[p. 104]VueGeneraleBayeuxPhoto Neurdein.Vue générale de Bayeux.BAYEUXCHAPITRE PREMIERASPECT GÉNÉRALCoup d’œil sur son histoire et ses monuments.Bayeux, pas plus que Caen, ne se présente dans un site imposant: la ville est jetée un peu au hasard, semble-t-il, au milieu de grandes plaines que dominent de toutes parts les tours de sa cathédrale. On serait embarrassé d’indiquer un point de vue qui donne un aspect d’ensemble. Le plus pittoresque est peut-ê̂tre celui qu’offre sur les rives de l’Aure la perspective de la cathédrale encadrée par les arches du viaduc du chemin de fer.La cité des Bajocasses n’a sur Caen qu’un avantage, celui d’une incontestable antiquité. Elle apparaît dans l’histoire dix siècles plus tôt, et encore reléguons-nous dans le domaine des hypothèses amusantes la fondation de la ville en l’an 2200 avant Jésus-Christ par Samothès, roi des[p. 105]Gaëls. D’aucuns, plus précis et plus singuliers, placent cet événement en l’an 1993 avant l’ère chrétienne. A les en croire, la cité aurait pour père Belus, roi de Babylone, dont elle porterait encore le nom: Bellocassium, Bajocassium, Bajoca, Bajias, Bayex, Bayeux. Ne retenons de l’histoire si intéressante de cette ville, qui mériterait d’être traitée par un véritable savant, que ce qui est criblé au tamis d’une saine critique et ce qui est nécessaire pour comprendre ses monuments, leur apparition ou disparition successive sur le sol de la vallée de l’Aure.BordsAurePhoto Neurdein.Les bords de l’Aure.Bayeux, capitale d’un peuple gaulois, les Bodiocasses, a eu dès cette époque une certaine importance, sans qu’il soit possible d’affirmer, d’après deux vers d’Ausone, qu’elle ait été déjà une ville religieuse, un séminaire[p. 106]de Druides. L’une des villes notoires de la Gaule, puisqu’on y frappait monnaie, elle devint sous la domination romaine: Augustodurum. Elle figure sur les itinéraires, sur la table de Peutinger, carte des routes et des postes de l’empire. Ce fut une vraie cité, avec son temple, ses thermes, ses aqueducs et peut-être aussi son théâtre. L’érudition duXVIIIesiècle avait placé Augustodurum tantôt à Torigny, tantôt à Vieux, tantôt sur la Vire, près de Saint-Fromond. La démolition de l’ancien château entre 1796 et 1803, la découverte qu’on y fit de bornes milliaires permirent l’identification précise. Augustodurum se révélait comme une ville fortifiée (la seconde partie de son nom d’origine gauloise a ce sens), et comme une station de poste au croisement de plusieurs routes romaines; l’une venait du Maine et de la vallée de la Loire par Vieux (Aregenuæ); une autre, de Lisieux, Noviomagus, elles se continuaient par une route qui allait franchir les Veys et mettait Bayeux en relation avec le Cotentin. Ce fut plus tard une ville de garnison, lorsqu’à la fin de l’empire, il fallut organiser la défense des frontières; auIVesiècle, elle fut la résidence d’un corps d’auxiliaires suèves et bataves, c’est alors sans doute que son enceinte fut constituée.Son temple, bien probablement, se trouvait à l’endroit même où a été bâtie la cathédrale, ou, plus exactement, celle-ci s’élève sur les ruines d’une plus ancienne église qui a remplacé le temple gallo-romain consacré peut-être à une divinité gauloise, au dieu Belenus, l’Apollon gaulois. Quand on abaissa, vers le milieu duXIXesiècle, le niveau de la petite place située au Midi de la basilique, on trouva une quantité considérable de blocs de grand appareil dont plusieurs étaient sculptés. Quelques-unes de ces sculptures ont été conservées auprès de la cathédrale ou au musée des Antiquaires de Caen; d’autres ont été dessinées par M. Bouet.Au cours du même siècle, sous la halle, en reconstruisant cet édifice, on a retrouvé le canal d’un aqueduc qui amenait à Augustodurum des eaux prises à peu de distance de l’endroit où s’éleva plus tard l’abbaye de Mondaye. Il se composait d’un canal d’un pied et demi de largeur au sommet, plus étroit au fond et recouvert de grandes dalles de pierre simplement juxtaposées.Cet aqueduc alimentait sans doute les thermes dont l’emplacement a été reconnu dans le cimetière et sous l’ancienne église Saint-Laurent aujourd’hui détruite qui donnait sur la rue du même nom. Ces thermes paraissent avoir été considérables: on a pu marquer d’une façon précise l’hypocauste et la salle des bains froids et quelques-uns des canaux d’écoulement des eaux. Ils étaient non moins magnifiques: les matériaux[p. 107]les plus divers et aussi les plus riches entraient dans leur construction, notamment des marbres bleus qui provenaient peut-être du Cotentin et des marbres rouges extraits de Vieux, l’antique Aregenuæ. C’est dans ces thermes qu’ont été trouvés deux intéressants morceaux de sculpture: un torse de jeune fille et surtout une tête casquée de Pallas, en albâtre. Le dessin en est ferme, les traits sont un peu gros, les lèvres épaisses, le menton fort; c’est néanmoins une belle pièce. Les médailles retrouvées dans les fouilles et qui se succèdent de Trajan à Gratien nous font penser que les thermes ont disparu à cette dernière époque. Ces thermes, leur aqueduc et une maison privée dont on a retrouvé l’hypocauste en 1883, quand on construisit l’hôtel des Postes, voilà tout ce qu’on peut avec certitude restaurer de l’ancien Augustodurum. Ajoutons-y une mosaïque, provenant d’une habitation particulière, dont les débris ont été retrouvés dans l’ancienne rue Echo, Es-Coqs.ThermesTetePallasPhoto R.-N. Sauvage.Thermes. — Tête de Pallas.Personne ne s’étonnera de constater que les thermes aient été situés en dehors de l’enceinte. Qui ne sait aujourd’hui, et c’est précisément l’éminent archéologue bayeusain, M. de Caumont, qui a mis ce fait en lumière, qu’à la suite des invasions duIIIeet duIVesiècle, les villes romaines ont été obligées de se restreindre, de se mettre à l’abri derrière une enceinte plus étroite qui fut souvent élevée sur les ruines d’une partie des édifices que l’on s’était résigné à sacrifier? Il en fut ainsi à Sens, au Mans, à Angers, à Vannes, à Rennes, à Beauvais, à Meaux, à Soissons; et au château de Bayeux, les fondations renferment des débris de monuments romains, des fûts de colonnes, des bornes milliaires. Aucun texte ne nous permet de dire à quelle catastrophe répond l’établissement de cette nouvelle enceinte. Les Saxons qui occupèrent le Bessin auVIesiècle[p. 108](Saxones Baiocassini de Grégoire de Tours) ne nous ont laissé aucune trace de leur domination.Cependant la cité des Baiocasses est devenue un diocèse. Il est démontré aujourd’hui, non seulement par l’examen critique des textes, mais par un document archéologique qu’Exupère n’a pu exister avant leIVesiècle. Lors de l’incendie de Bayeux en 1105, le trésor déjà riche de la cathédrale fut en partie pillé par les troupes du roi Henri Ier: c’est peut-être à cette époque que fut transporté en Angleterre un plateau liturgique, un missorium qui avait appartenu à l’évêque Exupère, comme le prouve l’inscription:EXSVPERIVS.EFISCOPVS.ECLESLE.BOGIENSI.DEDIT. Ce plateau a été retrouvé en Angleterre, dans le parc du château de Risley, comté de Derby, en 1729; c’est un travail romain aux bas-reliefs antiques, représentant des scènes de chasse, mais à la fin de l’inscription se trouve tracé le chrisme. Or, dit dom Morin, c’est une chose bien connue que jamais ce monogramme n’a pu être retrouvé sur aucun monument antérieur à Constantin: en Gaule, il ne se rencontre pas avant 347.ThermesTorseJFPhoto R.