XIV

—Ne va pas tomber, toi, au moins?...

—Oh! moi!...—dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,—il n’y a pas de danger!... Patatras n’a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moidonc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?...

Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:

—Qu’est-ce que tu vas faire?...

—Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera dit...

Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le remettant, s’écria, toute joyeuse:

—Dieu! que je suis à mon aise!... c’est délicieux!...

Jeanne la regarda avec admiration:

—Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de même!...

Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot; mais M. de Rueille n’était pas encore descendu.

Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient, ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la noisette en regardant paisiblement autour de lui.

Bertrade ouvrit une fenêtre et dit:

—N’attendez pas Paul... il commence à s’habiller... il vous rejoindra...

—Veux-tu que nous partions, Bijou?...—proposa Jean.

Elle répondit, perplexe:

—J’ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui ne demande qu’à être tranquille... Partez toujours!... je vous retrouverai là-bas... rien ne m’agace comme de monter un cheval qui tire à pleins bras... et c’est ce qui m’arriverait sûrement si je partais avec vous...

—Alors,—demanda Henry, l’air grincheux,—tu attends Paul?...

Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.

—Non... je vais escorter grand’mère...

—C’est ça—dit Jean de Blaye—qui va animer ton cheval!...

—Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce que je vous demande, c’est de vous en aller et de ne pas vous occuper de moi...

—Tu es charmante!...—fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.

Et, s’adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé:

—Laissons-la, puisqu’elle ne veut pas venir avec nous!...

Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché:

—Je crois que c’est en effet le seul parti à prendre...

Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l’allée, M. de Clagny sortit du vestibule.Il venait voir si son mail était bien attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.

—Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!—dit-il ébloui;—habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c’est possible, encore plus rose!...

Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu’au rendez-vous, il fut tout à fait heureux.

La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail madame de Rueille, les enfants, l’abbé Courteil, M. de Jonzac et M. Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,—qui attendait à cheval, prête à partir,—qu’il faillit dégringoler du mail au lieu de s’y asseoir.

Et l’on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu’il conduisait, la regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.

C’était la première fois qu’il la voyait à cheval, et elle lui semblait incomparablement jolie et élégante. Tandis qu’il la considérait avec une attention singulière, la voix de madame de Bracieux s’éleva, partant du landau:

—Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n’aime pas à te voir ainsi au plein soleil...

Denyse se retourna, toute rose:

—Mais moi non plus, grand’mère, je n’aime pas m’y voir!...

Elle réfléchit un instant et acheva:

—Aussi... quand tout à l’heure nous retrouverons Jean, Henry et Pierrot, je vous abandonnerai...

—Crois-tu que nous les retrouverons?...

—Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous... je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche!...

M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois... et aussi prendre garde aux trous des terriers... c’en était plein... et ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en queue...

Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse et aimable. A la fin, il conclut:

—Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami qui vous «rase»!...

A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit:

—Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai système, qui est de faire d’abord le parcours en sens inverse en jetant les papiers... après, on n’a plus qu’à filer sans s’occuper de rien... Quelle heure est-il?...

—Trois heures moins vingt,—dit Bertrade, en regardant sa montre,—nous allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...

M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour écouter, et s’écria:

—Ah!... les voilà!... je les entends!...

—Qui donc?...—demanda la marquise.

—Eh bien, eux!... ils sont là... je vais les retrouver... Au revoir, grand’mère!...

Elle passa le fossé de la route, et, s’arrêtant, cria en envoyant un baiser à Jeanne:

—Au revoir, toi!...

Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à l’arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu’elle adressait à son amie.

—Êtes-vous sûre de les retrouver?...—demanda le comte en se retournant sur son siège.

Elle répondit, en indiquant le bois:

—Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...

Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait d’un œil anxieux...

Dès qu’elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit, l’oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l’obscurité du bois.

Et tout à coup, elle fit un brusque crochet etentra assez avant dans le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire craquer sous ses pieds les branches mortes.

Dans le sentier qu’elle venait d’abandonner arrivaient Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l’endroit où se cachait Denyse, ils s’arrêtèrent pour attendre un cheval qu’on entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry demanda:

—Qu’est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t’avons vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...

Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet:

—Où est Bijou?...

Pierrot répondit, méprisant:

—Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!...

—Ah!...—fit Rueille, désappointé.

Et, se tournant vers son beau-frère:

—Ce que j’ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre, dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans se voir!... elle est d’ailleurs bien jolie, cette petite!...

