Maître Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis, ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le nouveau client.
C'était un gros homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua:
—Prenez un siège, dit l'avocat
Le client s'assit et après avoir toussé:
—Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire de divorce.
—Parlez, monsieur, je vous écoute.
—Monsieur, je suis un ancien notaire.
—Déjà!
—Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.
—Continuez.
—Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.
—Vous n'êtes pas le seul.
—Je le sais et je plains les autres; mais mon cas est tout à fait spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière. Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses?
—Qu'entendez-vous par là?
—Croyez-vous que certaines idées soient aussi dangereuses pour certains esprits que le poison pour le corps?
—Mais, oui, peut-être.
—Certainement. Il y a des idées qui entrent en nous, nous rongent, nous tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur résister. C'est une sorte de phylloxera des âmes. Si nous avons le malheur de laisser une de ces pensées-là se glisser en nous, si nous ne nous apercevons pas dès le début qu'elle est une envahisseuse, une maîtresse, un tyran, qu'elle s'étend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient sans cesse, s'installe, chasse toutes nos préoccupations ordinaires, absorbe toute notre attention, change l'optique de notre jugement, nous sommes perdus.
Voici donc ce qui m'est arrivé, monsieur. Comme je vous l'ai dit, j'étais notaire à Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret, mais soucieux, forcé à une économie de tous les instants, obligé de limiter tous mes goûts, oui, tous! et c'est dur à mon âge.
Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des quatrièmes pages des journaux, les offres et demandes, les petites correspondances, etc., etc.; et il m'était arrivé plusieurs fois, par ce moyen, de faire faire à quelques clients des mariages avantageux.
Un jour je tombe sur ceci:
«Demoiselle jolie, bien élevée, comme il faut, épouserait homme honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien nets. Rien des agences.»
Or, justement, ce jour-là, je dînais avec deux amis, un avoué et un filateur. Je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux millions cinq cent mille francs.
Le filateur dit: «Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là?»
L'avoué plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclus dans ces conditions, et il donna des détails; puis il ajouta, en se tournant vers moi:
«—Pourquoi diable ne vois-tu pas ça pour toi-même? Cristi, ça t'en enlèverait, des soucis, deux millions cinq cent mille francs.»
Nous nous mîmes à rire tous les trois, et on parla d'autre chose.
Une heure plus tard je rentre chez moi.
Il faisait froid cette nuit-là. J'habitais d'ailleurs une vieille maison, une de ces vieilles maisons de province, qui ressemblent à des champignonnières. En posant la main sur la rampe de fer de l'escalier, un frisson glacé m'entra dans le bras, et comme j'étendais l'autre pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson m'envahir, plus humide, celui-là, et ils se joignirent dans ma poitrine, m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'énervement. Et je murmurai, saisi par un brusque souvenir: «Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille!»
Ma chambre était lugubre, une chambre de garçon rouennais faite par une bonne chargée aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette chambre! un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis à chantonner, sur un air de café-concert, car je fréquente quelquefois ces endroits-là:
Deux millions,Deux millionsSont bonsAvec cinq cent milleEt femme gentille.
Au fait, je n'avais pas encore pensé à la femme et j'y songeai tout à coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai même si bien que je fus longtemps à m'endormir.
Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je devais me trouver à huit heures à Darnétal pour une affaire importante. Il fallait me lever à six heures—et il gelait.—Cristi de cristi, les deux millions cinq cent mille!
Je revins à mon étude vers dix heures. Il y avait là dedans une odeur de poêle rougi, de vieux papiers, l'odeur des papiers de procédure avancés—rien ne pue comme ça—et une odeur de clercs—bottes, redingotes, cheveux et peau, peau d'hiver peu lavée, le tout chauffée à dix-huit degrés.
Je déjeunai, comme tous les jours, d'une côtelette brûlée et d'un morceau de fromage. Puis je me remis au travail.
C'est alors que je pensai très sérieusement à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce? Pourquoi ne pas écrire? Pourquoi ne pas savoir?
Enfin, monsieur, j'abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta, m'obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans m'en apercevoir, me piquaient à présent comme des coups d'aiguille, et chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille.
Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose, monsieur, on se la figure telle qu'on l'espère.
Certes, il n'était pas naturel qu'une jeune fille de bonne famille, dotée d'une façon aussi convenable, cherchât un mari par la voie des journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille fût honorable et malheureuse.
D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne m'avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le chiffre de douze millions est même assez commun. Il plaît. Je sais bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles nous font cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques, rendent vraisemblables, jusqu'à un certain point, pour notre crédulité inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils représentent et nous disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs comme très possible, très morale.
Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme de chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à quelque homme qui l'aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un moyen fort usité qui comportait en lui-même une sorte d'aveu de tare originelle.
Ma supposition était stupide. Je m'y attachai cependant. Nous autres, notaires, nous ne devrions jamais lire des romans; et j'en ai lu, monsieur.
Donc j'écrivis, comme notaire, au nom d'un client, et j'attendis.
Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'après-midi, j'étais en train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m'annonça:
—Mlle Chantefrise.
—Faites entrer.
Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune, l'air embarrassée.
—Asseyez-vous, mademoiselle.
Elle s'assit et murmura:
—C'est moi, monsieur.
—Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
—La personne à qui vous avez écrit.
—Pour un mariage?
—Oui, monsieur.
—Ah! très bien!
—Je suis venue moi-même, parce qu'on fait mieux les choses en personne.
—Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous désirez vous marier?
—Oui, monsieur.
—Vous avez de la famille?
Elle hésita, baissa les yeux et balbutia:
—Non, monsieur ... Ma mère ... et mon père ... sont morts.
Je tressaillis.—Donc j'avais deviné juste,—et une vive sympathie s'éveilla brusquement dans mon coeur pour cette pauvre créature. Je n'insistai pas pour ménager sa sensibilité, et je repris:
—Votre fortune est bien nette?
Elle répondit, cette fois, sans hésiter:
—Oh! oui, monsieur.
Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me déplaisait pas, bien qu'un peu mûre, plus mûre que je n'avais pensé. C'était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et l'idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je me serais assuré que la dot n'était pas illusoire. Je lui parlai de ce client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu malade.
Elle dit vivement:—Oh! monsieur, j'aime les gens bien portants.
—Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.
—Oh! que c'est ennuyeux, dit-elle.
—Mon Dieu! oui ou non. Êtes-vous pressée de retourner chez vous?
—Pas du tout.
—Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.
—Vous êtes trop aimable, monsieur.
—Vous êtes descendue à l'hôtel?
Elle nomma le premier hôtel de Rouen.
—Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur ... notaire de vous offrir à dîner, ce soir.
Elle parut hésiter, inquiète, indécise; puis elle se décida:
—Oui, monsieur.
—Je vous prendrai chez vous à sept heures.
—Oui, monsieur.
—Alors, à ce soir, mademoiselle?
—Oui, monsieur.
Et je la reconduisis jusqu'à ma porte.
A sept heures, j'étais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette pour moi et me reçut d'une façon très coquette.
Je l'emmenai dîner dans un restaurant où j'étais connu, et je commandai un menu troublant.
Une heure plus tard, nous étions très amis, et elle me contait son histoire. Fille d'une grande dame séduite par un gentilhomme, elle avait été élevée chez des paysans. Elle était riche à présent, ayant hérité de grosses sommes de son père et de sa mère, dont elle ne dirait jamais les noms, jamais. Il était inutile de les lui demander, inutile de la supplier, elle ne le dirait pas. Comme je tenais peu à les savoir, je l'interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitôt en femme pratique, sûre d'elle, sûre des chiffres, des titres, des revenus, des intérêts et des placements. Sa compétence en cette matière me donna aussitôt une grande confiance en elle, et je devins galant, avec réserve cependant; mais je lui montrai clairement que j'avais du goût pour elle.
Elle marivauda, non sans grâce. Je lui offris du champagne, et j'en bus, ce qui me troubla les idées. Je sentis alors clairement que j'allais devenir entreprenant, et j'eus peur, peur de moi, peur d'elle, peur qu'elle ne fût aussi un peu émue et qu'elle ne succombât. Pour me calmer, je recommençai à lui parler de sa dot, qu'il faudrait établir d'une façon précise, car mon client était homme d'affaires.
Elle répondit avec gaieté:—Oh! je sais. J'ai apporté toutes les preuves.
—Ici, à Rouen?
—Oui, à Rouen.
—Vous les avez à l'hôtel?
—Mais oui.
—Pouvez-vous me les montrer?
—Mais oui.
—Ce soir.
—Mais oui.
Cela me sauvait de toutes les façons. Je payai l'addition, et nous voici rentrant chez elle.
Elle avait, en effet, apporté tous ses titres. Je ne pouvais douter, je les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie au coeur que je fus pris aussitôt d'un violent désir de l'embrasser. Je m'entends, d'un désir chaste, d'un désir d'homme content. Et je l'embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois ... si bien que ... le champagne aidant ... je succombai ... ou plutôt ... non ... elle succomba.
