CHAPITRE VLES TEMPS CLASSIQUES

[p. 69]LyceeRefectoirePhoto Neurdein.Le Lycée. — Le réfectoire.CHAPITRE VLES TEMPS CLASSIQUESCaen et la Réforme. — Les constructions privées de 1502 à 1600. — La place Royale et le Cours-la-Reine. — Les congrégations religieuses et leurs édifices: les Visitandines; les Jésuites et Notre-Dame; les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins de Saint-Maur et le Lycée. — Les hôtels duXVIIIesiècle. — La transformation de Caen. — Le port et les cours.Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua, semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie. Amis de la nouveauté[p. 70]dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des Réformés.La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles. En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés; une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui, conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes, et profana les restes de Guillaume et de Mathilde. Il faut lire dans lesRecherches et Antiquitezde De Bras le pitoyable récit de ces destructions, si on veut mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562 ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent terminés et l’activité économique se réveilla.Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée auXVIesiècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen. Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse. Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande pour l’érudit Scaliger. Au commencement duXVIIesiècle, les métiers s’étaient multipliés, la draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre de Cent ans, comme auXVIesiècle et plus qu’à aucune autre époque de son histoire, une ville industrielle.Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de[p. 71]très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la mettre sur leurs demeures: rue des Croisiers, n° 14, un grand fronton triangulaire surmonté d’un vase en pierre porte cette inscription et cette date:DAMNIS SVM PERFECTA MEIS. 1052. Rue Saint-Sauveur, n° 47, on lit:SI DIEV EST POVR NOVS QVI SERA CONTRE.ManoirPontCreonPhoto Neurdein.Manoir du Pont-Créon.Les belles constructions de la grande époque de la Renaissance se sont surtout groupées au centre de la ville, autour de Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de Ville, puis la ville se rebâtit par un mouvement qui parti du centre gagne peu à peu les extrémités, en attendant qu’il franchisse la vieille enceinte et fonde des quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII: place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis duXVIeet duXVIIesiècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour, un manoir duXVIesiècle. Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons, plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en[p. 72]encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée et offre un aspect pittoresque.A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université, dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette légende:IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend:Franciscus Malherbeus1582Civitatis ornamento Memoriae.Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la fin duXVIesiècle ou du commencement duXVIIe, sans grand caractère. Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour, une ornementation qui fait encore quelque effet, si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance. Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié duXVIesiècle ou les débuts duXVIIe.Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la fin duXVIesiècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit[p. 73]pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange. C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons gentilshommes campagnards duXVIeet duXVIIesiècle que nous a décrits Pierre de Vaissière dans un joli livre et dont le type le plus saisissant, je ne dis pas le plus parfait, a été le normand Gilles de Gouberville.A la même époque, au temps de la contre-réforme catholique, les établissements religieux pullulent. Les Jésuites s’installent à Caen en 1609, non sans rencontrer de vives résistances. Le Père Eudes, leur rival, y fonda, en 1643, la Mission; les Carmélites s’installent en 1616, les Pères de l’Oratoire en 1622, les Ursulines en 1624, les Bénédictines du Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631. Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste, et transforment tout le quartier proche des murs, le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean, on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678. N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement, alors si puissante en France, dont on connaît l’activité religieuse et charitable.Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines, des[p. 74]Jésuites et des Eudistes. Les Visitandines se transportèrent, en 1632, au Bourg-l’Abbé, dans la rue des Capucins, aujourd’hui rue Caponière. C’est en 1636 que furent commencés par la Mère Elisabeth de Maupou des bâtiments qui ont été terminés en 1668. L’église a la forme d’une croix grecque, elle est surmontée d’un clocher en forme de dôme; le portail offre les ordres dorique et ionique superposés. C’est donc bien un monument, non de la Renaissance, mais de l’époque classique. Le mobilier est de même époque et de même style. Le maître-autel, remarquable par quatre colonnes de marbre noir, avec ses pilastres de marbre jaspé blanc et noir, sa corniche travaillée, se voit encore dans la nouvelle chapelle des Visitandines, établie dans l’ancienne abbatiale de Saint-Etienne.Il ne reste plus de l’ancien établissement des Ursulines qui s’étendait depuis la place Singer jusqu’à la rue Saint-Jean, que la partie occidentale du cloître qui témoigne de la grandeur de l’édifice.NotreDameGloriettePhoto Neurdein.Notre-Dame ou La Gloriette.Plus intéressantes sont les constructions des