—Oui!...—dit Jean de Blaye,—et gentille comme un amour... et bien élevée...

—Moi, je ne l’avais jamais tant vue!...

Pierrot proposa:

—A présent que votre cheval a soufflé, Paul,nous ferons bien de nous mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...

—Oui,—fit M. de Rueille qui se remit en marche,—mais nous avons bien le temps!... Bernès est derrière moi...

Dès qu’ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l’intense flamme bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.

Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer encore un instant avec Lisette Renaud.

—Alors, c’est convenu?...—demanda la petite chanteuse,—malgré ton dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?...

—Oui...

—Tu resteras dans ma loge, probablement?...

—Non... il faut que j’aille dans la salle...

—Tiens!... toi qui asla Vivandièreen horreur... et je comprends ça, d’ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...

Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand’mère, il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de l’y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire, et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenants’apercevait qu’il subissait, lui aussi, ce charme.

Son amour pour Lisette, jusqu’ici l’avait défendu. Il aimait de tout son cœur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu’elle entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l’eût froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l’âme délicate et le cœur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure: une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se sentait heureux d’un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu’il faisait attention à Bijou,—qu’il n’avait guère jusqu’ici regardée,—il ressentait un trouble dont il ne s’expliquait pas la violence. En vain se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c’étaient les yeux pervenche, les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.

Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait pourtant une inquiétude s’emparer d’elle et attrister son cœur. Elle ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa question:

—J’irai revoirla Vivandière, parce que... pour refuser une place qu’on m’offrait dans une loge... j’ai été forcé de dire que j’avais promis d’aller au théâtre avec des camarades...

—Ah!... qui est-ce qui t’avait offert une place?...

—Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te voilà bien avancée, n’est-ce pas?...

Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi:

—Madame de Bracieux... c’est la grand’mère de mademoiselle de Courtaix...

Surpris, il demanda:

—Comment sais-tu ça?...

—Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire...

—En attendant...—fit-il agacé,—je vais manquer le rendez-vous, moi!...

—Va!...—dit Lisette avec regret,—amuse-toi bien... et à ce soir!...

—A ce soir!...

Au moment d’entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:

—Surtout, prends garde qu’on ne te voie!... ne va pas du côté des voitures!...

Puis, s’engageant dans le sentier que tout à l’heure suivait Bijou, il mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu. Tout à coup, il s’arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.

«Tiens!...—pensa-t-il,—un cheval sans cavalier!...il y a déjà un monsieur qui s’est fait déposer...»

Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l’herbe, à droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l’autre s’allongeait le long d’elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres entr’ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant dans ses bras Denyse, il essaya de l’adosser à un arbre.

Mais lorsqu’il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d’aucune sorte... Et son trouble devint si grand qu’il se pencha vers elle, et couvrit de baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui:

—Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!... je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...

Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et, lentement, ouvrit les yeux.

A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant:

—Ah....—murmura-t-elle,—est-ce assez bête, cette chute!...

Il demanda:

—Comment êtes-vous tombée?...

—Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...

—Oh!... et vous avez fait panache?...

Elle répondit en riant:

—Vous l’avez dit!...

—Vous êtes-vous fait mal?...

—Pas le moins du monde!...

Et elle ajouta, pensive:

—C’est gentil à vous de vous occuper de moi... d’autant plus gentil que vous ne m’aimez guère, je crois?...

Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate:

—Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...

—Je crois que... oui, parfaitement!...

Il demanda, effaré:

—Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle chose?...

—Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec nous... vous aviez l’air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais là, bien!... joliment bien!... pourquoi?...

—Mais, mademoiselle, je... je vous assure...

—Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une excuse banale...

Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et l’épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de s’appuyer à lui comme à un fauteuil:

—Ça m’est d’ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser...

—Mais...

—Il n’y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?...

—Votre discrétion?

—Dame!... est-ce que nous n’avons pas parié... moi, qu’il y aurait un accident parce qu’il y en a toujours... vous, qu’il n’y en aurait pas?...

—Oui... Eh bien?...

—Eh bien... mais, je pense qu’en voilà un, d’accident?... vous ne le trouvez pas suffisant?... qu’est-ce qu’il vous faut donc?...

Il balbutia:

—C’est vrai!... je suis idiot!... c’est que j’ai eu tellement peur, si vous saviez!...

Elle le regardait, l’air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle lui tendit la main en disant:

—Merci encore de m’avoir si bien soignée... et maintenant, allez-vous-en bien vite...

