The Project Gutenberg eBook ofCandide, ou l'optimismeThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Candide, ou l'optimismeAuthor: VoltaireAuthor of introduction, etc.: Francisque SarceyIllustrator: Adrien MoreauRelease date: July 5, 2019 [eBook #59859]Most recently updated: November 17, 2022Language: FrenchCredits: Laura Natal Rodrigues*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L'OPTIMISME ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Candide, ou l'optimismeAuthor: VoltaireAuthor of introduction, etc.: Francisque SarceyIllustrator: Adrien MoreauRelease date: July 5, 2019 [eBook #59859]Most recently updated: November 17, 2022Language: FrenchCredits: Laura Natal Rodrigues
Title: Candide, ou l'optimisme
Author: VoltaireAuthor of introduction, etc.: Francisque SarceyIllustrator: Adrien Moreau
Author: Voltaire
Author of introduction, etc.: Francisque Sarcey
Illustrator: Adrien Moreau
Release date: July 5, 2019 [eBook #59859]Most recently updated: November 17, 2022
Language: French
Credits: Laura Natal Rodrigues
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L'OPTIMISME ***
TABLE
PRÉFACEI. COMMENT CANDIDE FUT ÉLEVÉ DANS UN BEAU CHÂTEAU, ET COMMENT IL FUT CHASSÉ D'CELUI.II. CE QUE DEVINT CANDIDE PARMI LES BULGARES.III. COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT.IV. COMMENT CANDIDE RENCONTRA SON ANCIEN MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, LE DOCTEUR PANGLOSS, ET CE QUI EN ADVINT.V. TEMPÊTE, NAUFRAGE, TREMBLEMENT DE TERRE, ET CE QUI ADVINT DU DOCTEUR PANGLOSS, DE CANDIDE ET DE L'ANABAPTISTE JACQUES.VI. COMMENT ON FIT UN BEL AUTO-DA-FÉ POUR EMPÊCHER LES TREMBLEMENTS DE TERRE, ET COMMENT CANDIDE FUT FESSÉ.VII. COMMENT UNE VIEILLE PRIT SOIN DE CANDIDE, ET COMMENT IL RETROUVA CE QU'IL AIMAIT.VIII. HISTOIRE DE CUNÉGONDE.IX. CE QUI ADVINT DE CUNÉGONDE, DE CANDIDE, DU GRAND INQUISITEUR ET D’UN JUIF.X. DANS QUELLE DÉTRESSE CANDIDE, CUNÉGONDE ET LA VIEILLE ARRIVENT À CADIX, ET DE LEUR EMBARQUEMENT.XI. HISTOIRE DE LA VIEILLE.XII. SUITE DES MALHEURS DE LA VIEILLE.XIII. COMMENT CANDIDE FUT OBLIGÉ DE SE SÉPARER DE LA BELLE CUNÉGONDE ET DE LA VIEILLE.XIV. COMMENT CANDIDE ET CACAMBO FURENT REÇUS CHEZ LES JÉSUITES DU PARAGUAY.XV. COMMENT CANDIDE TUA LE FRÈRE DE SA CHÈRE CUNÉGONDE.XVI. CE QUI ADVINT AUX DEUX VOYAGEURS AVEC DEUX FILLES, DEUX SINGES, ET LES SAUVAGES NOMMÉS OREILLONS.XVII. ARRIVÉE DE CANDIDE ET DE SON VALET AU PAYS D’ELDORADO, ET CE QU’ILS Y VIRENT.XVIII. CE QU’ILS VIRENT DANS LE PAYS D'ELDORADO.XIX. CE QUI LEUR ARRIVA À SURINAM, ET COMMENT CANDIDE FIT CONNAISSANCE AVEC MARTIN.XX. CE QUI ARRIVA SUR MER À CANDIDE ET À MARTINXXI. CANDIDE ET MARTIN APPROCHENT DES CÔTES DE FRANCE, ET RAISONNENT.XXII. CE QUI ARRIVA EN FRANCE À CANDIDE ET À MARTIN.XXIII. CANDIDE ET MARTIN VONT SUR LES CÔTES D'ANGLETERRE; CE QU’ILS Y VOIENT.XXIV. DE PAQUETTE ET DE FRÈRE GIROFLÉE.XXV. VISITE CHEZ LE SEIGNEUR POCOCURANTE, NOBLE VÉNITIEN.XXVI. D’UN SOUPER QUE CANDIDE ET MARTIN FIRENT AVEC SIX ÉTRANGERS, ET QUI ILS ÉTAIENT.XXVII. VOYAGE DE CANDIDE À CONSTANTINOPLE.XXVIII. CE QUI ARRIVA À CANDIDE, À CUNÉGONDE, À PANGLOSS, À MARTIN, ETC.XXIX. COMMENT CANDIDE RETROUVA CUNÉGONDE ET LA VIEILLE.XXX. CONCLUSION.