Ah! monsieur, j'en fis une tête, après cela ...—et elle donc! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je m'en allai dans un état d'esprit épouvantable.
Que faire? J'avais abusé de ma cliente. Cela n'eût été rien si j'avais eu un client pour elle, mais je n'en avais pas. C'était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation! Je pouvais la lâcher, c'est vrai. Mais la dot, la belle dot, palpable, sûre! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l'avoir ainsi surprise? Mais que d'inquiétudes plus tard!
Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi!
Je passai une nuit terrible d'indécision, torturé de remords, ravagé de craintes, ballotté par tous les scrupules. Mais, au matin, ma raison s'éclaircit. Je m'habillai avec recherche et je me présentai, comme onze heures sonnaient, à l'hôtel qu'elle habitait.
En me voyant, elle rougit jusqu'aux yeux.
Je lui dis:
—Mademoiselle, je n'ai plus qu'une chose à faire pour réparer nos torts. Je vous demande votre main.
Elle balbutia:
—Je vous la donne.
Je l'épousai.
Tout alla bien pendant six mois.
J'avais cédé mon étude, je vivais en rentier, et vraiment je n'avais pas un reproche, mais pas un seul à adresser à ma femme.
Cependant je remarquais peu à peu que, de temps en temps, elle faisait de longues sorties. Cela arrivait à jour fixe, une semaine le mardi, l'autre le vendredi. Je me crus trompé, je la suivis.
C'était un mardi. Elle sortit à pied vers une heure, descendit la rue de la République, tourna à droite, par la rue qui suit le palais archiépiscopal, prit la rue Grand-Pont jusqu'à la Seine, longea le pont de Pierre, traversa l'eau. A partir de ce moment, elle parut inquiète, se retournant souvent, épiant tous les passants.
Comme je m'étais costumé en charbonnier, elle ne me reconnut pas.
Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche; je ne doutais plus, son amant allait arriver par le train d'une heure quarante-cinq.
Je me cachai derrière un camion et j'attendis. Un coup de sifflet ... un flot de voyageurs ... Elle s'avance, s'élance, saisit dans ses bras une petite fille de trois ans qu'une grosse paysanne accompagne, et l'embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aperçoit une autre enfant, plus jeune encore, fille ou garçon, porté par une autre campagnarde, se jette dessus, l'étreint avec violence, et s'en va, escortée des deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et sombre et déserte promenade du Cours-la-Reine.
Je rentrai effaré, l'esprit en détresse, comprenant et ne comprenant pas, n'osant point deviner.
Quand elle revint pour dîner, je me jetai vers elle, hurlant:
—Quels sont ces enfants?
—Quels enfants?
—Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever?
Elle poussa un grand cri et s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle me confessa, dans un déluge de larmes qu'elle en avait quatre. Oui, monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi, deux garçons.
Et c'était là—quelle honte!—c'était là l'origine de sa fortune.—Les quatre pères!... Elle avait amassé sa dot.
Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire?
L'avocat répondit avec gravité:
—Reconnaître vos enfants, monsieur.
Le maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour les passer chez sa soeur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit à sa soeur qu'il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n'est point qu'il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et toujours irritée; mais il avait besoin d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu'il n'eût jamais rançonnés.
Le père Varajou, ancien horticulteur à Angers, retiré maintenant des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie, ancien employé des finances, qui venait d'être nommé receveur des contributions à Vannes.
Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura: «Prenez un siège, je suis à vous dans un instant», se rassit et recommença sa discussion.
Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d'interprète ne semblait comprendre personne.
Ce fut long, très long. Varajou considérait son beau-frère en songeant: «Quel crétin!» Padoie devait avoir près de cinquante ans; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d'un bonnet de velours orné d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait: «Quel crétin!»
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l'univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit: «Nom d'un chien, quelle fête!» il avait certes exprimé le plus haut degré d'admiration dont fût capable son esprit.
Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda:
—Vous allez bien?
—Pas mal, comme vous voyez. Et vous?
—Assez bien, merci. C'est très aimable d'avoir pensé à venir nous voir.
—Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais, vous savez, dans le métier militaire, on n'a pas grande liberté.
—Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est très aimable.
—Et Joséphine va bien?
—Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l'heure.
—Où est-elle donc?
—Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici; c'est une ville très comme il faut.
—Je m'en doute.
Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans empressement, lui tendit la joue et demanda:
—Il y a longtemps que tu es ici?
—Non, à peine une demi-heure.
—Ah! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.
Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses contribuables.
Dès qu'ils furent seuls:
—J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.