—Pouvez-vous remonter à cheval?...

—Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux pas que grand’mère sache rien...

Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou, elle dit, agacée:

—Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la route, à M. de Clagny... et dites-lui qu’il me trouvera sous bois... en bordure du chemin... là précisément où je l’ai quitté tout à l’heure...Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un arbre?... merci!...

Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois:

—C’est bien convenu, n’est-ce pas, pour ce soir?...

Il répondit:

—C’est bien convenu...

Dès qu’il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où l’avait trouvée Bernès.

Peu après, le roulement d’une voiture ébranla la route, et M. de Clagny, descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras, anxieux, angoissé, demandant:

—Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!...

Et, comme Bernès, il ajouta:

—Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t’en supplie!...

Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses forces entre ses bras.

A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se rendormir...

—Je vous aime tant!... et je suis si bien là, si vous saviez!... si, si bien!... j’y voudrais rester toujours!...

—ENTREZ!...—cria Bijou.

Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l’air de leur délicat parfum.

Le domestique dit:

—C’est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de mademoiselle...

—De mes nouvelles?...

—A cause de la chute de mademoiselle...

—Ah!... je n’y pensais plus!...

Et, allant à la fenêtre, elle demanda:

—Il est en voiture?...

—Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...

—Ah! bon!... alors je vais descendre!...

Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir. Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.

En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits tirés, le visage fatigué et triste.

Bijou dit, en lui tendant ses mains qu’il baisa:

—Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la Norinière joliment tôt!...

—Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous allez?...

—Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j’ai suivi le rallye-paper comme si je n’étais pas tombée avant?... et que le soir au théâtre je n’avais pas l’air malade?...

—Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre, un peu bruyante, un peu fébrile...

Et, tristement, il ajouta:

—Je vous ai d’ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère occupée que d’Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre vieil ami...

Elle se leva, et allant à lui, câline:

—Oh!... comment pouvez-vous croire...

—Je n’ai pas cru, hélas!... j’ai vu!... et je ne vous le reproche pas, ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c’est si naturel!...

—Mais non!...—dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n’aime pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les petits jeunes gens de l’âge de M. de Bernès en particulier...

—Oui... je me souviens que vous m’avez déjà dit ça!... vous me l’avez dit la première fois que jevous ai vue... ici même, lorsque nous attendions ensemble les invités avant le dîner...

Denyse se mit à rire:

—Vous avez de la mémoire!...

—Toujours... quand il s’agit de vous!...

Et d’une voix qui tremblait un peu, il demanda:

—Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit hier?...

—Hier?...

—Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un petit oiseau frileux?...

Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce moment, ressemblaient à des violettes pâles:

—Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j’étais un peu abrutie de ma culbute, vous comprenez?...

Et, comme M. de Clagny restait sans parler:

—Voyons?... qu’est-ce que j’ai donc dit de si intéressant?...

Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l’écoutait l’air amusé, la bouche entr’ouverte:

—Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester toujours ainsi...»

—Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j’ai bien fait de le dire, parce que c’était très vrai, vous savez?...

Il attira Bijou à lui et demanda:

—Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir comme ça de près toujours?...

—Mais non, ça ne m’effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...

—Bien vrai?...

—Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...

—Pour rien... Savez-vous si votre grand’mère est levée?...

—Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux heures quand nous sommes rentrés?...

—Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand’mère?...

—Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c’est quelque chose que je peux lui dire de votre part?...

—Non... j’ai à lui parler à elle-même...

—C’est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme on dit ici...

—Eh bien, j’attendrai...

Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:

—Qu’est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...

—Mais non!...

—Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j’ai vu Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...

—Moi aussi, je l’ai vu!... c’était le soir du dînerLa Balue, Juzencourt et Cie... pendant que vous chantiez...

—Pas du tout!... c’est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne savait pas s’il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...

—Et... qu’est-ce qu’il a fait?...

—Je crois qu’il n’a rien dit...

—Eh bien, il avait plus «d’estomac» que moi!...

Bijou dit impétueusement:

—Vous avez un duel?...

—Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre l’impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit Bijou!...

—Et vous croyez que grand’mère le comprendra mieux que moi?...

—Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m’écoutera... et elle me plaindra...

—Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...

Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:

—Je ne veux pas être plaint par vous!...

—Vous ne m’aimez donc pas?...

M. de Clagny fit un mouvement, puis, s’arrêtant, il dit avec un calme que démentaient le trouble de ses yeux et l’enrouement de sa voix:

—Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...

