LA FEMME ET LES CARESSES
Je croyais en avoir fini avec le chapitre des caresses, mais il paraît qu'il est plus compliqué que je ne le pensais.—Yvonne, à qui j'ai fait part des réflexions qu'il m'avait inspirées, m'a joué le méchant tour, cette après-midi, chez la marquise d'Oboso, pendant que ces dames savouraient, avec des mines friponnes, de nombreuses tasses de thé, de répéter ce que je lui avais confié.
Tout de suite, alors, la conversation s'est animée, a pris un tour de galanterie piquante, et l'abbé de Mervil qui s'occupait à nous confesser, sans en avoir l'air, a fait: «—Hum...hum...»—et cette bégueule de MmeBerthaud s'en est allée, donnant comme prétexte à sa sortie, des visites de charité fort urgentes.
J'étais un peu sur la sellette, comme auteur des théories—subversives, au dire de l'abbé—que colportait Yvonne et j'avoue que je me sentais intimidée. J'espérais même que l'entretien, sur les caresses, se terminerait ainsi que la plupart de nos entretiens, lorsque l'abbé est présent—par quelque reposante et morale leçon; mais je comptais sans mon hôte, sans la curiosité de ces dames qui, lancées en des demandes et en des réponses embarrassantes, n'écoutaient aucune prudence, n'avaient aucune pitié pour ma confusion.
Soudain, en effet, la voix chantante de la toute blonde Mmede Sorget s'éleva et je mentirais si j'affirmais que la question qu'elle formula, n'excita point, en moi, de l'intérêt.
—Yvonne et Luce—Luce, c'est moi: Luce de Rosnay, pour vous servir, mesdames et messieurs—Yvonne et Luce, fit-elle, ont merveilleusement établi la psychologie et la physiologie des caresses. Mais leur étude estincomplète. Elles n'ont examiné les caresses que dans le courant qui les porte de l'homme à la femme. Si nous les envisagions un peu dans le courant contraire, dans le courant qui les porte de la femme à l'homme?—Que répondriez-vous si l'on vous interrogeait afin de savoir si la femme doit rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?
Mmede Sorget s'étant tue, il y eut un gros murmure autour d'elle et jamais je ne vis le salon de la vieille marquise si houleux.
Chacune de nous «brûlait» de l'envie de connaître le mot de l'énigme qui venait d'être si audacieusement posée, mais nulle d'entre nous—même parmi celles qui le devinaient—n'avait la hardiesse de le prononcer. Nous en serions, certainement, restées pour nos frais d'imagination, si Mmed'Oboso, avec la franchise qui lui est habituelle et avec l'autorité que lui vaut son âge, ne nous avait satisfaites et tirées de notre perplexité, à la grande frayeur de l'abbé qui lui faisait des gestes et qui lui jetait des regards significatifs pour qu'elle ne parlât point.
La marquise s'aperçut de ces objurgations muettes et s'en montra agacée.
—Voyons, l'abbé, dit-elle, vous n'êtes point madame Berthaud et vous n'allez pas m'empêcher d'instruire ces mignonnes. Vous entendez des choses bien autrement défendues, dans votre confessionnal.
L'abbé eut une inclinaison onctueuse:
—Permettez-moi de vous faire remarquer, madame la marquise, qu'alors, il y a le bon Dieu entre les pénitentes et moi.
—Le bon Dieu est partout, l'abbé, ne l'oubliez pas—autant chez moi qu'à l'église.—Par conséquent, puisqu'il vous protège là, il vous protégera ici, si toutefois il est nécessaire que vous soyez protégé.