-N. Sauvage.Thermes. — Torse de jeune fille.Il faut se rappeler les traditions relatives à saint Exupère, saint Rufinien, saint Loup, saint Floxel, saint Vigor, si imprécises qu’elles soient. Nous retrouvons leur légende gravée dans les monuments de la ville épiscopale, comme leurs noms se retrouvent dans les églises tout autour de Bayeux et à ses portes. C’est ainsi qu’au sortir de la ville, vers l’est, s’élève l’église Saint-Exupère dont la fondation remonte à une époque très reculée: on y put relever auXVIIesiècle les tombes des premiers évêques, saint Rufinien, saint Manvieu, saint Contest, saint Patrice, saint Gerbold, saint Frambold, saint Geretrand et des reliques de saint Regnobert, de saint Zenon, de saint Exupère, de saint Loup. Il[p. 109]semble bien que cette église rurale ait été le premier centre de l’évêché, mais l’édifice actuel est moderne et ne présente aucun intérêt. Au nord de Bayeux se trouve aujourd’hui l’église de Saint-Vigor. Cette construction dénuée de style remplace l’église romane qui servait aux religieux du monastère et à la paroisse. Les évêques de Bayeux, la veille de leur entrée dans leur ville épiscopale, venaient coucher à Saint-Vigor. Une tradition relative aux premiers temps de l’évangélisation du Bessin, veut qu’auVIesiècle, une idole fût encore révérée sur le coteau de Saint-Vigor qui domine la ville du côté du nord et que l’on appelait le mont Phaunus. Pour détruire ce culte, saint Vigor aurait obtenu du roi Childebert la concession du terrain: il y fonda un monastère qui, détruit lors des invasions normandes, fut restauré par Odon, évêque de Bayeux, frère de Guillaume. Le prieuré dépendit ensuite de l’abbaye de Saint-Bénigne de Dijon; en dernier lieu, il était occupé par la congrégation de Saint-Maur. Ses bâtiments étaient très étendus. Il ne subsiste plus aujourd’hui que l’entrée du prieuré qui date duXIIIesiècle: une grande porte pour les charrettes, une petite pour les piétons, la première en arc surbaissé, la seconde cintrée.PortePrieureStVigorPhoto Neurdein.Porte du prieuré de Saint-Vigor.Saint Floxel, un des premiers apôtres du christianisme, qui aurait subi le martyre à Bayeux, a donné son nom à une église qui était située près de l’abbaye de Saint-Vigor. Elle a disparu en 1709. Le cimetière, qui[p. 110]entourait cette église et les terrains voisins, renfermait des tombeaux anciens, sarcophages de pierre et urnes cinéraires. En 1846, on a retrouvé un sarcophage creusé dans une colonne milliaire: il portait encore la dédicace à l’empereur César Flavius Valerius Constantin, fils de Constance. Enfin, c’est à un des premiers évêques, saint Loup, qu’a été consacrée une église placée, elle aussi, aux portes de la ville, mais dans une autre direction, du côté de l’ouest, sur la route qui mène au Cotentin. Elle est surtout remarquable par une jolie tour romane qui ne remonte pas au delà de la première moitié duXIIesiècle. On peut la comparer à celle de Saint-Michel de Vaucelles: elle présente, à l’étage inférieur, sur chacune de ses faces, sept arcatures étroites et très longues; à l’étage supérieur, deux fenêtres à plein cintre très allongées encadrées dans des archivoltes concentriques. La porte est des plus remarquables. Son tympan, encadré de losanges, montre un épisode de la légende de saint Loup. L’évêque, la crosse à la main, autre saint Michel, terrasse un dragon qui dévastait le pays.TourRomaneStLoupHorsPhoto Neurdein.Tour romane de Saint-Loup-Hors.On voit combien il importe de connaître l’histoire et la légende de l’établissement du christianisme, pour comprendre les monuments mêmes qui se dressent encore tout autour de Bayeux. Cette première évangélisation semble bien avoir demandé de longues années,[p. 111]nécessaires pour gagner ces populations barbares où l’apport germanique amenait sans cesse de nouveaux éléments païens; mais tout ou à peu près fut à refaire après l’arrivée des Normands.TympanPorteStLoupHorsPhoto des Monuments historiques.Tympan et porte de Saint-Loup-Hors.Les successeurs de Rollon réunirent définitivement le Bessin au duché; on attribue — sans preuve — au duc Richard Ierla construction du château aujourd’hui détruit, qui occupait tout l’intérieur de la place Saint-Sauveur. Guillaume mit à la tête de l’évêché son demi-frère Odon, le fils de la belle Ariette. Le nouvel évêque aussi belliqueux, aussi ambitieux, mais aussi actif et aussi bâtisseur que son frère, voulut achever la cathédrale.La mort de Guillaume le Conquérant, surtout celle de son fils Guillaume le Roux, furent suivies d’une longue période de guerre entre Henri Ier, roi d’Angleterre, et Robert Courteheuse, duc de Normandie. Pendant que Robert fortifiait Caen, Henri Ierparti du Cotentin s’avançait vers Bayeux qu’il assiégea le 30 avril 1105. Le vendredi 5 mai il donna l’assaut. Le poème latin de l’évêque de Séez, Serlon, nous raconte avec beaucoup de rhétorique cet événement et le terrible incendie qui le suivit: les Bayeusains prirent la fuite devant les contingents manceaux et s’entassèrent dans la cathédrale; les Manceaux y mirent le feu, elle fut en partie brûlée, le fléau gagna le reste de la ville et dix églises furent détruites en totalité ou en partie.Les troubles qui suivirent: longues guerres de Henri Iercontre le roi de France, de 1106 à 1128, guerre civile entre Etienne de Blois et l’impératrice Mathilde, ne permirent guère à Bayeux, à son évêché, à sa cathédrale, de se relever de leurs ruines. C’est surtout auXIIIesiècle, après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste, que Bayeux put[p. 112]connaître la paix, la prospérité et une nouvelle ère de constructions: on acheva l’évêché commencé par Odon; l’évêque Robert des Ablèges éleva un hôpital qui a été refait à la fin duXVIIesiècle. Enfin, c’est sans doute au même temps qu’il faut faire remonter un étrange édifice connu des touristes sous le nom de Lanterne des morts. Un archéologue local, M. Lambert, avait cru voir là un de ces fanaux dont on se servait pour éclairer les cimetières. C’est tout simplement une cheminée cylindrique en forme de colonne, coiffée d’une pyramide conique assez élancée, percée de trous et portée sur des colonnettes.ChemineeLanterneMortsPhoto Neurdein.Cheminée dite Lanterne des Morts.A Bayeux, comme à Caen, l’époque de prospérité et de construction se termine avec la guerre de Cent ans. En 1357, Bayeux fut pillée par les compagnies anglo-navarraises. A la fin du règne de Charles V, en 1377 et 1378, les Anglais, étant à peu près expulsés de Normandie, on rebâtit les murailles de la ville, il semble qu’on les rapprocha de la cathédrale du côté du Nord, laissant en dehors de l’enceinte les rues des Bouchers et de Bretagne. Les maisons de cette dernière rue auraient été construites sur les ruines des murs romains. On abattit alors l’église Saint-André pour la reconstruire sur une voûte au-dessus de la porte du même nom, disposition tout à fait