TABLE DES EAUX-FORTES
CANDIDE EMBRASSE CUNÉGONDELE TREMBLEMENT DE TERRE DE LISBONNECUNÉGONDE ET LE SOLDAT BULGARELA TOILETTE DE LA JEUNE PRINCESSEDÉCLARATION DU GOUVERNEUR DE BUENOS-AYRES À CUNÉGONDEAU PAYS DES OREILLONSUN DÎNER DANS L'ELDORADOLA JARRETIÈRE DE LA MARQUISEPAQUETTE ET FRÈRE GIROFLÉE
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C'est une chose inimaginable de voir comme en littérature et en art la gloire se déplace d'un siècle à l'autre. Voici qu'un éditeur, qui compte parmi ses publications quelques-uns des plus beaux livres de ce temps, me demande si je veux lui écrire une préface au Candide qu'il rêve et dont il fait passer sous mes yeux les merveilleux dessins. J'accepte, ravi d'attacher mon nom à une œuvre que les bibliophiles garderont avec amour dans leur bibliothèque et qui transmettra mon nom à la postérité. Je me remets à lireCandide, bien que je l'aie su presque par cœur autrefois, tant j'en raffolais; car il n'y a rien de tel pour parler congrûment d'un ouvrage que de s'en être, la veille, rafraîchi la mémoire, d'en avoir emporté une sensation nouvelle; et je cherche en même temps ce qu'en ont pensé et dit les contemporains, ceux qui aux environs de 1759 gouvernaient ou reflétaient l'opinion publique.
Je reste confondu. Pour nousCandideest le chef-d'œuvre de Voltaire; nous ne savons encore ce que les siècles futurs garderont des soixante-dix volumes qu'il a écrits. Nous pouvons être assurés que si tout cet énorme bagage doit tomber en ruines et périr, il y a un petit conte de trois cents pages qui traversera les âges: c'estCandide.Sur cette coquille de noix, le nom de Voltaire voguera vers l'immortalité.
Eh bien! pour tout le XVIIIesiècle Candide, à vrai dire, ne compte pas. On ne le distingue point d'une foule de productions qui passent pour être de second et même de troisième ordre dans l'œuvre du maître; on le met fort au-dessous des livres d'histoire, des poèmes, des tragédies... des tragédies surtout. Car en ce temps-là,Mérope, Zaïre, Mahomet, c'étaient, comme on disait alors, les plus beaux fleurons de la couronne de Voltaire.
