SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.
CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.
HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu ma lettre d'Allemagne?
CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrêter nulle part. A la tête d'une compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici?
HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir le rejoindre. Marie est à Vannes, où je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami! Elle avait parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; il m'a attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et j'épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs; c'est pour connaître l'état de leurs forces et l'usage qu'ils en comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à Plouharnel?
CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.
HENRI. Il le sait, et il est en marche.
CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, suffisants contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des côtes.
HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.
CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et la retraite est impossible. N'importe après tout! Cela est arrivé tant de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays où j'ai passé mon enfance; je ne le revois pas sans émotion! Il n'est pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres? C'est mon berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. Il y a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort! Et la terre? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d'hommes se cherchent dans l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? Rien ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le soleil rouge ait remplacé l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts tombés dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes!
HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! Sais-tu que, parmi tes soldats, tu passes pour illuminé?
CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.
HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu toi-même à tes visions?
CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sûr de ce qui doit avoir été et de ce qui doit être.
HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!
CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les idées sont toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles étaient dans l'air que j'ai respiré, elles me sont venues sans être appelées; qui peut commander à ces choses?
HENRI. Toujours fataliste?
CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres pour bien connaître le sens des noms qu'on donne aux pensées. J'ai là, dans l'âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, n'étant pas elle, n'est plus.
HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités, Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?
CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce n'est pas la même chose. J'ai été craintif, on m'a cru doux,... je ne l'étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les fuir. Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, un verbe intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument rustique et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais, par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité; j'étais dans l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui, et je faisais moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais que Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie... Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce que la mort? La même chose pour les bons et les méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà été. C'est pourquoi il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, je n'ai qu'un moyen, c'est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J'use de ce moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement la prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus verte!
HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées étranges que tu évoques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec ce que j'ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu souris de pitié? Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le règne de la fraternité, et j'y travaille, même en faisant la guerre, dans l'espoir d'assurer la paix.
CADIO, (avec un soupir.) Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux. C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste!
HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra de la plonger dans la poitrine du vaincu?
CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront de bonne foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien haut! (Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités! voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus à Nantes, ces partisans réconciliés! Ils crachaient en public sur la cocarde tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! Peu vous importe! nous sommes les exaltés farouches dont on n'est pas fâché de se débarrasser... Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus à attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage!
HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de me retrouver, moi l'espérance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanité n'a été acculée à des situations morales sans issue.
CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne Providence! Tu ne connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus terrible que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable destruction, comme le ciel visible a la grêle et la foudre!
HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui a fait l'un et l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos tragédies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement, chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, jeunes gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à des hommes comme toi et moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu'il appartient de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le sang. C'est la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme, et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d'importance que celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de décadence et d'agonie, celui où tout homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la donne; mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'étendre. Je ne suis plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un chiffre dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, dans la société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se trompent et s'égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus où cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République: une rapide et cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de carnage pour nous diriger! Ayons une république maternelle. Ce ne serait pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos et le bonheur à la France!
CADIO, (triste.) Henri! Henri! vous avez les idées d'un chevalier des temps passés! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà trop inspirée la bravoure et l'obstination des Vendéens, le règne de l'égalité est ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je ne peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre, chacun de mes hommes contre cent!
HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent pas nous attaquer, aujourd'hui du moins!
CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien, à toi, Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va à la porte de la cuisine.) Tu es là, Motus?
MOTUS, (approchant.) Présent, mon capitaine.
CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.
HENRI. J'irai avec toi.
MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.)
HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce que tu as?
CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit être bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats!
HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.
CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué.
HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une région d'enthousiasme où l'on peut accomplir l'impossible.
CADIO. Alors, tu as oublié...l'autre? Cela m'étonne; je ne croyais pas que l'on pût aimer deux fois.
HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible? Ce serait de la folie!
CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit du moins!
HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aimé, toi?
CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.
HENRI. Allons donc!
CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir à aucune femme avant le jour où j'aurai donné de mon sang à la République...
HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?
CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.) Les chevaux sont prêts?
MOTUS. Oui, mon capitaine.
CADIO, (avec un trouble insurmontable.) C'est bien, mon ami! (il sort arec Henri.)
MOTUS. Fichtre!...mon ami!... lui qui ne dit jamais ce mot-là au troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!
JAVOTTE, (entrant pour desservir.) Qu'est-ce que tu as donc, citoyen trompette? Tu as l'air contrarié!
MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.
JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le front.)