pittoresque dont il est impossible aujourd’hui de se faire une idée, l’église Saint-André ayant disparu avec les murs de la ville en 1773.Bayeux pouvait se préparer à de nouvelles luttes: la guerre de Cent[p. 113]ans n’était point terminée; Henri V pendant le siège de Caen détachait un corps d’armée sous le duc de Gloucester, pour prendre cette ville. Il y eut, comme à Caen, émigration d’une partie des bourgeois; mais la cité épiscopale ne souffrit point trop de la domination anglaise. Cependant les dernières années qui suivirent l’insurrection du Bessin et de Cantepie de Pontécoulant furent pénibles; le clergé se plaignait des impositions extraordinaires que les Anglais mettaient sur le peuple. Le capitaine Gough menaça de mettre le feu aux faubourgs. La ville et le château, après quinze jours de siège, rentrèrent dans l’obédience de Charles VII, le jour de la fête de Saint-Régnobert en 1450. Bayeux subit aussi le contre-coup des troubles de la Ligue du Bien Public et c’est[p. 114]seulement après 1468 que l’activité industrielle et commerçante se réveilla. De tout temps, Bayeux fut avant tout un marché; encore aujourd’hui, ses foires attirent tous les cultivateurs du Bessin et du Bocage; foire de la Toussaint, sur l’antique mont Phaunus, non loin du Prieuré de Saint-Vigor, foire de la Sainte-Croix, foire du village de Cremelle, foire hebdomadaire du samedi sur la place Saint-Michel, dans le faubourg Saint-Patrice. Bayeux, centre d’un pays d’élevage, vendait aussi des serges, des cuirs, des toiles. Le commerce du miel et de la cire y était important. On y fabriquait surtout des parchemins et ses pels à écrire étaient renommés. Elle eut de bonne heure ses corporations; les statuts de quelques-unes d’entre elles sont assez anciens; citons ceux des cuisiniers qui ont laissé leur nom à une des vieilles rues de Bayeux, ceux des serruriers.MaisonStMartinRueCuisiniersPhoto Neurdein.Maison rue Saint-Martin et rue des Cuisiniers.Alors s’élevèrent les belles maisons de bois qui donnent encore aux rues de la ville un cachet si pittoresque. Quelques-unes cependant, les plus simples, les moins ornées, remontent peut-être auXIVesiècle, par exemple la maison à l’encoignure de la rue Saint-Martin et de la rue des Cuisiniers. Comme dans les maisons les plus anciennes, ses deux étages surplombent nettement l’un sur l’autre et le premier sur le rez-de-chaussée forme auvent. De massives colonnes de pierre engagées au rez-de-chaussée supportent l’encorbellement des étages en bois. La cheminée dont le conduit carré présente une rangée de trèfles taillés dans la pierre annonce leXIVesiècle. D’une façon assez étrange, plus pittoresque que belle, un mur de pierre en retrait unit cette maison à un autre corps de logis situé rue des Cuisiniers, qui est construit de la même manière que le premier. A l’un et à l’autre, il n’y a aucune sculpture et des croix de Saint-André et des poteaux soutiennent les allèges des fenêtres. On peut rapprocher ces maisons de la façade des Quatrans dans la rue de Geôle à Caen.MaisonRueStMaloPhoto Neurdein.Maison de la rue Saint-Malo.A une époque postérieure appartiennent deux maisons au bas de la rue Saint-Malo et de la rue Bienvenu. Rue Saint-Malo, la maison n° 4 pourrait être dite la maison aux statues: toutes les lignes y sont marquées par des statues. La grosse poutre horizontale qui sert de corniche au rez-de-chaussée est décorée de quatre bouquets frisés. A ses deux extrémités grimacent deux têtes. Au-dessous de ces têtes et en retrait, un petit dais appuyé sur une colonnette de pierre abrite à gauche la Vierge Marie. Près d’elle, sur l’encorbellement de pierre de la maison, une Eve accroupie tient dans une main la pomme et de l’autre elle porte le fuseau. A l’autre extrémité se font pendant un Saint-Jean et une autre figure maintenant effacée. Au haut du premier et du second étage[p. 115]ont été sculptées douze statues représentant le Christ et les Saints: Magdeleine agenouillée, sainte Barbe reconnaissable à sa tour, sainte Catherine à sa roue, sainte Marguerite domptant la Tarasque, saint Laurent et saint Gilles... Le chaperon de pierre qui porte le rampant du toit aux deux pignons est terminé, suivant un usage fréquent, par des animaux fantastiques. Rue Bienvenu, ancienne rue aux Cuisiniers, presque en face de la cathédrale, se dresse une autre maison, contemporaine de celle de la rue Saint-Malo et sans doute du même artiste: au premier étage, à gauche, une Mélusine, peut-être la fée d’Argouges, puis une licorne, un berger faisant paître son troupeau, une femme qui sort de la corolle d’un lis, un lion. Au second étage se déroule en quatre scènes[p. 116]l’histoire d’Adam et d’Eve: l’ange armé du glaive. Adam, l’arbre et le serpent, l’Eve coupable. La maison de la rue Bourbesneur fut commencée à la fin duXVesiècle et terminée auXVIe. DuXVesiècle date la tour où est placé l’escalier hexagonale à sa base et quadrangulaire à son sommet. Une porte surmontée d’un arc en accolade y donne accès; au second étage, une tourelle contient la seconde vis de l’escalier de façon à laisser la place à un appartement. Sur la rue, de jolies fenêtres de la Renaissance, mais bien petites, éclairent le rez-de-chaussée.MaisonRueBienvenuPhoto Neurdein.Maison de la rue Bienvenu.Nous voilà donc en pleine Renaissance. Ici, Louis de Canossa, évêque de Tricarico au royaume de Naples, a rempli le rôle qu’avaient joué à Caen les abbés de Saint-Etienne. C’est une curieuse figure trop peu[p. 117]connue que celle de cet évêque, ami d’Erasme, partisan d’une réforme de l’église, porté aux nues pour ses statuts, loué par les humanistes de l’Université de Caen. C’est un généreux Mécène: au trésor, il donne deux anneaux d’or, et à la fabrique deux chappes, une chasuble, une tunique et une mitre, mille écus d’or pour avoir d’autres ornements. Au bout de six années d’épiscopat, il a déjà dépensé plus de 4.000 livres en réparation de maisons; c’est à lui très vraisemblablement que l’on doit l’achèvement de l’ancien évêché commencé sous Odon, continué auXIVeet auXVesiècle. Dans le corps de logis parallèle à la cathédrale qui sert aujourd’hui de Palais de Justice se trouve une jolie chapelle de la Renaissance; avec ses voûtes ornées de pendentifs, ses niches à dais dans les angles, elle fait penser au porche du vieux Saint-Etienne. On y remarque aussi une belle cheminée duXVIesiècle, des portes modernes sculptées dans le bois, l’une d’elles reproduit dans sa disposition générale et dans quantité de détails la porte intérieure de l’hôtel d’Ecoville.MaisonRueBourbesneurPhoto Neurdein.Maison de la rue Bourbesneur.Plus heureuse que Caen, Bayeux a une belle tour de la Renaissance, celle de Saint-Patrice. Ce n’étaient point seulement les évêques, les riches bourgeois, c’était la foule même qui était gagnée par le goût nouveau. Suivant les historiens bayeusains, cette tour a été élevée aux frais[p. 118]d’un riche habitant de la paroisse appelé Samson, dont les armoiries se voient à l’intérieur du monument. Il est sage de se défier de ces légendes qui attribuent à la générosité d’un seul des constructions considérables. Il se peut qu’un Bureau à Saint-Etienne de Caen, un