Il y a des jours où Caillou est tendre, particulièrement tendre, sans qu’on puisse savoir pourquoi. Il est comme ivre du besoin d’aimer. Nulle femme ne pourrait montrer plus de joie ni plus de génie à se blottir et à envelopper tout ensemble, à donner cent baisers avec l’air de dire : « C’est moi qui les reçois. » Et cette comparaison même me satisfait mal, une autre me vient à l’esprit que j’ose à peine avouer : je songe à ces fox-terriers si vifs qu’ils en paraissent fous, chez qui tous les sentiments sont comme exaspérés : plaisir, douleur, volupté diffuse par tout le corps, s’ils se font caresser. C’est comme s’ils avaient le système nerveux d’un très gros chien enfermé dans leur toute petite taille, et je crois qu’il en est de même des enfants : ils possèdent déjà toute la sensibilité qu’ils auront plus tard, prisonnière dans une enveloppe trois fois moins vaste. On se figure que chez les fils et les filles des hommes, jusqu’à la fin de leur croissance tout grandit d’un progrès uniforme et régulier. C’est avoir bien mal observé ; nos yeux et nos oreilles, par exemple, ne changent plus guère dès les premières années. Pareillement, peut-être, notre capacité d’affection ; elle est entière dès l’origine et ne fait plus que mouvoir plus tard un appareil plus vaste, un humain plus engourdi.
Et Caillou, ce jour-là, était en proie au délire des caresses. Il m’avait jeté ses bras autour du cou, et ne les desserrait point. J’avais sa bouche sur mes joues, ses jambes enlaçaient mon dos et ma poitrine. Parfois sa mère lui disait d’un air de blâme :
— Voyons, ne colle pas, Caillou !
Mais il n’écoutait rien. Je me sentais baigné, inondé, pénétré, par la bonne tiédeur vivante qui émanait de lui, délicieusement paralysé par l’étreinte à la fois irrésistible et si faible de ses membres dont les os mêmes sont flexibles comme de jeunes branches. Il répétait indéfiniment :
— Tu m’aimes, dis, tu m’aimes !
— Mais oui, Caillou, je t’aime, tu le sais bien.
Cependant il posait encore la même question, et encore, et encore. Je lui répondais encore la même chose, et dans le fauteuil où j’étais assis, près du feu, je me sentais près de m’endormir, comme si c’était lui qui m’eût bercé. A la fin pourtant il jugea qu’il devait perfectionner le jeu, inventer quelque chose.
— Tu m’aimes ? dit-il. Alors, fais-moi plaisir !
— Mais je veux bien, moi, Caillou, lui dis-je. Quel plaisir veux-tu que je te fasse ?
— Ah ! dit-il, je ne sais pas. Mais je voudrais que tu me fasses plaisir.
Il était heureux, pleinement heureux, par la seule surabondance de vie qu’il sentait en lui-même. Mais il éprouvait déjà le besoin d’extérioriser son bonheur, de lui donner une cause ; et ainsi il agissait comme un homme en gardant son ingénuité d’enfant. Mais quel plaisir pouvais-je faire à Caillou ? C’est à ce moment qu’on éprouve le plus douloureusement l’abîme qui vous sépare des tout petits ; on n’a plus leur imagination, on ne pense pas comme eux, on ne sait pas. Je me sentis profondément humilié de mon incapacité.
— Eh bien !… lui dis-je.
Ses bras me serrèrent plus fort :
— … La semaine prochaine, Caillou, je te conduirai au cirque.
Je venais d’inventer, sur-le-champ, cette offre qui d’ailleurs ne me paraissait pas considérable ; il fallait bien dire quelque chose ! Mais la phrase même que je venais de prononcer me rendit aussitôt fort attentif. Comment Caillou allait-il accueillir la nouvelle ?
— Ah ! oui, fit-il d’un air presque blasé, quoique amical, comme s’il me félicitait surtout des impressions que j’allais me donner : le cirque. Je sais !
Sa mère dressa la tête, attentive à son tour, et un peu scandalisée. Caillou n’a jamais été au cirque. Et il semblait affirmer, d’un air d’expérience consommée, la connaissance qu’il avait de ce spectacle.
— Oui, dit Caillou. Il y a des dames sur des chevaux, des dames qui ont les jambes nues et une robe courte, comme la moitié d’un ballon coupé. Elles sont debout sur les chevaux et elles sautent dans des cerceaux. C’est rond, c’est tout rond, autour des chevaux, et il y a des petits garçons et des petites filles qui regardent.