Prenant son chapeau qu’il avait posé sur un meuble, il se dirigea rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:

—Je vais attendre dans le parc que votre grand’mère soit prête à me recevoir...

Mais dès qu’il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s’assit dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse préoccupation.

La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute souriante:

—Vous êtes joliment matinal, Clagny!...

Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda, inquiète:

—Ah! mon Dieu!... qu’est-ce qu’il vous est arrivé?...

—Un malheur...

—Dites!...

—C’est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y a quinze jours... comme j’admirais Bijou, vous m’avez rappelé qu’elle était votre petite-fille et qu’elle pourrait être la mienne?...

—Oui!...

—Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c’était du raisonnement... et que les cœurs jeunes raisonnaient peu ou mal...

—Parfaitement!... eh bien?...

—Eh bien, aujourd’hui, j’aime Bijou!... je l’aime de toutes mes forces...

—Patatras!...

—Ah!... vous êtes consolante, vous!...

—Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vousque je vous dise!... vous n’espérez pas épouser Bijou, n’est-ce pas?...

Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:

—Non... je ne l’espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j’ai cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni méchant ni répugnant... et je l’adore... comme jamais un autre ne l’adorera...

—Mais songez donc que vous avez...

—Trente-huit ans de plus qu’elle... c’est pour moi surtout que cette différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j’accepte tous les dangers d’une telle disproportion...

—Mais elle?...

—Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un ans... ce n’est plus une enfant... elle sait ce qu’elle fait...

—N’empêche que j’ai, moi aussi, une responsabilité, et que...

—Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu’elle consente...

—Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite créature idéale a de celui qu’elle rêve pour son mari une vision toute différente de vous...

—Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l’espère pas... vous vous trompiez?... qu’est-ce que vous feriez?...

—Qu’est-ce que vous voudriez que je fasse?...

—Rien... et je crains précisément que vous n’usiez de votre influence sur Bijou...

—Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire... rien de plus...

—Alors, vous allez lui parler?...

—Oui...

—Voulez-vous que je vienne tantôt?...

—Ah! non!... donnez-moi jusqu’à demain... je ne lui parlerai probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de venir dîner si ça vous plaît?... c’est pour le... pour la réponse, que je vous remettais à demain...

—Si elle refuse... je partirai...

—Pour où?...

—Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j’irai crever dans un vieux coin...

—Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà aujourd’hui, je ne dirai pas plus jeune...

La marquise s’arrêta et reprit en souriant:

—Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait quarante-cinq ans!...

—Si c’était vrai, ce que vous dites?...

—Ça l’est!... je vous assure!... mais ça n’empêche pas que vous en avez tout de même cinquante-neuf...

M. de Clagny se leva.

—Adieu!...—fit-il,—à demain...

Il ajouta, avec un sourire navré:

—Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai pris d’un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...

Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en murmurant:

—Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi bonne?...

Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs reprises, M. de Jonzac demanda à sa sœur:

—Qu’est-ce qu’il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...

Jean de Blaye dit:

—Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer... il devait être deux heures...

Et, s’adressant à Bijou:

—Eh bien, t’es-tu amusée?... était-ce joli?...

—Charmant!...—fit distraitement la jeune fille.

—Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...—dit M. de Rueille;—elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi, n’est-ce pas, grand’mère?...

—Oui...—répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible et elle a une admirable voix!... j’ai été stupéfaite de trouver ça à Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l’élégance de la salle... il y avait beaucoup de jolies femmes bien habillées...

—Presque toutes en rose!—s’écria Denyse,—j’ai remarqué ça!...

M. de Rueille dit:

—Ça, c’est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»... elles se mettent en rose aussi...

Voyant que Bijou avait l’air surpris, il demanda:

—Est-ce qu’elle n’est pas claire, ma petite explication?...

Elle répondit en riant:

—Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne fait attention à moi...

Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie:

—Qu’est-ce que tu en penses, Bertrade?...

—Je pense que tu es beaucoup trop modeste...

—Oh! oui!...—dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d’un regard pénétré d’admiration,—mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier, toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne cessait pas de...

Bijou l’interrompit vivement:

—Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n’ai pas remarqué qu’on s’occupât de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s’ensuit pas nécessairement que ce soit moi qui...

—Évidemment!...—fit Henry de Bracieux, gouailleur,—c’est grand’mère qui intéressait si fort les indigènes!...

—Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!...