REBEC, (entrant.) Eh bien, Javotte, eh bien!
MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré.
REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?
SCÈNE IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA KORIGANE.
HENRI, (entrant.) Où est le capitaine?
JAVOTTE, (qui achève de ranger et de balayer.) Par là, dans le jardin avec mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...?
HENRI, (s'approchant de la table.) Non, merci. Il y a ici de quoi écrire?
JAVOTTE. Voilà!
HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie! Je parie qu'elle est déjà inquiète de moi! (Il écrit. Au bout de quelques instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se retournant.) Que demandes-tu, petite?
LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volonté grande, et je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières!
HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne! Mais... attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas!
LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? car tu étais à l'armée du Nord quand j'ai été servante dans ton château.
HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... et atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?
LA KORIGANE. Je veux te parler.
HENRI. Tu viens de la part de ton maître?
LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fâcher beaucoup!
HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner?
LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi vite: aimes-tu encore ta cousine Louise?
HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait?
LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux pour elle!
HENRI. Court-elle quelque danger?
LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a profité de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: «Avant d'aller à Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis.» Nous avons pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je connais le pays, j'en suis! J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai cachée dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. A Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veillé dans une chambre en bas, où tout à l'heure deux soldats bleus sont entrés pour demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le Sauvières est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue vite sans avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, que j'avais vue dans le temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta cousine? Sans toi, elle est perdue.
HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.
LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-être pas loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.
HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége de ta façon! Son mari a été jaloux de moi; toi, tu es sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.
LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le maître ne l'aime plus!
HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez lui;... donc, il l'aime.
LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu'il veut! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la maudite des maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle règne chez lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi à qui le maître devait tout!
HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... Tu dois mentir!
LA KORIGANE, (frappant du pied.) Tu ne me crois pas? Misère et malheur! Voilà ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» Allons! qu'il la trouve où elle est! Sachant où vous êtes, il ne l'accusera pas moins d'être venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aimée!
HENRI, (frappé de la voir pleurer.) Explique-toi tout à fait; dis toute la vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menacée, maltraitée?
LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer chez lui; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que par moi elle envoyait des lettres en secret: c'étaient des lettres à mademoiselle Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient des lettres pour vous.
HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. Va chercher Louise et sa tante.
LA KORIGANE. J'y cours.
HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je l'attends et que sa femme est chez moi.
LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?
HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle.
LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! on ne tue pas Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.
HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose à être tué par moi?
LA KORIGANE, (qui est sur le seuil de la rue.) Je ne crains pas ça! Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même? Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici.
HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier; entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.)
SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.
HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui tend la main sans rien dire.)
ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver. Nous voilà comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne fait rien!
LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez ici, nous n'avons pas réfléchi, nous sommes accourues.
HENRI, (leur serrant les mains.) Vous avez bien fait, allez! merci!
ROXANE, (à Louise.) Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas?
HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chère tante; mais parlons vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane?
ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?
HENRI. Elle sort d'ici.
ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées ou trahies. Que t'a-t-elle dit?
HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.
LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et décisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce qu'elles peuvent. J'ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là, je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où M. de la Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expédition échoue par la trahison des Anglais.
HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas que vous venez toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver? Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d'autant plus que vous n'êtes pas femme à abandonner l'homme dont vous portez le nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d'en partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison; quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre dévouement.
LOUISE. Ne croyez pas...
ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour un scélérat. Je dirai la vérité, moi!... Je veux la dire!...
LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...
ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l'on peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a dit la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous est dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées, Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte d'une jalousie feinte; il nous a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient menacés. Si la Korigane te l'a caché, elle n'a pas tout dit. Donne-nous un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. La République seule peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte pour nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, qui nous y force!
SAINT-GUELTAS, (sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme un tiroir et fermé d'une planche à jour.) Merci, mademoiselle de Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre douce voix m'a réveillé d'un profond sommeil que la peine de courir après vous m'avait rendu fort nécessaire. Je demande pardon au colonel de m'être ainsi introduit dans son logement pour m'y reposer en sûreté comme chez un ami; j'ai eu la meilleure idée du monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre à votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.) En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré vous, je le sais, un rôle très-comique! Vous voilà constitué vengeur de l'innocence à bien bon marché!
HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée, loin de vous trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont l'une est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne sérieusement d'avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre conduite.
LOUISE, (à Saint-Gueltas.) Ne répondez pas, monsieur, c'est à moi de parler. Je n'ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous seul.
SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, vous l'engagez à ne pas s'immiscer dans nos petites querelles de ménage? Vous avez raison. Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, mais généreux. C'est un noble caractère que le sien! Nous nous connaissons depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc qu'après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.
LOUISE, (pâle et près de défaillir.) Oui, mon cousin, je confirme ce que M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.
ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance; nous sommes perdues, si nous retournons chez lui!
SAINT-GUELTAS, (moqueur.) Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me semble que vous voilà sous l'égide de la République et que rien ne vous force à suivre votre nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et je la prie de vouloir bien accepter mon bras.
HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement effrayée et Louise près de s'évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va rentrer?
SAINT-GUELTAS, (tressaillant.) Que voulez-vous dire, monsieur?
HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y a plus d'autorité qu'elle-même. Je n'ai pas le droit, je le reconnais, de juger le plus ou moins d'affection sincère que vous portez à votre compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si une étrangère règne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge ainsi cette situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée de sa légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est à moi de la remplacer auprès d'elle, et je vous somme de me dire si vous comptez faire sortir de chez vous madame...
SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (A Louise.) Vous ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous seule avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?
LOUISE. Oui, monsieur; partons!
HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole qui vous est donnée?
SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières! Vous abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés.
LOUISE, (vivement.) J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.) Adieu, ma tante!
ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je mourrai avec toi!
SAINT-GUELTAS, (riant.) Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, monsieur le comte, sans rancune!
LOUISE, (émue.) Adieu, Henri!
SCÈNE XI.--Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre la porte.
CADIO, le sabre à la main. Pardon! vous êtes prisonnier, monsieur!
SAINT-GUELTAS, (méprisant.) Allons donc! quelle plaisanterie!
CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont prises. Rendez-vous!
HENRI, (arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets.) Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne personnellement. Laissez-le se retirer librement.
CADIO, (à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire.) Passez. (A Roxane.) Passez aussi.
SAINT-GUELTAS, (le voyant arrêter Louise.) Madame est ma femme!
CADIO. Non.
SAINT-GUELTAS, (repassant la porte qu'il a déjà franchie.) Comment, non? Est-ce que vous êtes fou?
CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.
SAINT-GUELTAS, (refermant derrière lui.) Voyons!
CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la mienne.
HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!
SAINT-GUELTAS, (très-surpris.) Cadio?... (Louise et Roxane reculent, étonnées et inquiètes.)
CADIO (à Saint-Gueltas.) Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous dire: Vous n'emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle suive davantage son amant.
HENRI. Son amant?
LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prêtre a béni mon mariage avec monsieur...
CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas sans l'autre, et l'autre n'est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c'est moi, Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous laisser vivre avec un amant!
SAINT-GUELTAS, (ironique.) Si cela est, il est temps de vous en aviser, monsieur Cadio!
CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu troublé; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me dire?
ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prétend, ce coquin-là?
REBEC, (reprenant de l'assurance.) J'ai dit la vérité. Le mariage est légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties contractantes y sont inscrits.
CADIO. Montrez la copie.
REBEC, (la remettant à Henri.) Ce n'est qu'une copie sur papier libre; mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune dont j'étais l'officier municipal.
ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!
REBEC. Elle ne l'a pas été.
ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?
REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; mais l'incompatibilité d'humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous voudrez.
ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à ma fortune, misérable!
REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!
HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! Je ne te croyais pas si malin et si corrompu.
REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n'était que de soustraire ces dames et moi-même à la persécution; mais, quand il s'est agi de rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. Ces dames pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore si elles en ont pris la peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là... Elles ont signé leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauvées qu'au prix d'un mariage bien fait. Elles doivent s'en souvenir.
HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait lu de faux noms...
REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais ces témoins sont morts, je m'en suis assuré. La famine et l'épidémie ont passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique et régulier.
ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!
REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter le nom d'un homme condamné aux galères.
ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom?
REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, dans tout acte civil, vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul.
SAINT-GUELTAS, (qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise, sèchement.) Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la République, au lieu de se jeter dans ses bras!
LOUISE, (bas.) Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à l'humiliante situation où je me trouve!
ROXANE, (bas à Henri.) Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du marquis que de pareilles discussions.
HENRI, (haut.) Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard, lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et séparons-nous.
CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle sanctionne mon droit, la femme que j'ai épousée m'appartient, et, par là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune.
SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?
CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.
SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma maîtresse, n'importe! Je tiens pour légitime celle qui s'est librement confiée, et donnée à moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir à un autre.
LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa probité. Nous nous étions expliqués d'avance, il connaissait la promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la violence de la situation qui m'était faite, l'engagement que nous allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà parvenu, ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! Tenez, Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conservé par estime et par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter?
CADIO, (ému.) Gardez-le, je mérite toujours l'estime pour cela...
SAINT-GUELTAS, (l'interrompant et prenant le bras de Louise.) Bien! assez! je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvières! (A Cadio qui s'est placé devant la porte.) Allons, mordieu! faites place!
CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais àelle, non. J'ai dit non, et c'est non!
SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête?
HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis, puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre vous. Je vous prie de ne pas l'oublier!
SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma femme prisonnière pour la livrer à cet insensé? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai, monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunément. Vous voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger pour un motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se révolte.
HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice, je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu'une situation si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous protéger tous deux; je n'y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être méconnue par tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour sauver sa propre vie.
LOUISE. Non, jamais!
HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience par dévouement pour les autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire à la reconnaissance et à l'humanité une âme comme la sienne. Tu l'as senti, toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de sacrilége; vous avez oublié que les serments au nom de l'honneur et de la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre! mais votre erreur à été sincère et complète. D'avance, tu avais tenu mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me l'as dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu n'es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure.
CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas légitimement mariée avec cet homme-là! elle ne pouvait pas l'être, elle ne le sera jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les reconnaissait, ils seraient forcés de s'appeler comme moi.
HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu épouser devant Dieu, ignorant la valeur et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon rôle vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me forcez pas à vous donner des ordres.
CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me donner sans remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (A Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, vous! Je ne connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d'entendre les convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pèse et m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité, empêché de me marier avec une autre et d'avoir des enfants légitimes. Elle m'a pris ma liberté, je n'entends pas qu'elle use de la sienne. Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment vous avez agi envers moi, et dès lors elle s'est regardée comme libre de devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était pas. Son parti était écrasé, la République s'imposait, la loi était consolidée. Qu'elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui le lui avait donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir sa figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je n'aurais jamais songé à l'inquiéter; mon dédain eût répondu au sien; mais, avant de se livrer à l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre, elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier mariage ne m'engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était réellement veuve. Elle n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur, savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l'annulation de notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d'un acte de dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté comme moi... Oui, comme moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion que vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage de vos infidélités! La malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut à présent, retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d'exercer cette protection, je ne veux pas qu'elle traîne plus longtemps ma honte et la sienne à vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux lui pardonner l'erreur où elle a vécu jusqu'à ce jour; elle a pu croire nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne quitte son amant à l'instant même, elle devient coupable de parti pris et autorise ma vengeance.
SAINT-GUELTAS, (toujours ironique.) Répondez, monsieur de Sauvières! Ma parole d'honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec quelle attention je l'écoute.
HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre?
SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire avoir votre opinion.
HENRI. Et vous, Louise?
LOUISE, (abattue.) Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me sont adressés, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je les ignorais. Je viens de les comprendre.
SAINT-GUELTAS, (bas, à Louise.) On ne vous en demande pas tant! ne soyez pas si pressée de vous repentir.
LOUISE, (s'éloignant de lui.) Parlez, Henri!
HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrêt vous surprenne dans une situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage M. Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.
LOUISE, (tremblante, mais résolue.) Je l'accepte, moi; oui, je déclare que je l'accepte!
SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j'en ouvre un autre que je crois meilleur, monsieur de Sauvières! Vous me voyez très-calme dans une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je viens d'écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me déplaît pas d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à reconnaître qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme je ne puis reconnaître l'autorité morale d'une loi faite par nos ennemis et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots préjugés, moi; un duel à mort tranchera la question, et je le lui propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour elle.
LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu'un pareil combat! (A Saint-Gueltas.) Je vous supplie...
SAINT-GUELTAS, (sèchement.) Vous n'avez plus rien à dire. C'est à M. Cadio de répondre.
CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi, monsieur le marquis? C'est bien généreux de votre part en vérité! Vous n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison?
SAINT-GUELTAS, (irrité.) Vous refusez?
CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur à l'autre en acceptant le défi!
HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations. (Haut.) Marchons; je serai un de tes témoins, et, pendant que monsieur ira chercher les siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde de ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A Louise, qui, sans pouvoir parler, essaye de l'arrêter.) Soyez calme, Louise! ayez la force d'âme que commande une pareille situation. Elle est inévitable! (Il sort.--Louise, atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri l'a refermée en dehors.)