Il vous est difficile de vous rendre compte avec exactitude de tout ce que cette description, dans la bouche de Caillou, avait pour moi de monstrueux et, si j’ose le dire, d’illégitime. J’ai cent fois emmené Caillou en promenade, je lui ai montré une revue de 14 juillet, « en vrai », des aéroplanes au cinématographe, et j’avais remarqué qu’il n’était jamais frappé que par des détails accessoires. A la revue, c’est une marchande de coco, habillée en cantinière, qu’il avait particulièrement distinguée, et au cinématographe, un gendarme dont le cheval avait peur de l’aéroplane de Blériot. En résumé, d’après mon expérience personnelle, Caillou procède toujours par des acquisitions de nuances ; il voit l’arbre, non la forêt. Et voilà que tout à coup il me donnait d’un cirque une des images, après tout, les plus généralisées ! Mais sa mère, au contraire de moi, en était tout émerveillée et semblait prête à le prendre pour une espèce de petit sorcier ; car, je vous l’ai dit, il n’est jamais allé au cirque.
— Il y a aussi, continua-t-il, un nègre tout noir et un monsieur habillé comme un monsieur très sale avec un gros nez rouge ; et ils se donnent des coups de pied tout le temps, le monsieur au nez rouge et le nègre noir ; et alors ils roulent, ils roulent, ils se mettent en boule, ils se mettent les pieds sous les bras, ou la tête entre les jambes. Il y a aussi un petit garçon habillé de soie bleue et une petite fille habillée en princesse, qui a une ombrelle ; et ils sont assis sur un banc, et ils se promènent ensemble…
Le mystère s’épaississait, car si M. Auguste qui est mort a pu voir son double et son successeur, je me rappelais fort bien le petit prince Papillon et sa petite princesse ; ils étaient pour moi des souvenirs d’enfance, ils ont disparu bien avant que les yeux de Caillou se fussent ouverts pour la première fois. J’interrogeai, tout étonné :
— Caillou, tu n’as pas vu tout ça, ce n’est pas possible !
— Si, fit-il avec un air de protestation orgueilleuse, je l’ai vu, je t’assure que je l’ai vu.
— Mais où, alors ? Où as-tu été, et quand ?
— Je l’ai vu sur mes cubes ! affirma-t-il fièrement.
Et il alla chercher ses cubes. C’était des espèces de petits pavés de bois, illustrés de couleurs vives et qui s’arrangeaient, sur chaque face, de façon à pouvoir composer ce que, dans son langage, il appelle « une histoire ». Tout ce qu’il nous avait dépeint était là : les dames écuyères, les petits enfants spectateurs, Auguste et Chocolat, le prince Papillon et sa princesse. Une fois rapetissées, simplifiées, claires et minutieuses, ces images étaient entrées dans sa mémoire. De grandeur naturelle, il ne les aurait probablement pas retenues, mais, sur ces cubes de bois minuscules, elles avaient formé un monde à sa taille, et il se les était assimilées. Et dans ses méditations, que nous autres, les grands, qui ne savons pas, nous appelons ses jeux, sans doute il assemblait maintenant ces personnages dans des postures et des actes différents ; il les faisait vivre.
Voilà pourquoi j’ai compris plus vite ce qu’il voulait me dire, l’autre jour. Il a voulu, absolument, se faire conduire sur le passage du roi de Portugal. L’impression que ce mot de roi fait sur les enfants est une chose singulière. Je ne puis me l’expliquer que par l’action très vive des contes de fées et même de l’imagerie colorée dont on nourrit leur cerveau dès leurs premières années. Je ne dis pas qu’on ait tort, c’est une autre affaire… « Il était une fois un roi et une reine… » Et tout ce qui suit est admirable et merveilleux. Et les gravures enluminées de rouge, de vert, de jaune et d’or, de toutes les couleurs qui éblouissent, leur présentent ces rois et ces reines vêtus autrement que nous, et magnifiquement ! Songez maintenant aux rêves qu’a dû faire Caillou, quand il a su qu’un roi, un vrai roi vivant, allait venir, et qu’il était un enfant à peine plus grand que lui. Il était tout ému ; il était transporté ; il jouait à être Manoel ; au bout de quelques instants il croyait l’être.
— Eh bien, dit sa mère, tu le verras, le roi de Portugal !
Il partit avec un air concentré, méditatif, heureux, dédaigneux de tout le reste du monde. Il allait satisfaire l’un des plus grands désirs de sa vie. Et il s’en revint triste et glacé.
— Il n’a point passé, lui demandai-je, tu n’as pas pu le rencontrer ?
— Si, dit-il d’un air désabusé, mais il n’était pas ressemblant !