la charrette. François Clouzaud n’avait pas voulu la toucher :
— Je suis pour la conduire au département, rien que pour ça !
Il exhorta ses bœufs et s’en alla. Alors Forclos s’écria :
— C’est un grand jour, citoyens, elle sonnera dans la panse de nos ennemis, sous la forme d’un boulet.