Ballade des Bouquineurs.
Lethermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le front.—Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche aussitôt.—C'est l'été dans toute sa cruauté.
Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.
... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
Ce sont les vieux amis du livre, les énamourésde la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.
Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la redingote.
Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.
... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède pas à tel érudit.Sébastien Mercier.
N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet du motTannerie, dont il s'est servi, dans son chapitre:De la Mode, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
Tannerie!quelle irrévérence! s'est-on écrié—Tannerie!fi, le vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!—Tannerie!mais, c'est horrible, monstrueux, pendable!—Tannerie!—ah!Tannerie!!
Eh! eh!Tannerien'est point déjà si mal trouvé;Tannerieest bien concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.—De qui s'agit-il en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'unMichel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.—Il s'agit, cela tombe sous le sens, de laBibliotièred'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomaneramassier, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie dont Le Pautre nous a légué l'expression dans LaFolie du Bibliomane, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
C'est bien le plus grand fou qui soit dans la natureQue celuy qui se plaist aux livres bien dorez,Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,Et ne les voit jamais que par la couverture.
C'est bien le plus grand fou qui soit dans la natureQue celuy qui se plaist aux livres bien dorez,Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,Et ne les voit jamais que par la couverture.
C'est bien le plus grand fou qui soit dans la natureQue celuy qui se plaist aux livres bien dorez,Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,Et ne les voit jamais que par la couverture.
C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,
Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
Et ne les voit jamais que par la couverture.
Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bienétudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et l'on nous comprendra.
Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et Bibliophile?
Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons très volontiers:
«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.—Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou le mesure.—Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons nous-même autrement:
Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile catalogueur de femmes.—Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.
Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;—le type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, auXVIIIesiècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.
M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer que non;—véritablesDon Juans de la Bibliophilie, ce sont desCatalogueurs de Livres.
LeCatalogueurcollectionne des volumes comme d'autres réunissent des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, desbibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'uneTannerie. La Bruyère de nos jours serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;—que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurspourtraicturéssur de bons patrons;—sois indulgent, ô bénévole lecteur de nosCaprices! si notre pinceau est parfois impuissant.
Richardvit retiré des affaires, dans lehigh-lifeparisien. Sa fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur d'afficher ses maîtresses.Richardpossède une loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au cœur.—Richardest bien de sa personne: a la tenue correcte d'un gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.
Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui,Richards'est fait antiquaire: il raffole, dit-il, deschoses du tempset raconte avec emphase qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit de lui qu'il ale flair, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.—Il n'achète pas, il place son argent.
Richardcependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.
Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses éditions desBaisers de Dorat, duTemple de Gnideet desChansons de La Bordeet se permet de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les:Avant la lettre, et il ajoute,que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque.Richarddit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne peut se passer, et le nomme cependant: «mon bon» avec une certaine familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.
Richardse jette à bourse pleine dans sa nouvellepassion, il y met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; d'immensesdesideratale provoquent sans cesse, il achète, il achète toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, à son catalogue,à sa venteenfin.
Richardaura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il lesenverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan:Ite ad vendentes.—De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.
....Richardest leCatalogueur in-folio, leCatalogueur à grandes marges; passons auCatalogueurd'un rang moins élevé, avant que d'arriver au petitCatalogueur, le plus modeste, mais non pas le moins fou.
Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle,Placideest rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration des gens médiocres.—Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin honnêtement passé sa licence.
Placidea trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès son début dans le monde, ils'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: lePsautierin-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre Schœffer.
Placideest cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: «le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce quecela fait biendans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de l'orphelin.—Post hoc ergo propter hoc.
Quels sont les ouvrages que collectionnePlacide?Sont-ce les Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge taxateur, leJuris civilis Euchiridiumet alia? assurément il ne saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas l'Esprit des lois! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites:VariorumetAd usum Delphini; il a même mis côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de Théologie et de Morale divine.—LaChimie de Boërhaveheurte lesMéditations de Descarteset leTraité de l'entendement humain de Locke; lesEssais de morale de Nicoleet lesRéflexions de Bellegarde sur la Politesse du style, coudoientL'Art Héraldiqueetl'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux; un volume:De l'ambassadeur et de ses fonctionspar Wiquefort se trouve appuyé auxDix Livres de Vitruvepar Perrault et quelquesNotions d'Ostéologieetd'Anatomiecomparéefraternisent avec la:Méthode pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy.
