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Mais, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les meilleurs choses ont leurs détracteurs. Il y a même d'excellents esprits qui, craignant avant tout l'excès, prisant par-dessus tout la pondération et la mesure, combattent l'abus si vigoureusement qu'ils semblent proscrire l'usage. Je donnerai quelques exemples typiques de ces attaques exagérées contre l'exagération.

Procédons graduellement. Les réflexions suivantes, de M. Aug. Laugel n'ont après tout rien que de très raisonnable:

«Si la bibliophilie a ses charmes, elle a aussi ses dangers; elle en a surtout pour l'écrivain. Elle le transporte encore vivant dans les Champs-Elysées; il devient une ombre au milieu des ombres. Il se plaît, il s'attarde dans le passé, il oublie volontiers le présent, surtout si le présent le blesse et l'obsède, s'il a vu disparaître une à une ses illusions et ses espérances, s'il a survécu à ce qui lui étaitle plus cher, si les dernières flammes de son foyer sont éteintes, s'il ne peut plus revoir cette fumée du toit paternel qu'Ulysse chantait dans Ithaque.»

Voilà des inconvénients qui ressemblent fort à des avantages. Ne sont-ce pas des consolations. Et de quoi le désolé a-t-il besoin, sinon d'être consolé?

Edmond Texier, journaliste fameux au temps où le journalle Siècleétait populaire—c'était sous l'Empire,—se montrait plus dur: comme notre aimable confrère M. Geffroy, il classait la bibliomanie parmi les maladies mentales dangereuses.

«Le public, disait-il (Les choses du temps présent, 1861), ne comprendra jamais toutes les passions malsaines qui s'agitent dans le cœur d'un amateur de bouquins. Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre, que rien n'est fait tant qu'il lui reste quelque chose à faire. Un de nos amis, grand dénicheur de livres rares, m'a assuré qu'il avait été pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa bibliothèque après avoir visité celle de M. le duc d'Aumale. L'envie, la jalousie, l'appétence du bien d'autrui, tels sontles moindres défauts du bibliomane.»

Il ne le lui manque plus que de raconter la vieille histoire espagnole du bouquiniste assassin.

Parce que les amis du livre ne sont pas exempts des mauvaises passions ni des coups de folie auxquels on voit tous les jours des hommes de toutes les conditions céder misérablement ou tragiquement, il faut, paraît-il, en conclure que ces passions et ces accès de folie, c'est l'amour des livres qui les donne. J'avoue que la logique d'un tel raisonnement dépasse la portée de mon esprit. Mais généreusement je vais fournir à ceux qui croyent s'y pouvoir appuyer un nouvel étai. C'est une anecdote que Jules Janin rappelle dans son ouvrage surl'Amour des livres.

«M. le conseiller Séguier causait avec le Roy dans sa chambre (on parlait de vénalité des juges).—Monsieur le Chancelier, disait le Roi, à quel prix vendriez-vous la justice?—Oh! Sire, à aucun prix.... Pour un beau livre, je ne dis pas!»

Et maintenant, si l'on se plaint jamais devant vous de la corruption de certainsmagistrats, vous savez la cause corruptrice: n'en doutez pas, ils sont bibliophiles,—disons bibliomanes, pour ménager des susceptibilités.

Le grand critique d'art Ruskin fait, dans un livre intitulé:Sesame and Lilies, cette réflexion judicieuse:

«Si quelqu'un dépense sans compter pour sa bibliothèque, on l'appelle fou—bibliomane. Mais on n'appelle jamais personne hippomane, bien que des gens se ruinent tous les jours avec leurs chevaux et qu'on n'entende point dire que les livres aient jamais ruiné personne.»

On a pu dire avec justesse que «si le bibliophile possède des livres, le bibliomane en est possédé.»

