DON JUAN

DON JUAN

A propos de je ne sais quelle discussion philosophique, chez Mmede Sorget, on en vint à parler de don Juan; et à ce nom, à l'évocation du personnage légendaire qui le porte, il y eut des pâmoisons, presque, autour de nous.

Don Juan, c'est-à-dire l'homme cruel aux femmes—à la femme plutôt—l'égoïste froid qui ne cherche qu'une sensation personnelle, qui regarde la femme comme l'instrument passif de son plaisir, qui fait l'amour comme on accomplit une fonction naturelle, comme on boit, comme on mange, comme on dort,mu par le seul besoin de satisfaire son animalité, don Juan a la faculté encore d'émouvoir des âmes, de troubler des sens, de soumettre à son autorité des imaginations.

Je comprends peu l'engouement qu'il inspire; j'avoue même, en dehors de toute impression individuelle, que son caractère me semble fort vulgaire, fort banal, et que le bruit qu'il a fait, dans le monde, me paraît exagéré.

Don Juan est un type commun et qui ne vaut pas d'être chanté en vers ou en prose par tant d'écrivains de tous les pays. On le rencontre partout, un peu, dans les salons, dans la rue, dans les mauvais lieux; il est élégant ou haillonneux, selon le milieu en lequel il s'agite; et la spéciale galanterie qu'il professe, qui l'a rendu et qui le rend encore célèbre, ne présente qu'un médiocre intérêt.

Don Juan possède beaucoup de femmes, a toutes les femmes qu'il désire et les abandonne toutes, dès la première caresse assouvie.

En vérité, cette façon d'aimer—qui est celle d'un sous-officier qu'ennuie la caserne—renfermedes séductions, une psychologie dont je cherche vainement le côté non seulement attrayant, mais le sens original.

Il n'est point difficile à un homme, à quelque classe de la société qu'il appartienne, et dans le cercle ordinaire de ses relations, de connaître un grand nombre de femmes, de les duper et de les oublier.

Si c'est là le procédé qui fait d'un homme un émule du héros tragique, ce procédé est simple et à la portée de chacun. Il pouvait être apprécié en un temps où l'amour était envisagé dans une conception élémentaire, apparaissait comme l'expression très simple d'un sentiment naïf ou comme la manifestation brutale d'une sensation peu compliquée; mais, en notre époque, il ne saurait résister à l'analyse de la volupté, à sa formule, il ne saurait contenter les instincts.

Nous aimons autrement que nos devanciers, nous aimons avec toute la sensitivité de notre esprit et de nos nerfs, et nous ne nous attachons plus à un homme qui n'a que son animalité à nous offrir.

Don Juan, tel qu'il se présente à nous dans la légende, tel qu'il se présente à nous dans la vie moderne, avec tous les caractères de son passé, ne saurait éveiller l'attention d'une femme délicate, sensuelle et consciente de son propre charme, consciente aussi de la grâce de son baiser, de l'excellence de son intimité.

A vrai dire, don Juan, trousseur de grandes dames, de bourgeoises, d'ouvrières et de paysannes, n'existe pas aujourd'hui. L'homme à bonnes fortunes exerce son influence exclusivement dans le milieu qui lui est familier et selon ses goûts particuliers. On voit peu d'hommes élégants, retenus par l'attrait des femmes qu'ils fréquentent, s'en aller à l'office pincer le menton des soubrettes, et l'on peut être assuré que si un homme a quelque penchant pour la femme étrangère à son monde, il se contente de mettre à profit ce penchant, sans demander à celles qu'il coudoie dans les salons et qui n'ont aucun effet sur ses sens, sur son imagination, un plaisir inférieur à celui qu'il souhaite et qu'il poursuit.

L'universalité amoureuse de don Juan n'a peut-être jamais été. En tous cas, elle n'est plus; et le bel amant impassible qu'a si merveilleusement chanté Baudelaire, ressemble plus, actuellement, à un misérable cabotin qui ne fait plus recette, qu'à un voleur de baisers.

