ADIEU A L'AMANT
Jean ne me quitte plus, et c'est tout le temps, avec lui, depuis une semaine, des baisers, des baisers, des baisers.
J'ai été obligée d'écrire à M. de Nailes que je ne pouvais le rencontrer et qu'il attende que je lui dise quand il me sera loisible de le revoir.
Je crains bien—pour lui—par exemple, que la possibilité d'une rencontre avec moi, autrement que dans le monde, ne se présente plus. Mon mari, que je croyais ignorant de notre liaison, la connaissait, et la façon qu'il a employée pour me faire savoir qu'il était aucourant de mon aventure, me paraît mettre un terme à cette aventure.
Hier soir, comme nous rentrions, Jean et moi, à la maison, après une sauterie chez les de Sorget, et comme nous venions de nous aimer plus ardemment encore que tous les jours et soirs précédents, nous avons eu un entretien qui, dans son originalité, est très important.
Tout à coup, mon mari s'étant à demi assis en notre grand lit—«notre» grand lit!...—comme ce mot «notre» me semble aimable...—me regarda, sourit et s'étirant la moustache qu'il a très fine, mais qui était alors un peu embroussaillée, me dit:
—Eh bien, madame, voilà une semaine que je vous adore, vous n'en doutez pas, je pense. Et vous, m'aimez-vous?
J'entrai dans son jeu et répliquai:
—Un peu, beaucoup, passionnément...
—Arrêtez-vous là, fit Jean, sur ce «passionnément.» C'est ainsi que je veux être aimé de vous et vous aimer. Mais... (il eut une hésitation) mais... puisque nous sommesde gentils amoureux, il ne faut pas l'être incomplètement. (Et brusquement, sur le ton d'un affreux juge d'instruction:) Qu'allez-vous faire de M. de Nailes, maintenant?
J'eus un sursaut, m'enfonçai sous les draps et cachai ma tête en mon oreiller.
—Voyons, répondez.
Je reparus, un peu timidement, et je balbutiai, naturellement, des mots confus, car l'idée ne me vint seulement pas, devant l'assurance de mon mari, de nier ma liaison.
—Quoi?... Que dites-vous?... M. de Nailes?...
—Eh, oui, M. de Nailes, ce pauvre M. de Nailes qui se désole à cause de vous et que je n'ai pas le courage de haïr, puisque j'ai été assez sot pour ne pas savoir m'en défendre... Qu'allez-vous en faire?
J'avais recouvré quelque sang-froid en voyant que Jean n'avait point l'intention de jouer une tragédie.
—Mon Dieu, répliquai-je, j'en ferai ce que vous ferez vous-même de Rolande, de la très belle Rolande de Blérac.
—Ah, vous aussi, vous savez...
—Que Rolande est ou a été votre maîtresse, oui, pendant le temps de «notre folie.»
Et parlant ainsi, j'appuyai sur les mots «notre folie.»
Jean sourit, se pencha sur moi et m'embrassa. Comme il se faisait un peu trop vite silencieux, je me dégageai et fis:
—Causons, s'il vous plaît, et, à votre tour, dites-moi ce que vous comptez résoudre au sujet...
Mon mari m'interrompit.
—Au sujet de madame de Blérac?... C'est fort simple, je ne la verrai plus.
—Je ne verrai donc plus M. de Nailes.
—Nous jurons?
—Nous jurons.
Notre entretien eut, ici, le silence que j'avais refusé à Jean un instant auparavant, et quand nous le reprîmes, nous étions graves.
Ce fut mon mari qui parla le premier.
—Sais-tu bien, ma petite Luce, que tu m'étonnes profondément. Je ne te reconnaisplus... Faut-il que j'aie été assez imbécile pour ne pas deviner en toi la jolie amoureuse, la divine maîtresse que tu es!