Jésuites. Etablis à Caen par Henri IV dans un ancien collège de l’Université, le collège du Mont. Ils s’étendirent bientôt sur tout le quartier compris entre la rue Saint-Laurent, la Rue de Caumont, et les anciennes murailles qu’a remplacées le cours Bertrand, et ils entreprirent en 1684 de se construire une chapelle, qui, devenue de nos jours église paroissiale, est placée sous le vocable de Notre-Dame, mais est plus connue à Caen sous le nom de la Gloriette; le dandy qu’était Barbey d’Aurevilly lui trouvait un air chrétien; elle convenait à son christianisme d’homme du monde qui aime le marbre, les dorures et « les coussins sous les coudes des pécheurs »; et elle avait paru aux révolutionnaires merveilleusement convenable pour la célébration des fêtes décadaires. C’est un bon modèle du style jésuite, avec une façade où l’ordre ionique et le corinthien se superposent, une large nef, une abside demi-circulaire, un large transept. On y voit un bel autel en marbre rouge et blanc, qui provient de la Trinité où il avait été élevé sous l’administration de Mmede Tessé; une décoration murale due à Perrodin, élève de Flandrin, recouvre la voûte en cul-de-four et un groupe en pierre de Vallentin de 1855 représente le bienheureux Eudes dont cette église a recueilli les restes.Et ce n’est pas la moins singulière fortune du plus remarquable représentant de la Contreréformation catholique en Normandie, si persécuté de son vivant, que ses cendres aient été recueillies par les Jésuites qui ne furent pas précisément ses amis, semble-t-il. Eudes, occupa d’abord une maison sise en face de l’abreuvoir Saint-Laurent et obtint en 1658 des échevins qui venaient de créer la place royale, la fieffe de cette terre.[p. 75]Mais la pose de la première pierre de l’église n’eut lieu que le 20 mai 1664 et la consécration le 23 novembre 1687. Cette église est bâtie dans le même style que celle des Jésuites; c’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville; il n’en reste plus que la façade défigurée.A ce moment-là même, Caen est en train de se transformer. Cette place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de cespetits prezenfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été auXVIesiècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique. La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois,[p. 76]M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République, n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier: rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles qui enclôt l’île.OrneAmontBarragePhoto Neurdein.L’Orne en amont du barrage.La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV, du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls malheureusement disparues aujourd’hui.D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours. Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en 1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mmede Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs ombreux formant le fond de ce tableau naturel. Non seulement il y a là, pour cette ville qui est le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans leMemorandumil a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est vraiment digne des vers dedon Juanou duChild Harold. »C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et[p. 77]c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.Au moment où Caen achevait de prendre sa forme moderne, le fanatisme religieux du roi qu’elle a tant célébré lui porta de nouveau un coup sensible. L’intendant Foucault fut ici l’exécuteur de la pensée de Louis XIV; il fit au protestantisme une guerre acharnée. On ne se contenta plus de l’œuvre peu florissante de ces Nouvelles Catholiques qui au quartier Saint-Jean avaient ouvert un couvent pour les nouvelles converties, on procéda aux enlèvements, aux confiscations, à l’interdiction rigoureuse du culte. L’émigration qui suivit la Révocation de l’édit de Nantes atteignit Caen dans ses œuvres vives. « 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices, à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là, écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que[p. 78]ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume et celle de la Basse-Normandie.LyceeCloitrePhoto Neurdein.Le Lycée. — Le cloître.De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et « ruineux » que lui avait abandonnés auXVesiècle Marie d’Orléans et qui ont dû être de nouveau restaurés à la fin duXIXesiècle.AuXVIIIesiècle, c’est encore à une congrégation, à celle des Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du Père Guillaume de la Tremblaye. Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant: le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à un lycée:Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes est une charmante salle duXVIIIesiècle avec de jolies portes et des trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a autrefois donné de plus beau lycée de France.Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.Si Caen voit décroître auXVIIIesiècle son activité industrielle, elle devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils[p. 79]se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries; au premier étage, les appartements de réception, de grandes dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier Saint-Jean qui a achevé tardivement de se bâtir. « Des têtes de femmes, dit M. E. de Beaurepaire, des consoles ou des fleurons comme décoration centrale des fenêtres, et quelquefois des balustrades d’appui, dont les barreaux semblent plus relever de l’art du tourneur que du sculpteur, ornent leurs façades. » Cela est correct, mais froid, solennel, mais monotone et « que l’on est loin, hélas! de la grâce charmante, de la fécondité d’imagination des merveilleux artistes duXVeet duXVIesiècle! » Si ces hôtels intéressent l’histoire de l’art, c’est par leur décoration intérieure, par leur agencement, par leurs tapisseries, par leurs escaliers aux rampes de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin duXVIesiècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois. Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu: tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur et souvent ont traversé les mers. Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de[p. 80]l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur. L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance, abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en nombreux appartements. Il avait été bâti par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé le siège du gouvernement fédéral.LyceeEscalierGrillesPhoto Neurdein.Le Lycée. — L’escalier et les grilles.De tous ces hôtels, le mieux conservé est celui dans lequel vient de s’installer le Bureau de bienfaisance, connu sous le nom d’hôtel Marcotte. Il se trouve dans la petite rue de l’Engannerie; le salon, bien décoré, offre quatre jolies peintures allégoriques sur toile, une gerbe de fleurs qui fait penser aux tableaux de Blin de Fontenay; enfin, aux angles arrondis, six panneaux sur bois, que l’on a pris longtemps pour des laques chinoises; avec un relief obtenu par la pâte de papier, dans un procédé analogue au vernis Martin, de jolies scènes ont été représentées, scènes de chasse, de pèche, de promenade, promenade en barque, en palanquin. Le décor a l’aspect chinois, mais d’un chinois de paravent. Le type des personnages est français: des moustaches à la tartare et des chapeaux pointus les déguisent mal; une femme porte un col de dentelles sur un décolletage, ce qui en Chine serait bien extraordinaire. Les nègres coiffés de turbans jouent le rôle de serviteurs: ils rappellent tout à fait ceux que l’on voit dans les tableaux de l’école française du[p. 81]XVIIIesiècle; les mouvements, très naturels, sont bien dessinés: notons un nègre qui rame; un autre joue de la trompe, en tête d’un cortège de mandarins; un pêcheur retire ses filets. Les détails d’un minuscule service à thé sont charmants. Tout cela est très joli, très artistique, en même temps que très amusant.LyceeParcPlaceFontettePhoto Neurdein.Le Lycée et le parc. — La place Fontette.Les guides ne décrivent point l’hôtel Marcotte, ils ne décrivent pas non plus et pour cause, le couvent des Ursulines, situé rue Pasteur. Ces religieuses se transportèrent, quand elles se réorganisèrent après la Révolution, dans deux hôtels qui se trouvent en face du pavillon ouest de l’Université. C’étaient de belles constructions de la seconde moitié duXVIIesiècle ou du commencement duXVIIIe. De jolies salles, malheureusement coupées en petites pièces par les Ursulines, contenaient de magnifiques boiseries sculptées. L’hôtel était surtout remarquable par des jardins fort étendus, peuplés de statues, de dieux, de déesses, un Jupiter qui tenait des palmes de marbre, un buste que l’on croit sans raison décisive être celui de Louis XIV. De très rares visiteurs ont pu contempler ces merveilles, toutes ces richesses qui ont été dispersées ainsi que celles qu’y avaient apportées les Ursulines. Elles possédaient de fort belles tapisseries; préparées par les Religieuses de Caen du vivant de la fondatrice Mmede Bernières, elles avaient été fabriquées à Paris sur les cartons d’un peintre local, Champagne-la-Feye. On y voyait[p. 82]dans le cadre d’un paysage italien l’embarquement de sainte Ursule et des onze mille vierges et leur martyre, sujet qui a inspiré quelques-unes des plus belles toiles de la peinture flamande et de la peinture italienne.PromenadeStJulienPhoto Neurdein.Les promenades Saint-Julien.A cette époque appartient également le charmant pavillon des échevins de la Foire, malheureusement resté inachevé. Il s’élevait autrefois comme du milieu des eaux dans une petite île formée par deux bras de l’Orne. Ce pavillon sert aujourd’hui de lieu de réunion aux Sociétés savantes. Il apparaît sur de vieilles estampes avec tout son caractère et pour lui on se sent disposé à faire exception au jugement sévère porté généralement sur les constructions duXVIIIesiècle.Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles; seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité même. Que l’on est loin desRecherches et Antiquitezde M. de Bras, si vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se transformer.Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien qui donnent une belle perspective sur l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville; la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se passer.Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution. Cette aristocratie[p. 83]éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce, celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de beaux parleurs, dut apprécier les Girondins. Capitale de la Basse-Normandie, chef-lieu d’une généralité ramenée au rôle de chef-lieu de département, elle devait être tentée par une politique provinciale de décentralisation, par le fédéralisme; d’où l’accueil fait aux Girondins réfugiés après le 31 mai, d’où le meurtre de Marat par Charlotte Corday, d’où l’insurrection. Jamais on ne vit mieux que l’on ne fait pas de révolution avec des modérés. Le mouvement fédéraliste échoua piteusement. Robert Bindet pensa justement que l’insurrection ne méritait point l’honneur d’une répression sanglante, mais il rasa le donjon et enleva ainsi à la ville presque les derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.CoursCaffarelliMontalivetPhoto Neurdein.Les Cours Caffarelli et Montalivet.Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval.[p. 84]De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne furent réellement commencés qu’à la fin duXVIIIesiècle par l’ingénieur Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques. L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet, qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure dont Caen s’enorgueillit.