Pour vous former une idée du peu d'estime que l'on faisait des romans de Voltaire en général et deCandideen particulier, nous n'avons qu'à lire l'éloge de Voltaire par La Harpe, celui qui fut couronné par l'Académie. La Harpe y verse avec une abondance intarissable les flots de son éloquence sur les ouvrages que l'on tenait alors pour les seuls dignes d'un grand écrivain, et s'arrêtant tout à coup:
«Y avait-il, se demande-t-il avec une hésitation pudique, y avait-il parmi tant de travaux des délassements et des loisirs? Oui, et c'était une foule de productions de tout genre, qui auraient encore été pour tout autre des travaux et des titres, mais qui n'étaient que les jeux de son inépuisable facilité et semblaient se perdre dans l'immensité de sa gloire: des contes charmants, des romans d'une originalité piquante, où la raison consent à amuser la frivolité française, pour obtenir le droit de l'instruire: nous fait rire de nos travers, de nos inconséquences, de nos injustices, et nous conduit par degrés à rougir et à nous corriger; des morceaux pleins de grâce ou d'intérêt ou de bonne plaisanterie ou d'éloquence:Zadig, Nanine, Candide, leTraité de la tolérance: mille autres dont les titres innombrables n'ont été retenus que parce que les presses de l'Europe ne se sont pas lassées de les reproduire, ni les lecteurs de toutes les nations de les dévorer.»
Vous voyez! entreCandide, Nanineet leTraité de la tolérance, l'estimable La Harpe ne faisait différence aucune; il mettait tous ces ouvrages dans le même sac et les plaçait bien au-dessous dela Henriadeque personne ne peut plus lire, et deMéropequ'on représente une fois tous les vingt ans à l'Odéon devant un public qui bâille.
J'ai eu la curiosité d'aller chercher, dans laCorrespondance de Grimm, ce qu'en avait écrit, au lendemain même de l'ouvrage publié, ce maître critique:
«M. de Voltaire, dit Grimm, vient de nous égayer par un petit roman intituléCandide ou l'Optimisme, traduit de l'allemand de M. le docteur Ralph. Il ne faut pas juger cette production avec sévérité; elle ne soutiendrait pas une critique sérieuse. Il n'y a dansCandideni plan, ni ordonnance, ni sagesse, ni de ces coups de pinceau heureux qu'on rencontre dans quelques romans anglais du même genre: vous y trouverez en revanche beaucoup de choses de mauvais goût, d'autres de mauvais ton, des polissonneries et des ordures, qui n'ont point ce voile de gaze qui les rend supportables. Cependant la gaieté et la facilité qui n'abandonnent jamais M. de Voltaire, des traits et des saillies qui lui échappent à tout moment rendent la lecture deCandidefort amusante.»
Grimm poursuit longtemps sur ce ton; il donne du roman une analyse assez exacte et conclut en ces termes:
«Si jamais l'ordre et la chronologie des ouvrages de M. de Voltaire se perdent, la postérité ne manquera pas de regarderCandidecomme un ouvrage de jeunesse. Vraisemblablement, dira un critique judicieux dans deux mille ans d'ici, l'auteur n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il écrivitCandide.C'était son coup d'essai dans ce genre. Son goût était jeune encore; aussi manque-t-il souvent aux bienséances, et sa gaieté dégénère parfois en folie. Voyez, ajoutera-t-il, comme son goût s'est formé et rassis ensuite, par gradation: comme il est devenu plus sage dans les ouvrages postérieurs!»
Et voilà comme les contemporains se trompent! Voilà qui doit nous inspirer à nous, critiques et journalistes, une réserve pleine de modestie! Grimm était un homme de beaucoup de sens, d'instruction et de goût, et il n'a pas su démêler tout ce qu'il y avait de profondeur, de tristesse et d'amour ardent de l'humanité dans ce petit livre, qu'il considérait comme un opuscule échappé à la main facile et prodigue de Voltaire.
Jean-Jacques au XVIIIesiècle a pu dire, sans scandaliser personne: «Je ne puis parler du roman deCandide, ne l'ayant pas lu». On a trouvé le mot naturel, et notez qu'il partait d'un homme précisément engagé avec Voltaire dans la querelle philosophique dont la publication deCandidefut un des incidents.Candideétait une réponse à Jean-Jacques, et Jean-Jacques déclarait tout uniment ne l'avoir pas lu, tant il se croyait peu obligé à en tenir compte.
