Le 21 mai 1795 (ancien style), le château d’Argé, meubles et dépendances furent adjugés au citoyen Jacques Chabane, fournisseur aux armées, pour la citoyenne Sylvie Dargé, habitant au bourg de Bonnal.
En hâte, il vint lui annoncer la nouvelle :
— J’ai osé racheter à votre nom. Daignez me pardonner : j’ai voulu réparer tant d’injustices…
— N’avez-vous obéi qu’à ce sentiment ?
Il vit qu’elle pleurait.
— Ah ! permettez-moi de vous aimer et de vous servir…
Il la prit dans ses bras avec douceur ; elle se défendait faiblement, effrayée, ravie. Il la baisa sur les tempes, près des cheveux tordus en masses blondes, à la place où vient battre le sang. Il dit des paroles ardentes, légères, essayant de voiler tant de gravité, et il essuya les larmes de Sylvie d’une bouche que la passion séchait.
— Laissez-moi, Jacques, murmura-t-elle. Donnez-moi le temps de découvrir votre cœur. Je crois le bien connaître, cependant ; mais moi, puis-je de nouveau regarder la vie ?
Alors, il voulut la charmer par des accents où la fragilité s’allie aux jeux puérils. A Paris, il avait pu se polir dans une société qui gardait les grâces du siècle, bien que le triangle de la guillotine montrât près d’elle ses froideurs et s’emperlât de sang. La prose que Prévost avait ourdie sur le corps de Manon et son cœur pas plus lourd qu’une noisette où l’enchanteur enferma le flot de la passion, Jacques la déroulait sur soi. Il aimait. Quand le presserait-elle sur son sein que le malheur n’avait point fané ? Saurait-elle jamais par quelles routes nocturnes, quels dangers, quelles espérances jamais lasses de tenir leurs ailes en croix, il avait pu apparaître aujourd’hui à ses yeux ? En ces heures, il pesait sa force ; il songeait : « Elle est à moi. Le miracle s’est accompli », tandis qu’il contait des anecdotes agréables. Et quand elle souriait, il lui semblait qu’elle venait à lui davantage.
Il ferait commencer sans retard, au château d’Argé, les réparations nécessaires. La pluie et l’humidité avaient causé de grands ravages. Le parc devait retrouver son ancienne ordonnance et les terres de la réserve seraient cultivées comme il fallait. Marie-Gabriel, qui jouait dans le jardin, parut, et les dernières hésitations de Sylvie tombèrent. Il lui rappelait qu’elle n’était que faiblesse et douleur, sans un bras fort qui la soutînt. Comment, seule, élèverait-elle dignement son enfant ? Marie-Gabriel regarda Jacques Chabane et dit :
— Bonjour, monsieur.
Puis il pencha la tête gentiment, en croisant derrière lui ses mains. Il rougissait et Sylvie ne put obtenir d’autres paroles.
Ce jour-là, Jacques Chabane ne prolongea pas sa visite. Il fit ouvrir les fenêtres du château d’Argé, au soleil de ce printemps. Il avait réuni des maçons et des plâtriers, qui rendraient à la noble demeure son ancien lustre. Par les ruelles de Bonnal, on le vit, vêtu d’étoffe brillante, tout à l’aise dans du linge d’une finesse et d’une blancheur merveilleuses. A son poing solide, il faisait tournoyer et ronfler un gourdin et l’on devinait en lui une sorte de férocité joyeuse qui imposait une crainte salutaire et beaucoup de respect.
Il avait acheté pour ses parents une bonne prairie et un grand jardin qui étaient situés près de leur maison. Jean Chabane se trouvait assez heureux de posséder cette terre qu’il n’aurait jamais pu acquérir avec le salaire qu’il gagnait en forgeant de l’aube au soir. Quand son fils acheta le château d’Argé et la réserve, il grogna :
— Tu es le diable.
Mais, blâmant secrètement ce qu’il appelait une folie, il se garda de montrer son humeur. Il était flatté que son garçon aimât une fille de nobles. Quant à la mère Chabane, elle ne cachait pas sa joie ; elle ne connaissait pas sous le soleil une femme plus aimable que Sylvie.
Le congé de Jacques allait expirer. La commune avait tenu à fêter son glorieux enfant dans la salle publique. Forclos le compara à ces héros de l’antiquité qui reviennent tout attendris à leur terre natale. Un soir, comme Jacques avait daigné trinquer à l’auberge en compagnie des officiers municipaux, l’un d’eux, que l’envie dévorait, gronda :
— A cette heure, tu es pis qu’un noble, me semble.
Il ne put continuer ; Jacques leva sur l’insolent son poing massif ; mais se maîtrisant, il déboutonna le col de son habit et montra à la clarté de la fumeuse chandelle, la cicatrice d’un coup de sabre qui lui barrait la gorge.
— Ça, tu le saluerais sans me l’envier, si j’étais resté pauvre. Je vais repartir bientôt, mais retiens cela : s’il t’arrivait de causer la moindre peine à ceux que j’aime, je jure que je ferais sauter ta pauvre cervelle.
L’homme assura en tremblant de peur qu’il avait voulu plaisanter, mais chacun lui donna tort et il quitta la table tout déconfit.