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LyceeRefectoire

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le réfectoire.

CHAPITRE VLES TEMPS CLASSIQUES

Caen et la Réforme. — Les constructions privées de 1502 à 1600. — La place Royale et le Cours-la-Reine. — Les congrégations religieuses et leurs édifices: les Visitandines; les Jésuites et Notre-Dame; les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins de Saint-Maur et le Lycée. — Les hôtels duXVIIIesiècle. — La transformation de Caen. — Le port et les cours.

Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua, semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie. Amis de la nouveauté[p. 70]dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des Réformés.

La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles. En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés; une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui, conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes, et profana les restes de Guillaume et de Mathilde. Il faut lire dans lesRecherches et Antiquitezde De Bras le pitoyable récit de ces destructions, si on veut mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562 ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.

Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent terminés et l’activité économique se réveilla.

Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée auXVIesiècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen. Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse. Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande pour l’érudit Scaliger. Au commencement duXVIIesiècle, les métiers s’étaient multipliés, la draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre de Cent ans, comme auXVIesiècle et plus qu’à aucune autre époque de son histoire, une ville industrielle.

Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de[p. 71]très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la mettre sur leurs demeures: rue des Croisiers, n° 14, un grand fronton triangulaire surmonté d’un vase en pierre porte cette inscription et cette date:DAMNIS SVM PERFECTA MEIS. 1052. Rue Saint-Sauveur, n° 47, on lit:SI DIEV EST POVR NOVS QVI SERA CONTRE.

ManoirPontCreon

Photo Neurdein.

Manoir du Pont-Créon.

Les belles constructions de la grande époque de la Renaissance se sont surtout groupées au centre de la ville, autour de Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de Ville, puis la ville se rebâtit par un mouvement qui parti du centre gagne peu à peu les extrémités, en attendant qu’il franchisse la vieille enceinte et fonde des quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII: place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis duXVIeet duXVIIesiècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour, un manoir duXVIesiècle. Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons, plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en[p. 72]encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée et offre un aspect pittoresque.