Samson à Saint-Patrice de Bayeux aient donné, comme nous dirions, la forte somme. Mais l’œuvre est presque toujours le résultat des efforts d’une ou de plusieurs collectivités; ainsi par une délibération du 24 octobre 1547, le chapitre de la cathédrale de Bayeux accorde cent sous aux paroissiens de Saint-Patrice, en considération d’une nouvelle tour qu’ils font élever. Sur la tour même, un cartouche porte la date de 1549. Comme dans d’autres monuments de la Renaissance, l’ornementation si brillante qui caractérise[p. 119]ce style ne se fait apercevoir qu’à une certaine hauteur. Saint-Patrice était jadis engagée au milieu d’autres bâtiments. Une petite porte et une ouverture cintrée décorent seules la façade méridionale. Au premier étage apparaissent des colonnes d’ordre dorique. Au-dessus de cet entablement, huit colonnes d’ordre ionique supportent une architrave, une frise et une corniche de même ordre. Huit gargouilles, sous la forme de monstres fantastiques, placées au-dessus de la corniche, surmontent chacune des huit colonnes. Le monument qui atteint son plus large développement à ce troisième étage va ensuite pyramider par un socle carré orné de pilastres avec chapiteaux corinthiens; trois coupoles aux arcades cintrées de plus en plus petites couronnent cet édifice. A l’angle[p. 120]nord-est du monument, un escalier se termine par un de ces petits campaniles si chers aux architectes de la Renaissance. Avec ses sept étages, cette tour présente un ensemble des plus gracieux et des plus gais.PalaisJusticeSalleConseilPhoto Magron.Palais de Justice. — Salle du Conseil.EgliseStPatricePhoto Neurdein.Eglise Saint-Patrice.Hélas! Bayeux et Caen allaient bientôt voir s’arrêter cette époque de prospérité. Cet art si riant, si lumineux, si nouveau était un art sans lendemain. Peut-être a-t-il provoqué par contre-coup cette hostilité à tout art qu’a manifestée la Réforme calviniste. Dès 1560, le chapitre ordonne une procession générale à Saint-Malo pour réparer le scandale causé par les hérétiques qui avaient brisé une image de saint Jean, placée sur la porte de ladite église. Mais c’est surtout en 1562 qu’eurent lieu dans toutes les villes de la Normandie les grands ravages et les grands pillages. A Caen, un ministre fanatique étranger à la ville; à Bayeux, un aubergiste, furent les chefs de ce mouvement iconoclaste. La cathédrale fut mise à sac et on ne saurait trop déplorer, pour l’histoire même du protestantisme, le pillage et l’incendie des archives. L’évêque Charles d’Humières joua un triste rôle. Après avoir traité avec le capitaine qui commandait au nom des chefs protestants, Coulombières, il s’enfuit, ne préservant du riche mobilier de l’église que la fameuse chasuble de saint Regnobert, qu’il emmena avec lui en Picardie et qui ne rentra au trésor avec sa châsse d’ivoire qu’en 1573. Les autres églises avaient subi les mêmes ravages et le culte fut suspendu depuis le 1erjusqu’au 13 juin 1562, depuis le 21 août jusqu’au 18 septembre, depuis le 27 février jusqu’au 5 mai 1563.Bayeux connut encore les troubles de la Ligue pour laquelle elle se déclara, peut-être parce que Caen restait fidèle au roi Henri IV; plus tard sous Louis XIII, les troubles populaires des Nu-Pieds; mais son existence paraît ensuite avoir été paisible. Etait-elle sous l’ancien régime une ville prospère? Il semble qu’aucune industrie n’a jamais pu s’y développer. Les tentatives faites auXVIIIesiècle pour donner de l’extension à la dentelle ou à la laine échouèrent. Bayeux devint la résidence de gentilshommes, anciens officiers des armées du roi, de riches bourgeois qui y consommaient leurs revenus.Ainsi s’expliquent les hôtels si nombreux duXVIIeet duXVIIIesiècles; dans la rue de la Maîtrise, un hôtel formé de deux corps de logis rappelle le règne de Louis XIII par ses bossages et par les cheminées ornées qui surmontent sa toiture. Dans la rue du Général-de-Dais, autrefois rue Saint-Nicolas, au n° 16, un pavillon représente le règne de Louis XIII; au n° 10, l’hôtel de la Tour du Pin, celui de Louis XIV.Mais Bayeux est toujours une ville d’église. On doit à Mgrde Nesmond, dont le très long épiscopat coïncide à peu près avec le règne[p. 121]personnel de Louis XIV (1659-1714), la réédification du grand séminaire pour lequel il fit élever de vastes, spacieux et sévères bâtiments à la mode duXVIIIesiècle qui, sauf interruption pendant la Révolution, gardèrent leur destination jusqu’à la séparation des Eglises et de l’Etat. Il eut le bon goût, en établissant ces bâtiments sur l’emplacement d’un hôpital transformé ensuite en prieuré occupé par les Augustins, de conserver la délicieuse chapelle duXIIIesiècle qu’on peut voir encore aujourd’hui. Elle a fait l’admiration des archéologues anglais; Gally-Knight et Parker et bien d’autres l’ont décrite et dessinée. Chaque travée est voûtée d’une croisée d’ogives reposant sur quatre colonnettes. Mais ce qui est remarquable, c’est le chevet droit, divisé en[p. 122]deux absidioles: une branche d’ogives part de la clef de la dernière travée et repose sur une colonne placée dans l’axe de l’édifice. Il y a là un très heureux effet, en même temps qu’une disposition assez rare que l’on retrouve cependant dans quelques églises de la région, à Tour par exemple, où elle a encore été amplifiée.InterieurChapelleGdSeminairePhoto Neurdein.Intérieur de la chapelle du grand Séminaire.Ici, comme partout, leXVIIIesiècle a travaillé plus à modifier l’aspect des villes qu’à les achever et à les compléter. Il a vu le comblement des fossés, foyers d’infection, la destruction des murs et celle de l’ancien hôtel de ville situé rue Bienvenu ou des Cuisiniers, la désaffectation de nombreuses églises: Bayeux qui avait eu dix-sept paroisses, n’en comptait déjà plus que dix en 1790.SousPrefecturePhoto Neurdein.La Sous-Préfecture.La Révolution devait naturellement porter un coup à une cité qui s’était trop volontiers limitée à une vie tout ecclésiastique; de nombreux mendiants qui vivaient de la charité des couvents, de l’évêque et du chapitre et avaient fait tiède figure à tous les efforts pour développer la vie industrielle se trouvèrent très dépourvus après la Constitution civile du clergé, la suppression des congrégations et la réduction à quatre du nombre des paroisses.Ce n’est pas le lieu de raconter ici ce que fut la Révolution à Bayeux,[p. 123]si intéressant que soit ce chapitre de l’histoire municipale. Bornons-nous à rappeler que dès ce temps-là la ville s’annonce comme la patrie des archéologues; une Société des Amis des Arts s’y constitue. Lambert et d’autres se passionnent pour les fouilles que permettent la destruction du château, plus tard les travaux d’édilité autour de l’ancienne église Saint-Laurent. Ils préparent le nid d’Arcisse de Caumont, le grand archéologue normand à qui on a élevé une statue dans le jardin de l’Hôtel de Ville. La Sous-Préfecture est une des plus jolies de France, paraît-il. Le collège est heureusement situé, au milieu de beaux arbres, dans l’ancien couvent des Ursulines.Bayeux, c’est avant tout la ville de la Cathédrale.MaisonsRuesStMaloStMartinPhoto Neurdein.Vieilles maisons rues Saint-Malo et Saint-Martin.