Et voilà que ce petit livre s'est lentement, par le travail insensible de tout un siècle, dégagé de l'œuvre immense du maître, qu'il semble le résumer tout entier, et qu'il reste seul debout au milieu d'un amoncellement de ruines. Ce phénomène n'est pas rare dans l'histoire des lettres. Que reste-t-il de Chateaubriand qui a tant écrit: un tout petit volume,René, où il a ramassé toute la mélancolie vague et flottante du siècle naissant, où il a donné un accent plus âpre à l'incurable tristesse dont il était orgueilleusement rongé. Que demeurera-t-il de Victor Hugo? Le tri n'est pas fait encore et nous ne saurions en prévoir le résultat.
Parfois la postérité va chercher dans le fatras d'un écrivain de second ordre un ouvrage qu'il avait expédié avec la même hâte et la même indifférence que le reste; elle met le volume à part et le consacre chef-d'œuvre. L'abbé Prévost, qui a écrit au courant de la plume des centaines de volumes, serait bien étonné, s'il revenait au monde, de voir un simple épisode d'un de ses romans des moins lus, mis au rang des plus beaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et saManon LescautbalancerCandide!
Jean-Jacques, au livre neuvième de sesConfessions, nous conte, à sa manière, comment l'idée vint à Voltaire d'écrireCandide.Vous savez qu'après le tremblement de terre de Lisbonne, Voltaire avait composé sur cette catastrophe un poème où, peignant les malheurs et le désespoir de toute cette population, il raillait les philosophes qui prétendaient, avec Leibniz, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Rousseau avait lu ce poème:
«Frappé, nous dit-il, de voir ce pauvre homme, accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie et trouver que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en paraissant toujours croire en Dieu, n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé de biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et à peser les maux de la vie humaine, j'en lis l'équitable examen, et je lui prouvai que de tous ces maux il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés, plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout le respect possible. Cependant, lui connaissant un amour-propre extrêmement irritable, je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au docteur Tronchin, son médecin et son ami, avec plein pouvoir de la donner ou supprimer, selon qu'il le trouverait le plus convenable. Tronchin donna la lettre. Voltaire me répondit, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la question. Tronchin, en m'envoyant cette lettre, en joignit une, où il marquait peu d'estime pour celui qui la lui avait remise.
«Je n'ai jamais publié ni même montré ces deux lettres, n'aimant pas à faire parade de ces sortes de petits triomphes; mais elles sont en originaux dans mes recueils. Depuis lors, Voltaire a publié cette réponse qu'il m'avait promise. Elle n'est autre que le roman deCandide, dont je ne puis parler, parce que je ne l'ai pas lu.»
Je crains qu'ici Jean-Jacques, dont une extrême modestie n'était pas le défaut, ne s'en fasse accroire. Sa lettre à Voltaire, qui est connue sous le nom deLettre sur la Providence, est du 18 août 1756; Voltaire y répondit par une lettre de pure courtoisie le 21 septembre. Il n'écrivitCandideque vingt-neuf mois plus tard. Il est fort probable qu'il ne songeait plus guère alors ni à Jean-Jacques ni à sa lettre.
C'est la doctrine de l'optimisme à qui il en avait. Leibniz l'avait mise à la mode. Tous ceux qui ont fait leur philosophie, à l'époque où renseignement de la philosophie était encore en honneur dans les lycées, connaissent le passage où Leibniz nous montre Sextus Tarquin consultant l'oracle de Delphes sur sa destinée. Il apprend le sort qui l'attend:
Exsul inopsque cades irata pulsus ab urbe.
Il se plaint de la destinée, et il semble que ce soit avec raison; mais l'oracle lui fait voir que de sa condamnation à l'exil et à la misère sortira la république romaine, puis la fondation d'un grand empire. Un moindre mal aura donc été la condition d'un plus grand bien.