M. de Mervil sourit, salua et s'adossa à la cheminée.
Mmed'Oboso reprit:
—La question qui vient d'être faite paraît subtile, tout d'abord, et cependant elle ne l'est pas.—La femme doit-elle rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?—Absolument, et si nous choisissons commetypes de notre examen, deux êtres qui s'aiment vraiment, qui sont dans la recherche constante de l'un et de l'autre, qui se désirent assez pour faire abstraction, entre eux, de toutes conventionnelles mondanités, de toute pudeur, de toute réserve, il n'est pas douteux que ce que l'un offrira à l'autre, cet autre le lui rendra. Le chemin parcouru par le baiser de l'homme sera suivi par le baiser de la femme et leurs deux êtres s'unifieront dans l'harmonie parfaite d'une même joie. Une comparaison fera-t-elle mieux comprendre mes paroles?—Lorsqu'un soldat montre à l'un de ses camarades, le maniement du fusil, tous deux ont les mêmes mouvements, tous deux agissent de même façon. On dirait, à les voir, deux marionnettes articulées tant leurs gestes sont identiques.—L'amour veut aussi qu'entre deux êtres, il y ait un instructeur—l'homme; un conscrit—la femme; et que cette dernière soit le reflet exact de son maître. L'avenir d'une liaison dépend, souvent, il faut le reconnaître, de la compréhension que témoignela femme à s'assimiler les tendresses de son amant, à lui procurer le même bonheur qu'elle goûte par lui. Sa légendaire passivité disparaît, alors, et l'initiative par laquelle elle la remplace, lui vaut, sûrement, un attachement plus sérieux. Combien d'hommes se désintéressent de la femme que, pourtant, ils aiment? Combien d'épouses, de maîtresses qui, radieuses au début d'une union, pleurent quelques mois après cette union, en cherchant vainement la cause de leur délaissement?—Cette cause est tout entière dans la trop grande timidité qu'elles ont apportée dans leur alcôve, dans le défaut d'initiative, de sens voluptueux qui les caractérise. Je sais la grave objection que l'on oppose à mon argumentation: une femme mariée, une maîtresse dont la liaison est consacrée mondainement, doivent être respectées par l'homme, dans l'intimité même et ne peuvent être regardées comme ces demoiselles vers qui, cependant, vos chers maris et vos beaux amis, mesdames, s'en vont, malgré tous vos charmes incontestables. Eh bien, cette objection estabsurde. Il n'y a point, en amour, deux sortes de femmes; il n'y a point plusieurs façons de chérir. Il n'y a qu'une femme—la femme désirée—et qu'un baiser—le baiser partagé dans ses plus extrêmes conditions, dans ses plus troublants aspects. La femme que l'on respecte, en amour, n'est ni l'épouse, ni la maîtresse dont on garde le contact, dont on souhaite la joie. C'est la femme sacrifiée, sorte de mercenaire du foyer, sorte d'esclave de l'alcôve, bonne seulement à faire des enfants. Dans sa maternité même, il n'entre aucune douceur. Cette maternité, comme son sexe, subit le lourd égoïsme de l'homme qui la féconde, soit qu'il obéisse à des traditions familiales surannées, soit qu'il soit atteint de ce que j'appellerai «le mal d'être père.» Car, ne nous y trompons pas, certains hommes sont tourmentés par le besoin de procréer, après quoi ils dorment, ainsi que certains autres, par le besoin de boire ou de jouer, après quoi, également, ils ronflent.
A cet endroit du discours de Mmed'Oboso, l'abbé se moucha bruyamment.
La marquise que, décidément, il agaçait, se tourna vers lui.
—Je sais ce que je dis, l'abbé, fit-elle, et vous n'avez que faire de vous moucher, pour m'interrompre. En parlant ainsi, je rends plus de femmes heureuses et de maris fidèles, que tous vos sermons.
Puis, s'adressant, de nouveau, à nous, elle continua:
—Mes mignonnes, je ne me dissimule pas que ma théorie pourra paraître impraticable à quelques femmes, aux sentimentales, par exemple. Les voluptueuses seules l'adopteront.—Le monde n'est point parfait et je n'ajouterai à cette constatation, qu'une remarque: les voluptueuses seront seules satisfaites dans leurs désirs et dans la joie à donner et à recevoir l'amour; les sentimentales resteront ce qu'elles ont été toujours, charmantes dans un salon, un peu ternes dans l'intimité.—L'amour est comme toutes les choses de la vie: il veut de la diversité. Le regard, la bouche, l'oreille, se fatiguent du même paysage, du même mets, de la mêmechanson. L'amour est ainsi et il n'est pas réfractaire aux variations—aux articles additionnels, comme on dit à la Chambre—que ses fervents savent introduire, par leur science, par leur curiosité, dans ses lois habituelles et générales.
La marquise se tut et contempla l'abbé qui, les mains croisées sur sa ceinture, les yeux obstinément fixés sur un dessin du tapis, était immobile et muet. Cette attitude, encore, l'impatienta et elle se fit moqueuse:
—Eh bien, l'abbé, j'ai terminé ma leçon. Vous ne dites rien?
M. de Mervil eut une petite toux sèche:
—Je ne dis rien, non, madame la marquise, mais je pense que vous paraphrasez bien spirituellement une parole de Notre-Seigneur. Vous criez à ces dames:—«Allez et péchez!»—Vous n'attendez pas que je vous approuve, que je les approuve, surtout, si elles observent vos commandements?
La marquise se redressa, un peu coléreuse:
—Pardon, pardon, l'abbé, il ne faut être en rien plus royaliste que le roi. Or, commeNotre-Seigneur a excusé Madeleine, j'espère bien...
Yvonne interrompit Mmed'Oboso.
—Soyez sans inquiétude, chère madame, sur notre sort. M. de Mervil n'aura ni à nous absoudre, ni à nous damner. Il y a des péchés qui ne s'avouent pas.
Mmede Sorget, toute rose et plus blonde sous le rose de ses joues, s'avança et conclut, mettant tout le monde d'accord:
—Parce qu'il y a des péchés qui ne sont pas des péchés.
Cette déclaration exprimait-elle l'impression de toutes celles qui étaient chez Mmed'Oboso? On pourrait le croire au joli rire qui l'accueillit et dont l'abbé profita pour s'enfuir, dissimulant ainsi sa défaite.
Il prendra, certainement, sa revanche dans son confessionnal et gare à celles qui, cette semaine, auront l'imprudence de lui demander l'absolution. Je ne serai pas de celles-là.