A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.

Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université, dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette légende:IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend:Franciscus Malherbeus1582Civitatis ornamento Memoriae.

Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la fin duXVIesiècle ou du commencement duXVIIe, sans grand caractère. Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour, une ornementation qui fait encore quelque effet, si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance. Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié duXVIesiècle ou les débuts duXVIIe.

Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la fin duXVIesiècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit[p. 73]pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange. C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons gentilshommes campagnards duXVIeet duXVIIesiècle que nous a décrits Pierre de Vaissière dans un joli livre et dont le type le plus saisissant, je ne dis pas le plus parfait, a été le normand Gilles de Gouberville.

A la même époque, au temps de la contre-réforme catholique, les établissements religieux pullulent. Les Jésuites s’installent à Caen en 1609, non sans rencontrer de vives résistances. Le Père Eudes, leur rival, y fonda, en 1643, la Mission; les Carmélites s’installent en 1616, les Pères de l’Oratoire en 1622, les Ursulines en 1624, les Bénédictines du Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631. Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste, et transforment tout le quartier proche des murs, le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean, on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678. N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement, alors si puissante en France, dont on connaît l’activité religieuse et charitable.

Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines, des[p. 74]Jésuites et des Eudistes. Les Visitandines se transportèrent, en 1632, au Bourg-l’Abbé, dans la rue des Capucins, aujourd’hui rue Caponière. C’est en 1636 que furent commencés par la Mère Elisabeth de Maupou des bâtiments qui ont été terminés en 1668. L’église a la forme d’une croix grecque, elle est surmontée d’un clocher en forme de dôme; le portail offre les ordres dorique et ionique superposés. C’est donc bien un monument, non de la Renaissance, mais de l’époque classique. Le mobilier est de même époque et de même style. Le maître-autel, remarquable par quatre colonnes de marbre noir, avec ses pilastres de marbre jaspé blanc et noir, sa corniche travaillée, se voit encore dans la nouvelle chapelle des Visitandines, établie dans l’ancienne abbatiale de Saint-Etienne.

Il ne reste plus de l’ancien établissement des Ursulines qui s’étendait depuis la place Singer jusqu’à la rue Saint-Jean, que la partie occidentale du cloître qui témoigne de la grandeur de l’édifice.

NotreDameGloriette

Photo Neurdein.

Notre-Dame ou La Gloriette.

Plus intéressantes sont les constructions des Jésuites. Etablis à Caen par Henri IV dans un ancien collège de l’Université, le collège du Mont. Ils s’étendirent bientôt sur tout le quartier compris entre la rue Saint-Laurent, la Rue de Caumont, et les anciennes murailles qu’a remplacées le cours Bertrand, et ils entreprirent en 1684 de se construire une chapelle, qui, devenue de nos jours église paroissiale, est placée sous le vocable de Notre-Dame, mais est plus connue à Caen sous le nom de la Gloriette; le dandy qu’était Barbey d’Aurevilly lui trouvait un air chrétien; elle convenait à son christianisme d’homme du monde qui aime le marbre, les dorures et « les coussins sous les coudes des pécheurs »; et elle avait paru aux révolutionnaires merveilleusement convenable pour la célébration des fêtes décadaires. C’est un bon modèle du style jésuite, avec une façade où l’ordre ionique et le corinthien se superposent, une large nef, une abside demi-circulaire, un large transept. On y voit un bel autel en marbre rouge et blanc, qui provient de la Trinité où il avait été élevé sous l’administration de Mmede Tessé; une décoration murale due à Perrodin, élève de Flandrin, recouvre la voûte en cul-de-four et un groupe en pierre de Vallentin de 1855 représente le bienheureux Eudes dont cette église a recueilli les restes.

Et ce n’est pas la moins singulière fortune du plus remarquable représentant de la Contreréformation catholique en Normandie, si persécuté de son vivant, que ses cendres aient été recueillies par les Jésuites qui ne furent pas précisément ses amis, semble-t-il. Eudes, occupa d’abord une maison sise en face de l’abreuvoir Saint-Laurent et obtint en 1658 des échevins qui venaient de créer la place royale, la fieffe de cette terre.[p. 75]Mais la pose de la première pierre de l’église n’eut lieu que le 20 mai 1664 et la consécration le 23 novembre 1687. Cette église est bâtie dans le même style que celle des Jésuites; c’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville; il n’en reste plus que la façade défigurée.