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VueGeneraleBayeux
Photo Neurdein.
Vue générale de Bayeux.
BAYEUX
CHAPITRE PREMIERASPECT GÉNÉRAL
Coup d’œil sur son histoire et ses monuments.
Bayeux, pas plus que Caen, ne se présente dans un site imposant: la ville est jetée un peu au hasard, semble-t-il, au milieu de grandes plaines que dominent de toutes parts les tours de sa cathédrale. On serait embarrassé d’indiquer un point de vue qui donne un aspect d’ensemble. Le plus pittoresque est peut-ê̂tre celui qu’offre sur les rives de l’Aure la perspective de la cathédrale encadrée par les arches du viaduc du chemin de fer.
La cité des Bajocasses n’a sur Caen qu’un avantage, celui d’une incontestable antiquité. Elle apparaît dans l’histoire dix siècles plus tôt, et encore reléguons-nous dans le domaine des hypothèses amusantes la fondation de la ville en l’an 2200 avant Jésus-Christ par Samothès, roi des[p. 105]Gaëls. D’aucuns, plus précis et plus singuliers, placent cet événement en l’an 1993 avant l’ère chrétienne. A les en croire, la cité aurait pour père Belus, roi de Babylone, dont elle porterait encore le nom: Bellocassium, Bajocassium, Bajoca, Bajias, Bayex, Bayeux. Ne retenons de l’histoire si intéressante de cette ville, qui mériterait d’être traitée par un véritable savant, que ce qui est criblé au tamis d’une saine critique et ce qui est nécessaire pour comprendre ses monuments, leur apparition ou disparition successive sur le sol de la vallée de l’Aure.
BordsAure
Photo Neurdein.
Les bords de l’Aure.
Bayeux, capitale d’un peuple gaulois, les Bodiocasses, a eu dès cette époque une certaine importance, sans qu’il soit possible d’affirmer, d’après deux vers d’Ausone, qu’elle ait été déjà une ville religieuse, un séminaire[p. 106]de Druides. L’une des villes notoires de la Gaule, puisqu’on y frappait monnaie, elle devint sous la domination romaine: Augustodurum. Elle figure sur les itinéraires, sur la table de Peutinger, carte des routes et des postes de l’empire. Ce fut une vraie cité, avec son temple, ses thermes, ses aqueducs et peut-être aussi son théâtre. L’érudition duXVIIIesiècle avait placé Augustodurum tantôt à Torigny, tantôt à Vieux, tantôt sur la Vire, près de Saint-Fromond. La démolition de l’ancien château entre 1796 et 1803, la découverte qu’on y fit de bornes milliaires permirent l’identification précise. Augustodurum se révélait comme une ville fortifiée (la seconde partie de son nom d’origine gauloise a ce sens), et comme une station de poste au croisement de plusieurs routes romaines; l’une venait du Maine et de la vallée de la Loire par Vieux (Aregenuæ); une autre, de Lisieux, Noviomagus, elles se continuaient par une route qui allait franchir les Veys et mettait Bayeux en relation avec le Cotentin. Ce fut plus tard une ville de garnison, lorsqu’à la fin de l’empire, il fallut organiser la défense des frontières; auIVesiècle, elle fut la résidence d’un corps d’auxiliaires suèves et bataves, c’est alors sans doute que son enceinte fut constituée.
Son temple, bien probablement, se trouvait à l’endroit même où a été bâtie la cathédrale, ou, plus exactement, celle-ci s’élève sur les ruines d’une plus ancienne église qui a remplacé le temple gallo-romain consacré peut-être à une divinité gauloise, au dieu Belenus, l’Apollon gaulois. Quand on abaissa, vers le milieu duXIXesiècle, le niveau de la petite place située au Midi de la basilique, on trouva une quantité considérable de blocs de grand appareil dont plusieurs étaient sculptés. Quelques-unes de ces sculptures ont été conservées auprès de la cathédrale ou au musée des Antiquaires de Caen; d’autres ont été dessinées par M. Bouet.
Au cours du même siècle, sous la halle, en reconstruisant cet édifice, on a retrouvé le canal d’un aqueduc qui amenait à Augustodurum des eaux prises à peu de distance de l’endroit où s’éleva plus tard l’abbaye de Mondaye. Il se composait d’un canal d’un pied et demi de largeur au sommet, plus étroit au fond et recouvert de grandes dalles de pierre simplement juxtaposées.
Cet aqueduc alimentait sans doute les thermes dont l’emplacement a été reconnu dans le cimetière et sous l’ancienne église Saint-Laurent aujourd’hui détruite qui donnait sur la rue du même nom. Ces thermes paraissent avoir été considérables: on a pu marquer d’une façon précise l’hypocauste et la salle des bains froids et quelques-uns des canaux d’écoulement des eaux. Ils étaient non moins magnifiques: les matériaux[p. 107]les plus divers et aussi les plus riches entraient dans leur construction, notamment des marbres bleus qui provenaient peut-être du Cotentin et des marbres rouges extraits de Vieux, l’antique Aregenuæ. C’est dans ces thermes qu’ont été trouvés deux intéressants morceaux de sculpture: un torse de jeune fille et surtout une tête casquée de Pallas, en albâtre. Le dessin en est ferme, les traits sont un peu gros, les lèvres épaisses, le menton fort; c’est néanmoins une belle pièce. Les médailles retrouvées dans les fouilles et qui se succèdent de Trajan à Gratien nous font penser que les thermes ont disparu à cette dernière époque. Ces thermes, leur aqueduc et une maison privée dont on a retrouvé l’hypocauste en 1883, quand on construisit l’hôtel des Postes, voilà tout ce qu’on peut avec certitude restaurer de l’ancien Augustodurum. Ajoutons-y une mosaïque, provenant d’une habitation particulière, dont les débris ont été retrouvés dans l’ancienne rue Echo, Es-Coqs.
ThermesTetePallas
Photo R.-N. Sauvage.
Thermes. — Tête de Pallas.
Personne ne s’étonnera de constater que les thermes aient été situés en dehors de l’enceinte. Qui ne sait aujourd’hui, et c’est précisément l’éminent archéologue bayeusain, M. de Caumont, qui a mis ce fait en lumière, qu’à la suite des invasions duIIIeet duIVesiècle, les villes romaines ont été obligées de se restreindre, de se mettre à l’abri derrière une enceinte plus étroite qui fut souvent élevée sur les ruines d’une partie des édifices que l’on s’était résigné à sacrifier? Il en fut ainsi à Sens, au Mans, à Angers, à Vannes, à Rennes, à Beauvais, à Meaux, à Soissons; et au château de Bayeux, les fondations renferment des débris de monuments romains, des fûts de colonnes, des bornes milliaires. Aucun texte ne nous permet de dire à quelle catastrophe répond l’établissement de cette nouvelle enceinte. Les Saxons qui occupèrent le Bessin auVIesiècle[p. 108](Saxones Baiocassini de Grégoire de Tours) ne nous ont laissé aucune trace de leur domination.
Cependant la cité des Baiocasses est devenue un diocèse. Il est démontré aujourd’hui, non seulement par l’examen critique des textes, mais par un document archéologique qu’Exupère n’a pu exister avant leIVesiècle. Lors de l’incendie de Bayeux en 1105, le trésor déjà riche de la cathédrale fut en partie pillé par les troupes du roi Henri Ier: c’est peut-être à cette époque que fut transporté en Angleterre un plateau liturgique, un missorium qui avait appartenu à l’évêque Exupère, comme le prouve l’inscription:EXSVPERIVS.EFISCOPVS.ECLESLE.BOGIENSI.DEDIT. Ce plateau a été retrouvé en Angleterre, dans le parc du château de Risley, comté de Derby, en 1729; c’est un travail romain aux bas-reliefs antiques, représentant des scènes de chasse, mais à la fin de l’inscription se trouve tracé le chrisme. Or, dit dom Morin, c’est une chose bien connue que jamais ce monogramme n’a pu être retrouvé sur aucun monument antérieur à Constantin: en Gaule, il ne se rencontre pas avant 347.
