SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de garnisaires, Militaires et Invités.
LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et la petite table. Attends, je vas t'aider.
SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est à moi de porter ça. A la maison, pas vrai?
LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous êtes? Je ne vous reconnais point.
SAINT-GUELTAS. Un ami.
LA MÈRE CORNY, (méfiante.) Un ami?
SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.
LA MÈRE CORNY, (émue.) Ah! bonne sainte Vierge, tant que ça? Mais, si c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point.
SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne demande qu'à me reposer une heure chez vous, et je pars.
LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invité les garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez! v'là la noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, oui-da!
SAINT-GUELTAS. Deux?
LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d'oranger à sa cornette; elle donne le bras à Rebec.)
SAINT-GUELTAS. Ça?
LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante.
SAINT-GUELTAS, (à part.) Roxane! Je crois rêver. (Haut.) Mais l'autre?...
LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio. (Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une partie des invités.)
SAINT-GUELTAS, (à part.) Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la Tessonnière, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invités.--Toute la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: «Une danse, une danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires avec leur caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout de suite!»)
ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! Je veux danser, moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine!...
CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne de corne qu'il accroche à un pieu.) Joseph! viens par là, sur le tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est tout ce qu'il faut.
CADIO, (au garçon qui commence à faire brailler le biniou.) Non, Joseph! rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C'est moi qui ferai danser, comme les autres fois!
CORNY, (riant.) Ah! par exemple! un nouveau marié, c'est pas l'usage, ça! (A Louise.) Faut observer tous les usages!
LOUISE, (un peu gênée.) Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser?
CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé de ma vie et ne veux point vous faire rire de moi.
LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage d'inviter la belle Françoise, nonobstant l'autorisation préalable du mari.
CADIO. Oui, oui, allez!
CORNY, (à Louise qui hésite.) Craignez rien, c'est nos amis et nos répondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de couper la chaîne et de s'y placer où il veut.)
SAINT-GUELTAS, (qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part.) Mariée, elle! Ah! j'arrive à temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh bien, qu'y a-t-il?
TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard remonte.
SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois ce joueur de biniou?
TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tué Mâcheballe.
SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de nous suivre.
TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?
SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de nous perdre, oui! Autrement... Après ça, un coquin de moins...
TIREFEUILLE. Ça Suffît! (Ils se séparent.)
LA TESSONNIÈRE, (bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger vers Louise.) N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort de son père!... et méfiez-vous de ces bleus qui sont là! Votre figure est si connue!
SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe à me moquer d'eux. (Il va couper la ronde et sépare le caporal de Louise, dont il prend la main. Personne n'y fait attention, pas même Louise, qui le prend pour un paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio s'interrompt, repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.)
REBEC, (inquiet.) Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (A part, isolé et regardant Louise.) Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sûr. Ah! voilà le réveil! Déjà! J'étais heureux, moi, de pouvoir la préserver. La voir gaie et tranquille un moment! si belle, si gracieuse à la danse,... et ma musette allait si bien!... J'étais comme dans un songe! j'oubliais tout!... et voilà le démon!
CORNY, (interrompant la danse.) Allons, allons, les amis! le festin vous attend! Ça n'est pas du fameux; vous savez la grand' misère, grand'misère! Y a des galettes, et des crêpes, et du cidre; et puis encore du cidre, des crêpes et des galettes. (Bas, au caporal.) Avec quatre ou cinq bouteilles de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous les drapeaux.
LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny!
ROXANE. Oui, oui! allons manger des crêpes! (Bas, à Rebec.) Allons, mauvais drôle, donne-moi le bras!
REBEC. Oui, aimable épouse; mais, essuyez donc votre rouge: ça va se voir aux lumières, et ça donnera des soupçons... (Ils rentrent tous dans la maison.)
SCÈNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se glisse derrière une charrette pour les observer.
LOUISE, que Saint-Gueltas retient. Vous dites... de la part de mon père? Parlez, parlez! nous sommes seuls.
SAINT-GUELTAS, (soulevant son chapeau.) Louise, c'est moi! votre père vous attend.
LOUISE, (étouffée par la joie.) Ah! merci, merci! Il est vivant! mon Dieu, merci! (Elle fond en larmes.)