A ce moment-là même, Caen est en train de se transformer. Cette place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de cespetits prezenfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été auXVIesiècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique. La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois,[p. 76]M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République, n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier: rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles qui enclôt l’île.

OrneAmontBarrage

Photo Neurdein.

L’Orne en amont du barrage.

La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV, du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls malheureusement disparues aujourd’hui.

D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours. Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en 1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mmede Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs ombreux formant le fond de ce tableau naturel. Non seulement il y a là, pour cette ville qui est le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans leMemorandumil a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est vraiment digne des vers dedon Juanou duChild Harold. »

C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et[p. 77]c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.

Au moment où Caen achevait de prendre sa forme moderne, le fanatisme religieux du roi qu’elle a tant célébré lui porta de nouveau un coup sensible. L’intendant Foucault fut ici l’exécuteur de la pensée de Louis XIV; il fit au protestantisme une guerre acharnée. On ne se contenta plus de l’œuvre peu florissante de ces Nouvelles Catholiques qui au quartier Saint-Jean avaient ouvert un couvent pour les nouvelles converties, on procéda aux enlèvements, aux confiscations, à l’interdiction rigoureuse du culte. L’émigration qui suivit la Révocation de l’édit de Nantes atteignit Caen dans ses œuvres vives. « 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices, à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là, écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que[p. 78]ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume et celle de la Basse-Normandie.

LyceeCloitre

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le cloître.

De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et « ruineux » que lui avait abandonnés auXVesiècle Marie d’Orléans et qui ont dû être de nouveau restaurés à la fin duXIXesiècle.

AuXVIIIesiècle, c’est encore à une congrégation, à celle des Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du Père Guillaume de la Tremblaye. Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant: le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à un lycée:Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes est une charmante salle duXVIIIesiècle avec de jolies portes et des trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a autrefois donné de plus beau lycée de France.

Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.

Si Caen voit décroître auXVIIIesiècle son activité industrielle, elle devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils[p. 79]se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries; au premier étage, les appartements de réception, de grandes dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier Saint-Jean qui a achevé tardivement de se bâtir. « Des têtes de femmes, dit M. E. de Beaurepaire, des consoles ou des fleurons comme décoration centrale des fenêtres, et quelquefois des balustrades d’appui, dont les barreaux semblent plus relever de l’art du tourneur que du sculpteur, ornent leurs façades. » Cela est correct, mais froid, solennel, mais monotone et « que l’on est loin, hélas! de la grâce charmante, de la fécondité d’imagination des merveilleux artistes duXVeet duXVIesiècle! » Si ces hôtels intéressent l’histoire de l’art, c’est par leur décoration intérieure, par leur agencement, par leurs tapisseries, par leurs escaliers aux rampes de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin duXVIesiècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois. Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu: tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur et souvent ont traversé les mers. Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de[p. 80]l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur. L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance, abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en nombreux appartements. Il avait été bâti par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé le siège du gouvernement fédéral.

LyceeEscalierGrilles

Photo Neurdein.

Le Lycée. — L’escalier et les grilles.