—Quoi donc?
—Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.
Il eut l'air très étonné.
—Moi! Jamais de la vie.
—Oh! ne nie pas, je le sais.
Il essaya encore de se défendre, mais elle lui ferma la bouche par une semonce si violente qu'il dut se taire.
Puis elle reprit:
—Nous dînons à six heures, tu es libre jusqu'au dîner. Je ne puis te tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.
Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. Il regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. Il se décida pour la rue.
Donc il sortit et se mit à rôder, d'un pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle «le Morbihan». Il regardait les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et il murmurait: «Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici!»
Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu'au dîner.
La bonne le réveilla en frappant à sa porte.
—C'est servi, monsieur.
Il descendit.
Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.
M. et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou. On s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C'était jour de pot-au-feu.
Après la soupe vint le boeuf, du boeuf trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.
Mme Padoie disait à son mari:
—Tu vas ce soir chez M. le premier président?
—Oui, ma chère.
—Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.
Alors elle parla de la société de Vannes, de l'excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments religieux.
Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.
Puis du fromage. C'était fini. Pas de café.
Quand Varajou comprit qu'il devait passer la soirée en tête-à-tête avec sa soeur, subir ses reproches, écouter ses sermons, sans avoir même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour faire glisser les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire régulariser quelque chose sur sa permission.
Et il se sauva, dès sept heures.
A peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui sort de l'eau. Il murmurait: «Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle corvée!»
Et il se mit à la recherche d'un café, du meilleur café de la ville. Il le trouva, sur une place, derrière deux becs de gaz. Dans l'intérieur, cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux joueurs de billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les billes en se heurtant.
On entendait leur voix compter: «Dix-huit,—dix-neuf.—Pas de chance.—Oh! joli coup! bien joué!—Onze.—Il fallait prendre par la rouge.—Vingt.—Bille en tête, bille en tête.—Douze. Hein! j'avais raison?»
Varajou commanda: «Une demi-tasse et un carafon de fine, de la meilleure.»
Puis il s'assit, attendant sa consommation.
Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord; puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.
Il se dit: «Cristi, me voilà remonté. Il faut que je fasse la fête.» Et l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser. Il appela le garçon.
—Hé, l'employé!
—Voilà, m'sieu.
—Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici?
L'homme resta stupide à cette question.
—Je n'sais pas, m'sieur. Mais ici!
—Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi?
—Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.
—Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?
—Les demoiselles! ah! ah!
—Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?
—Des demoiselles?
—Mais, oui, des demoiselles!
Le garçon se rapprocha, baissa la voix:
—Vous demandez ousqu'est la maison?
—Mais oui, parbleu!
—Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite.—C'est au 15.
—Merci, ma vieille. V'là pour toi.
—Merci, m'sieu.
Et Varajou sortit en répétant: «Deuxième à gauche, première à droite, 15.» Mais au bout de quelques secondes, il pensa: «Deuxième à gauche,—oui,—Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou à gauche? Bah? tant pis, nous verrons bien.»
Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:
—C'est bien ici.
Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:
-Ohé! Ohé!
Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit:
—Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?
—Oui, monsieur.
—Au salon?
—Oui monsieur.
—Je n'ai qu'à monter?
—Oui, monsieur.
—La porte en face?
—Oui, monsieur.
Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.
Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé. Le sous-officier salua:
—Bonjour, mesdames.
La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina:
—Bonjour, monsieur.
Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu; et cette pensée le troubla. Puis il se dit: «Bah! s'il en vient un, nous verrons bien.» Et il demanda:
—Alors, ça va bien?
La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit:
—Très bien! merci.
Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.
Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire gêné:
—Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin ...
Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.
Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beau-frère, le saisit dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant: «V'là Padoie ... V'là Padoie ... V'là Padoie ...» Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la figure:
—Ah! ah! ah! farceur!... farceur. Tu fais donc la fête, toi, ... Ah! Farceur.... Et ma soeur!... Tu la lâches, dis!...
Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.
Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à défaillir.
Et deux messieurs apparurent, décorés, tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux:
—Oh! monsieur le président ... il est fou ... il est fou ... On nous l'avait envoyé en convalescence ... vous voyez bien qu'il est fou....
Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant vers son beau-frère:
—Où donc sommes-nous ici? demanda-t-il.
Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia:
—Où ... où ... où nous sommes.... Malheureux ... misérable ... infâme.... Où nous sommes ... Chez monsieur le premier président!... chez monsieur le premier président de Mortemain ... de Mortemain ... de ... de ... de ... Mortemain.... Ah!... ah!... canaille!... canaille!... canaille!...
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