Leibniz ne soutenait donc point que tout fût parfait dans le monde. Non, disait-il, tout n'est pas bien; mais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Dieu n'a pas voulu le mal; mais il l'a permis parce que la raison l'y obligeait, et permettre le mal comme Dieu le permet, c'est la plus grande bonté.
Cette théorie prêtait aisément aux réfutations ironiques et plaisantes. La belle avance pour Sextus Tarquin, qu'après l'avoir chassé et réduit à mendier son pain, Rome fût devenue quelques siècles après la maîtresse du monde! En avait-il été moins misérable? En avait-il moins souffert? Il était parbleu! bien évident que de tout accident survenu à une créature il pouvait jaillir pour telle ou telle autre une source de plaisir et de joie; mais, si l'on poussait l'idée à ses plus extrêmes conséquences, on arriverait à dire que plus les hommes sont malheureux, plus l'humanité est heureuse, et que le bonheur vénérai se compose de la somme des malheurs particuliers.
Voltaire n'avait pas besoin d'être provoqué par Jean-Jacques pour s'échauder contre cette philosophie, qui lui paraissait choquer le bon sens. Il l'a combattue partout; il l'a poursuivie de ses railleries et de ses sarcasmes: c'est dansCandidequ'il a donné contre elle du meilleur de son cœur.
Qu'est-ce qu'un roman de Voltaire? se demande M. Émile Faguet, dans une étude qui est toujours spirituelle et piquante, si elle n'est pas juste toujours. «C'est, répond-il, une idée de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes, destinées à lui servir d'illustrations et de preuves. C'est un article duDictionnaire philosophique, conté au lieu d'être déduit par Voltaire, et c'est pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et moins colérique, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, au lieu d'assener ses violences, avec un joli geste, adroitement nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide; mais avec Voltaire, dans une demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de gracieux et d'inquiétant...»
Oui, sans doute, il y a cela dans les contes de Voltaire: mais s'il n'y avait que cela dansCandide, il est bien probable que l'éditeur de ce volume n'aurait pas prié un des premiers artistes de ce temps, M. Ad. Moreau, de composer les dessins qui l'illustrent, et que je ne serais pas occupé en ce moment à écrire cette préface.
Voulez-vous que je vous dise tout de suite ce qui fait la grandeur deCandideet qui le constitue un chef-d'œuvre à part, un immortel chef-d'œuvre? c'est que jamais dans aucun autre ouvrage n'ont brûlé d'une flamme plus ramassée, plus intense et plus vive les deux passions qui ont été l'honneur de Voltaire, la haine de l'injustice triomphante, et la pitié, une pitié large et généreuse, pour les souffrances imméritées. Vous n'avez pas oublié cette fièvre, dont parle Voltaire, et qu'il appelle la fièvre de la Saint-Barthélemy. Il prétendait qu'à cette date fatale, son sang, comme disent les bonnes gens, ne faisait qu'un tour; il le sentait bouillir en ses veines, il était obligé de se mettre au lit; il était malade des atrocités commises, deux siècles auparavant, par un fanatisme imbécile. Ne croyez point que cette fièvre annuelle ait été chez Voltaire une figure de rhétorique ou, ce qui serait pis encore, une pose d'homme sensible. Non, il était tourmenté du besoin de la justice; les maux et les misères des hommes le jetaient hors de lui-même; il fallait évidemment qu'on le prît, pour lui en parler, en un de ses bons moments; car il avait de vilains quarts d'heure d'égoïsme, et j'avoue qu'il n'était chevaleresque que par occasion.
Mais il haïssait d'une haine vivace et profonde l'hypocrisie, le fanatisme, l'oppression bête, l'iniquité superbe, la sottise importante, tout ce qui dans notre état social s'ajoute à la cruelle et injuste nature pour aigrir l'humaine misère, pour rendre la vie insupportable aux pauvres et tristes mortels.