ThermesTorseJF
Photo R.-N. Sauvage.
Thermes. — Torse de jeune fille.
Il faut se rappeler les traditions relatives à saint Exupère, saint Rufinien, saint Loup, saint Floxel, saint Vigor, si imprécises qu’elles soient. Nous retrouvons leur légende gravée dans les monuments de la ville épiscopale, comme leurs noms se retrouvent dans les églises tout autour de Bayeux et à ses portes. C’est ainsi qu’au sortir de la ville, vers l’est, s’élève l’église Saint-Exupère dont la fondation remonte à une époque très reculée: on y put relever auXVIIesiècle les tombes des premiers évêques, saint Rufinien, saint Manvieu, saint Contest, saint Patrice, saint Gerbold, saint Frambold, saint Geretrand et des reliques de saint Regnobert, de saint Zenon, de saint Exupère, de saint Loup. Il[p. 109]semble bien que cette église rurale ait été le premier centre de l’évêché, mais l’édifice actuel est moderne et ne présente aucun intérêt. Au nord de Bayeux se trouve aujourd’hui l’église de Saint-Vigor. Cette construction dénuée de style remplace l’église romane qui servait aux religieux du monastère et à la paroisse. Les évêques de Bayeux, la veille de leur entrée dans leur ville épiscopale, venaient coucher à Saint-Vigor. Une tradition relative aux premiers temps de l’évangélisation du Bessin, veut qu’auVIesiècle, une idole fût encore révérée sur le coteau de Saint-Vigor qui domine la ville du côté du nord et que l’on appelait le mont Phaunus. Pour détruire ce culte, saint Vigor aurait obtenu du roi Childebert la concession du terrain: il y fonda un monastère qui, détruit lors des invasions normandes, fut restauré par Odon, évêque de Bayeux, frère de Guillaume. Le prieuré dépendit ensuite de l’abbaye de Saint-Bénigne de Dijon; en dernier lieu, il était occupé par la congrégation de Saint-Maur. Ses bâtiments étaient très étendus. Il ne subsiste plus aujourd’hui que l’entrée du prieuré qui date duXIIIesiècle: une grande porte pour les charrettes, une petite pour les piétons, la première en arc surbaissé, la seconde cintrée.
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Photo Neurdein.
Porte du prieuré de Saint-Vigor.
Saint Floxel, un des premiers apôtres du christianisme, qui aurait subi le martyre à Bayeux, a donné son nom à une église qui était située près de l’abbaye de Saint-Vigor. Elle a disparu en 1709. Le cimetière, qui[p. 110]entourait cette église et les terrains voisins, renfermait des tombeaux anciens, sarcophages de pierre et urnes cinéraires. En 1846, on a retrouvé un sarcophage creusé dans une colonne milliaire: il portait encore la dédicace à l’empereur César Flavius Valerius Constantin, fils de Constance. Enfin, c’est à un des premiers évêques, saint Loup, qu’a été consacrée une église placée, elle aussi, aux portes de la ville, mais dans une autre direction, du côté de l’ouest, sur la route qui mène au Cotentin. Elle est surtout remarquable par une jolie tour romane qui ne remonte pas au delà de la première moitié duXIIesiècle. On peut la comparer à celle de Saint-Michel de Vaucelles: elle présente, à l’étage inférieur, sur chacune de ses faces, sept arcatures étroites et très longues; à l’étage supérieur, deux fenêtres à plein cintre très allongées encadrées dans des archivoltes concentriques. La porte est des plus remarquables. Son tympan, encadré de losanges, montre un épisode de la légende de saint Loup. L’évêque, la crosse à la main, autre saint Michel, terrasse un dragon qui dévastait le pays.
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Photo Neurdein.
Tour romane de Saint-Loup-Hors.
On voit combien il importe de connaître l’histoire et la légende de l’établissement du christianisme, pour comprendre les monuments mêmes qui se dressent encore tout autour de Bayeux. Cette première évangélisation semble bien avoir demandé de longues années,[p. 111]nécessaires pour gagner ces populations barbares où l’apport germanique amenait sans cesse de nouveaux éléments païens; mais tout ou à peu près fut à refaire après l’arrivée des Normands.
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Photo des Monuments historiques.
Tympan et porte de Saint-Loup-Hors.
Les successeurs de Rollon réunirent définitivement le Bessin au duché; on attribue — sans preuve — au duc Richard Ierla construction du château aujourd’hui détruit, qui occupait tout l’intérieur de la place Saint-Sauveur. Guillaume mit à la tête de l’évêché son demi-frère Odon, le fils de la belle Ariette. Le nouvel évêque aussi belliqueux, aussi ambitieux, mais aussi actif et aussi bâtisseur que son frère, voulut achever la cathédrale.
La mort de Guillaume le Conquérant, surtout celle de son fils Guillaume le Roux, furent suivies d’une longue période de guerre entre Henri Ier, roi d’Angleterre, et Robert Courteheuse, duc de Normandie. Pendant que Robert fortifiait Caen, Henri Ierparti du Cotentin s’avançait vers Bayeux qu’il assiégea le 30 avril 1105. Le vendredi 5 mai il donna l’assaut. Le poème latin de l’évêque de Séez, Serlon, nous raconte avec beaucoup de rhétorique cet événement et le terrible incendie qui le suivit: les Bayeusains prirent la fuite devant les contingents manceaux et s’entassèrent dans la cathédrale; les Manceaux y mirent le feu, elle fut en partie brûlée, le fléau gagna le reste de la ville et dix églises furent détruites en totalité ou en partie.
Les troubles qui suivirent: longues guerres de Henri Iercontre le roi de France, de 1106 à 1128, guerre civile entre Etienne de Blois et l’impératrice Mathilde, ne permirent guère à Bayeux, à son évêché, à sa cathédrale, de se relever de leurs ruines. C’est surtout auXIIIesiècle, après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste, que Bayeux put[p. 112]connaître la paix, la prospérité et une nouvelle ère de constructions: on acheva l’évêché commencé par Odon; l’évêque Robert des Ablèges éleva un hôpital qui a été refait à la fin duXVIIesiècle. Enfin, c’est sans doute au même temps qu’il faut faire remonter un étrange édifice connu des touristes sous le nom de Lanterne des morts. Un archéologue local, M. Lambert, avait cru voir là un de ces fanaux dont on se servait pour éclairer les cimetières. C’est tout simplement une cheminée cylindrique en forme de colonne, coiffée d’une pyramide conique assez élancée, percée de trous et portée sur des colonnettes.
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Photo Neurdein.
Cheminée dite Lanterne des Morts.
A Bayeux, comme à Caen, l’époque de prospérité et de construction se termine avec la guerre de Cent ans. En 1357, Bayeux fut pillée par les compagnies anglo-navarraises. A la fin du règne de Charles V, en 1377 et 1378, les Anglais, étant à peu près expulsés de Normandie, on rebâtit les murailles de la ville, il semble qu’on les rapprocha de la cathédrale du côté du Nord, laissant en dehors de l’enceinte les rues des Bouchers et de Bretagne. Les maisons de cette dernière rue auraient été construites sur les ruines des murs romains. On abattit alors l’église Saint-André pour la reconstruire sur une voûte au-dessus de la porte du même nom, disposition tout à fait pittoresque dont il est impossible aujourd’hui de se faire une idée, l’église Saint-André ayant disparu avec les murs de la ville en 1773.
