The Project Gutenberg eBook ofCaprices d'un Bibliophile

The Project Gutenberg eBook ofCaprices d'un BibliophileThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Caprices d'un BibliophileAuthor: Octave UzanneRelease date: September 27, 2012 [eBook #40877]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE ***

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Title: Caprices d'un BibliophileAuthor: Octave UzanneRelease date: September 27, 2012 [eBook #40877]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)

Title: Caprices d'un Bibliophile

Author: Octave Uzanne

Author: Octave Uzanne

Release date: September 27, 2012 [eBook #40877]Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:

500 sur papier vergé de Hollande.

50 sur papier Whatman extra-fort.(Numérotés de XI à LX.)

10 sur papier de Chine.(Numérotés de I à X.)

10 sur papier de couleur.(Non mis dans le commerce.)

2 sur parchemin choisi.

DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS

frontispiece

CAPRICESD'UNBIBLIOPHILE

PAROCTAVE UZANNE

déco

PARISLIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNEÉDOUARD ROUVEYRE1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1

1878

Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.Martial.

A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout l'encens dont le public seul est comptable.—Certains écrivains, nous devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs œuvrespersonnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que, lorsqu'on plaidepro domo suâ,il est difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.

Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.—Lorsqu'un lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»—La préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:Morituri te salutant.

Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit subitement de l'inspiration oude l'éréthisme des sensations éprouvées.—La première méthode donne pour résultat des œuvres mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité.

C'est de cette génération spontanée que sont issues cesBoutades de Bibliophile;elles ont été mises au jour dans les innocents badinages d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans prétentions ou pour mieux dire dePochadesbibliographiques, rien de plus.

Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre s'est trouve fait.—Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nosCaprices,un frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ontdaigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique, est: Vogue la galère!

signature d'Octave Uzanne

Paris, 15 février 1878.

Ma Bibliothèque aux Enchères.

Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes songes.J. J. Rousseau.

Ilest des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer.Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.

O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:—savez-vous rien de plus digne d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort railleur des enchères.

Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à la glace.—Cecituecela, et, tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des beautés que vous n'admirez que trop, votrebourse, triste thermomètre de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.

C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.

Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors ne saurait avoir accès, leHome, est et sera toujours une fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle énergie.

Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.

Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble faix, et la vue de mes livres me rasséréna.

Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux du Bouquin.

Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile vibrèrent avec intensité.

«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»

Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autrespaupières que les miennes, je résolus d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de minuit.

Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.

Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle à l'époque des belles ventes—c'était une cohue: D'adorables petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!—Je m'arrêtai en premier lieu à la salle no2: On y vendait des tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un bric à brac étonné de se trouver réuni.

Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la face rouge, rasée de frais,plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.—Je m'approchai.

«Nous allons vendre, disait l'expert,deux colonnes Doriques avec tores et chapiteaux en Brocatelle, l'une est en brêche de Sicile, l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»

Voyons, Messieurs, reprenait MeOudard,deux superbes colonnes Doriques des plus curieuses, combien dit-on?... Il y a marchand à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... Adjugé.»

Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix de MeOudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: Adjugé.

Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour au distributeur qui passait.

Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnesDoriques, sur l'un des catalogues que je venais de réclamer,Horresco referens!Je lus les lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu tendre d'un assez copieux in-8o:

«Catalogue des Livres anciens et modernes,rares et curieux.—Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.—La plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. Provenant de la Bibliothèque de M...»

Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.—LeMané, Thécel, Pharèsne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai vers la salle no6 où la vente devait avoir lieu.

La salle no6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également encombré et là, avec grandes peines, je parvins,à gravir sur un tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.

MeMaurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres, la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies vertes de la salle rendaient encore plus belles?

Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors desXVIe,XVIIeetXVIIIesiècles,... disparus! Une sueur froide inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à entendre sans proférer un son.

J'examinai la salle.

Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faunede M..., et le visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.—Toute la fine fleur des bouquinistes parisiens.

Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.

L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce silence.

«No160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont la collection est surtout remarquable!»

«No160.Théophile Gautier.LA COMÉDIE DE LA MORT,Paris, Desessart, 1838, in-8, broché.Édition originale.»

«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.—Je demande 150 francs.»

Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, onentendit des «on demande à voir» de tous côtés, et un grand bourdonnement parcourut l'assistance.

On demande 150 francs, répéta MeMaurice Delestre.—Il y a marchand dit résolument un de mes amis les plus intimes,—160 lança ED. R...,—180 fit M...,—200 reprit l'ami intime...—Ce fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et timide d'une femme.

Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.

Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait sortir.—A 350 francs;La Comédie de la Mortfut adjugée à cette folle enchérisseuse.

J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathiqueinconnue;... qui cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.

Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la nomenclature du catalogue.

Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. MeMaurice Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était grande, et, sousles verres convexes de ses lunettes, les yeux de l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, mes amis se regardaient effarés.

Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?

Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un desGautier, éditions originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. LesVictor Hugode chezRenduelet de chezGosselin et Bossange, lesMussetde chezUrbain Canel; lesSainte-Beuve, lesNodier, lesDrouineau, lesMérimée, lesAntoni Deschamps, lesAlphonse Royer, etc., tous de la bonne date, furent payés au poids de l'or;La Madame Putipharde Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact desRoueries de Trialph,notre contemporainavant son suicide, eut l'honneur d'être violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.

Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.

Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais arrivé, dans la salle no6, qu'au no160 (série des belles-lettres,XIXesiècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.

La première partie se composait desXVeetXVIesiècles. LeXVIIesiècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards duXVIIIesiècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres contemporains duXIXesiècle, depuisNépomucène Lemercier, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.

Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.

Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les jours précédents?

J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus étouffantes et plus amères.

Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais anéanti.

Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la communication de son catalogue.

Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il me tendit le précieuxcatalogue annoté, que dans ma brutale impatience je faillis lui arracher.

Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent à cet article:La Pucelle, oula France délivrée, poëme héroïque, parM. Chapelain; àParis, chezAugustin Courbé, 1656, in-folio,maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque d'Orléans. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.

Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.

MaPucelle, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, maPucelle, vendue 10 francs...!!!

Toujours au hasard, j'ouvris et lus:

Le Roland fvrievx, demessire Loys Arioste,Noble Ferrarois,traduit d'Italien en François, à Lyon, pourEstienne Michel, 1582, 1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.

Oh! les monstres!! 5 francs unRolanden très-bel état, unRolandsortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le verso.

5 francs! oh les barbares!

J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.

Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante de M. L. et sentir le marteau de MeMaurice Delestre me taper sur le crâne.

Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;—tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus réjouissant.

Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon imagination agitée!

Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les compulsai, caressant spécialement maPauvre Pucelle, etMessire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.

Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.

Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie étaità moitié consumée, je vis la plaquette petit in-12 en maroquin blanc avec coins... c'étaitL'Enfer du Bibliophile, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.

Mais la petite voix de femme, me direz-vous?

Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui diable la supposer?

Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...

Mademoiselle Vanité.

Esquisse parisienne

Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un homme; d'où il résulte que le bonheur,c'est un bouquin.P. L. (bibliophile Jacob).

O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent?

Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais formentla marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.

Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites.

Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront,raræ aves, unAldeou unEstienne, unGiolitoou unTorrentin.—Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.—Qu'il vente, qu'il pleuve ou quele soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vontpiano, pianissimo, toujours debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans l'âme.—Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.

L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise; le Bouquiniste estquelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde avecces Messieurs, et, si l'un de cesBibliophobesavec un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;—pour ce dernier: lesRenduel, lesBarba, lesDesessart, lesLecou; pour d'autres: lesBarbin, lesCourbé, lesGuillaume de Luynes, lesDe Sercy; pour les piocheurs: les outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, leséditions de Verard, lesMolièrede chez Jean Ribou, lescontesde La Fontaine,édition dite: Des Fermiers Généraux, et les bibles interfoliées debillets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à MlleMars.

Mais, pour arriver à satisfaire cespia desiderata, il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empilerCapefiguesur l'Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d'Années chrétienneset deGéographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas surl'Almanach des Musesou lesSpectacles de la nature de Plucheet voir enfin surgir leManuel du parfait fumisteà côté del'Archi-Monarquéide de Gagne, ou de l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynald.

Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus complètes de laRevue des deux mondes, sautent à pieds joints par-dessus lesCours de littérature de Laharpe, franchissentAnquetil et son Histoire,Napoléon Landais et son Dictionnaire,Sainte-Foix et ses Essais sur Paris,Mably et Condillac; ils avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.

Par contre, s'ils mettent la main,les veinards!sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant sonEureka, et l'immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues passées.

Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijoudécouvert! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.

«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»

O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

A Madame la Baronne de X***

Saint-Louis en l'Isle,Paris.

Paris, 1erjanvier 1878.

Ladélicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite Baronne?

C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,—seule devant un bon feu,—seule sur une causeuse.

Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.

C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vosrêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.

N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?

Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.

Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me mettre à vos côtés!—Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,—tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et lançant des roulades grelottantes debrrrrà morfondre unrocher.—Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!

Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,—votre silence fut moins complet,—mon attitude fut plus décente.

Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.—Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse mis àCrébillonneravec vous.

Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.

Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat service de Saxe à portée de la main.

«Un nuage de lait? me disiez-vous.

«—Mille grâces?

«—Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»

Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les saints, je vous citais:Musset,Lamartine,Hugo,Gautier, ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»

Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.—C'était à damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:

«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?

«—La belle question! Scarron le bouffon, Scarronle malade de la Reine, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarronle raccourci de toutes les misères humaines, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.»

Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;—les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:

«Quel est le volume de Scarron que je lisais?

«—Le Roman comique, parbleu!

«—Fi donc!

«—Le Typhon?

«—Point.

«—Le Virgile travesti?

«—Nenni.

«—Jodelet duelliste!

«—En aucune façon.

«—Les Épistres chagrines?

«—Pouvez-vous le penser?

«—Les Nouvelles?

«—Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement lesPoésiesdu Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, commevous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»

«—Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»

Mais le livre déjà était ouvert;—placée dans l'attitude du Mascarille desPrécieuses ridicules, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»

Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, j'écoutai.


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