C'est cette flamme qui anime toutes les pages deCandide.Voltaire y ramasse, comme à plaisir, tous les maux les plus horribles dont peut souffrir l'homme sur cette terre, qui est bien pour lui une vallée de désespoir et de larmes. Il entasse les pestes sur les naufrages, les famines sur les massacres; on n'entend dans cet ouvrage que les cris des gens que l'on torture, des hurlements de désespoir ou des bâillements d'ennui; la lecture en serait horrible et dégoûtante, le livre tomberait assurément des mains, si l'on ne sentait circuler à travers toutes ces peintures une âme généreuse, qui s'irrite et qui s'apitoie tout ensemble, dont la fureur et le chagrin s'exhalent en ironie; une ironie tantôt mordante, tantôt douloureuse, toujours enflammée.
Oh! ces rois, les puissants de la terre, que de mal ils ont fait! comme ils ont pressuré leurs peuples! comme ils en ont tiré du sang, des larmes et de l'or! Oui, mais quelle revanche, quand le poète (Voltaire en ce moment est poète et grand poète) vous en montre six attablés dans cet hôtel de Venise, se contant leur déchéance et leurs infortunes! Comme l'ironie court sur ce récit divin avec une légèreté merveilleuse!
Mais voici Paquette que rencontre Candide faisant des agaceries au frère Giroflée et lui tapotant les joues. On a, surtout dans ces dernières années, versé bien des larmes sur le misérable sort de la courtisane, on a en cent façons tâché de nous apitoyer sur l'horreur de cette affreuse vie. Jamais, non jamais on n'égalera la peinture que Voltaire a faite eu quelques coups de crayon:
«Ah! monsieur, si vous pouviez imaginer ce que c'est de caresser indifféremment un vieux marchand, un moine, un avocat, un gondolier, un abbé; d'être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d'être volée par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une vieillesse affreuse, un hôpital et un fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde....»
Tout y est! En ces dix lignes. Voltaire a rassemblé toutes les douleurs et toutes les affres de ces créatures; le tableau est admirable de vérité et de force! Mais n'y sentez-vous pas l'apitoiement et la sympathie du peintre? Ici l'ironie devient lugubre et en quelque sorte vengeresse. Voltaire crie d'horreur contre la société qui jette quelques-unes de ses créatures en de tels abîmes. Il a sa fièvre de la Saint-Barthélemy; on en tremble avec lui par contagion.
Écoutez le seigneur Pococurante: quel ennui dense et noir se dégage de sa conversation! Être si riche, avoir tant de goût et un goût si délicat, et ne faire de sa vie qu'un long bâillement, quelle misère! Et ici l'ironie se fait cinglante.
«Vous conviendrez, dit Candide eu parlant à son ami Martin de ce blasé qui trouve à redire à tout, que voilà le plus heureux des hommes; car il est au-dessus de tout ce qu'il possède.
—Eh! non, répond Martin, il est dégoûté de tout ce qu'il possède.
—Mais, reprend Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés?
—C'est-à-dire, riposte Martin, qu'il y a du plaisir à n'avoir pas de plaisir.»
Et c'est ainsi que derrière cette longue, terrible et pathétique énumération des maux qui affligent l'humanité, on sent toujours Voltaire, brûlé de passion, ou, si vous aimez mieux, de fièvre; la fièvre de la Saint-Barthélemy.
Candide serait un chef-d'œuvre incomplet si le philosophe, après avoir ainsi étalé nos misères à nos yeux, ne nous ranimait pas par une conclusion réconfortante. Cette conclusion, tout le monde la connaît: il faut cultiver son jardin. Oui, sans doute, il n'y a qu'une chose vraiment bonne sur celle terre: c'est l'action. On n'est heureux que si l'on travaille, si l'on fait ce que l'on a à faire, si l'on cultive son jardin.
Cultivons notre jardin! C'est le mot de ce siècle de rêveurs et de pessimistes; c'est le mot de tous les siècles. Et c'est parce que Voltaire l'a formulé dansCandide, queCandideles traversera tous.