Bayeux pouvait se préparer à de nouvelles luttes: la guerre de Cent[p. 113]ans n’était point terminée; Henri V pendant le siège de Caen détachait un corps d’armée sous le duc de Gloucester, pour prendre cette ville. Il y eut, comme à Caen, émigration d’une partie des bourgeois; mais la cité épiscopale ne souffrit point trop de la domination anglaise. Cependant les dernières années qui suivirent l’insurrection du Bessin et de Cantepie de Pontécoulant furent pénibles; le clergé se plaignait des impositions extraordinaires que les Anglais mettaient sur le peuple. Le capitaine Gough menaça de mettre le feu aux faubourgs. La ville et le château, après quinze jours de siège, rentrèrent dans l’obédience de Charles VII, le jour de la fête de Saint-Régnobert en 1450. Bayeux subit aussi le contre-coup des troubles de la Ligue du Bien Public et c’est[p. 114]seulement après 1468 que l’activité industrielle et commerçante se réveilla. De tout temps, Bayeux fut avant tout un marché; encore aujourd’hui, ses foires attirent tous les cultivateurs du Bessin et du Bocage; foire de la Toussaint, sur l’antique mont Phaunus, non loin du Prieuré de Saint-Vigor, foire de la Sainte-Croix, foire du village de Cremelle, foire hebdomadaire du samedi sur la place Saint-Michel, dans le faubourg Saint-Patrice. Bayeux, centre d’un pays d’élevage, vendait aussi des serges, des cuirs, des toiles. Le commerce du miel et de la cire y était important. On y fabriquait surtout des parchemins et ses pels à écrire étaient renommés. Elle eut de bonne heure ses corporations; les statuts de quelques-unes d’entre elles sont assez anciens; citons ceux des cuisiniers qui ont laissé leur nom à une des vieilles rues de Bayeux, ceux des serruriers.
MaisonStMartinRueCuisiniers
Photo Neurdein.
Maison rue Saint-Martin et rue des Cuisiniers.
Alors s’élevèrent les belles maisons de bois qui donnent encore aux rues de la ville un cachet si pittoresque. Quelques-unes cependant, les plus simples, les moins ornées, remontent peut-être auXIVesiècle, par exemple la maison à l’encoignure de la rue Saint-Martin et de la rue des Cuisiniers. Comme dans les maisons les plus anciennes, ses deux étages surplombent nettement l’un sur l’autre et le premier sur le rez-de-chaussée forme auvent. De massives colonnes de pierre engagées au rez-de-chaussée supportent l’encorbellement des étages en bois. La cheminée dont le conduit carré présente une rangée de trèfles taillés dans la pierre annonce leXIVesiècle. D’une façon assez étrange, plus pittoresque que belle, un mur de pierre en retrait unit cette maison à un autre corps de logis situé rue des Cuisiniers, qui est construit de la même manière que le premier. A l’un et à l’autre, il n’y a aucune sculpture et des croix de Saint-André et des poteaux soutiennent les allèges des fenêtres. On peut rapprocher ces maisons de la façade des Quatrans dans la rue de Geôle à Caen.
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Photo Neurdein.
Maison de la rue Saint-Malo.
A une époque postérieure appartiennent deux maisons au bas de la rue Saint-Malo et de la rue Bienvenu. Rue Saint-Malo, la maison n° 4 pourrait être dite la maison aux statues: toutes les lignes y sont marquées par des statues. La grosse poutre horizontale qui sert de corniche au rez-de-chaussée est décorée de quatre bouquets frisés. A ses deux extrémités grimacent deux têtes. Au-dessous de ces têtes et en retrait, un petit dais appuyé sur une colonnette de pierre abrite à gauche la Vierge Marie. Près d’elle, sur l’encorbellement de pierre de la maison, une Eve accroupie tient dans une main la pomme et de l’autre elle porte le fuseau. A l’autre extrémité se font pendant un Saint-Jean et une autre figure maintenant effacée. Au haut du premier et du second étage[p. 115]ont été sculptées douze statues représentant le Christ et les Saints: Magdeleine agenouillée, sainte Barbe reconnaissable à sa tour, sainte Catherine à sa roue, sainte Marguerite domptant la Tarasque, saint Laurent et saint Gilles... Le chaperon de pierre qui porte le rampant du toit aux deux pignons est terminé, suivant un usage fréquent, par des animaux fantastiques. Rue Bienvenu, ancienne rue aux Cuisiniers, presque en face de la cathédrale, se dresse une autre maison, contemporaine de celle de la rue Saint-Malo et sans doute du même artiste: au premier étage, à gauche, une Mélusine, peut-être la fée d’Argouges, puis une licorne, un berger faisant paître son troupeau, une femme qui sort de la corolle d’un lis, un lion. Au second étage se déroule en quatre scènes[p. 116]l’histoire d’Adam et d’Eve: l’ange armé du glaive. Adam, l’arbre et le serpent, l’Eve coupable. La maison de la rue Bourbesneur fut commencée à la fin duXVesiècle et terminée auXVIe. DuXVesiècle date la tour où est placé l’escalier hexagonale à sa base et quadrangulaire à son sommet. Une porte surmontée d’un arc en accolade y donne accès; au second étage, une tourelle contient la seconde vis de l’escalier de façon à laisser la place à un appartement. Sur la rue, de jolies fenêtres de la Renaissance, mais bien petites, éclairent le rez-de-chaussée.
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Photo Neurdein.
Maison de la rue Bienvenu.
Nous voilà donc en pleine Renaissance. Ici, Louis de Canossa, évêque de Tricarico au royaume de Naples, a rempli le rôle qu’avaient joué à Caen les abbés de Saint-Etienne. C’est une curieuse figure trop peu[p. 117]connue que celle de cet évêque, ami d’Erasme, partisan d’une réforme de l’église, porté aux nues pour ses statuts, loué par les humanistes de l’Université de Caen. C’est un généreux Mécène: au trésor, il donne deux anneaux d’or, et à la fabrique deux chappes, une chasuble, une tunique et une mitre, mille écus d’or pour avoir d’autres ornements. Au bout de six années d’épiscopat, il a déjà dépensé plus de 4.000 livres en réparation de maisons; c’est à lui très vraisemblablement que l’on doit l’achèvement de l’ancien évêché commencé sous Odon, continué auXIVeet auXVesiècle. Dans le corps de logis parallèle à la cathédrale qui sert aujourd’hui de Palais de Justice se trouve une jolie chapelle de la Renaissance; avec ses voûtes ornées de pendentifs, ses niches à dais dans les angles, elle fait penser au porche du vieux Saint-Etienne. On y remarque aussi une belle cheminée duXVIesiècle, des portes modernes sculptées dans le bois, l’une d’elles reproduit dans sa disposition générale et dans quantité de détails la porte intérieure de l’hôtel d’Ecoville.
MaisonRueBourbesneur
Photo Neurdein.
Maison de la rue Bourbesneur.