—C’est vrai!... elle n’est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!...

Bijou haussa les épaules.

—Vous savez tous que j’ai horreur qu’on s’occupe de moi... et vous me dites tout le temps des choses pour me taquiner....

Pierrot s’écria:

—Si tu as horreur de faire de l’effet, la grosse Gisèle de La Balue n’est pas la même chose, va!... en v’là une qui changerait bien avec toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l’a envoyée promener.

—Il est gentil, ce petit Bernès!...—dit la marquise,—je l’ai vu pendant toute cette soirée d’hier, et il m’a plu beaucoup... il est simple... bien élevé... pas bête...

Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il demanda:

—Tu n’as pas l’air d’être de l’avis de grand’mère?...

—Oh!... mon Dieu! si!...

—Tu manques d’enthousiasme, avoue-le?...

—Mais je l’avoue...

La marquise se tourna vers sa petite-fille.

—Ah!... et qu’est-ce que tu lui reproches?...

—Mais rien, grand’mère!... rien!... je le trouvecomme tout le monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d’admiration... voilà tout!...

—Je crois,—dit M. de Rueille,—que celui qui vous fera pousser des cris d’admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais, effectivement, c’est une autre affaire...

—Vous exagérez!...

—J’exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous trouviez vraiment à votre gré?...

—Mais... M. de Clagny, par exemple!...

La marquise demanda:

—Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour l’épouser, je présume?...

Bijou répondit en riant:

—Ah! non!... pas pour l’épouser!...

On sortait de table. Jean de Blaye dit:

—Quelqu’un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...

—Tiens!...—fit Bijou surprise,—tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça, tout seul?... qu’est-ce que tu peux bien aller y faire?...

—Ce que j’y vais faire?...—répondit-il un peu troublé—des commissions...

—Veux-tu m’emmener?...

—T’emmener?... mais...

Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu’il l’aimait, il évitait toutes les occasions de se trouver seul près d’elle. Quant à elle, sa façon d’être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s’était modifiée enrien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu’avant de leur avoir refusé sa main, et semblait oublier même qu’ils l’eussent demandée.

Elle dit, l’air étonné:

—Mais quoi?... tu ne veux pas m’emmener?...

Mal à l’aise, appréhendant le tête-à-tête et n’osant pas devant tous refuser d’emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter:

—Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l’honneur que tu veux bien me faire!...

—A la bonne heure!... tu es gentil!...

—Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi, quelqu’un pour t’accompagner, parce que, moi, j’ai des affaires...

—Oh!...—fit Denyse d’un ton chagrin,—tu ne veux pas me garder avec toi là-bas?...

Madame de Bracieux intervint:

—Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait pas, ces choses-là!... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine... et encore, c’est convenable tout juste!...

Après un silence, la marquise reprit:

—Mais, qu’est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?...

—Des courses, grand’mère... vous oubliez qu’il y en a toujours pour la maison, des courses!... et puis, j’irai voir Jeanne... c’est justement le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas de roucouler!...

M. de Jonzac dit:

—Ils ne m’ont pas l’air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d’une aile, ce mariage-là!...

—Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l’air inquiet.

—Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!... tu n’as pas remarqué ça?...

Elle répondit:

—Non!... je ne remarque pas grand’chose, moi!...

De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.

En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux. Jean, maladroit et troublé, avait eu l’air de ne pas voir la jeune femme, qui, au lieu d’aller vers le centre de la ville, tournait dans une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.

En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des Dubuisson, Bijou demanda:

—Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...

—A l’hôtel... je dirai d’atteler pour six heures, si ça te va?...

Elle dit, étonnée:

—Six heures!... bien, tu en as des courses!...trois heures et demie de courses... dans Pont-sur-Loire!...

Impatienté, et voulant avant tout éviter l’innocente enquête de Bijou, Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:

—Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec Jeanne, moi!...

Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine attristée et les yeux battus. Elle demanda:

—Qu’est-ce qu’il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...

—Pas très bien...

—Est-ce que... ton fiancé?...

—Toujours le même...

—Ce qui veut dire?...

—Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose qui m’a secouée ce matin...

—Quoi?...

—Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m’a fait de la peine tout de même...

Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:

—Tu sais bien... Lisette Renaud?...

—Oui... Eh bien?...

—Eh bien... elle est morte ce matin!...

—Morte?... de quoi?...

Jeanne dit, très bas:

—On croit qu’elle s’est tuée:

—Comment ça?...