SAINT-GUELTAS, (la faisant asseoir.) Il est à ses genoux. J'ai tenu ma parole, je suis tombé mourant à ses côtés. Lui... je ne dois pas vous cacher qu'il avait été blessé aussi.
LOUISE. Ah!, j'en étais sûre, qu'il ne pouvait pas m'écrire! Et vous?...
SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j'aurai la force de vous emmener et de vous protéger. Hâtons-nous, Louise.
LOUISE. Oui, oui!, mais... Hélas! non, pas avant demain soir! Le salut des braves gens qui nous ont donné asile exige que je sois représentée à un de ces misérables qui viennent nous relancer jusqu'ici.
SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu'à demain? Y songez-vous? croyez-vous que je le souffrirai?
LOUISE. Puisqu'il le faut pour empêcher...
SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d'être inquiété, n'est-ce pas? Ah! Louise, quelle insigne folie que ce mariage!
LOUISE. On m'a dit...
SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait pas de la persécution et de la mort.
LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de perdre ces généreux paysans...
SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai au pouvoir d'un Cadio, d'un idiot, d'un fou!
LOUISE. Il n'est rien de tout cela.
SAINT-GUELTAS, (irrité et impétueux.) Alors, c'est vous qui êtes insensée de croire qu'un homme quelconque ne se prévaudrait pas en pareille circonstance...
LOUISE. Taisez-vous! Cette pensée calomnie son dévouement, et elle m'outrage!
CADIO, (à part, répétant tout bas.) Outrage!...
SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma Louise adorée!... Mais est-il possible que je ne sois pas révolté jusqu'à la fureur en songeant qu'un autre, fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son nom et de recevoir ta main dans la sienne! C'est un simulacre, je le sais, un engagement nul, arraché par la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il me tarde de laver cette souillure avec mes baisers sur ta main chérie! Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te voie une heure, une minute de plus!
LOUISE. Impossible avant demain!
SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le dire... Louise! votre père n'est pas guéri,... son état est grave,... on n'est pas certain de le sauver. Le temps presse, il réclame vos soins!
LOUISE, (qui s'est levée.) Assez, assez! partons; mais il faut appeler...
SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici, il s'en charge; venez, j'ai là une barque, nous les rejoindrons à un endroit convenu.
LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on leur faire? Avertissons-les.
SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments sont précieux. Si nous ne retrouvions pas votre père vivant, quels reproches n'auriez-vous pas à vous faire, vous?
LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi, courons!
SAINT-GUELTAS. Venez! (Ils vont pour sortir par le hangar.)
CADIO, (qui s'est mis devant, les arrête.) Non, il vous trompe, il ment! votre père...
LOUISE. Est mort?
CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit.
SAINT-GUELTAS, (mettant la main à sa ceinture.) Comment le saurais-tu, imbécile? (A Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux! il va parler en maître. Remettez-le donc à sa place, ou je serai forcé...
LOUISE, (lui retenant le bras.) Non, non!--Adieu, Cadio. J'emporte ton anneau d'argent, gage de ton dévouement et de ta soumission. (Montrant Saint-Gueltas.) Voici l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà pour payer le voyage. (Elle lui donne une bourse et disparaît avec Saint-Gueltas, qui, en passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les débris du hangar.)
CADIO, (stupéfait.) De l'argent! de l'argent à Cadio pour payer son silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait traiter en ami! (Il jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille rampe et s'en saisit.) Ah! Voilà leur coeur, à ces femmes-là! voilà leur amitié, leur reconnaissance! Je comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin! Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire du sang, c'est des hommes qu'on a humiliés et qui se vengent!... Mais qu'est-ce que je peux faire, moi?... Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il l'enlève, ce démon! (Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant! j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son père est mort. Il le faut. (Il va vers la barrière.)
TIREFEUILLE, (qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et disparaît en disant:) Il a son affaire! (Cadio est tombé sur le coup.)
CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est donc? Pourquoi ce coup de poing? Tant pis! Allons! Comment! me voilà sans force? Il m'a fait grand mal, ce lâche! (Regardant sa main qu'il a portée à son côté.) Du sang? est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait? N'importe, j'irai. Louise!... (Il retombe sur la paille et reste évanoui.)
SCÈNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent près de CADIO sans le voir.