Ce chef-d'œuvre n'a-t-il point quelques tares? Je crois que Voltaire aurait pu retrancher aisément quelques polissonneries et quelques gros mots inutiles, qui rendent la lecture de son roman presque impossible aux femmes; Mme du Deffant lui eu avait déjà fait l'observation au siècle dernier; à plus forte raison, ce défaut choquera-t-il plus sensiblement les femmes du nôtre. Je crois aussi qu'il y a des longueurs dans la partie du récit qui concerne l'EIdorado. Mais ce sont là des taches fort légères, et j'ai quelque pudeur à les signaler.
Je ne pense pas qu'il faille, selon le mot de Victor Hugo, admirer tout comme une brute. Mais c'est une vérité depuis longtemps admise que dans les ouvrages passés chefs-d'œuvre et consacrés, les défauts, s'il s'en trouve, ne comptent pas, et l'on répète les vers d'Horace:
Non ego paucisOffendar maculis....
Décidément Jean-Jacques a eu tort de ne pas lireCandide.Peut-être après cela l'avait-il lu, et que c'est pour cette raison même qu'il préférait n'en point parler, le silence étant d'or en ces sortes d'affaires.
FRANCISQUE SARCEY
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Il y avait in Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils de la sœur de M. le baron, et d'un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser, parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l'injure du temps.
M. le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous Monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.
Mme la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possible le château de Monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et Madame la meilleure des baronnes possible.
«Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement, car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux, aussi Monseigneur a un très beau château; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année: par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallaitdire que tout est au mieux.»
CANDIDE EMBRASSE CUNÉGONDE
CANDIDE EMBRASSE CUNÉGONDE
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment, car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prit jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde, le troisième, de la voir tous les jours, et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.
Un jour Cunégonde en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide rougit aussi. Elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée, et Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière; Cunégonde s'évanouit; elle fut souffletée par Mme la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possible.
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Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des champs, entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui s'appelleWaldberghoff-trarbk-dikdorff.N'ayant point d'argent, mourant de faim et de lassitude, il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent: «—Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien lait, et qui a la taille requise.» Ils s'avancèrent vers Candide, et le prièrent à dîner très civilement. «—Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot.—Ah monsieur! lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien: n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la révérence.—Ah monsieur! mettez-vous à table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un homme comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide; c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux.» On le prie d'accepter quelques écus; il les prend et veut faire son billet; on n'en veut point; on se met à table. «—N'aimez-vous pas tendrement?... —Oh oui! répondit-il; j'aime tendrement Mlle Cunégonde.—Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu.—Comment! c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs; et il boit.—C'en est assez, lui dit-on: vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée.» On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre: il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu'on nommeliberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguettes, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en grâce qu'on voulut bien avoir la bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux, on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, il s'informe du crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau, et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
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Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu prés six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblai! comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter desTe Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin; il était en cendres: c'était un village arabe que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici les vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles éventrées, après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d'autres à demi brûlées criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants, ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de M. le baron, avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.
Il demanda l'aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous que, s'il continuait à faire ce métier, on l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.
Il s'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le regardant de travers lui dit: «—Que venez-vous faire ici? Y êtes-vous pour la bonne cause?—Il n'y a point d'effet sans cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement, et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d'auprès de Mlle Cunégonde, que j'aie passé par les baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu'à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être autrement.—Mon ami, dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit l'antéchrist?—Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit Candide; mais qu'il le soit ou qu'il ne le soit pas, je manque de pain.—Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre: va, coquin, va, misérable, ne m'approche de ta vie.» La femme de l'orateur avant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût l'antéchrist, lui répandit sur le chef un plein.... Ô ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les dames!
Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un être à deux pieds, sans plumes, qui avait une âme; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins et voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide, se prosternant presque devant lui, s'écriait: «—Maître Pangloss l'avait bien dit que tout était au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.»
Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d'une toux violente, et crachant une dent à chaque effort.