Placidea tout empilé dans son cabinet, il ale Traité du vrai méritede Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.—Dirons-nous à voix basse, que siPlacidene regarde jamais les livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue furtivement au cabinet de lecture le plus proche?—Dirons-nous qu'il dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, il pourrait être appelé:Bibliophile de cabinet de lecture!Dieu! il succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:
Ce qu'apprend ou lit ThéodoreN'a nul rapport à son devoir,Mais en récompense, il n'ignoreRien, que ce qu'il devrait sçavoir.
Ce qu'apprend ou lit ThéodoreN'a nul rapport à son devoir,Mais en récompense, il n'ignoreRien, que ce qu'il devrait sçavoir.
Ce qu'apprend ou lit ThéodoreN'a nul rapport à son devoir,Mais en récompense, il n'ignoreRien, que ce qu'il devrait sçavoir.
Ce qu'apprend ou lit Théodore
N'a nul rapport à son devoir,
Mais en récompense, il n'ignore
Rien, que ce qu'il devrait sçavoir.
Quand, sur le tard,Placidesera arrivé à la position qu'il ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses dérideront son froidfacies, alors levir bonuscessera d'être un Tartufe Bibliophile, unCatalogueur par avenir, unBibliolatheet unBibliotaphe; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus grivois; il lira alorsl'Ecumoire,le Sopha,Grigri,le Pied de Fanchette,le Sultan Misapouf, et il commencera à comprendre Rabelais et Boccace.—Par décorum, cet homme de glace aura installé la morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.
L'oncle deDamis, honnête homme, éclairé,profondément instruit, Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait lesChroniques de Jean Froissart, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard en quatre tomes in-folio, laBible de Coverdale(Zurich 1535); leRituel de l'Eglise Anglicane(White-church 1560), leMartialde Sweynheym et Pennartz de 1473, leTite-Live de Spire, lesŒuvres d'Amadis Jamyn, puis les romans de chevalerieLancelot du Lac,Gérion le Courtois,Méliadus,le Turpin,le Merlin,le Fier à Bras,les Amadis,Regnaut de Montauban,le Saint Gréal et le Chevalier de la Triste Figure.
Damisse trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille volumes.—En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes in-folio, in-quarto et in-12,Damisjeta les hauts cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut empressé d'aller toucher la rente!
Que fitDamis? Il vendit la bibliothèque deson oncle aux enchères publiques; le produit de la vente atteignit près detrois cent mille francs.—Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; la veille, il eut donné pour rien tous cesBouquinsqui l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se révéla effréné Bibliophile.—Les livres avaient faitDamisriche;—Damisvoulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.—Avec sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il se tint au courant de laBourse de la Librairie moderne; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à autre aux soirées de la salle Silvestre.
Une fois dans cette voie,Damiss'y élança avec bonheur et orgueil; il apprit à avoirdu nez, comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse, était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et biens.
Aujourd'huiDamisest un de nos Bibliophiles les plus connus parmi lesamateurs sérieux; certains libraires lui envoient d'autorité et àcompte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.
Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste pièce rectangulaire exposée au levant.—Damisy vient dès l'aube, non pour se délecter dans la lecture de ses livres,—il faudrait les couper et cela leur ôterait du prix,—mais pour travailler ses exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille choses qu'il case.—Il lit aussi les catalogues qu'il vient de recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais,je l'ai.... superbe.... magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que je trouve catalogué: Cinquante.—Il se frotte les mains et se met en devoir de découper enchantant le numéro qu'il vient de remarquer, afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est question.—Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point cher;—le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.
Damispasse ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans unotium sine dignitate, c'est unCatalogueur Bibliopole: on ne peut pas dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme uneactionsoumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le livre que parce qu'il en tripote.—Lui parlez-vous d'un volume relié?—Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, dans l'état primordial de sa brochure.
Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos perdreaux font à mes joues.»
Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi.Job, XXI.
Vousachetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à lire,—les pieds sur les chenets,—les vigoureuses aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa cause.
C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou d'un chaud orangé,—peu importe; en deux temps, vous aviez lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie,et, avec toute la simplicité de votre belle âme de lecteur,—vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin de ses peines.
Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en souvenez-vous?
Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant chapitre.—Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.
Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,—qui résume tout cela,—le Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et l'échelle de corde ont étéabandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma ettutti quantine font plus les délices que des commis-voyageurs, des portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur lechemin de Damasde la littérature.
Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos délices.—Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un scalpel; nousanatomisons. Le Roman est devenu une école pratique, nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau, dans les égouts des villes.
Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallaitdu nouveau, des choses fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.
Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou laSagessedu Sieur Charron.
Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercherab ovoles causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons découvrir dansByron et le Byronnismel'origine de laNouvelle Ecole.
Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:
Nous sommes en 1830;—la littérature classique est moribonde; le Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, la ligne, la couleur, lafooorme. Dans l'autre, la lecture de Byron asentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.
Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et digne, regarde sans comprendre.
Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il était utile de ledésefféminer, de lui montrer, en l'intéressant, la vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la société.
—«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiadeset aux variations en mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos œuvres:»—tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et Daudet.
Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés. Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur sestimidités, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que font aujourd'hui ses successeurs.
Les héritiers directs de l'auteur de laComédie humainese montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rendexactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.
Avec Gustave Flaubert etMadame Bovary, se dessine dans sa véritable incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les productions remarquables si discutées aujourd'hui.
Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de faire une merveille; il a écritMadame Bovary, parce qu'il avait vécu son roman;[1]il avait vu, il est venu,—il a vaincu,—la fameuse promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.
AprèsMadame Bovaryon voit apparaître laFannyde Feydeau,L'Affaire Clémenceaude Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres, signées des noms les plus connus.
Edmond et Jules de Goncourtspécialisentle genre, dans cette admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en trace les types les mieux accusés.—La Fortune des Rougon,La Curée,La Conquête de Plassans,La Faute de l'Abbé MouretetL'Assommoirsont des Romans typiques, forts, accentués et vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.
Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. SesContes du Lundi, sesLettres de Mon Moulin,Fromont-Jeune et Risler aîné, resteront assurément dans l'avenir, comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef d'œuvre trop peuconnu: L'Abbé Tigrane. Nous voudrions dire quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,—au reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique:Ne, sutor, supra crepidam.
Il faut des Romans aux peuples corrompus, a dit J.-J. Rousseau. Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue; dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.
Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme,par les gêneurs et aussi par la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?
Comment cela?
Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens plus la force.... que ce serait beau, cependant!
Enfin, que feriez-vous?
Un Roman par Dépêches.
Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.Montaigne.
O Rus! quando ego te aspiciam!s'exclamait le vieil Horace avec des perspectives de calme et de repos.—O ubi campi!modulait Virgile, regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.—O campagnes! lointains paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (si parva licet componere magnis). Livre à grandes marges, divinement relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.
«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le retrouve au coin du feu».—Le Bibliophile sait cela, et,avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures les longsfarnienteet les molles langueurs de sa villégiature. La valise est prête.—Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et charmés, sesJuntes, sesDollet, sesVascosan, sesGryphes, sesTurnèbe, sesPlantin, sesBaskervilleet sesElzéviers; il considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.—Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et des larves, bien en dehors de tout contact humide!—Le Bibliophile a le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, les joies poignantes de la trouvaille.—Il faut cependant partir, et faire un tri avec discernement.
Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de rossignols.—Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec inquiétude; choisirai-je Delille et sesJardins,Jean-Jacques et saBotanique, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?—Eh! voici, bien à propos, lesLettres à Emilie sur la Mythologie, par Demoustier.... Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur les attache au rivage.
Le Bibliophile est très perplexe;—choisir parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonneBibliothèque portative du voyageur, si intelligemment publiée par T. Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.—Quelle aimable Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!—Heureusement, Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer satisfait.
Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer del'excédent, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc des peintres de genre—ut pictura poesis,—François Coppée, Josephin Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?—le Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en plein air, et prendre quelques romans—pour ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:—«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit l'auteur duTableau de Paris; reviendra-t-on sur uneéternelletragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin littéraire[2]vante tout seul et que le reste de la France dédaigne;—on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»
Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du spirituel Monselet, ne serait-ce que l'Almanach des Gourmands, un livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au contraire.
Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.
Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter toute la saveur de ses préférés desXVeetXVIesiècles. Il trouve que le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux sesLettres de Madame de Sévignéou la poésie rectiligne de Despréaux;—on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit Trianon,et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole vénitienne en vue de La Piazzetta.
Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont chauves.—Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage d'érudition.—Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompreles poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers auteurs qui l'accompagnent.
Lit-ilAline, reine de Golconde, ce conte ravissant de Boufflers? il ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit Aline;—lit-il leParadis perdu? il croit le retrouver.
Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;—ajoutons à cela, une femme qui travaille et des enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire:ab uno disce omnes,—pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!—la chasse, la pêche, les courses à cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la lecture et font négliger les livres;—nous en connaissons plus d'un, qui, parti avec des caisses de volumes, est retournédans ses pénates hivernales sans les avoir même déballées.
Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des Bibliophilesab hocetab hac.
L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec ingratitude ces amis des temps néfastes.