—Avec de la morphine... tu sais, on n’a pas beaucoup parlé de ça devant moi... mais j’ai comprisque c’est à la suite d’une explication qu’elle a eue avec M. de Bernès...

—Quand?...

—Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...

—C’est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été impressionnée...

—Oui, n’est-ce pas?... d’autant plus que, pour l’instant, les chagrins d’amour me touchent beaucoup...

Elle ajouta, avec un sourire désolé:

—Et pour cause!...

Bijou dit, d’un ton de regret:

—Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n’aime pas beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et chantait vraiment bien!... c’est dommage!... et M. de Bernès doit être bien malheureux!...

Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:

—Crois-tu que l’on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne doivent avoir de remords...

Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement la main devant les yeux:

—Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!...Allons! parlons de la revue, de chiffons... de n’importe quoi... Ah!... à propos de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...

—Elle va... mais elle me va mal!...

—Pas possible!...

—Très naturel, au contraire!... je n’ai pas ton teint, moi!... je suis plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un peu trop planche... c’est d’ailleurs sans importance!...

—Comment, sans importance?...

—Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu’elle soit bien ou mal habillée, la médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que tu es...

Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d’un air à moitié sérieux, à moitié blagueur:

—Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...

Puis, changeant brusquement de ton:

—A quelle heure iras-tu aux courses demain?...

—Je ne sais pas... c’est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel... Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je voudrais bien ne pas y arriver avant toi...

Denyse regarda sa montre:

—Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour les boutonnières...je ne sais pas où en trouver... on m’a parlé d’un jardinier... dans les environs de la gare...

—De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de fleuristes...

—Si... il paraît que c’est dans cette ruelle... tu sais, à droite du quai?...

—La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il n’y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques petites maisons... que les officiers louent parce que c’est près du quartier...

Bijou se leva.

—Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!...

Denyse fut la première à l’hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard, l’air triste et le visage défait.

Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu’il lui avait donné, mais seulement pour lui rendre une liberté dont il n’avait plus que faire, et qu’il n’avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l’un de l’autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison, parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la ruelle déserte pendant une partie de l’après-midi. Elle allait et venait, le nez en l’air, semblant chercher une trace, avec une insistance que Jean ne s’expliquait pas et qui l’inquiétait beaucoup. Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu’ils traversaient en voiture la place de lagare, madame de Nézel qui entrait dans la venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s’assurer de ce qu’elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse qu’il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa vie?...

Il s’excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui affirmait gentiment qu’il arrivait à l’heure. Au moment même où il cherchait un moyen de la questionner, elle dit:

—Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç’a été difficile, va!... j’ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de la journée... on m’a envoyée dans des petites rues impossibles... où je me suis perdue... et où je n’ai rien trouvé...

Heureux de voir éclater l’innocence de Bijou, Jean s’écria malgré lui:

—Ah!... c’est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des Lilas?...

Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:

—Comment sais-tu ça?... tu m’as vue?...

Il répondit vivement:

—Pas moi!... un de mes amis...

—Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...

—Je ne pense pas!... c’est un officier du régiment de Bernès... Ah!... si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier soir?... Eh bien, elle s’est tuée!...

Bijou dit, d’un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce sujet:

—Oui... je le sais!... c’est bien dommage!...

C’était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d’avoir parlé de cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n’était plus une petite fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...

A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le cœur battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée comme chaque jour, puisqu’elle ignorerait encore sa demande. Il fut très désappointé d’apprendre qu’elle était à Pont-sur-Loire et qu’elle y était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire franchement ce qu’elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille, elle lui répondit qu’elle n’osait même plus parler, Denyse leur ayant déclaré à tous, le matin même, qu’ «elle trouvait M. de Clagny charmant... mais pas pour l’épouser».

Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu’au lendemain pour réfléchir, c’était ce qu’il voulait.

Denyse et Jean rentrèrent juste à l’heure du dîner. Quand ils descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à cheval; il avait rencontré des officiersqui faisaient du service en campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l’histoire.

—C’est affreux!...—fit Bertrade,—de penser que cette petite s’est tuée!... elle était si gentille et si jeune!...

Giraud dit, d’une voix étrange qui résonna dans la grande salle à manger:

—C’est justement parce qu’on est jeune qu’il faut se tuer quand on est malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...

LAmarquise n’avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de «troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu’elle la fit appeler chez elle.

La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée quand sa grand’mère lui annonça qu’elle avait des choses très sérieuses à lui dire.