CORNY. C'est drôle tout de même que les deux jeunes mariés ne se montrent point! Faudrait pourtant qu'on les voie!
REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle Louise a grand'honte de ce mariage; elle n'est point comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout du compte épouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant déroger!...
CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. Elle aura ouï dire au pays que c'est tous des sorciers et des meneux de loups. Dame, y a ben du vrai là dedans, et Cadio a une parole, une manière, une figure, qui ne sont pas comme celles des autres chrétiens. Pourvu qu'il l'ait pas charmée avec quelque sortilége! ça s'est vu!
REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises! Il ne faut plus croire à ces superstitions-là. Moi, je pense que la demoiselle se cache et qu'elle a dit à Cadio de s'en aller. Allons! on en fera des plaisanteries; ça ne nous regarde pas.
CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de noces, c'est ce qu'il faut, mordi! Je vas en faire aussi!
REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fâcher et se trahir! Croyez-moi, poussez tout votre monde à boire et à danser, ça fera oublier les absents.
CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre. Allons, venez-vous? (Il rentre.)
SCÈNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO.
REBEC. C'est drôle tout de même, ces mariages-là! On ne sait pas ce qui peut arriver. S'ils étaient bons par hasard, et si ces dames rentraient dans leurs biens?... Qu'est-ce qui rôde donc par là? Miséricorde! M. Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de ça! Et la visite de demain! Il faut l'éloigner d'ici, sans qu'il les voie! (Bas, allant à lui.) C'est moi, ne craignez rien.
HENRI. C'est justement toi que je cherche.
REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher votre consigne?
HENRI. J'ai risqué ma tête, voilà tout; j'ai laissé le délégué sous bonne garde à Donges, où il passe la nuit. Je suis venu seul à bride abattue. J'ai caché mon cheval derrière le moulin. Me voilà. Parle vite. Louise est ici?
REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit ça!
HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantôt; tu me montrais ces bois...
REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées.
HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne, qui ont attiré les soupçons, ce n'est pas Louise et sa tante?
REBEC. Si fait! c'est à moi qu'elles doivent leur salut. Je les ai protégées ici pendant tout l'hiver; mais, ce soir, elles ont été prudemment se réfugier ailleurs.
HENRI. Où ça? Dis-le donc vite!
REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri. Ce que vous voulez faire est une trahison envers la République!
HENRI. Ah! tu as des scrupules, à présent?
REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez donc plus?
HENRI. Quant à cela, non! Ce n'est plus la guerre, c'est-à-dire le besoin de se défendre; c'est la persécution, c'est-à-dire le besoin de se venger. Malheureusement, je n'ai ni temps ni fortune, ni liberté d'agir pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je peux faire qu'elles soient averties de quitter la France et de mettre à leur disposition le peu que j'ai. Tu vas me dire où elles sont, et j'y cours.
REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention sur elles. Elles ont plus d'argent que vous. Saint-Gueltas leur en a fait tenir, et c'est en Angleterre qu'elles se proposent d'aller.
HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là?
REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus de sécurité, j'envoie un exprès après elles, pour leur dire de filer vite?
HENRI. Vas-y toi-même!
REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais le fermier ira.
HENRI. Vite alors! Tiens! voilà pour payer son déplacement.
REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à ces dames, et il ira plus vite que vous qui ne connaissez pas les chemins. Allez-vous-en, les garnisaires sont par là. Je tremble qu'ils ne vous voient!
HENRI. Adieu donc! tu réponds...
REBEC, (avec une dignité burlesque.) Je réponds de tout. Retournez à votre poste, citoyen lieutenant! (Henri s'éloigne.) Et nous... retournons à ma noce! (Il rentre.)
HENRI, (revenant sur ses pas.) Il me trompe... Je ne sais pas pourquoi il me semble... Ce n'est pas un méchant homme, il ne les livrerait pas; mais il craint la mort, et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à la vie est capable de tout! Le temps marche, chaque instant me perd, et je ne sais que faire pour que mon danger serve à ces pauvres femmes! Tiens! un homme endormi... ou ivre! Cadio! tout est sauvé. (Il le secoue et l'appelle à voix basse.) Cadio! Cadio, mon ami!
