XXIV

Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le marchand de fourrages de la rue de Suresnes.

Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:

—Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de ce que vous possédez.

—Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.

—Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous engage à rien envers moi.

—Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....

—Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M. Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez intérêt à le faire.

—Si l'on peut dire!

—Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela vous coûtera cher.

Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la certitude.

Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils, c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils, un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette condition.

—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.

—Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas payés.

Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse, elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son avantage:

—Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire tout ce que vous venez de me conter.

—Oh! cela jamais.

—Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.

—Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres diables.

—Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs pour lesquels vous criez si fort.

—Vous ne ferez pas cela.

—Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas où madame Haupois-Daguillon les refuserait.

—Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.

Cara dicta et Rouspineau écrivit:

«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.«ROUSPINEAU.»

«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.

«ROUSPINEAU.»

Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.

En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.

Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur ses dossiers et travaillant.

Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer.

Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.

—En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu bourgeoise plus rangée.

—J'aime.

—Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec tes amis.

—Maintenant c'est autre chose.

—Je m'en aperçois.

—Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.

—Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois?

—Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.

—Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait pas ou plus justement n'avait plus.

—Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre, affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre, sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;—et voilà précisément Léon.

—Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,—me diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?

—Un conseil à te demander.

—Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon.

—Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de l'autre.

—C'est aimable.

—Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?

—Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux de la loi.

—De votre loi.

—Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le Code, au titre cinquième «Du mariage».

—Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?

—Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de la cour de Paris pour tes affaires civiles?

—Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question, que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le mariage civil?

—Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.

—Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique, et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?

—Non, pour la loi.

—Mais, pour l'Église?

—Oui sans doute.

—C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?

—À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient pas été toutes observées.

—C'est bien ce que je pensais, je te remercie.

—Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne signifie rien.

—Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire, comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit, et je t'en remercie.

—Veux-tu me payer mes honoraires?

—C'est selon.

—Avec une réponse.

—Oh! alors volontiers.

—À quand ce mariage?

—La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au revoir, cher ami, et encore une fois merci.

—Oh! Cara, devais-tu finir ainsi:Lugete veneres cupidinesque.

—Cela veut dire?

—De profundis.

Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille:

—Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?

—Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier; tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.

—Malade?

—Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.

—Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait pas?

—Et c'est justement pour cela que je me tourmente.

—Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous séparions?

—Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste.

—Te condamner serait me condamner moi-même.

—Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce matin j'ai voulu demander un conseil sûr.

—Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?

—À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il est encore plus sensé et plus ferme que toi,—au bon Dieu. Je viens de la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre la route à suivre.

—Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu religieux de nature et d'éducation.

—De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta mère: il faut que tu acceptes cette proposition.

—Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me donnes un pareil conseil?

—Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce cri.

—De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me conseiller de partir.

—Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non, n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain, tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée, oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi. Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille et satisfaite, ce qui est quelque chose.

Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.

Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.

Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que jamais, qu'il se rendit chez sa mère.

Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie. C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses émotions.

—Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.

—Avant huit jours je serai guérie.

Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de revenir, elle le pria de prolonger son absence.

Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique.

—Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi.

Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne l'avait aimé plus passionnément.

Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa première partie.

Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant très-ému, très-attendri.

Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son appartement, elle était tout à fait calme.

Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge et des robes; les malles étaient bientôt pleines.

—Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.

Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:

«Liverpool, 11 heures.«Ai quitté Léon sur lePacific. Le vapeur prend la mer, beau temps.»

«Liverpool, 11 heures.

«Ai quitté Léon sur lePacific. Le vapeur prend la mer, beau temps.»

Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un exprès venait d'apporter:

«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il rechercher où elle a pu aller?»

Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à Liverpool avant le départ duPacific.

Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: «Cherchez.»

Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette recherche: le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'était embarquée au Havre sur leLabrador, en route pour New-York.

Les deux vapeurs lePacificet leLabradorcourent à toute vitesse sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires tracent la ligne qu'ils suivent.

Sur le pont duLabradorune femme à la toilette élégante, une Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.

Sur le pont duPacific, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement.

Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté; il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle, n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre.

Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage, la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ.

D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours le moment critique de la traversée.

La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient fondre dans les eaux chaudes duGulf Stream; plusieurs fois le vapeur avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.

—Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par eux?

De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.

Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de Cara à la gare du Nord.

Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors, que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle était réellement?

Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.

De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de dépêche à son nom.

Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit une, et sa main trembla en l'ouvrant:

«Arriverai parLabradorpeu après toi; n'écris à personne, ne télégraphie pas sans nous être vus.«HORTENSE.»

«Arriverai parLabradorpeu après toi; n'écris à personne, ne télégraphie pas sans nous être vus.

«HORTENSE.»

Il resta stupéfait.

Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier?

Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.

Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.

Pourquoi arrivait-elle?

Était-elle jalouse?

Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à celui qu'elle soupçonne.

Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour savoir quand devait arriver leLabrador; on lui répondit que, parti du Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.

Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus inextricable.

Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui échappait à des conjectures raisonnables.

Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la finance.

Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.

Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots:

«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit annulée.«Haupois-Daguillon.»

«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit annulée.

«Haupois-Daguillon.»

C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.

C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ, gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.

Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense, qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite par la demande de conseil judiciaire.

Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait, cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la fièvre.

Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que leLabradorarrivé, mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers.

Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.

De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes avec son mouchoir.

Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.

Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon voulut interroger Cara.

Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:

—Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai vieilli de dix ans. M'aimes-tu?

—Tu le demandes?

—Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.

—Mais qu'arrive-t-il?

—Tu ne le sais pas?

Disant cela, elle plongea dans ses yeux.

—Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te voir pour être rassurée.

—Mais encore....

—On a préparé une terrible machination pour nous séparer.

—Qui?

—Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés, dupés.

Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,—et cela était un point d'une importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans même tenter de les arrêter.

—Que dois-je lire?

—À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure présente, mais pour l'avenir.

Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.

—Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire: m'aimes-tu?

Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras, mais elle se dégagea et le tint à distance.

—Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour; maintenant c'est notre vie qui va se décider.

De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit:

—Lis, dit-elle.

Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis qu'il restait assis.

—Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je dois faire.

Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui dire qu'il jugeait inutile de continuer:

—Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais mourir?

Il lut:

«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.»

Comme il restait immobile, accablé, elle dit:

—Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.

Il ne répondit pas.

—Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.

C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que progressivement à sa conclusion.

Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face:

—As-tu vu ma mère? dit-il.

—Non.

—As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?

—Personne.

—Lui as-tu écrit?

—Tu es fou.

Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter:

—Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes. Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis je m'embarquai sur leLabrador; et me voici. Dans quelle situation morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas d'accord avec tes parents.

—Moi!

—Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme; tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers, qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines, je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être aimé.

Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.

Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.

Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager en voyant l'accueil fait à son projet.

À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,—et de ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à ses desseins,—si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête, elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un superbe succès qui couronnerait ses efforts.

L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique. Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne devait lui dire que ce qui était utile.

Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de trouble passionné lui faire perdre la tête.

Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis:

—Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé, les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par leur date.

Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie, et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette question si Léon se la posait.

Elle continua:

—Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il n'y avait que cela de digne.

—Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?

—Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture, j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais pas. Écoute-moi sérieusement.

—Je t'écoute.

—Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents. Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de Dieu; je renonçai donc à ce mariage.

Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté, se détendit.

Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit:

—Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je n'étais qu'un spectre: comment suis-je?

Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.

Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa tendrement.

—Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme, sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi.

Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais cette fois fiévreusement, passionnément.

—Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout.

Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment:

—Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi, c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom, j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité. Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.

Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux hasards dangereux de l'improvisation.

Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux qu'elle eût poursuivi.

Elle reprit:

—Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière, celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir; ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux, et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?

Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.

Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se releva:

—J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais, n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?

Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte qu'elle touchait.

Léon l'avait suivie.

Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses yeux dans ceux de son amant.

Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle s'abattit sur sa poitrine.

Qu'avait-elle à demander de plus?—Il l'avait retenue.


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