—Il s’agit, commença madame de Bracieux,—d’un de mes bons amis, qui est aussi le tien...

Bijou l’interrompit:

—M. de Clagny?...

—Oui... M. de Clagny... tu as dû t’apercevoir qu’il t’aime beaucoup, n’est-ce pas?...

—Je l’aime beaucoup aussi... beaucoup!...

—Parfaitement... mais toi, tu l’aimes comme un père... ou un oncle charmant... et lui ne t’aime pas comme une fille... ou comme une nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...

Elle demanda, craintive:

—Étonnée de quoi?...

—De... il veut t’épouser... là!...

Bijou murmura, l’air stupéfait:

—Lui aussi?...

—Comment «lui aussi»?...—fit la marquise, stupéfaite à son tour,—qui donc veut t’épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...

Denyse rougit.

—J’aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand’mère,—dit-elle en s’asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,—mais nous sommes si en l’air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les courses et les bals, que je n’ai pas trouvé un instant... ça n’avait d’ailleurs pas grand intérêt!...

—Ah!... tu trouves ça, toi?...

—Dame!... puisque je n’ai envie d’épouser ni l’un ni l’autre...

—Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...

—D’Henry et de Jean... oui... Jean a d’abord parlé pour Henry... qui l’avait, paraît-il, chargé de savoir si je l’autorisais à vous demander ma main... J’ai répondu que c’était à vous et pas à moi qu’il devait s’adresser...

—Tu es un vrai Bijou, toi!...

—Mais que ça n’avait aucune importance, puisque je ne voulais pas l’épouser...

—Il n’a pas assez de fortune pour toi!...

—Ça, je n’en sais rien!... et puis, ça m’est bien égal!... mais Henry ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...

—Ah!... et Jean?...

—Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c’est ce que je lui ai dit quand, aprèsavoir vu que je refusais Henry, il a repris l’affaire pour son propre compte...

—Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m’explique à présent pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable en terre!...

Et, après un silence, la marquise conclut:

—Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...

—Comment la connaissez-vous?...

—Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du vieil ami de ta grand’mère...

—Lui aussi, il est réussi!...

—C’est vrai!... mais il a près de soixante ans!...

—Il n’en a pas l’air!...

—Mais il les a!...

—Je le sais!... ce qui n’empêche que je n’aurais pas plus de répugnance à l’épouser qu’à épouser Jean ou Henry...

—Tu ne sais pas ce que c’est que le mariage... tu ne peux pas comprendre...

Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:

—Si!—fit-elle lentement,—je comprends très bien, grand’mère!...

—Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...

—Il va venir aujourd’hui?...

—Il va venir tout à l’heure...

Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:

—Vous lui répondrez, grand’mère, que je suis très touchée, très flattée qu’il ait bien voulu penser à moi... mais que je n’ai pas envie de me marier encore...

Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:

—Parce que je suis trop bien ici avec vous...

—Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...—murmura madame de Bracieux, embrassant le joli visage tendu vers elle,—tu sais que tu es toute ma joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta vieille grand’mère... je ne te dis pas ça pour t’engager à faire un mariage qui serait fou...

Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:

—Fou?... pourquoi, fou?...

—Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu’il sera tout à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les reconnaître!..

Bijou s’était levée en entendant une voiture s’arrêter devant le perron.

Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:

—Le voilà!...

Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d’un air indifférent:

—Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...

Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:

—Il part?... Tiens!... il avait pourtant l’air de prendre racine dans le pays!...

—Oh!...—fit M. de Rueille,—les racines du père Clagny ne sont jamais bien profondes...

Bijou se tourna vers sa grand’mère:

—Quand part-il?...—demanda-t-elle inquiète.

—Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à qui il veut dire adieu...

—Et il ne va pas aux courses?...

—Non... il fait ses malles!...

—Et notre revue, demain?...—s’écria Denyse navrée—il m’avait tant promis de venir la voir!...

La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec un cœur exquis, la jeunesse est sans pitié.

L’entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau, infiniment jolie et rare.

—Regardez donc la petite Dubuisson,—dit Louis de La Balue à M. de Juzencourt,—elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix... elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l’air?... de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...

M. de Juzencourt répondit avec un rire épais:

—C’est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l’est pas!... Est-ce qu’elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...

—Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans quelque coin... Ah!... non... il n’est pas dans un coin... le voilà qui papillonne comme les autres autour de «Bijou»...

