IX

En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.

Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara. S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.

Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre, celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres, travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à la gorge.

Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt.

Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara.

À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du Havre.

Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.

Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.

À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le champ les racines en l'air.

En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup plus loin que le musée.

—Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques mots dans l'oreille de Léon.

Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un oeil pour regarder la mer.

Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.

Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à sortir: ce temps était à souhait pour son état moral.

Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen. Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et unsurouetimperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un sentiment d'apaisement.

Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de laBelle au bois dormant. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine, une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient souvent dans des embruns.

Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.

Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne serait pas devenue chanteuse, et lui....

Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.

Ah! comme il l'aimait!

Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était lié.

Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on ne lui donne pas son nom.

Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu, réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison, cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.

Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme ressemblait à Madeleine.

Il avança vivement: c'était elle.

Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide, soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête; alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.

Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un sourire se montra sur son visage baigné de larmes.

—Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.

Il les prit et les serra longuement.

—Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un ton heureux et avec l'accent de la gratitude.

—Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.

Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.

Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans le cimetière:

—Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi? dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.

—Tu veux ne pas revenir à Paris?

—Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison, je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je demande à ton amitié, à notre parenté?

—Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à partir.

—Il faut que je parte, cependant.

—Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est irrévocable?

—Parce que ...—il hésita assez longtemps,—parce que, quand je me suis jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ... j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.

—Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?

—Je ne pourrais pas l'avoir.

—Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?

—Madeleine!...

—Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?

Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches:

«Cher oncle,«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.«MADELEINE.»«Chère mère,«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et à réparer le temps perdu,«LÉON.»

«Cher oncle,

«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.

«MADELEINE.»

«Chère mère,

«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et à réparer le temps perdu,

«LÉON.»

Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc, ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête.

Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à la maison paternelle!

Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas prêté à cet arrangement.

—Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien marqué que c'est toi qui me ramènes.

Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque: dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul l'observa:

—C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est dû ce miracle.

La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:

—Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner.

Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité, mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.

Que venait-il faire?

M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion.

—Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison, dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera: Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.

Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon.

La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la soirée.

Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses parents.

—Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?

—Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que vous puissiez vous marier.

—Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.

—On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice.

—Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire, l'acquitter avec mes premiers bénéfices.

—Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai régler cette affaire avec elle.

Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu avec empressement.

—Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété.

—Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il devient l'associé: cette association est consentie en vue de son prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome.

Cara ne broncha pas.

—Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher: Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici là vous nous laissez en paix.

—Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de mon mariage?

—Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.

Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres frémissantes:

—Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle, vous réalisez aujourd'hui votre désir.

—Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les chiffons de papier qui les enveloppent.

Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider; d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret «qué dévoirounegrande artiste finir misérablement dansoune mariaze bourzeois.»

Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement; malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.

Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé que Rome prononçât jamais cette nullité.

M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent, disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage, tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.

Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et, se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de Benoit XIV (Dei miseratione) et que le résultat en serait transmis à la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce mariage.

Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la nullité fut prononcée.

Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.

Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel de se jeter entre Léon et Madeleine.

Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt.

La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial, paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne connaissait.

Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de Noiseau.

De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber, portant dans ses poches trois cent mille francs.

Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme parfait:

—Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter: combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.

Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le paquet de lettres:

—Vous permettez? dit-il.

—Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.

—Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.

Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes par-dessus les autres:

—Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari. Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.

Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M. Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara était dans une fâcheuse situation:

«Monsieur,

«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.

«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue Drouot.

«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne sera plus pour tous que

«CARA».

NOTE:

[1]

Voir laFille de la Comédienne.

Voir laFille de la Comédienne.


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