Don Juan, tel que je le conçois, dans l'atmosphère d'amour qui est la nôtre, n'est donc pas l'homme qui va de femme en femme, sans autre raison que celle de son animalité, mais bien l'homme qui repose son regard sur quelques femmes, consciemment choisies, et qui puise dans leur intimité une diversité de sentiments et de sensations, par le détail, par l'originalité desquels il complète la pensée ou l'impression qu'il demande à l'amour.

Don Juan, selon moi, est aussi celui qui n'apporte point à une femme que la seule spontanéité de son désir, mais qui lui offre la caresse dans une harmonie de paroles et d'actes habilement observés, dans la curiosité sans cesse entretenue du baiser.

Celui-là seul est don Juan qui sait l'art degoûter l'intimité de la femme et qui sait l'art d'émouvoir tout son être, dans l'initiation savante de la possession.

Ce rôle est, certes, plus difficile à tenir que celui du don Juan de la légende. Il est peu d'hommes qui le rempliraient avec succès et c'est pourquoi, sans doute, l'attitude du goujat fabuleux—car, n'en déplaise aux poètes, don Juan ne fut qu'un goujat—est encore célébrée.

Il est des vérités qu'il ne faut pas craindre de faire entendre, et la fausseté de caractère, la fausseté d'attitude du don Juan de la comédie ou de la tragédie, est une de ces vérités.—C'était un beau rustre, rien de plus, et aussi répugnant, dans ses facultés amoureuses, que le goinfre—qu'on me pardonne ce mot—qui, jamais rassasié, passe son existence à remplir son assiette, sans s'inquiéter de la qualité des mets auxquels il touche.

La figure de don Juan, plutôt symbolique, d'ailleurs, que réelle, aurait peu de chances d'être accueillie favorablement par la femme moderne. Si elle n'a point trop de rigueurspour l'homme que l'on appelle «un mauvais sujet,» elle s'écarte avec une sorte de répulsion de celui qui ne la souhaite que pour lui-même, qui, dans une inintellectualité naturelle ou dans une obstination égoïste, se refuse à la connaître et à se connaître en elle.

La femme actuelle est une amoureuse et veut un amant dans celui à qui elle se donne.

Or, don Juan n'a rien d'un amant; il obéit à l'instinctif besoin de s'accoupler, sans même déguiser l'impulsion qui le mène; c'est l'être primitif, c'est la bête qui s'empare de la femelle, là où il la rencontre, et qui la délaisse, indifférent, alors qu'il en a obtenu l'apaisement de ses sens. Il n'a rien qui puisse satisfaire la femme moderne dans ses goûts, dans ses curiosités, dans sa perversité même, dans la sentimentalité aussi à laquelle elle ne renonce point à l'heure de l'abandon.

La femme d'aujourd'hui, affinée, passionnée, veut être aimée—dût-elle avoir la certitude que le baiser qu'elle reçoit ne se renouvellera jamais—comme si ce baiser devait être durable, immuable, constant. Elle pardonnerale baiser éphémère, l'oubli de l'amant, si ce baiser lui a procuré l'impression d'une éternité, si cet oubli n'a point laissé, derrière lui, une caresse incomplète. Ce n'est donc point la frivolité, l'infidélité, la fugitive expression d'une tendresse qui l'éloignent du don Juan historique; elle s'en détourne simplement parce qu'elle sent, en lui, le mépris de sa chair, l'insouciance de sa grâce, l'ignorance, l'incompréhensibilité de son intimité.

Si l'on instituait un musée de l'amour, je voudrais qu'on y plaçât en une vitrine, l'effigie de don Juan et qu'un gardien, en passant devant elle, prononçât ces seuls mots:

—Voici celui qui servait, autrefois, à faire peur aux femmes.

Les visiteuses lui feraient la plus belle, la plus moqueuse révérence, et c'est bien là, tout, en vérité, ce que mérite son souvenir.


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