Les bibliophiles et les bibliomanes ne sont pas forcément des criminels d'intention ni des fous à l'état latent, en dépit des accusations violentes et des insinuations perfides; mais ne sont-ils pas condamnables de faire de leur temps et de leur argent un usage aussi vain?—Et, avec la gravité d'un pasteur à son prêche, des hommes considérables, savants, philosophes, vertueux, lugubres, répondentaffirmativement. Entendez plutôt Mr. Frederic Harrison. La voix sévère et l'air rogue, il nous donne une austère leçon.

«Collectionner les livres rares et les auteurs oubliés est peut-être, de toutes les manies collectionnantes, la plus sotte aujourd'hui. Il y a beaucoup à dire en faveur des faïences rares et des scarabées curieux. La faïence est parfois belle et les scarabées sont du moins comiques d'aspect. Mais les livres rares sont maintenant, par la nature même des choses, des livres sans valeur; et leur rareté consiste ordinairement en ce que l'imprimeur a fait une bévue dans le texte, ou qu'ils contiennent quelque chose d'exceptionnellement sale ou idiot. Accorder un profond intérêt aux auteurs négligés et aux livres peu communs, c'est, la plupart du temps, un signe—non pas qu'on ait épuisé les ressources de la littérature ordinaire—mais qu'on n'a pas réellement de respect pour les productions les plus grandes des hommes les plus grands qui aient vécu. Cette bibliomanie se saisit d'êtres raisonnables et les pervertit au point que, dans l'espritde celui qui en est atteint, la race humaine existe pour les livres, et non point les livres pour la race humaine. Il y a un livre qu'ils pourraient lire avec fruit, les faits et gestes d'un grand collectionneur de bouquins qui vivait jadis dans la province de la Manche. Pour le collectionneur, et quelquefois pour l'érudit, le livre devient un fétiche, une idole et est digne de l'admiration du genre humain quand même il ne serait de la plus petite utilité à personne. Par cela seul que le livre existe, il a le droit d'être poliment invité à prendre place sur les rayons. La «bibliothèque ne serait pas complète sans lui», bien que la bibliothèque doive, pour ainsi dire, être empuantie quand il y sera. Les grands livres sont, bien entendu, des livres communs; et ceux-ci sont traités par les collectionneurs et les bibliothécaires avec un souverain mépris. Plus le rare volume est un affreux avorton de livre, plus désespérés sont les efforts des bibliothèques pour le posséder.»

Jules Janin va nous donner la contrepartie de ce réquisitoire, dont il est superflu de faire ressortir les erreurs etl'injustice. On a besoin, après cette page puritaine et revêche, de quelques lignes bien françaises où la fantaisie s'égaie de bonne humeur.

«Ça vous est égal, messieurs les lecteurs sans odorat, de tenir dans vos mains mal lavées un bouquin taché de lie, où la fille errante et le laquais fangeux ont laissé la trace ineffaçable de leurs doigts malpropres et de leurs têtes mal peignées? Ça vous est égal de feuilleter une sentine et de respirer à chaque page une abominable exhalaison d'écurie ou de mauvais lieu?

«Un digne ami des livres respectera ses heures d'études, et de loisir, il se croira tout simplement déshonoré de réunir tant de souillures, en de si tristes enveloppes, à toutes les fleurs du bel esprit. Il faut à l'homme sage et studieux un tome honorable et digne de sa louange.

«...Ces réimpressions de nos chefs-d'œuvre, pleines de fautes, disons mieux, pleines de crimes, il y a pourtant des gens qui les achètent, et qui les font relier en basane, par des cordonniers manqués dont on a fait des relieurs! Ceslivres ainsi bâtis, qui puent la colle et l'œuf pourri, que le ver dévore, et qui tournent au jaunâtre grâce aux ingrédients de paille et de bois pourri par lesquels le chiffon de toile est remplacé, ces misérables in-octavo, l'exécration du genre humain lettré, il y a cinquante imbéciles, cinquante ignorants, autant d'usuriers, plusieurs idiots, vingt repris de justice, et de graves filles de joie un peu lettrées, sans compter une douzaine de marquises de nouvelle édition, qui les enferment avec soin dans une bibliothèque richement sculptée.»