CADIO. Ah! vous me faites mal, vous!
HENRI. Es-tu malade?
CADIO. Oui, bien malade!
HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre? La misère, la faim peut-être? Il n'y a donc plus de pitié en ce monde? (Il l'aide à se relever.) Pauvre garçon, remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(Il lui fait boire quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille plate qu'il porte sur lui en cas de blessure ou d'épuisement.) Ça va-t-il mieux?
CADIO, (qu'il a assis sur un timon de charrette.) Oui; qu'est-ce que vous voulez? Ah! c'est vous?
HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche Louise, et... m'entends-tu?
CADIO. Oui, Louise, partie.
HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio.
CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui!
HENRI. Qui, lui?
CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne peux pas!
HENRI, (douloureusement.) Et moi, je ne dois pas!
CADIO. Vous y renoncez?
HENRI. Il y a longtemps que j'ai renoncé à être heureux, Cadio! Il n'est plus question de ça en France! Je ne voulais pas que mes parentes fussent traînées à la boucherie nantaise au milieu des insultes.--Saint-Gueltas est mon ennemi, mon ennemi politique et personnel; mais Louise n'a plus que lui pour la protéger, je ne les poursuivrai pas!
CADIO (ranimé, se levant.) Oh! vous n'aimez donc pas?... vous n'êtes donc pas jaloux?
HENRI. Je n'ai pas le droit de l'être. Louise ne m'a jamais aimé.
CADIO. Qu'est-ce que ça fait, ça? Elle est aveugle, elle est trompée, et elle veut l'être, parce qu'elle est folle, parce qu'elle est lâche!
HENRI, (étonné.) Qu'est-ce que tu as donc contre elle, Cadio?
CADIO. Moi? Rien! Je déteste les royalistes, voilà tout... et je veux... je veux m'engager, à présent! J'ai l'âge! je me suis toujours caché... je ne veux plus avoir peur! Emmenez-moi!
HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps que je le voulais et que je me tourmentais de ce que tu étais devenu. Bois encore, et viens, car je suis pressé!
CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bonté de Dieu! je ne peux pas marcher! Allons, laissez-moi mourir là. Je suis blessé, voyez!
HENRI. Blessé? par qui?
CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-être lui, parce que je voulais courir après elle.
HENRI. Ce n'est peut-être rien, essaye; donne-moi le bras, mon cheval est bon, il nous portera tous les deux.
CADIO. Où est-il?
HENRI. Là, au moulin; c'est tout près.
CADIO. Allons! (Il retombe.) Pas possible. Adieu!
HENRI. Non! je te porterai.
CADIO. Vous, me porter?
HENRI. La belle affaire!
CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le reste... il n'y a que vous... Je marcherai!
HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras à marcher à moitié mort. Je te l'ai déjà dit au Grand-Chêne: sers ton pays et tu deviendras vite un homme.
CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons je serai un homme!
HENRI. Attends! voilà sous mes pieds quelque chose... Ne tombe pas!
CADIO, (touchant avec son pied.) Je sais ce que c'est! Mon biniou!
HENRI. Ah! tu y tiens? (Il veut le ramasser.)
CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, ça! Un sabre, c'est un sabre que je veux! (Ils s'en vont. On continue à chanter et à danser dans la maison.)
Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise abordent, et descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.
SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE,un Batelier.
SAINT-GUELTAS, (au batelier.) Va plus loin remiser ton bachot, cache-le bien et attends-nous. (Le batelier obéit.)
LOUISE, (sur la grève.) Mon Dieu, pourquoi nous arrêter déjà?
SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais nous étions suivis.
LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être nos compagnons!...
SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire à cheval votre tante et M. de la Tessonnière un peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas sur la rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, si l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère qu'on nous a perdus de vue. (Ils ont gagné le milieu de l'îlot.) Tenez, voici une hutte de roseaux où j'ai déjà échappé une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre sur le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon manteau. Entrez, il fait froid.
LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J'ai passé plus d'une nuit d'hiver dans les genêts pour déjouer les perquisitions. Je resterai ici, assise. Personne ne peut me voir.
SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi avec une obstination...
LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète et désolée, puis-je penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement?... Mais verrez-vous d'ici passer cette barque qui nous suit?
SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l'entende; j'ai l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est si calme et si belle! Cet endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles est si doux! Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez votre âme se dilater ici, n'est-ce pas?
LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu'à celui qui m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal?
SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi, chère enfant. Je devais vous arracher à ce refuge périlleux, à ces protecteurs imbéciles...
LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! Est-ce vrai maintenant, ce que vous dites? Mon père...
SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, Louise, ce mariage absurde contracté ce soir...
LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n'existe pas. Quand même la loi impie qui prétend le rendre sérieux sans consécration religieuse ne serait pas déchirée au premier jour de raison et de foi qui luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.
SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels noms?
LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées sous des noms d'emprunt.
SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?
LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.
SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?
LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a rédigé a tout intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution. Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne seront pas victimes de ma fuite précipitée.
SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez, les deux oreilles de M. le secrétaire.
LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans me remettre sous les yeux les horribles représailles...
SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en vigueur l'affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières, égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents; on a dévasté leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces atrocités!
LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?
SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche d'exaspérer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau: ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la ceinture de nos chouans farouches!
LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler le sang, que je n'entende plus le râle de l'agonie! J'en serais devenue folle! A présent que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois, je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père, dussé-je mendier pour le nourrir!
SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté dans ma maison; séparé de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vendée, je me fais fort de tenir dans mon Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les princes eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge et, de là, diriger une guerre qui embrasera la France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une grande existence vous est réservée, si par crainte et découragement vous ne séparez pas votre avenir du mien.
LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père consent à rester avec vous, c'est la reconnaissance seule qu'y m'y retiendra.
SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indifférente aux grandes choses que je suis peut-être destiné à accomplir?
LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d'audace, de persévérance et d'habileté, mais je ne crois plus au succès. Hélas! vous périrez victime de votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste?
SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie?
LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même et faire place au besoin que la France éprouve de revenir à la civilisation.
SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges utopies, ma chère Louise. La civilisation que la France d'aujourd'hui appelle et désire, c'est la négation du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le bourgeois, dévoré d'ambition, renonce à un état de choses qui lui ouvre toutes les carrières, et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui l'excluaient du concours? Non, jamais plus le plébéien ne nous cédera le pas de bonne grâce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire plébéiens nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au silence. Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe, j'aime mieux la mort qu'une vie d'abaissement et de honte.
LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense pas comme vous.
SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à nous purs et solides enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de province, n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience de nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié contre nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté. Qu'ils essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de résister! Si nous succombons, nous l'aurons mérité apparemment, nous aurons manqué d'énergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont devenus bons pour combattre la Révolution, même l'appel à l'étranger, qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule, seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la Révolution, comme tant d'autres qui nous ont quittés durant la campagne d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la démoraliser en passant pour un traître. J'ai tout sacrifié et j'ai conseillé à votre père de tout sacrifier à l'influence, au prestige que nous devions conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur, c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous soulèverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste étendue; mais n'oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à l'esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans roi, sans prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun genre, et sans respect d'aucune supériorité.
LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de la mienne. Je la retrouverai peut-être... Il me semble que je la retrouve déjà en vous écoutant.
SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez réclamé mon appui, chère Louise; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier.
LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant de manières et déchiré de tant de remords!
SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?
LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur l'échafaud pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me suivant à la guerre?
SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt qu'elle a été noyée à Nantes.
LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi qui l'ai envoyée à l'ennemi!
SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance! Voyons, Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est passé; la source doit être tarie. Il s'agit de vouloir, à présent!
LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après.
SAINT-GUELTAS, (l'entourant de ses bras.) Eh bien, oui, pleure, chère créature désolée! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements? Te voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage; mais c'est le rivage, Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arraché de ma poitrine en te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela, et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le veux aussi, ou la force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres m'abandonne pour jamais!
LOUISE, (se dégageant de ses bras.) Écoutez-moi! Vous me l'avez dit souvent, le temps n'est plus où l'amour voilé pouvait longtemps remplir le coeur d'une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai été sincère avec vous. Je vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché qu'en retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort désespéré pour le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aimé, et pourtant, s'il fût revenu à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce temps-là, on disait autour de moi que vous n'étiez pas libre, que votre femme vivait encore...
SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont j'avais blessé la vanité et combattu l'influence?
LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du Grand-Chêne, au moment où nous pensions tous marcher à la mort, vous m'avez fait promettre d'être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre. Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie, misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne m'aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrachée, il y avait eu le délire d'un suprême enthousiasme plutôt que l'attachement profond d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? Il y a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m'émeut et me charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l'heure; mais je me rappelais aussi qu'après avoir épuisé avec moi les séductions de votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire et m'épouvante. Irrité, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant de reproches, me menaçant de me tuer ou m'attirant dans le piége de vos séductions! Plus d'une fois, égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte, croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre main sanglante... Ayez pitié de moi! ne me brisez pas de douleur, mais ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas le coeur lâche.
SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, c'est pour cette fierté tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai essayé, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré... Mais le terme de tant d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et indigne de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. O Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais déjà! Laisse-moi te rassurer sur cet avenir qui t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va! Tout homme de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande qu'à toi la durée de mon énergie. Ce n'est pas là un rêve, et, si tu doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes follement, c'est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne, sans me juger d'après tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe des êtres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi une force capable d'absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon orgueil? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donné, ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un téméraire, un prodigue; j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me mépriserais, si j'hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé comme l'amour timide et matrimonial de nos grand'mères! Nous ne sommes pas nés pour ces choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu d'une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée. Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier que je suis met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie galante. C'est qu'à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le câble et plus dure que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules arquées te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet être qui t'appartient a été prédestiné aux travaux d'Hercule d'une époque de monstres et de prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l'épurer en le ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent la dominer. C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour compagnon un idiot. Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes de carnage et de désolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi qui t'ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends à te mesurer avec le lion et non à jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes, mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore?
LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je le veux!
SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, dans cette solitude enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi...
LOUISE, (tressaillant.) Écoutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes découverts!... Nous sommes perdus!
SAINT-GUELTAS, (la poussant sous la hutte de roseaux.) Reste là, ne bouge pas, et ne crains rien! (Il s'élance vers le rivage un pistolet dans chaque main.)
SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.
LA KORIGANE, (faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle conduit.) Vite, vite! Ils sont là! Sautez sur le sable; moi, je remise et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.)
SAINT-GUELTAS, (qui débusque de l'oseraie; à part.) La tante! Ah! que le démon te réduise en fumée, vieux fantôme! (Haut.) Comment! c'est vous, mademoiselle de Sauvières?
ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas?
SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire...
ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais partir avec eux, quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne pouvait pas rester convenablement seule avec vous.
SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?
ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?
SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous allons repartir, (Il lui montre la hutte.)
ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!
SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à triple queue t'amène ici avec la vieille folle?
LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amené la tante pour te contrarier. C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu t'étonnes.
SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio?
LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet, j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le sable.)
SAINT-GUELTAS, (pensif, la regardant.) Si petite, si frêle, si laide! une espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela... oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans l'eau froide?
LA KORIGANE, (se levant.) Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.
SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?
LA KORIGANE. Oui.
SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?
LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.
SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise.
LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me faire peur!
SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la tient au-dessus de l'eau.)
LA KORIGANE, (d'une voix douce et comme épurée tout à coup.) Bien, mon doux maître! Mourir de ta main: voilà ce que je voulais!
SAINT-GUELTAS, (à part.) Le chant du Cygne! (La reposant à terre.) Tu penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauvé la vie? Ton courage n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne m'aimes guère!
LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies?
SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié que je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute, tu ne seras plus rien pour moi.
LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obéis fidèlement?
SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que j'admire le plus sur la terre.
LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?
SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta laideur?... La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le coeur. C'est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. Seule au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l'ai dite; mais je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde. Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire, plus grande que les déesses qui me charment... et qui me marchandent leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a coûté ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni frais d'éloquence! Tu me l'as donné, comme si c'était une dette à me payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supériorité, ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et troublée se prosterne en secret.
LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler!
SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?
LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme?
SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.
LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.
SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans réserve, sans scrupule, sans égoïsme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!
LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il me faut.
SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune maîtresse--et la vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! Il ne faut pas que le jour nous surprenne ici.