De tous ces hôtels, le mieux conservé est celui dans lequel vient de s’installer le Bureau de bienfaisance, connu sous le nom d’hôtel Marcotte. Il se trouve dans la petite rue de l’Engannerie; le salon, bien décoré, offre quatre jolies peintures allégoriques sur toile, une gerbe de fleurs qui fait penser aux tableaux de Blin de Fontenay; enfin, aux angles arrondis, six panneaux sur bois, que l’on a pris longtemps pour des laques chinoises; avec un relief obtenu par la pâte de papier, dans un procédé analogue au vernis Martin, de jolies scènes ont été représentées, scènes de chasse, de pèche, de promenade, promenade en barque, en palanquin. Le décor a l’aspect chinois, mais d’un chinois de paravent. Le type des personnages est français: des moustaches à la tartare et des chapeaux pointus les déguisent mal; une femme porte un col de dentelles sur un décolletage, ce qui en Chine serait bien extraordinaire. Les nègres coiffés de turbans jouent le rôle de serviteurs: ils rappellent tout à fait ceux que l’on voit dans les tableaux de l’école française du[p. 81]XVIIIesiècle; les mouvements, très naturels, sont bien dessinés: notons un nègre qui rame; un autre joue de la trompe, en tête d’un cortège de mandarins; un pêcheur retire ses filets. Les détails d’un minuscule service à thé sont charmants. Tout cela est très joli, très artistique, en même temps que très amusant.

LyceeParcPlaceFontette

Photo Neurdein.

Le Lycée et le parc. — La place Fontette.

Les guides ne décrivent point l’hôtel Marcotte, ils ne décrivent pas non plus et pour cause, le couvent des Ursulines, situé rue Pasteur. Ces religieuses se transportèrent, quand elles se réorganisèrent après la Révolution, dans deux hôtels qui se trouvent en face du pavillon ouest de l’Université. C’étaient de belles constructions de la seconde moitié duXVIIesiècle ou du commencement duXVIIIe. De jolies salles, malheureusement coupées en petites pièces par les Ursulines, contenaient de magnifiques boiseries sculptées. L’hôtel était surtout remarquable par des jardins fort étendus, peuplés de statues, de dieux, de déesses, un Jupiter qui tenait des palmes de marbre, un buste que l’on croit sans raison décisive être celui de Louis XIV. De très rares visiteurs ont pu contempler ces merveilles, toutes ces richesses qui ont été dispersées ainsi que celles qu’y avaient apportées les Ursulines. Elles possédaient de fort belles tapisseries; préparées par les Religieuses de Caen du vivant de la fondatrice Mmede Bernières, elles avaient été fabriquées à Paris sur les cartons d’un peintre local, Champagne-la-Feye. On y voyait[p. 82]dans le cadre d’un paysage italien l’embarquement de sainte Ursule et des onze mille vierges et leur martyre, sujet qui a inspiré quelques-unes des plus belles toiles de la peinture flamande et de la peinture italienne.

PromenadeStJulien

Photo Neurdein.

Les promenades Saint-Julien.

A cette époque appartient également le charmant pavillon des échevins de la Foire, malheureusement resté inachevé. Il s’élevait autrefois comme du milieu des eaux dans une petite île formée par deux bras de l’Orne. Ce pavillon sert aujourd’hui de lieu de réunion aux Sociétés savantes. Il apparaît sur de vieilles estampes avec tout son caractère et pour lui on se sent disposé à faire exception au jugement sévère porté généralement sur les constructions duXVIIIesiècle.

Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles; seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.

Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité même. Que l’on est loin desRecherches et Antiquitezde M. de Bras, si vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se transformer.

Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien qui donnent une belle perspective sur l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville; la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se passer.

Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution. Cette aristocratie[p. 83]éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce, celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de beaux parleurs, dut apprécier les Girondins. Capitale de la Basse-Normandie, chef-lieu d’une généralité ramenée au rôle de chef-lieu de département, elle devait être tentée par une politique provinciale de décentralisation, par le fédéralisme; d’où l’accueil fait aux Girondins réfugiés après le 31 mai, d’où le meurtre de Marat par Charlotte Corday, d’où l’insurrection. Jamais on ne vit mieux que l’on ne fait pas de révolution avec des modérés. Le mouvement fédéraliste échoua piteusement. Robert Bindet pensa justement que l’insurrection ne méritait point l’honneur d’une répression sanglante, mais il rasa le donjon et enleva ainsi à la ville presque les derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.

CoursCaffarelliMontalivet

Photo Neurdein.

Les Cours Caffarelli et Montalivet.

Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval.[p. 84]De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne furent réellement commencés qu’à la fin duXVIIIesiècle par l’ingénieur Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques. L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet, qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure dont Caen s’enorgueillit.


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