—Sais-tu bien, mon petit Jean, que tu ne m'étonnes pas moins, que je ne te reconnais pas davantage... Pouvant être, pour moi, l'initiateur charmant, tu t'es lassé de ma naïveté, tu t'es découragé devant mon ignorance. Tu n'es point passé sous l'Arbre de la Science à l'ombre duquel j'ai dormi... Pourquoi des regrets, en somme, puisque nous nous retrouvons?
Le visage de Jean eut comme une expression douloureuse et triste.
—Nous nous retrouvons, mais, vois-tu, il eût mieux valu ne se perdre jamais.—Cette réflexion n'est pas, certes, pour amoindrir notre amour présent et à venir, mais elle formule sincèrement un regret que je te dois. La femme, en amour, reçoit son initiation, fatalement, que cette initiation vienne de son mari ou d'un amant. Si elle la reçoit de son mari, elle est heureuse, doublement, et peut ne demander aucun au-delà à l'horizon qui luiest fait; si elle la reçoit d'un amant, elle est heureuse encore, car elle n'est point responsable de l'insouciance de son mari, de celui qui devait la garder des curiosités, des séductions du baiser, en lui offrant ces curiosités, ces séductions. Elle n'a aucun regret à éprouver, aucun reproche à encourir, et ce regret et ce reproche retombent tout entiers sur le compagnon incapable qui n'a pas su la comprendre, la connaître, l'étudier, la servir. Cet homme est le coupable, dans l'adultère que son indifférence, que sa sottise ont laissé s'établir sous son toit. Il serait mal fondé à reprocher à sa femme d'avoir été, d'être une amoureuse, et de s'être donné à lui-même, devant elle, le rôle d'un gardien du sérail.
—Fort bien, dis-je; mais dis-moi, n'es-tu pas un peu revenu à moi, parce que tu as pensé que je n'étais plus la petite fille timide d'autrefois, l'élève que tout étonne et qui voulant apprendre, ne sait qu'épeler des syllabes?
—Je suis revenu à toi, parce que ta beauté n'a jamais cessé de me plaire, parce qu'aussi,tu dis vrai, j'ai songé, tout en ayant le remords de ne pas avoir été ton initiateur, que tu n'étais plus l'enfant candide de naguère.
—La morale de cela est que si je n'avais pas eu d'amant—ce mot n'a rien de choquant, entre nous, en ce moment—tu ne m'aurais peut-être plus souhaitée.
—La constatation est d'une philosophie cruelle. L'homme éprouve, instinctivement, le désir de reprendre ce qu'on lui a dérobé.
—Tu pardonnes et tu oublies, alors?
—Je t'aime...
Il y eut un silence, encore, entre Jean et moi.
Comme il dura longtemps et comme j'allais m'endormir, un souvenir se présenta à mon esprit. Je songeai, qu'un jour, avec Yvonne, nous avions traité de cette question du mari qui abandonne, maladroitement, à un autre, le soin d'instruire sa femme des choses de l'amour et que nous avions conclu que les hommes sont de grands niais. Nous n'avions pas pensé à ajouter que ceux qui reviennent, repentants et audacieux, à la fois, vers leursfemmes, ont beaucoup d'esprit. Jean me paraît être de ceux-là et je crois que je vais l'aimer de toutes mes forces. Le souvenir, aussi, de M. de Nailes se dressa en moi... mais comme au travers d'une brume, épaisse déjà.—Pauvre M. de Nailes, c'est sur son nom que je ferme ce carnet. Il mérite bien, entre nous, cette attention. Il me trouvera cruelle, frivole... il dira peut-être du mal de moi... Mais non, c'est un galant homme; il saura souffrir—s'il souffre—correctement. Il ne se serait peut-être pas consolé que je l'eusse quitté pour prendre un autre amant. En sachant ma réconciliation conjugale, il se sentira moins malheureux et peut-être même aura-t-il l'intime satisfaction d'avoir été utile à mon bonheur.
FIN