Juzencourt demanda:

—Et vous?... vous ne papillonnez pas?...

—Moi?... j’épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou l’autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante pas!...

Et, d’un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il dit, la voix et le regard voilés:

—Quelle chaleur, n’est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas rougir... vous avez d’ailleurs une de ces peaux!... c’est vrai!... vous avez l’air d’un hercule... et malgré ça, la peau est d’une couleur... et d’un grain!...

Comme il se penchait vers lui, l’air attendri, Henry lui cria, de sa grosse voix sonore et pleine:

—Ah!... vous m’embêtez avec ma peau!...

Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou s’embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois six danseurs.

Quand M. de Clagny s’approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans même répondre à son salut:

—Grand’mère m’a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c’est à cause de moi?...

Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l’entraînant dans un salon presque désert:

—Je vous en prie?...—supplia-t-elle,—je vous en prie... ne partez pas!...

Il répondit, très ému:

—Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l’impossible... je n’ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les autres... j’ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d’oublier mon rêve... et pour ça, il faut que je m’en aille loin... très loin...

Elle demanda:

—Vous aviez cru que... que je dirais oui?...

—Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et confiante... que j’avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous vous laisseriez aimer...

Elle dit, songeuse:

—Alors... c’est ma faute si vous avez espéré ça?...

—Ce n’est pas votre faute... c’est la mienne... on espère ce qu’on désire...

—Si!... je suis sûre que j’ai été avec vous telle que je n’aurais pas dû être?...

Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:

—Je vous demande pardon...

—Bijou!...—s’écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c’est moi qui dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...

—Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?... promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai... mieux que ce soir...

Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:

—Vous ne regretterez pas d’être venu!...

Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:

—Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...

Et, s’appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui accourait pour réclamer «sa valse».

—Laisse donc ta cousine tranquille!...—fit M. de Jonzac, qui, assis sur un divan, regardait danser,—tu es beaucoup trop jeune pour inviter des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...

—Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c’est pas non plus au tien, j’imagine!...

—Tu as vraiment des façons de parler!...

—Dis donc, p’pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La Balue marque de plus en plus mal?...

—Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...

—Ils ont dit qu’il se peinturlurait...

—C’est vrai!...

—Et qu’il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...

—Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n’as qu’à le demander à tes cousins... ils te le diront...

—Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m’a répondu: «Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu’on va bientôt s’en aller?...

—S’en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...

—C’est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M. Giraud et M. l’abbé!...

—Tiens... au fait!... pourquoi n’est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou avait demandé une invitation pour lui...

—Oui... mais il n’a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se coucher, il s’en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...

—Tu ne sais pas ce qu’il a?...

—Je crois qu’il a Bijou...

—Comment, il a Bijou?...

—Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p’pa, qu’ils sont tous à courir après elle, s’pas?... sans parler du père Clagny qui ne compte plus...

Il s’arrêta un instant, et acheva, l’air attristé:

—Et de moi, qui ne compte pas encore...

—Tu exagères beaucoup tout ça!—dit M. deJonzac, très convaincu que son fils voyait juste, mais n’en voulant pas convenir,—Bijou est certainement très jolie, et il n’est pas surprenant que...

Pierrot l’interrompit vivement:

—C’est pas seulement jolie qu’elle est!... c’est bonne, et intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l’aimer, allez, p’pa!... et si j’avais seulement vingt-cinq ans!...

—Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t’enverrait promener comme les autres...

Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:

—C’est bien possible!...

Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne Dubuisson:

—Est-elle assez jolie, hein, p’pa!... regarde-la... elle est habillée absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point», comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je peux me risquer à l’inviter, dis, p’pa, Jeanne Dubuisson?...

—Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...

Elle accepta, en effet, et s’éloigna au bras de Pierrot. Alors, M. Spiegel vint à Denyse et l’invita pour la valse qui commençait, mais elle fit «non» de la tête, en disant:

—Je suis si fatiguée, si vous saviez!...

Il insista:

—Rien qu’un tout petit tour, voulez-vous?... je n’ai pas, depuis le commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...

—Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...

Et, prenant tout à coup son parti:

—Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...

—Parce que?...

—Parce que j’ai peur de faire de la peine à Jeanne, là!...

Il répéta, surpris:

—De la peine à Jeanne, pourquoi?...

—Ça a l’air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous adore... à tel point qu’elle est jalouse de qui vous approche... ou vous parle... ou vous voit, même!...


Back to IndexNext