Plus heureuse que Caen, Bayeux a une belle tour de la Renaissance, celle de Saint-Patrice. Ce n’étaient point seulement les évêques, les riches bourgeois, c’était la foule même qui était gagnée par le goût nouveau. Suivant les historiens bayeusains, cette tour a été élevée aux frais[p. 118]d’un riche habitant de la paroisse appelé Samson, dont les armoiries se voient à l’intérieur du monument. Il est sage de se défier de ces légendes qui attribuent à la générosité d’un seul des constructions considérables. Il se peut qu’un Bureau à Saint-Etienne de Caen, un Samson à Saint-Patrice de Bayeux aient donné, comme nous dirions, la forte somme. Mais l’œuvre est presque toujours le résultat des efforts d’une ou de plusieurs collectivités; ainsi par une délibération du 24 octobre 1547, le chapitre de la cathédrale de Bayeux accorde cent sous aux paroissiens de Saint-Patrice, en considération d’une nouvelle tour qu’ils font élever. Sur la tour même, un cartouche porte la date de 1549. Comme dans d’autres monuments de la Renaissance, l’ornementation si brillante qui caractérise[p. 119]ce style ne se fait apercevoir qu’à une certaine hauteur. Saint-Patrice était jadis engagée au milieu d’autres bâtiments. Une petite porte et une ouverture cintrée décorent seules la façade méridionale. Au premier étage apparaissent des colonnes d’ordre dorique. Au-dessus de cet entablement, huit colonnes d’ordre ionique supportent une architrave, une frise et une corniche de même ordre. Huit gargouilles, sous la forme de monstres fantastiques, placées au-dessus de la corniche, surmontent chacune des huit colonnes. Le monument qui atteint son plus large développement à ce troisième étage va ensuite pyramider par un socle carré orné de pilastres avec chapiteaux corinthiens; trois coupoles aux arcades cintrées de plus en plus petites couronnent cet édifice. A l’angle[p. 120]nord-est du monument, un escalier se termine par un de ces petits campaniles si chers aux architectes de la Renaissance. Avec ses sept étages, cette tour présente un ensemble des plus gracieux et des plus gais.
PalaisJusticeSalleConseil
Photo Magron.
Palais de Justice. — Salle du Conseil.
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Photo Neurdein.
Eglise Saint-Patrice.
Hélas! Bayeux et Caen allaient bientôt voir s’arrêter cette époque de prospérité. Cet art si riant, si lumineux, si nouveau était un art sans lendemain. Peut-être a-t-il provoqué par contre-coup cette hostilité à tout art qu’a manifestée la Réforme calviniste. Dès 1560, le chapitre ordonne une procession générale à Saint-Malo pour réparer le scandale causé par les hérétiques qui avaient brisé une image de saint Jean, placée sur la porte de ladite église. Mais c’est surtout en 1562 qu’eurent lieu dans toutes les villes de la Normandie les grands ravages et les grands pillages. A Caen, un ministre fanatique étranger à la ville; à Bayeux, un aubergiste, furent les chefs de ce mouvement iconoclaste. La cathédrale fut mise à sac et on ne saurait trop déplorer, pour l’histoire même du protestantisme, le pillage et l’incendie des archives. L’évêque Charles d’Humières joua un triste rôle. Après avoir traité avec le capitaine qui commandait au nom des chefs protestants, Coulombières, il s’enfuit, ne préservant du riche mobilier de l’église que la fameuse chasuble de saint Regnobert, qu’il emmena avec lui en Picardie et qui ne rentra au trésor avec sa châsse d’ivoire qu’en 1573. Les autres églises avaient subi les mêmes ravages et le culte fut suspendu depuis le 1erjusqu’au 13 juin 1562, depuis le 21 août jusqu’au 18 septembre, depuis le 27 février jusqu’au 5 mai 1563.
Bayeux connut encore les troubles de la Ligue pour laquelle elle se déclara, peut-être parce que Caen restait fidèle au roi Henri IV; plus tard sous Louis XIII, les troubles populaires des Nu-Pieds; mais son existence paraît ensuite avoir été paisible. Etait-elle sous l’ancien régime une ville prospère? Il semble qu’aucune industrie n’a jamais pu s’y développer. Les tentatives faites auXVIIIesiècle pour donner de l’extension à la dentelle ou à la laine échouèrent. Bayeux devint la résidence de gentilshommes, anciens officiers des armées du roi, de riches bourgeois qui y consommaient leurs revenus.
Ainsi s’expliquent les hôtels si nombreux duXVIIeet duXVIIIesiècles; dans la rue de la Maîtrise, un hôtel formé de deux corps de logis rappelle le règne de Louis XIII par ses bossages et par les cheminées ornées qui surmontent sa toiture. Dans la rue du Général-de-Dais, autrefois rue Saint-Nicolas, au n° 16, un pavillon représente le règne de Louis XIII; au n° 10, l’hôtel de la Tour du Pin, celui de Louis XIV.
Mais Bayeux est toujours une ville d’église. On doit à Mgrde Nesmond, dont le très long épiscopat coïncide à peu près avec le règne[p. 121]personnel de Louis XIV (1659-1714), la réédification du grand séminaire pour lequel il fit élever de vastes, spacieux et sévères bâtiments à la mode duXVIIIesiècle qui, sauf interruption pendant la Révolution, gardèrent leur destination jusqu’à la séparation des Eglises et de l’Etat. Il eut le bon goût, en établissant ces bâtiments sur l’emplacement d’un hôpital transformé ensuite en prieuré occupé par les Augustins, de conserver la délicieuse chapelle duXIIIesiècle qu’on peut voir encore aujourd’hui. Elle a fait l’admiration des archéologues anglais; Gally-Knight et Parker et bien d’autres l’ont décrite et dessinée. Chaque travée est voûtée d’une croisée d’ogives reposant sur quatre colonnettes. Mais ce qui est remarquable, c’est le chevet droit, divisé en[p. 122]deux absidioles: une branche d’ogives part de la clef de la dernière travée et repose sur une colonne placée dans l’axe de l’édifice. Il y a là un très heureux effet, en même temps qu’une disposition assez rare que l’on retrouve cependant dans quelques églises de la région, à Tour par exemple, où elle a encore été amplifiée.
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Photo Neurdein.
Intérieur de la chapelle du grand Séminaire.
Ici, comme partout, leXVIIIesiècle a travaillé plus à modifier l’aspect des villes qu’à les achever et à les compléter. Il a vu le comblement des fossés, foyers d’infection, la destruction des murs et celle de l’ancien hôtel de ville situé rue Bienvenu ou des Cuisiniers, la désaffectation de nombreuses églises: Bayeux qui avait eu dix-sept paroisses, n’en comptait déjà plus que dix en 1790.
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Photo Neurdein.
La Sous-Préfecture.
La Révolution devait naturellement porter un coup à une cité qui s’était trop volontiers limitée à une vie tout ecclésiastique; de nombreux mendiants qui vivaient de la charité des couvents, de l’évêque et du chapitre et avaient fait tiède figure à tous les efforts pour développer la vie industrielle se trouvèrent très dépourvus après la Constitution civile du clergé, la suppression des congrégations et la réduction à quatre du nombre des paroisses.
Ce n’est pas le lieu de raconter ici ce que fut la Révolution à Bayeux,[p. 123]si intéressant que soit ce chapitre de l’histoire municipale. Bornons-nous à rappeler que dès ce temps-là la ville s’annonce comme la patrie des archéologues; une Société des Amis des Arts s’y constitue. Lambert et d’autres se passionnent pour les fouilles que permettent la destruction du château, plus tard les travaux d’édilité autour de l’ancienne église Saint-Laurent. Ils préparent le nid d’Arcisse de Caumont, le grand archéologue normand à qui on a élevé une statue dans le jardin de l’Hôtel de Ville. La Sous-Préfecture est une des plus jolies de France, paraît-il. Le collège est heureusement situé, au milieu de beaux arbres, dans l’ancien couvent des Ursulines.
Bayeux, c’est avant tout la ville de la Cathédrale.
MaisonsRuesStMaloStMartin
Photo Neurdein.
Vieilles maisons rues Saint-Malo et Saint-Martin.