XVII

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«Aimer le livre et aimer la lecture sont une seule et même chose pour tout esprit cultivé», a dit encore G. Mouravit. Un amateur qu'il cite, sans le nommer, fait un pas de plus et va jusqu'à dire: «Il y a une grande curiosité qui s'attache avant tout au mérite des livres; il y en a une petite qui s'attache à leur rareté ou à leur bizarrerie.»

Et pourquoi dédaigner si superbement «la petite curiosité!» Peut-être, après tout, le collectionneur, dont un jeune poète (Camille Delthil:Les Tentations) nous fait le portrait dans le sonnet suivant, n'est-il pas si absurde et si ridicule:

Ah! comme il trouve bon de vivre!Tout rajeuni, tout radieux,Dans son habit râpé de vieux.Un immense bonheur l'enivre!Enfin, il est à lui, le livre,Cet aide rare et précieux,Et qui faisait tant d'envieux.Il ne l'a payé qu'une livre.Il le chercha vingt ans; hé bien!Il le possède; c'est l'unique!Tous les autres ne valent rien.Aux connaisseurs il fait la nique,Et son orgueil est grand; il aCe que personne n'a. Voilà!

Ah! comme il trouve bon de vivre!Tout rajeuni, tout radieux,Dans son habit râpé de vieux.Un immense bonheur l'enivre!

Ah! comme il trouve bon de vivre!

Tout rajeuni, tout radieux,

Dans son habit râpé de vieux.

Un immense bonheur l'enivre!

Enfin, il est à lui, le livre,Cet aide rare et précieux,Et qui faisait tant d'envieux.Il ne l'a payé qu'une livre.

Enfin, il est à lui, le livre,

Cet aide rare et précieux,

Et qui faisait tant d'envieux.

Il ne l'a payé qu'une livre.

Il le chercha vingt ans; hé bien!Il le possède; c'est l'unique!Tous les autres ne valent rien.

Il le chercha vingt ans; hé bien!

Il le possède; c'est l'unique!

Tous les autres ne valent rien.

Aux connaisseurs il fait la nique,Et son orgueil est grand; il aCe que personne n'a. Voilà!

Aux connaisseurs il fait la nique,

Et son orgueil est grand; il a

Ce que personne n'a. Voilà!

Mais, comme Mr. J. Rogers Rees le fait très justement remarquer dans sesPleasures of a Book-Worm, «l'avidité avec laquelle on recherche et achète les premières éditions des livres fameux et les volumes contenant des autographes de l'auteur ou réveillant d'une façon ou d'une autre des souvenirs spéciaux, n'a rien qu'on doive déplorer. Le dada du dénicheur de livres est assurément aussi sensé que tout autre, et, de plus, il en appelle directement au cœur et à la tête, aux sentiments affectifs et à l'intelligence.»

«Qui peut se vanter d'avoir lu leTélémaquetel que l'écrivit Fénélon, demande Jules Janin, s'il n'a pas luTélémaquedans l'édition originale?»

M. Aug. Laugel exprime la même idée en la développant jusqu'à s'en enthousiasmer et à bondir du terre-plein de l'érudition aux régions éthérées du sentiment:

«Pourquoi voulons-nous posséder des éditions originales?... C'est pour avoir le document vrai, la pensée de l'auteur, telle qu'elle est sortie de son cerveau...

«Par l'étude des additions, des changements, des retranchements [dans les éditions originales successives], nous entrons dans le cœur même de l'auteur. La bibliophilie devient ici de la psychologie...»

Et, supposant qu'il vient de découvrir tout à coup, sur un vieux bouquin relié en veau, les armes de Mme de Sévigné, il repart en un mouvement dithyrambique:

«Pensez-vous que ces armes ne me feraient pas bondir de joie? Avoir à soi, tenir dans ses mains, toucher, manier,remanier un livre qui a été lu par l'adorable femme qui a donné tant d'heures de joie à toute âme bien née, n'est-ce rien? Et croyez-vous que, si telle trouvaille était faite, l'heureux bibliophile, possesseur du volume, s'amuserait sottement à en changer la reliure, à mettre du maroquin où il y avait du veau? Celui qui commettrait un tel crime serait honni de tous ceux qui ont l'amour du livre.»

Ailleurs, il s'explique, d'un ton plus calme, mais non moins convaincu:

«Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent, un amour matériel: ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni l'amour de ces reliures élégantes où la fantaisie des grands relieurs s'est donné carrière, ni l'amour de ce qu'on appelle laprovenance, c'est-à-dire des noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines, princes et princesses, bibliophiles fameux; il y a dans l'amour du livre un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment idéal, difficile à définir, oùentre le respect de l'intelligence humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de l'homme.»

Et, en dépit des anecdotes malveillantes, plus ou moins authentiques, mais en tout cas malaisées à multiplier désormais, ils sont si bons, ces «amis du livre et du rien à faire! Ils oublient volontiers dans l'oisiveté du chez soi,domesticus otior, disait Horace, toutes les passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les petits honneurs, les petits devoirs: le vrai bibliophile est content de lui-même et des autres» (Jules Janin).

Encore se prépare-t-il, sans le savoir, de nouvelles sources de jouissances. M. Octave Uzanne,—experto crede Roberto,—fait finement et justement remarquer que «la monomanie bouquinière, au début limitée, conduit très insensiblement, mais assez logiquement, à la polymanie des choses rares et précieuses».

«C'est, dit-il, que l'amour des livres est complexe et qu'il touche à la fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie, et à toutes les manières de reproductions de l'idéologie....

«Le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon maroquiné, il se révèleailétout à coup dans l'ardeur de sa chasse au bibelot.»

Après tant de plaidoyers pour ou contre, un mot de Charles Asselineau me paraît de nature à rallier toutes les opinions.

La chasse aux bouquins est, à ses yeux, «une innocente manie, qui se repaît d'elle-même, et qui touche à l'honneur des lettres et de la patrie, tout en faisant subsister quatre ou cinq industries» c'est-à-dire des milliers d'êtres humains.

Jugement inattaquable, je crois, et bien fait pour nous mettre la conscience en repos.

FIN

ACHEVÉ D'IMPRIMERA PARISle 14 Juin 1901SUR LES PRESSES DEPAIRAULT & CiePOURH. DARAGON,Libraire


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