Revenons aux personnes sévères. Elles n'ont pas dit leur dernier mot. M. G. Mouravit n'est pas éloigné de la pensée de Mr. Frederic Harrison lorsqu'il écrit:

«L'amour funeste accordé au livrepour lui-mêmecréera une perpétuelle et déplorable promiscuité; en prenant chaque jour un empire plus tyrannique, il arrivera bientôt à détruire lesens intellectuel. Vouée à la recherche des infiniment petits de l'art et de la science, la vue du bibliomane s'éteint, il ne sait plus voir les grandes œuvres de l'esprit humain.»

Il est cependant plus indulgent et plus juste à la fin, lorsqu'il ajoute:

«Sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes, nous devons reconnaître que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon Rollin: Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit et, par cet attrait innocent, invite à l'étude.»

De ces différentes opinions,The Bookmartme semble avoir donné, dans un article intituléBibliomania, un exposé contradictoire assez équitable, avec la conclusion qu'il comporte. C'est pourquoi je le cite ici, malgré sa longueur:

«La bibliomanie qui fleurit de nos jours ne se rattache à aucun goût véritable pour la science de l'antiquité ou l'histoire. La manie des tableaux a été suivie de la manie des faïences fêlées, et la manie des faïences fêlées a été suivie par la manie des livres. Les gens qui achetaient des tableaux et des faïences connaissaient les marques grâce auxquelles on peut constater l'authenticité d'un peintre ou d'une assiette, mais ils ne connaissaient guère autre chose. Demême les gens qui achètent des livres en sont arrivés à savoir qu'un exemplaire de telle édition ancienne contenant une faute d'impression à telle page est sans prix, tandis qu'une autre, qui n'a pas de faute, est réellement sans valeur et se donne pour rien. Telle est à peu près la mesure des capacités de la plupart de nos amateurs de livres, bien que quelques-uns d'entre eux sachent, par surcroît, apprécier avec plus ou moins d'intelligence la distinction qu'il y a entre «demi-maroquin, non coupé, doré en tête par Rivière», et «veau extra, non coupé, doré en tête par W. Pratt», distinction qui n'est pas de médiocre importance dans les salles de vente. La vérité est, qu'acheter des livres est devenu une mode, et que les règles et canons qui gouvernent les acheteurs de livres sont aussi capricieux et innombrables que ceux qui gouvernent les acheteurs de vieux tableaux et de vieilles faïences...

«La bibliomanie régnante doit, j'en ai peur, être regardée comme la manifestation, plus ou moins intelligente, d'un simple dilettantisme sentimental. Elle n'a point de caractère archéologique,point de caractère historique; elle a le goût personnel du pittoresque... La rareté toute seule est l'élément essentiel dans l'estimation que l'on fait d'un ouvrage imprimé il y a deux cents ans ou plus; ainsi un volume absolument sans valeur atteindra souvent un prix de fantaisie, simplement parce qu'il n'en existe pas un autre exemplaire.»

Le docteur James Martineau déclare, dans sesHours of Thought(Heures de Pensée), qu'en l'absence de quelque chose ayant une portée plus noble, les amours exclusifs, les enthousiasmes particuliers, les simples fantaisies de l'esprit, pourvu qu'ils soient innocents, sont un grand bien. «L'homme actif qui poursuit un but innocent quelconque vaut mieux que l'homme inerte qui critique tout, et l'être lourd qui ne vit que pour collectionner des coquilles et des médailles est au-dessus de l'être spirituel qui ne vit que pour se moquer de lui.»

Dans le même esprit, je me hasarde à avancer qu'il n'est pas sage de traiter la passion pour les livres vieux, rares ou curieux, irrespectueusement. Toute occupation de ce genre a une influenceplus ou moins grande sur l'affinement de l'esprit. Elle peut, sans doute, être entachée de snobbisme ou de vulgarité, si c'est l'ignorant caprice de la mode ou le simple essai d'une cupide spéculation qui la dirige; mais, d'un autre côté, on peut la comprendre de telle sorte qu'elle soit une occupation non seulement pleine de charmes, mais encore pleine d'utilité.


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